Elle marcha la première, le docteur la suivit.

On traversa la longue file d'appartements qui faisaient partie de la

maison San-Felice, puis on ouvrit la porte de communication donnant dans

la maison voisine.

--Ah! dit Cirillo remarquant cette combinaison du hasard qui avait

si bien servi l'événement, voilà qui est excellent! Je comprends, je

comprends... Il n'est pas chez vous; il est chez la duchesse Fusco. Il y

a une Providence, mon enfant!

Et, d'un regard levé au ciel, Cirillo remercia cette Providence à

laquelle, en général, les médecins ont si peu de foi.

--Ainsi, n'est-ce pas, dit Luisa, il faut qu'il soit caché?...

Cirillo comprit ce que Luisa voulait dire.

--A tout le monde, sans exception aucune, vous entendez? Sa

présence connue dans cette maison, quoiqu'elle ne soit pas la vôtre,

compromettrait cruellement votre mari d'abord.

--Alors, s'écria joyeusement Luisa, je ne m'étais pas trompée, et j'ai

bien fait de garder mon secret pour moi seule?

--Oui, vous avez bien fait, et je n'ajouterai qu'un mot pour vous

enlever tout scrupule. Si ce jeune homme était reconnu et arrêté,

non-seulement sa vie serait en danger, mais encore la vôtre, celle de

votre mari, la mienne et celle de beaucoup d'autres qui valent mieux que

moi.

--Oh! nul ne vaut mieux que vous, mon ami, et nul mieux que moi ne sait

ce que vous valez. Mais nous sommes à la porte, docteur; voulez-vous

rester dehors et me laisser entrer?

--Faites, dit Cirillo en s'effaçant.

Luisa posa la main sur la clef et, sans le moindre grincement, fit

tourner la porte sur ses gonds.

Sans doute les précautions avaient été prises pour qu'elle s'ouvrît

ainsi sans bruit.

Au grand étonnement de la jeune femme, elle trouva le blessé seul avec

Nina, qui, une petite éponge à la main, lui pressait cette petite éponge

sur la poitrine et y faisait couler goutte à goutte, au moyen de cette

pression, le jus des herbes cueillies par la sorcière.

--Où est Nanno? où est Michele? demanda Luisa.

--Nanno est partie, madame, en disant que tout allait bien et qu'elle

n'avait plus rien à faire ici pour le moment, tandis qu'elle avait

beaucoup à faire ailleurs.

--Et Michele?

--Michele a dit qu'à la suite des événements de cette nuit, il y aurait

probablement du bruit au Vieux-Marché, et, comme il est un des chefs

de son quartier, il a ajouté que, s'il y avait du bruit, il voulait en

être.

--Ainsi, tu es seule?

--Absolument seule, madame.

--Entrez, entrez, docteur, dit Luisa, le champ est libre.

Le docteur entra.

Le malade était couché sur un lit dont le chevet était appuyé à la

muraille. Il avait la poitrine complétement nue, à l'exception d'une

bande de toile, qui, disposée en croix et passant derrière ses épaules,

maintenait l'appareil sur sa blessure. C'était à l'endroit précis de

cette blessure que Nina, en passant l'éponge, exprimait le suc des

herbes.

Salvato était immobile et sans mouvement, tenant ses yeux fermés au

moment où Luisa avait ouvert la porte. En même temps que la porte,

ses yeux s'étaient ouverts, et sa figure avait pris une expression de

bonheur qui avait presque fait disparaître celle de la souffrance.

Invité par la jeune femme à entrer, Cirillo apparut à son tour; le

blessé le regarda d'abord avec inquiétude. Quel était cet homme? Un

père, probablement; un mari, peut-être.

Tout à coup, il le reconnut, fit un mouvement pour se soulever, murmura

le nom de Cirillo et lui tendit la main.

Puis il retomba sur les oreillers, épuisé par le léger effort qu'il

venait de faire.

Cirillo, en portant un doigt à sa bouche, lui fit signe de ne parler ni

remuer.

Il s'approcha du blessé, leva la bande qui lui serrait la poitrine,

et, maintenant l'appareil, examina avec attention les débris des herbes

broyées par Michele, goûta du bout des lèvres la liqueur qui en était

tirée, et sourit en reconnaissant la triple combinaison astringente de

la fumeterre, du plantain et de l'artémise.

--C'est bien, dit-il à Luisa, sur laquelle s'étaient arrêtés de nouveau

le regard et le sourire du malade, vous pouvez continuer les remèdes de

la sorcière; je n'eusse peut-être pas ordonné cela, mais je n'eusse rien

ordonné de mieux.

Puis, revenant au blessé, il l'examina avec la plus grande attention.

Grâce aux herbes astringentes formant l'appareil, grâce au suc des

herbes dont on avait constamment baigné la blessure, les lèvres de la

plaie s'étaient rapprochées; elles étaient roses et du meilleur aspect,

et il était probable qu'il n'y avait pas eu d'hémorrhagie intérieure, ou

que, s'il y en avait eu un commencement, elle avait été interrompue

par ce que les chirurgiens nomment le _caillot_, oeuvre admirable de la

nature qui combat pour les êtres créés par elle avec une intelligence à

laquelle la science n'atteindra jamais.

Le pouls était faible mais bon. Restait à savoir dans quel état était la

voix. Cirillo commença par appuyer son oreille sur la poitrine du malade

et écouter sa respiration. Sans doute en fut-il content, car il se

releva en rassurant par un sourire Luisa, qui suivait des yeux tous ses

mouvements.

--Comment vous sentez-vous, mon cher Salvato? demanda-t-il au blessé.

--Faible, mais très-bien, répondit-il; je voudrais toujours rester

ainsi.

--Bravo! dit Cirillo, la voix est meilleure que je ne l'espérais. Nanno

a fait une magnifique cure, et je pense que, sans trop vous fatiguer,

vous allez pouvoir répondre à quelques questions, dont vous sentirez

vous-même l'importance.

--Je comprends, dit le malade.

Et, en effet, dans toute autre circonstance, Cirillo eût remis au

lendemain l'espèce d'interrogatoire qu'il allait faire subir à Salvato;

mais la situation était si grave, qu'il n'avait pas un instant à perdre

pour prendre les mesures qu'elle nécessitait.

--Dès que vous vous sentirez fatigué, arrêtez-vous, dit-il au blessé,

et, quand Luisa pourra répondre aux questions que je vous adresserai, je

la prie de vous épargner la peine d'y répondre vous-même.

--Vous vous nommez Luisa? dit Salvato. C'était un des noms de ma mère.

Dieu n'a fait qu'un seul et même nom pour la femme qui m'a donné la vie

et pour celle qui me l'a sauvée. Je remercie Dieu.

--Mon ami, dit Cirillo, soyez avare de vos paroles; je me reproche

chaque mot que je vous force de prononcer. Ne prononcez donc pas un seul

mot inutile.

Salvato fit un léger mouvement de la tête en signe d'obéissance.

--A quelle heure, demanda Cirillo s'adressant moitié à Salvato, moitié à

Luisa, à quelle heure le blessé a-t-il repris connaissance?

Luisa se hâta de répondre pour Salvato:

--A cinq heures du matin, mon ami, et juste au moment où l'aube se

levait.

Le blessé sourit; c'était aux premiers rayons de cette aube qu'il avait

entrevu Luisa.

--Qu'avez-vous pensé en vous trouvant dans cette chambre et en voyant

près de vous une personne inconnue?

--Ma première idée fut que j'étais mort et qu'un ange du Seigneur venait

me chercher pour m'enlever au ciel.

Luisa fit un mouvement pour s'effacer derrière Cirillo; mais Salvato

allongea vers elle la main d'un mouvement si brusque, que Cirillo arrêta

la jeune femme et la ramena en vue du blessé.

--Il vous a pris pour l'ange de la mort, lui dit Cirillo; prouvez-lui

qu'il se trompait et que vous êtes, au contraire, l'ange de la vie.

Luisa poussa un soupir, appuya la main sur son coeur, sans doute pour en

comprimer les battements, et, cédant, sans avoir la force de résister, à

la contrainte que lui imposait Cirillo, elle se rapprocha du blessé.

Les regards des deux beaux jeunes gens se croisèrent alors et ne se

détachèrent plus l'un de l'autre.

--Soupçonnez-vous quels étaient vos assassins? demanda Cirillo.

--Je les connais, dit vivement Luisa, et je vous les ai nommés; ce sont

des hommes à la reine.

Suivant la recommandation de Cirillo de laisser Luisa répondre pour lui,

Salvato se contenta de faire un signe affirmatif.

--Et vous doutez-vous dans quel but ils ont tenté de vous assassiner?

--Ils me l'ont dit eux-mêmes, fit Salvato: c'était pour m'enlever les

papiers dont j'étais porteur.

--Ces papiers, où étaient-ils?

--Dans la poche de la houppelande que m'avait prêtée Nicolino.

--Et ces papiers?

--Au moment où je me suis évanoui, j'ai cru sentir qu'on me les

enlevait.

--M'autorisez-vous à visiter votre habit?

Le blessé fit un signe de tête; mais Luisa intervint.

--Je vais vous le donner si vous voulez, dit-elle; mais ce sera bien

inutile, les poches sont vides.

Et, comme Cirillo lui demandait des yeux: «Comment le savez-vous?»

--Notre premier soin, répondit Luisa à cette interrogation muette, a été

de chercher, là où il pouvait se trouver, un renseignement qui pût nous

aider à établir l'identité du blessé. S'il eût eu une mère ou une soeur

à Naples, mon premier devoir, au risque de ce qui pouvait arriver, était

de les prévenir. Nous n'avons rien trouvé, n'est-ce pas, Nina?

--Absolument rien, madame.

--Et quels étaient ces papiers qui sont à cette heure entre les mains de

vos ennemis? vous le rappelez-vous, Salvato?

--Il n'y en avait qu'un seul, la lettre du général Championnet,

recommandant à l'ambassadeur de France de maintenir autant que possible

la bonne intelligence entre les deux États, attendu qu'il n'était point

encore en mesure de faire la guerre.

--Lui parlait-il des patriotes qui se sont mis en communication avec

lui?

--Oui, pour lui dire de les calmer.

--Les nommait-il?

--Non.

--Vous en êtes sûr?

--J'en suis sûr.

Fatigué de l'effort qu'il venait de faire pour répondre jusqu'au bout à

Cirillo, le blessé ferma les yeux et pâlit.

Luisa jeta un cri; elle crut qu'il s'évanouissait.

A ce cri, les yeux de Salvato se rouvrirent, et un sourire--était-il de

reconnaissance ou d'amour?--reparut sur ses lèvres.

--Ce n'est rien, madame, dit-il, ce n'est rien.

--N'importe, dit Cirillo; pas un mot de plus. Je sais ce que je voulais

savoir. Si ma vie seule eût été en jeu, je vous eusse recommandé le

silence le plus absolu; mais vous savez que je ne suis pas seul, et vous

me pardonnez.

Salvato prit la main que lui offrait le docteur et la serra avec une

force qui prouvait que son énergie ne l'avait pas abandonné.

--Et maintenant, dit Cirillo, taisez-vous et calmez-vous; le mal est

moins grand que je ne le craignais et qu'il pouvait être.

--Mais le général! dit le blessé malgré l'ordre qui lui était donné de

se taire, il faut qu'il sache à quoi s'en tenir.

--Le général, répondit Cirillo, recevra avant trois jours un messager

ou un message qui le rassurera sur votre sort. Il saura que vous êtes

dangereusement, mais non mortellement blessé. Il saura que vous êtes

hors des atteintes de la police napolitaine, si habile qu'elle soit; il

saura que vous avez près de vous une garde-malade que vous avez prise

pour un ange du ciel avant de savoir que c'était une simple soeur de

charité; il saura enfin, mon cher Salvato, que tout blessé voudrait être

à votre place, ne demanderait qu'une chose à son médecin: c'est de ne

pas le guérir trop vite.

Cirillo se leva, alla à une table où se trouvaient une plume, de

l'encre et du papier, et, tandis qu'il écrivait une ordonnance, Salvato

cherchait et trouvait la main de Luisa, que celle-ci lui abandonnait en

rougissant.

L'ordonnance écrite, Cirillo la remit à Nina, qui sortit aussitôt pour

la faire exécuter.

Alors, appelant à lui la jeune femme et lui parlant assez bas pour que

le blessé ne pût pas l'entendre:

--Soignez ce jeune homme, lui dit-il, comme une soeur soignerait son

frère; ce n'est point assez, comme une mère soignerait son enfant. Que

personne, pas même San-Felice, ne sache sa présence ici. La Providence a

choisi vos douces et chastes mains pour lui confier la précieuse vie de

l'un de ses élus. Vous en devrez compte à la Providence.

Luisa baissa la tête avec un soupir. Hélas! la recommandation était

inutile, et la voix de son coeur lui recommandait le blessé, non moins

tendrement que celle de Cirillo, si puissante qu'elle fût.

--Je reviendrai après-demain, continua Cirillo; à moins d'accidents, ne

m'envoyez pas chercher; car, après tout ce qui s'est passé cette nuit,

la police aura les yeux sur moi. Il n'y a rien à faire de plus que ce

qui a été fait. Veillez à ce que le blessé n'éprouve aucune secousse

matérielle ou morale; pour tout le monde et même pour San-Felice, c'est

vous qui êtes souffrante; et c'est vous que je viens voir.

--Mais, cependant, murmura la jeune femme, si mon mari savait...

--Dans ce cas, je prends tout sur moi, répondit Cirillo.

Luisa leva les yeux au ciel et respira plus librement.

En ce moment, Nina rentra, rapportant l'ordonnance.

Aidé de la jeune fille, Cirillo plaça des herbes fraîchement triturées

sur la poitrine du blessé, raffermit la bande, lui recommanda le

repos, et, à peu près rassuré sur sa vie, il prit congé de Luisa en lui

promettant de revenir le surlendemain.

Au moment où Nina refermait sur lui la porte de la rue, un _carrozzello_

descendait du Pausilippe.

Cirillo lui fit signe de venir à lui et y monta.

--Où faut-il conduire Votre Excellence? demanda le cocher.

--A Portici, mon ami, et voilà une piastre pour ta course, si nous y

sommes dans une heure.

Et il lui montra la piastre, mais sans la lui donner.

--_Viva san Gennaro!_ cria le cocher.

Et il fouetta son cheval, qui partit au galop.

En marchant de cette allure, Cirillo, en moins d'une heure, eût atteint

le but de sa course; mais, en arrivant à la rue Neuve-de-la-Marine,

il trouva le quai encombré par un immense attroupement qui lui coupa

entièrement le passage.

XXVII

FRA PACIFICO

Michele ne s'était pas trompé, il y avait eu du bruit au Vieux-Marché;

seulement, ce bruit n'avait pas eu tout à fait la cause que lui

assignait dans son esprit le frère de lait de la San-Felice, ou, tout au

moins, cette cause n'avait pas été la seule.

Essayons de raconter ce qui s'était passé dans ce tumultueux quartier du

vieux Naples: espèce de _cour des Miracles_, dont lazzaroni, camorristes

et guappi se disputent la royauté; où Masaniello a improvisé sa

révolution, et d'où sont sorties, depuis cinq cents ans, toutes les

émeutes qui ont agité la capitale des Deux-Siciles, comme sont sortis du

Vésuve tous les tremblements de terre qui ont ébranlé Resina, Portici et

Torre-del-Greco.

Vers six heures du matin, les voisins du couvent de Saint-Éphrem,

situé _salita dei Capuccini_, avaient pu voir sortir, comme d'habitude,

poussant devant lui son âne et descendant la longue rue qui conduit de

la porte du saint édifice à la rue de l'_Infrascata_, le frère quêteur

chargé d'approvisionner la communauté.

Ces deux personnages, bipède et quadrupède, étant destinés à jouer

un certain rôle dans notre récit, méritent, le bipède surtout, une

description toute particulière.

Le moine, qui portait la robe brune des capucins, avec le capuchon

retombant derrière le dos, avait, selon le règlement, les pieds nus dans

des sandales à semelles de bois qui, retenues sur le cou-de-pied par

deux lanières de cuir jaune, battaient le pavé d'un côté et ses talons

de l'autre; la tête rasée, à part cette étroite couronne de cheveux

destinée à représenter la couronne d'épines de Notre-Seigneur, et la

taille serrée par ce miraculeux cordon de Saint-François, qui exerce une

si grande influence sur la vénération que les fidèles portent à l'ordre,

et dont les trois noeuds symboliques rappellent trois voeux que les

moines de cet ordre font en renonçant au monde; c'est-à-dire le voeu de

pauvreté, le voeu de chasteté et le voeu d'obéissance.

Fra Pacifico, en français _frère Pacifique_--tel était le nom du moine

quêteur que nous venons de mettre en scène--semblait, en revêtant la

robe de Saint-François, s'être imposé le nom qui paraissait le plus en

opposition avec son physique et son caractère.

En effet, frère Pacifico était un homme d'une quarantaine d'années, haut

de cinq pieds huit pouces, aux bras musculeux, aux mains massives, à la

poitrine herculéenne, aux jambes robustes. Il avait la barbe noire et

épaisse, le nez droit et fortement dilaté, les dents pareilles à une

tenaille d'ivoire, le teint brun, et de ces yeux dont l'expression

terrible n'appartient, en France, qu'aux hommes d'Avignon et de Nîmes,

et en Italie, qu'aux montagnards des Abruzzes, descendants de ces

Samnites que les Romains eurent tant de peine à vaincre, ou de ces

Marses qu'ils ne vainquirent jamais.

Quant à son caractère, c'était celui qui pousse en général les

hommes bilieux aux querelles sans cause. Aussi, du temps qu'il était

marin,--frère Pacifique avait commencé par être marin, et nous dirons

plus tard à quelle occasion il quitta le service du roi pour celui de

Dieu;--aussi, du temps qu'il était marin, il était bien rare que frère

Pacifique, qui se nommait alors François Esposito, son père ayant oublié

de le reconnaître et sa mère n'ayant pas cru devoir se donner la peine

de le nourrir[1]; il était bien rare, disons-nous, qu'un jour se passât

sans que frère Pacifique en vînt aux mains, soit à bord de son bâtiment

avec quelques-uns de ses camarades, soit place du Môle, soit strada dei

Pilieri, soit à Santa-Lucia, avec quelque camorriste ou quelque guappo

qui prétendait avoir sur la terre les mêmes droits que le susdit

Francesco Esposito prétendait avoir sur l'Océan ou sur la Méditerranée.

[Note 1: On nomme, à Naples, du nom d'_esposito_ ou exposé, tout enfant

abandonné par ses parents et confié à l'hospice de l'_Annunziata_, qui

est l'établissement des enfants trouvés de Naples.]

Francesco Esposito avait, comme matelot à bord de _la Minerve_,

commandée par l'amiral Caracciolo, fait partie de l'expédition de

Toulon, en bon allié des royalistes français qu'il était, et avait prêté

main-forte à ceux-ci, lorsque, Toulon vendu aux Anglais, ils avaient

pris leur revanche sur les jacobins. Il avait, il est vrai, été

rigoureusement puni de cette complicité par l'amiral Caracciolo,

qui n'entendait point que l'entente cordiale fût poussée jusqu'à

l'assassinat; mais, au lieu que cette punition l'eût guéri de sa

haine pour les sans-culottes, elle n'avait fait, au contraire, que la

redoubler; de sorte que la seule vue d'un homme qui, adoptant les modes

nouvelles, avait fait sur l'autel de la patrie le sacrifice de sa queue

et de sa culotte pour adopter la titus et les pantalons, le faisait

entrer dans des convulsions qui, au moyen âge, eussent nécessité

l'emploi de l'exorcisme.

Au milieu de tout cela, François Esposito était resté excellent

chrétien; il n'eût jamais manqué de faire, matin et soir, sa prière.

Il portait sur sa poitrine la médaille de la Vierge que sa mère y avait

attachée avant de l'introduire dans le tour des enfants trouvés, mais à

laquelle elle s'était bien gardée de faire aucune marque qui pût laisser

au jeune Esposito l'espérance d'être réclamé un jour. Tous les dimanches

où il lui était permis d'aller à Toulon, il écoutait la messe avec une

dévotion exemplaire, et pour tout l'or du monde il ne fût point sorti de

l'église pour aller vider au cabaret, avec ses camarades, la bouteille

de vin rouge de Lamalgue, ou la bouteille de vin blanc de Cassis, avant

d'avoir vu rentrer le prêtre à la sacristie; ce qui n'empêchait point

que cette opération de vider la bouteille au liquide blanc ou rouge,

ne s'opérât jamais sans que l'on eût à enregistrer, sur la liste

des cicatrices amicales, quelques égratignures plus ou moins larges,

quelques piqûres plus ou moins profondes, résultats de ces duels au

couteau, si fréquents dans la classe interlope à laquelle François

Esposito appartenait et pour laquelle l'homicide n'est qu'un geste.

On sait comment se termina le siége; ce fut d'une façon fort inattendue.

Une nuit, Bonaparte s'empara du petit Gibraltar; le lendemain, on prit

les forts de l'Aiguillette et de Balaguier, dont on tourna immédiatement

les canons contre les vaisseaux anglais, portugais et napolitains. Il

n'y avait plus même à essayer de se défendre. Caracciolo, maître de sa

frégate comme un cavalier de son cheval, ordonna de couvrir _la Minerve_

de toile depuis ses basses voiles jusqu'à ses cacatois. François

Esposito un des plus habiles et des plus vigoureux matelots, fut

envoyé dans les oeuvres hautes de la frégate pour déployer la voile de

perroquet. Il venait, malgré un roulis assez fort, de s'acquitter

de cette manoeuvre à la plus grande satisfaction de son capitaine,

lorsqu'un boulet français coupa, à un demi-mètre du mât la vergue

sur laquelle ses deux pieds reposaient. La secousse lui fit perdre

l'équilibre, mais il se retint des deux mains à la voile flottante,

où il demeura suspendu à la force des poignets. La situation était

précaire; François sentait la voile se déchirer peu à peu: en

s'élançant, il pouvait profiter du moment où le roulis lui permettait de

choir à la mer, et il avait, dans ce cas, cinquante chances sur cent de

se sauver; en attendant, au contraire, que la voile se déchirât tout

à fait, il pouvait tomber sur le pont, et alors il avait

quatre-vingt-dix-neuf chances sur une de se casser les reins. Il

s'arrêta au premier parti, c'est-à-dire à celui qui lui offrait

cinquante chances bonnes contre cinquante mauvaises, et, afin de faire

passer les mauvaises du côté des bonnes, il fit voeu, à son patron

saint François, de dépouiller--s'il en revenait--l'habit de marin, et de

revêtir celui de moine. Or, le capitaine, qui, au bout du compte, tenait

à Esposito, malgré sa mauvaise tête, attendu que c'était un de ses

meilleurs marins, avait fait signe à une chaloupe de s'approcher et de

se tenir prête à secourir Esposito. Celui-ci, précipité d'une hauteur

de soixante pieds, tomba à trois mètres de la chaloupe, de sorte que,

au moment où il remontait sur l'eau, quelque peu étourdi de sa chute, il

n'eut qu'à choisir entre les mains et les avirons étendus vers lui. Il

préféra les mains comme étant plus solides, saisit les premières qu'il

trouva à sa portée, fut hissé hors de l'eau, et réintégré à bord, où

Caracciolo s'empressa de lui faire son compliment sur la façon dont il

exécutait les exercices de voltige; mais Esposito écouta les compliments

de son capitaine d'un air distrait, et, comme celui-ci voulut bien

s'enquérir du motif de sa distraction, il lui fit part du voeu qu'il

avait fait, affirmant qu'il était certain qu'il lui arriverait malheur

en ce monde ou dans l'autre, s'il n'accomplissait pas ce voeu, même par

une circonstance indépendante de sa volonté. Caracciolo, qui ne voulait

point avoir à se reprocher la perte de l'âme d'un si bon chrétien,

promit à Esposito qu'aussitôt son retour à Naples, il lui donnerait

son congé dans toutes les formes, mais à une condition: c'est que,

le lendemain du jour où il aurait prononcé ses voeux, et où, par

conséquent, il ferait partie de l'ordre, il viendrait le voir à bord de

_la Minerve_ avec son nouvel uniforme, et recommencerait, avec son froc,

le même saut qu'il avait fait en costume de marin; bien entendu que la

même chaloupe et les mêmes hommes seraient là pour lui prêter assistance

à la seconde chute, comme ils avaient fait à la première. Esposito était

dans un moment de foi; il répondit qu'il avait une telle confiance

dans l'aide de son saint patron, qu'il n'hésitait point à accepter la

condition et à renouveler l'épreuve; sur quoi, Caracciolo ordonna qu'on

lui administrât deux rations d'eau-de-vie, et l'envoya se coucher dans

son hamac, en le dispensant de tout service pendant vingt-quatre heures.

Esposito remercia son capitaine, se laissa glisser par les écoutilles,

avala la double ration d'eau-de-vie, et s'endormit, malgré le carillon

infernal que faisaient les trois forts français, tirant à la fois sur

la ville et sur les trois escadres alliées, lesquelles se hâtèrent

de sortir du port à la lueur de l'incendie de l'arsenal, auquel les

Anglais, en se retirant, avaient mis le feu.

Malgré les boulets français qui la poursuivirent en sortant de la rade,

malgré la tempête qui l'accueillit après en être sortie, la frégate _la

Minerve_, bravement conduite par son capitaine, regagna Naples sans trop

d'avaries, et, une fois arrivé, fidèle à sa promesse, Caracciolo signa

le congé de François Esposito, en lui imposant de vive voix, et sur

sa parole de marin, les conditions qu'il lui avait prescrites, et que

celui-ci promit d'accomplir.

La San-Felice, Tome 02 · 第 6 / 15 段