François Caracciolo, devenu amiral, comme nous croyons l'avoir dit, à

la suite de cette même expédition de Toulon, avait complétement oublié

Esposito, son congé et les conditions auxquelles ce congé avait été

accordé, lorsque, le 4 octobre 1794, jour de la Saint-François, se

trouvant à bord de sa frégate pavoisée et tirant des salves d'honneur

pour la fête du prince héréditaire, qui, lui aussi, se nommait François,

il vit une douzaine de barques pleines de capucins, avec croix et

bannières, se détacher du rivage, et, comme si elles étaient dirigées

par un capitaine expérimenté, s'avancer en bon ordre vers _la Minerve_,

en chantant de cette voix nasillarde particulière à l'ordre de

Saint-François, les litanies des saints. Un instant, il put croire

qu'il s'agissait d'un abordage, et se demandait s'il ne devait pas faire

battre le branle-bas de combat, lorsque ces deux mots coururent du mât

de misaine au mât d'artimon, sur les bouches des matelots montés dans

les haubans pour voir cet étrange spectacle:

--Francesco Esposito! Francesco Esposito!

Caracciolo commença à comprendre ce dont il était question, et, jetant

les yeux sur la flottille enfroquée, il reconnut en effet, dans la

première barque, c'est-à-dire dans celle qui avait l'air de conduire et

de commander les autres, Francesco Esposito, qui, revêtu de la robe de

capucin, faisait d'une voix de tonnerre sa partie dans ce concert pieux

et chantait à tue-tête les louanges de son saint patron.

La barque qui portait Esposito s'arrêta par humilité à l'échelle de

bâbord; mais Caracciolo lui fit donner par son lieutenant l'ordre de

passer à tribord, et alla attendre le néophyte en haut de l'escalier

d'honneur.

Esposito monta seul, et, arrivé sur le dernier degré, il fit le salut

militaire en disant ces seuls mots:

--Me voilà, mon amiral, je viens acquitter ma parole.

--C'est d'un bon marin, dit Caracciolo, et je te remercie, en mon nom

et au nom de tous tes camarades, de ne pas l'avoir oubliée; cela fait

honneur à la fois aux capucins de Saint-Éphrem et à l'équipage de

_la Minerve_; mais, avec ta permission, je me contenterai de ta bonne

volonté, qui, je l'espère, sera aussi agréable à Dieu qu'elle l'est à

moi.

Mais Esposito, secouant la tête:

--Excusez, mon amiral, dit-il; mais cela ne peut pas se passer comme

cela.

--Pourquoi donc, si cela me satisfait ainsi?

--Votre Excellence ne voudrait pas faire un pareil tort à notre pauvre

couvent et m'ôter, à moi, la chance d'être canonisé après ma mort?

--Explique-toi.

--Votre Excellence, je dis que c'est un grand triomphe pour les capucins

de Saint-Éphrem que ce qui va se passer aujourd'hui.

--Je ne comprends pas.

--C'est cependant clair comme l'eau du Lion, mon amiral, ce que je

vous dis là. Il n'y a pas dans les cent couvents de tous les ordres qui

peuplent Naples, un seul moine, à quelque règle qu'il appartienne, qui

soit capable de faire ce que mon voeu m'oblige de faire aujourd'hui.

--Ah! pour cela, j'en suis sûr, dit Caracciolo en riant.

--Eh bien, de deux choses l'une, mon amiral, ou je me noie et je suis un

martyr, ou j'en réchappe et je suis un saint. Dans l'un et l'autre cas,

j'assure la suprématie de mon ordre sur tous les autres, et je fais la

fortune du couvent.

--Oui; mais, si je ne veux pas, moi, qu'un brave garçon comme

toi s'expose à se noyer, et si je m'oppose à ce que l'expérience

s'accomplisse?

--Eh! nom d'un diable, mon amiral, n'allez pas faire une pareille chose!

En voyant leur spéculation manquée, ils croiraient que c'est moi qui ai

demandé grâce, et ils me fourreraient dans quelque _in pace_.

--Mais tu tiens donc bien à devenir moine?

--Je ne tiens pas à le devenir, mon amiral; depuis hier, je le suis, et

l'on m'a même donné des dispenses de trois semaines pour mon noviciat,

afin que le saut périlleux se fasse le jour de Saint-François. Vous

comprenez, cela donne plus de solennité à la chose et plus d'émulation

au patron.

--Et que te reviendra-t-il du saut que tu vas exécuter?

--Oh! j'ai fait mes conditions.

--Tu as au moins, je l'espère, demandé d'être supérieur?

--Oh! pas si bête, mon amiral!

--Merci.

--Non; j'ai demandé et obtenu la place de frère quêteur. Il y a de la

distraction dans l'emploi. Si j'avais été obligé de m'enfermer dans le

couvent avec tous ces imbéciles de moines, je serais mort d'ennui, Votre

Excellence comprend bien. Mais le frère quêteur n'a pas le temps

de s'ennuyer; il court dans tous les quartiers de Naples, depuis la

Marinella jusqu'au Pausilippe, depuis le Vomero jusqu'au môle; puis

on rencontre des amis sur le port, et l'on boit un verre de vin que

personne ne paye.

--Comment! que personne ne paye? Esposito, mon ami, il me semble que tu

t'égares.

--Au contraire, je suis le droit chemin.

--Est-ce que les commandements de Dieu ne disent pas: «Le bien d'autrui

tu ne prendras?...

--Est-ce que le cordon de Saint-François n'est pas là, mon amiral?

Est-ce que tout ce qui touche ce bienheureux cordon n'est point la

_roba_ du moine? On touche une carafe, deux carafes, trois carafes; on

offre une prise de tabac au marchand de vin, sa manche à baiser à la

marchande, et tout est dit.

--C'est vrai; je ne me rappelais pas ce privilége.

--Et puis, mon amiral, continua Esposito d'un air satisfait de lui-même,

Votre Excellence doit remarquer que l'on n'a point trop mauvaise mine

sous la robe; moins bonne mine, je le sais, que sous l'uniforme; mais,

enfin, il en faut pour tous les goûts, et, si je crois ce que l'on dit

dans le couvent...

--Eh bien?

--Eh bien, mon amiral, on dit que les moines de Saint-François, et

surtout les capucins de Saint-Éphrem, ne font pas maigre tous les jours

où le maigre est ordonné par l'almanach.

--Veux-tu te taire, impie! si tes confrères t'entendaient...

--Ah! bon! ils en disent bien d'autres, par notre saint patron!

c'est-à-dire qu'il y a des moments où j'en arrive à croire que c'était

du temps que je servais dans la marine que j'étais au couvent, et que

c'est depuis mon entrée au couvent que je suis marin; mais je m'aperçois

qu'ils s'impatientent, mon amiral. Oh! ce n'est pas pour eux, ce que

j'en dis; mais voyez sur le quai.

L'amiral regarda dans la direction indiquée par Esposito, et, en effet,

il vit le môle, le quai, les fenêtres de la rue del Piliero, encombrés

de spectateurs qui, prévenus de ce qui allait se passer, s'apprêtaient

à applaudir au triomphe des capucins de Saint-Éphrem sur les moines des

autres ordres.

--Soit! dit Caracciolo, je vois bien qu'il faut que j'en passe par où tu

veux. Allons, vous autres, cria-t-il, préparez le canot.

Et, comme il vit que l'on allait exécuter ses ordres avec cette

promptitude particulière aux manoeuvres de la marine:

--Et toi, demanda-t-il à Esposito, de quel côté comptes-tu faire le

saut?

--Mais du même côté que je l'ai déjà fait: à bâbord; cela m'a trop bien

réussi. D'ailleurs, c'est le côté du quai. Il ne faut pas voler tous ces

braves gens qui sont venus pour voir le spectacle.

--Va pour bâbord. Le canot à bâbord, enfants!

Le canot avec quatre rameurs, le maître et deux hommes de surcharge, se

trouva à la mer au moment où Caracciolo achevait son commandement.

Alors, l'amiral, pensant qu'il fallait donner à ce spectacle populaire

toute la solennité dont il était susceptible, prit son porte-voix et

cria:

--Tout le monde sur les vergues!

Au bruit du sifflet du contre-maître, on vit alors deux cents hommes

s'élancer d'un seul bond, monter dans les agrès comme une troupe de

singes et se ranger sur les vergues, depuis les plus basses jusqu'aux

plus hautes, tandis qu'au son du tambour les soldats de marine se

rangeaient en bataille sur le pont faisant face au quai.

Les spectateurs, on le pense bien, ne demeurèrent pas indifférents à

tous ces préparatifs, qui s'exécutaient, en manière de prologue du grand

drame qu'ils étaient venus voir représenter. Ils battirent des mains,

agitèrent leurs mouchoirs, et crièrent selon qu'ils étaient plus ou

moins dévots au fondateur de l'ordre des capucins, les uns: _Vive saint

François_, les autres: _Vive Caracciolo!_

Caracciolo, il faut le dire, était à Naples presque aussi populaire que

saint François.

Les douze barques qui avaient amené les capucins formèrent alors un

grand hémicycle, s'allongeant de la poupe à la proue de _la Minerve_,

réservant un grand espace vide entre elles et la carène du bâtiment.

Caracciolo jeta alors les yeux sur son ancien marin, et, le voyant

parfaitement résolu:

--Cela va toujours? dit-il.

--Plus que jamais, mon amiral! répondit celui-ci.

--Tu ne veux pas ôter ta robe et ton cordon? Ce serait toujours une

chance de plus.

--Non, mon amiral; car il faut que ce soit le moine qui accomplisse le

voeu du marin.

--Tu n'as pas de recommandations à me faire, dans le cas où les choses

tourneraient mal?

--Dans ce cas, Excellence, je vous prierais d'être assez bon de faire

dire une messe pour le repos de mon âme. Ils m'ont promis d'en dire des

centaines; mais je les connais, mon amiral. Moi mort, il n'y en a pas un

qui remuerait le bout du doigt pour me tirer du purgatoire.

--Je t'en ferai dire non pas une, mais dix.

--Vous me le promettez?

--Foi d'amiral!

--C'est tout ce qu'il faut. A propos, mon commandant, faites-les dire,

s'il vous plaît, car je présume que la chose vous sera indifférente,

non pas au nom d'Esposito, mais à celui de frère Pacifique. Il y a tant

d'_Esposti_ à Naples, que mes messes seraient escroquées au passage, et

que le bon Dieu ne s'y reconnaîtrait pas.

--Tu t'appelles donc fra Pacifico, maintenant?

--Oui, mon amiral; c'est un frein que j'ai voulu me donner à moi-même

contre mon ancien caractère.

--N'as-tu pas peur, au contraire, que, sous ce nouveau nom, Dieu, qui

n'a pas encore eu le temps de t'apprécier, ne te reconnaisse pas?

--Alors, mon amiral, saint François, dont je vais glorifier le nom, sera

là pour me montrer du doigt, puisque c'est sous sa robe et ceint de son

cordon que je serai mort.

--Qu'il soit donc fait comme tu voudras; en tout cas, comptes sur tes

messes.

--Oh! du moment que l'amiral Caracciolo dit: «Je ferai,» répliqua

le moine, c'est plus sûr que si un autre disait: «J'ai fait.» Et

maintenant, quand vous voudrez, mon amiral.

Caracciolo vit qu'en effet le moment était arrivé.

--Attention! cria-t-il d'une voix qui fut entendue non-seulement de

toutes les parties du bâtiment, mais encore de tous les points de la

plage.

Puis le contre-maître tira de son sifflet d'argent un son aigu suivi

d'une modulation prolongée.

Cette modulation n'était pas encore éteinte, que fra Pacifico, sans être

le moins du monde embarrassé par sa robe de moine, s'était élancé dans

les haubans de tribord, afin de faire face au public, et, avec une

agilité qui prouvait que son noviciat de moine ne lui avait rien enlevé

de sa dextérité de matelot, atteignait la grande hune, se glissait à

travers son ouverture, s'élançait vers la petite hune, puis, sans

s'y arrêter, passait de celle-ci sur les barres de perroquet, et,

enthousiasmé par les cris d'encouragement qui partaient de tous côtés

à la vue d'un moine voltigeant dans les cordages, montait jusqu'aux

cacatois, ce qui était plus qu'il n'avait promis, et, sans hésitation,

sans retard, se contentant de crier: «Que saint François me soit en

aide!» s'élançait dans la mer.

Un grand cri sortit de toutes les bouches. Le spectacle, qui, pour

beaucoup de ceux qu'il avait rassemblés, promettait de n'être que

grotesque, avait pris ce caractère grandiose que revêt toujours une

action où la vie de l'homme est en jeu, quand cette action est bravement

exécutée par le joueur. Aussi, à ce cri, auquel se mêlaient la terreur,

la curiosité et l'admiration, succéda le silence de l'angoisse, chacun

attendant la réapparition du plongeur, et tremblant que, comme celui de

Schiller, il ne restât sous les eaux.

Trois secondes, qui parurent trois siècles aux spectateurs, s'écoulèrent

sans que le moindre bruit troublât ce silence. Puis on vit la vague,

encore agitée par la chute de fra Pacifico, se fendre de nouveau pour

laisser apparaître la tête rasée du moine, qui, à peine hors de

l'eau, fit entendre d'une voix formidable ce cri de louange et de

reconnaissance:

--Vive saint François!

A peine le moine avait-il reparu sur l'eau, que, d'un seul coup

d'aviron, les quatre rameurs l'avaient rejoint. Les deux hommes dont

les mains étaient libres le prirent chacun par un bras et le tirèrent

glorieusement hors de la mer. Les capucins qui chargeaient les barques

entonnèrent d'une seule voix le _Te Deum laudamus_, tandis que les

matelots de l'équipage poussaient trois hourras et que les spectateurs

du môle, du quai, des fenêtres applaudissaient avec cette frénésie

qui, à Naples, accompagne les triomphes, quels qu'ils soient, mais qui

s'élève à des proportions fantastiques quand une question religieuse

est, par ce triomphe, résolue en l'honneur de quelque madone en vogue,

ou de quelque saint en renom.

XXVIII

LA QUÊTE

Inutile de dire, après ce que nous venons de raconter, que les capucins

de Saint-Éphrem devinrent les moines à la mode et leur couvent le

couvent en renom.

Quant à fra Pacifico, il fut, depuis ce moment, le héros du populaire de

Naples. Pas un homme, pas une femme, pas un enfant qui ne le connût et

qui ne le tint, sinon pour un saint, du moins pour un élu.

Aussi la quête se ressentit-elle bientôt de la popularité du frère

quêteur. Il avait d'abord accompli cette opération comme ses confrères

des autres ordres mendiants, avec une besace à l'épaule. Mais, au bout

d'une heure de perlustration dans les rues de Naples, la besace déborda;

il en prit deux, et la seconde déborda au bout d'une autre heure; si

bien que fra Pacifico déclara un jour, en rentrant, que, s'il avait un

âne et s'il pouvait étendre ses courses jusqu'au Vieux-Marché, jusqu'à

la Marinella et jusqu'à Santa-Lucia, il rapporterait le soir au couvent

la charge de son âne de fruits, de légumes, de poissons, de viandes,

de victuailles de toute espèce enfin, et cela, de premier choix et de

qualité supérieure.

La demande fut prise en considération; la communauté se réunit, et,

après une courte délibération entre les fortes têtes du couvent,

délibération où les mérites de fra Pacifico furent pleinement reconnus,

on vota l'âne à l'unanimité. Cinquante francs furent consacrés à l'achat

de l'animal, que fra Pacifico reçut l'autorisation de choisir à sa

guise.

La délibération avait été prise un dimanche. Fra Pacifico ne perdit

point de temps; dès le lendemain lundi, c'est-à-dire le premier des

trois jours où se tient le marché de bestiaux à Naples,--les deux autres

sont le jeudi et le samedi,--fra Pacifico se rendit à la porte Capuana,

lieu du marché, et arrêta son choix sur un vigoureux _ciuccio_[2] des

Abruzzes.

[Note 2: Nom populaire des ânes à Naples.--Inutile de dire que les

imbéciles ont le privilége de partager ce nom.]

Le marchand le lui fit cent francs, et il est juste de dire que le prix

n'était point exagéré; mais fra Pacifico déclara à l'ânier qu'en vertu

des priviléges de son ordre, qui devaient être bien connus d'un bon

chrétien comme lui, il n'avait qu'à poser son cordon sur le dos de

l'âne en disant: _Saint François_, et qu'à partir de ce moment, l'âne

appartiendrait à saint François et, par conséquent, à lui, fra Pacifico,

son délégué, et cela, sans avoir aucunement besoin de donner les

cinquante francs qu'il offrait bénévolement. Le marchand reconnut la

vérité des arguments du moine et la légitimité des droits de son patron;

seulement, comme il lui paraissait que l'honneur qu'avait son âne de

passer au service de saint François ne compensait pas les cinquante

francs que cet honneur lui faisait perdre, il essaya de dégoûter fra

Pacifico de son choix, lui disant qu'il lui conseillait, en ami, de se

rabattre sur tout autre, l'animal qu'il avait choisi ayant le fâcheux

avantage de réunir en lui tous les défauts de la race à laquelle il

appartenait: étant gourmand, entêté, luxurieux, rétif, se roulant à tout

propos, ruant à tout bout de champ, ne pouvant souffrir aucun poids sur

son dos, et n'étant bon en somme qu'à la reproduction; si bien que, pour

lui donner un nom qui offrit à la première audition le catalogue de tous

les vices dont le malheureux animal était doué, il avait, après y avoir

réfléchi, cru devoir l'appeler _Giacobino_, seul nom dont il fût digne

et qui fût digne de lui.

Inutile de dire que _Giacobino_, traduit en français, donne pour

résultante _Jacobin_.

Fra Pacifico jeta un cri de joie. De temps en temps, le vieil homme

reparaissait en lui, et il était pris du besoin de quereller, de jurer,

de frapper, comme au temps où il était marin. Un âne rétif s'appelant

_Jacobin!_ c'était tout simplement le salut de son âme qu'il rencontrait

au moment où il s'en doutait le moins. Avec un animal si vicieux, les

occasions légitimes de se mettre en colère ne lui manqueraient plus, et,

quand sa colère aurait besoin de se traduire en actions au lieu de se

répandre en paroles, il saurait au moins sur qui frapper! Ainsi tout

était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles! jusqu'au nom

caractéristique donné à l'animal par son propriétaire.

En effet, tout le monde connaissait à Naples la haine que frère

Pacifique portait au seul nom de _jacobin_. En attaquant, en insultant,

en maudissant l'animal par son nom, il attaquait, il insultait, il

maudissait la secte tout entière, laquelle faisait--si l'on en croyait

les têtes tondues et les pantalons de toutes les couleurs qui allaient

chaque jour augmentant par les rues,--laquelle faisait tous les jours

les progrès les plus inquiétants à Naples. Le choix de fra Pacifico

était donc fixé sur Jacobin, et plus on en disait de mal, plus on

l'affermissait dans son choix.

Avec le droit bien reconnu qu'avait le moine de jeter son cordon sur le

dos de l'âne, et, par ce seul acte, de le confisquer à son profit, il

n'y avait pas moyen au marchand de se montrer difficile sur le prix; il

consentit donc à recevoir les cinquante francs offerts par fra Pacifico,

craignant de ne rien recevoir du tout, et, en échange des dix piastres

à l'effigie de Charles III, sur lesquelles fra Pacifico se fit rendre

quatre-vingt-seize grains, la piastre valant douze carlins et huit

grains, l'animal devint la propriété du couvent, ou plutôt la sienne.

Mais, soit sympathie pour son ancien maître, soit antipathie pour le

nouveau, l'animal parut résolu à donner, séance tenante, à fra Pacifico,

le prospectus des mauvaises qualités dont le vendeur avait fait

l'énumération.

Le cheval, dit la loi napolitaine, doit être vendu avec sa bride, et

l'âne avec sa longe.

En conséquence de cet axiome de droit, Giacobino avait été non-seulement

vendu, mais livré avec sa longe. Fra Pacifico prit donc l'animal par

la longe et se mit à tirer en avant. Mais Giacobino s'arc-bouta sur

ses quatre pieds, et rien ne put le déterminer à prendre le chemin

de l'Infrascata. Après quelques efforts qui furent inutiles, et qui

pouvaient porter atteinte à l'influence de saint François, fra Pacifico

résolut de recourir aux grands moyens. Il se rappela que, du temps

qu'il était marin, il avait vu, sur les côtes d'Afrique, les chameliers

conduire leurs chameaux avec une corde passée dans la cloison du nez. Il

tira son couteau de la main droite, pinça les narines de Giacobino de la

main gauche, incisa la cloison nasale, et, avant même que l'âne, qui ne

pouvait se douter de l'opération à laquelle il allait être soumis, eût

même songé à y mettre opposition, la corde était passée par l'ouverture,

et Giacobino bridé par le nez, au lieu de l'être par la bouche; l'animal

voulut poursuivre sa résistance et tira de son côté, mais fra Pacifico

tira du sien. Jacobin poussa un hennissement de douleur, jeta un regard

désespéré à son ancien maître, comme pour lui dire: «Tu vois, j'ai fait

ce que j'ai pu,» et suivit fra Pacifico au couvent de Saint-Éphrem, avec

la même docilité qu'un chien en laisse.

Là, l'ayant enfermé dans une espèce de cellier qui devait lui servir

d'écurie, fra Pacifico alla au jardin; choisit un pied de laurier

qui tenait le milieu entre le bâton de Roland le Furieux et la massue

d'Hercule; il le coupa d'une longueur de trois pieds et demi, l'écorça,

lui laissa passer deux heures sous les cendres chaudes, et, armé de ce

caducée d'une nouvelle espèce, il rentra dans le cellier et ferma la

porte derrière lui.

Ce qui se passa alors entre Jacobin et frère Pacifique resta un secret

entre l'homme et l'animal; mais, le lendemain, frère Pacifique, son

bâton au poing et Jacobin ses paniers sur le dos, sortirent côte à côte,

comme deux bons amis; seulement, la peau de Jacobin, lisse et luisante

la veille, aujourd'hui meurtrie, fendue et ensanglantée en différents

endroits, témoignait que cette amitié ne s'était pas consolidée sans

quelque protestation de la part de Jacobin et sans une insistance

obstinée de la part de fra Pacifico.

Comme celui-ci s'y était engagé, il étendit le cercle de sa course au

Vieux-Marché, au quai, à Santa-Lucia, et revint le soir ramenant Jacobin

porteur d'une telle charge de chair, de poisson, de gibier, de fruits

et de légumes, que la communauté, abondamment pourvue, put du superflu

faire une vente, et établir à la porte même du couvent, trois fois par

semaine, un petit marché, où désormais s'approvisionnèrent les âmes

dévotes et les estomacs pieux de la rue de l'Infrascata et de la salita

dei Capuccini.

Il y avait près de quatre ans que les choses marchaient ainsi, et que

fra Pacifico et son ami vivaient dans une bonne intelligence que jamais

Jacobin n'avait plus essayé de rompre, lorsque tous deux, comme

c'était leur habitude trois fois la semaine, sortirent du couvent et

descendirent cette pente qui a donné son nom à la rue, Jacobin marchant

devant, ses paniers vides sur le dos, et fra Pacifico le suivant, son

bâton de laurier à la main.

Dès les premiers pas que le moine et l'âne firent dans la rue de

l'Infrascata, l'homme le plus étranger aux moeurs de Naples eût pu

reconnaître la popularité dont ils jouissaient tous deux: l'âne, auprès

des enfants, qui lui apportaient à pleines mains des fanes de carotte et

des feuilles de chou que Jacobin dévorait avec une visible satisfaction

tout en marchant, et fra Pacifico, auprès des femmes, qui lui

demandaient sa bénédiction, et des hommes, qui lui demandaient des

numéros pour mettre à la loterie.

Il faut dire, à la louange de Jacobin et de frère Pacifique, que, si

Jacobin acceptait tout ce qu'on lui offrait, frère Pacifique ne refusait

rien de ce qui lui était demandé et donnait libéralement bénédiction et

numéros, mais sans plus garantir l'efficacité des unes que la bonté

des autres. De temps en temps, une dévote, plus démonstrative que ses

compagnes, se jetait à genoux devant le moine. Si elle était jeune et

jolie, fra Pacifico lui donnait le dessous de sa manche à baiser, ce qui

lui permettait de lui caresser le menton, petite sensualité à laquelle

il n'était point indifférent. Si elle était vieille et laide, au

contraire, il se contentait de lui abandonner son cordon, qu'elle

pouvait tirer et baiser à satiété. Mais elle devait s'arrêter au cordon,

toute autre faveur lui étant impitoyablement refusée.

Dans les premiers jours de la quête, et quand il en était à la période

primitive de la besace, en récompense de ses bénédictions et de ses

numéros, les habitants de la rue de l'Infrascata, de la strada dei

Studi, del largo Spirito-Santo, de Porta-Alba et des autres quartiers

qu'il avait l'habitude de parcourir, avaient offert de payer les bontés

que fra Pacifico avait pour eux avec des fruits, des légumes, du pain,

de la viande et même du poisson, quoique le poisson monte rarement

jusqu'aux hauteurs où sont situées les rues que nous venons de

citer,--et fra Pacifico avait accepté. La besace n'était pas fière; mais

il avait remarqué que toutes les denrées offertes par les gens habitant

des maisons éloignées des quartiers marchands étaient de second choix,

et c'était surtout ce qui l'avait fait insister pour avoir un âne. Une

fois l'âne acheté, fra Pacifico avait poussé jusqu'aux endroits où se

trouvait la fleur de toute chose, et avait complétement dédaigné les

productions ou les offrandes des quartiers intermédiaires.

La San-Felice, Tome 02 · 第 7 / 15 段