Après son déjeuner, c'est-à-dire vers dix heures du matin, avec

la régularité qu'il mettait à toute chose, quand une trop forte

préoccupation scientifique ou morale ne l'absorbait pas, le chevalier

embrassait Luisa au front et prenait le chemin de sa bibliothèque,

chemin qu'à moins de trop mauvais temps, il faisait toujours à pied,

autant pour son plaisir et sa distraction que pour accomplir une

recommandation d'hygiène que lui avait faite son ami Cirillo, et qui,

s'étendant de Mergellina au palais royal, pouvait équivaloir à un

kilomètre et demi.

C'était là que demeurait, six mois de l'année, le prince héréditaire;

les six autres mois, il demeurait à la Favorite ou à Capodimonte;

pendant ces six mois, une de ses voitures était à la disposition de

San-Felice.

Quand il habitait le palais royal, le prince descendait invariablement

vers onze heures à sa bibliothèque, et trouvait son bibliothécaire

juché sur quelque échelle, à la recherche d'un livre rare ou nouveau.

En apercevant le prince, San-Felice faisait un mouvement pour descendre,

mais le prince s'opposait à ce qu'il se dérangeât. Une conversation

presque toujours littéraire ou scientifique s'établissait entre le

savant sur son échelle et l'adepte sur son fauteuil. Entre midi et

midi et demi, le prince rentrait chez lui. San-Felice descendait de

son échelle pour le reconduire jusqu'à la porte, tirait sa montre, la

mettait sur son bureau pour ne pas oublier l'heure, oubli auquel l'eût

facilement entraîné un travail attachant, parce qu'il était aimé. A deux

heures moins vingt minutes, le chevalier replaçait son travail dans son

tiroir, auquel il donnait un tour de clef, remettait sa montre dans son

gousset, prenait son chapeau, qu'il tenait à la main jusqu'à la porte

de la rue, par cette révérence qu'avaient à cette époque les hommes

vraiment royalistes pour tout ce qui tenait à la royauté. Parfois, s'il

était dans ses jours de distraction, il faisait, tête nue, le chemin

du palais à sa maison, à la porte de laquelle il frappait deux coups,

presque toujours au même moment où sa pendule sonnait deux heures.

Ou Luisa venait lui ouvrir elle-même, ou elle l'attendait sur le perron.

Le dîner était toujours prêt; on se mettait à table; pendant le dîner,

Luisa racontait ce qu'elle avait fait, les visites qu'elle avait

reçues, les petits événements qui étaient survenus dans le voisinage.

Le chevalier, de son côté, disait ce qu'il avait vu sur son chemin, les

nouvelles que lui avait données le prince, ce qu'il avait pu saisir

de la politique, chose qui le préoccupait assez peu et qui intéressait

médiocrement Luisa. Puis, après le dîner, selon sa disposition, Luisa

se mettait au clavecin ou prenait sa guitare et chantait quelque gaie

chanson de Santa-Lucia ou quelque mélancolique mélodie de Sicile; ou

bien encore les deux époux faisaient une promenade à pied sur la route

pittoresque du Pausilippe, ou en voiture jusqu'à Bagnoli ou Pouzzoles,

et, dans ces promenades, San-Felice avait toujours quelque anecdote

historique à raconter, quelque observation intéressante à faire, sa

vaste érudition lui permettant de ne se répéter jamais et de charmer

toujours.

On rentrait à la nuit; il était rare alors que quelque ami de

San-Felice, quelque amie de Luisa, ne vînt pour passer la soirée,

l'été sous le palmier, où l'on dressait une table, l'hiver au salon. En

hommes, c'était souvent, lorsqu'il n'était point à Saint-Pétersbourg

ou à Vienne, Dominique Cimarosa, l'auteur des _Horaces_, du _Mariage

secret_, de _l'Italienne à Londres_, du _Directeur dans l'embarras_.

L'illustre maestro se plaisait à faire chanter les morceaux encore

inédits de ses opéras à Luisa, dans laquelle il trouvait, outre une

excellente méthode qu'elle lui devait en partie, cette voix fraîche,

limpide et sans fioritures, que l'on rencontre si rarement au théâtre;

c'était quelquefois un jeune peintre, beau talent, charmant esprit,

grand musicien, excellent joueur de guitare, s'appelant Vitaliani, comme

cet enfant qui mourut avec deux autres enfants, Emmanuele de Deo et

Gagliani, victimes de la première réaction. C'était, rarement enfin,

car sa nombreuse clientèle lui en laissait peu le temps, c'était ce bon

docteur Cirillo, avec lequel déjà deux ou trois fois nous nous sommes

rencontrés, et que nous allons rencontrer encore. C'était, presque tous

les soirs, la duchesse Fusco, quand elle était à Naples. C'était souvent

une femme remarquable sous tous les rapports, rivale de madame de Staël

comme publiciste et improvisatrice, Éléonore Fonseca Pimentele, élève de

Métastase, qui, lorsqu'elle était encore tout enfant, lui avait promis

un grand avenir de gloire. Quelquefois, encore, c'était la femme d'un

savant, confrère de San-Felice: c'était la signora Baffi, qui, comme

Luisa, n'avait pas la moitié de l'âge de son mari, et qui cependant

l'aimait comme Luisa aimait le sien. Ces soirées duraient jusqu'à onze

heures, rarement plus tard. On causait, on chantait, on disait des vers,

on prenait des glaces, on mangeait des gâteaux. Parfois, si la soirée

était belle, si la mer était calme, si la lune semait le golfe de

paillettes d'argent, on descendait dans une barque: et, alors, de la

surface de la mer montaient au ciel des chants délicieux, des harmonies

adorables qui ravissaient en extase le bon Cimarosa; ou bien, debout

comme la sibylle antique, Éléonore Pimentele jetait au vent qui faisait

flotter ses longs cheveux noirs, dénoués sur une simple tunique à

la grecque, des strophes qui semblaient des souvenirs de Pindare ou

d'Alcée.

Le lendemain, la même existence recommençait, avec la même ponctualité;

rien ne l'avait jamais ni troublée ni dérangée.

Comment se faisait-il donc que Luisa, qu'en rentrant à deux heures du

matin il avait trouvée couchée et dormant d'un si bon sommeil, comment

se faisait-il que Luisa, toujours levée à sept heures, ne fût pas encore

sortie de sa chambre à neuf heures, et qu'à toutes les questions du

chevalier, Giovannina eût répondu:

--Madame dort et a prié qu'on ne la réveillât point.

Mais neuf heures un quart venaient de sonner, et le chevalier, cédant

à son inquiétude, se préparait à aller lui-même frapper à la porte de

Luisa, lorsque celle-ci parut sur le seuil de la salle à manger,

les yeux un peu fatigués, le teint un peu pâle, mais plus ravissante

peut-être sous ce nouvel aspect que le chevalier ne l'avait jamais vue.

Il allait à elle avec l'intention de la gronder à la fois et de ce

sommeil si prolongé et de l'inquiétude qu'il lui avait causée; mais,

lorsqu'il vit le doux sourire de la sérénité éclairer, comme un rayon

matinal, sa charmante physionomie, il ne put que la regarder, sourire

lui-même, prendre sa blonde tête entre ses deux mains, la baiser au

front, en lui disant avec une galanterie mythologique qui, à cette

époque, n'avait rien de suranné:

--Si la femme du vieux Tithon s'est fait attendre, c'était pour se

déguiser en amante de Mars!

Une vive rougeur passa sur le visage de Luisa, elle appuya sa tête

contre le coeur du chevalier, comme si elle eût voulu se réfugier dans

sa poitrine.

--J'ai fait des rêves terribles cette nuit, mon ami, dit-elle, et cela

m'a rendue un peu malade.

--Et ces rêves terribles, t'ont-ils, en même temps que le sommeil,

enlevé l'appétit?

--J'en ai vraiment peur, dit Luisa en se mettant à table.

Elle fit un effort pour manger, mais c'était chose impossible: il lui

semblait avoir la gorge serrée par une main de fer.

Son mari la regardait avec étonnement, et elle se sentait rougir

et pâlir sous ce regard plutôt inquiet qu'interrogateur cependant,

lorsqu'on frappa trois coups également espacés à la porte du jardin.

Quelle que fût la personne qui arrivait, elle était la bienvenue pour

Luisa; car elle faisait diversion à l'inquiétude du chevalier et à son

embarras à elle.

Aussi se leva-t-elle vivement pour aller ouvrir.

--Où est donc Nina? demanda San-Felice.

--Je ne sais, répondit Luisa; sortie peut-être.

--A l'heure du déjeuner? quand elle sait sa maîtresse souffrante?

Impossible, ma chère enfant!

On frappa une seconde fois.

--Permettez que j'aille ouvrir, dit Luisa.

--Non pas; c'est à moi d'y aller; tu souffres, tu es fatiguée; reste

tranquille, je le veux!

Le chevalier disait quelquefois: _Je le veux_, mais d'une voix si douce,

avec une expression si tendre, que c'était toujours la prière d'un père

à sa fille, et jamais l'ordre d'un mari à sa femme.

Luisa laissa donc le chevalier descendre le perron et aller lui-même

ouvrir la porte du jardin; mais, inquiète à chaque circonstance nouvelle

qui pouvait donner à son mari soupçon de ce qui s'était passé pendant

la nuit, elle courut à la fenêtre, y passa vivement la tête, et, sans

pouvoir découvrir qui c'était, vit un homme qui paraissait d'un certain

âge déjà, et qui, abrité sous un chapeau à larges bords, examinait, avec

une attention qui lui fit passer un frisson dans les veines, la porte

contre laquelle s'était adossé Salvato, et le seuil sur lequel il était

tombé.

La porte s'ouvrit, l'homme entra sans que Luisa eût pu le reconnaître.

Au son joyeux de la voix de son mari, qui invitait le visiteur à le

suivre, Luisa comprit que c'était un ami.

Très-pâle, très-agitée, elle alla reprendre sa place à table.

Son mari entra, poussant devant lui Cirillo.

Elle respira. Cirillo l'aimait beaucoup, et, de son côté, elle avait

une grande affection pour lui, parce que Cirillo, ayant autrefois été le

médecin du prince Caramanico, parlait souvent de lui--quoiqu'il ignorât

le lien de parenté qui l'attachait à Luisa--avec amour et vénération.

En l'apercevant, elle se leva donc et jeta un cri de joie; rien de

mauvais ne pouvait lui venir de la part de Cirillo.

Hélas! bien des fois, pendant cette nuit qu'elle avait passée presque

tout entière au chevet du blessé, elle avait pensé au bon docteur, et,

peu confiante dans la science de Nanno, elle avait dix fois été sur

le point d'envoyer Michele à sa recherche; mais elle n'avait point osé

mettre ce désir à exécution. Que penserait Cirillo du mystère qu'elle

faisait à son mari de ce terrible événement qui s'était passé sous ses

yeux, et comment apprécierait-il les raisons qu'elle croyait avoir de

garder sur cet événement un silence absolu?

Mais il n'en était pas moins singulier pour elle, ce hasard qui amenait

Cirillo, que l'on n'avait pas vu depuis plusieurs mois, et cela, le

matin même qui suivait la nuit où sa présence avait été si fort désirée

dans la maison.

Cirillo, en entrant, arrêta un instant son regard sur Luisa; puis,

cédant à l'invitation de San-Felice, il approcha sa chaise de la table

où le mari et la femme déjeunaient, et sur laquelle, selon la coutume

orientale, qui est aussi celle de Naples, cette première étape de

l'Orient, Luisa lui servit une tasse de café noir.

--Ah! pardieu! lui dit San-Felice en lui posant la main sur le genou, il

ne fallait pas moins qu'une visite à neuf heures et demie du matin

pour vous faire pardonner l'abandon dans lequel vous nous laissiez.

On mourrait vingt fois, cher ami, avant de savoir si vous êtes mort

vous-même!

Cirillo regarda San-Felice avec la même attention qu'il avait regardé

sa femme; mais autant chez l'une il trouvait la trace mystérieuse

d'une nuit agitée et inquiète, autant il trouvait chez l'autre la naïve

sérénité de l'insouciance et du bonheur.

--Alors, dit-il à San-Felice, cela vous fait plaisir, de me voir _ce

matin_, mon cher chevalier?

Et il appuya sur ces deux mots: ce matin, avec une intention marquée.

--Cela me fait toujours plaisir, de vous voir, cher docteur, matin et

soir, soir et matin; mais justement, ce matin, je suis plus que jamais

content de vous voir.

--A quel propos? Dites-moi cela.

--A deux propos... Prenez donc votre café... Ah! pour le café, par

exemple, vous jouez de malheur aujourd'hui, ce n'est pas Luisa qui l'a

fait... La paresseuse s'est levée... A quelle heure? Devinez.

--Fabiano! dit Luisa en rougissant.

--La voyez-vous! elle est honteuse elle-même!... A neuf heures!

Cirillo remarqua la rougeur de Luisa, à laquelle succéda une pâleur

mortelle.

Sans savoir encore quels étaient les motifs de cette agitation, Cirillo

eut pitié de la pauvre femme.

--Vous vouliez me voir à deux propos, mon cher San-Felice... Lesquels?

--D'abord, répliqua le chevalier, imaginez-vous que j'ai rapporté hier

de la bibliothèque du palais les _Époques de la nature_, de M. le comte

de Buffon. Le prince a fait venir ce livre en cachette, attendu qu'il

est défendu par la censure: peut-être--je n'en sais rien--peut-être

est-ce parce qu'il n'est pas tout à fait d'accord avec la Bible.

--Oh! cela me serait bien égal, répondit Cirillo en riant, s'il était

d'accord avec le sens commun.

--Ah! s'écria le chevalier, vous ne pensez donc pas comme lui que la

terre soit un morceau du soleil détaché par le choc d'une comète?

--Pas plus que je ne pense, mon cher chevalier, que la génération

des êtres vivants s'opère par des molécules organiques et des moules

intérieurs; ce qui est encore une théorie du même auteur, non moins

absurde, à mon avis, que la première.

--A la bonne heure! Je ne suis donc pas si ignorant que j'en avait peur!

--Vous, mon cher ami? Mais vous êtes l'homme le plus savant que je

connaisse.

--Oh! oh! oh! mon cher docteur, parlez bas, que l'on ne vous entende pas

dire une pareille énormité. Ainsi, c'est bien arrêté, n'est-ce pas? je

n'ai pas besoin de m'en préoccuper davantage: la terre n'est point un

morceau du soleil.... Ah! voilà l'un des deux points éclaircis, et,

comme c'était le moins important, je l'ai fait passer le premier; le

second, vous l'avez devant les yeux. Que dites-vous de ce visage-là?

Et il lui montra Luisa.

--Ce visage-là est charmant comme toujours, répondit Cirillo; seulement

un peu fatigué, un peu pâli par la peur que madame aura peut-être eue

cette nuit.

Le docteur appuya sur les derniers mots.

--Quelle peur? demanda San-Felice.

Cirillo regarda Luisa.

--Il n'est rien arrivé cette nuit qui vous ait effrayée, madame? demanda

Cirillo.

--Bien, non, rien, cher docteur.

Et Luisa jeta sur Cirillo un regard suppliant.

--Alors, répondit insoucieusement Cirillo, c'est que vous avez mal

dormi, voilà tout.

--Oui, dit San-Felice en riant, elle a fait de mauvais rêves, et

cependant, lorsque je suis rentré hier de l'ambassade d'Angleterre, elle

dormait d'un si bon sommeil, que je suis entré dans sa chambre et l'ai

embrassée sans qu'elle se soit réveillée.

--Et à quelle heure êtes-vous revenu de l'ambassade d'Angleterre?

--Mais à deux heures et demie, à peu près?

--C'est cela, dit Cirillo, tout était fini.

--Qu'est-ce qui était fini?

--Rien, dit Cirillo. Seulement on a assassiné cette nuit un homme devant

votre porte...

Luisa devint aussi pâle que le peignoir de batiste dont elle était

vêtue.

--Mais, continua Cirillo, comme c'était à minuit que l'assassinat avait

eu lieu, que madame dormait à cette heure, que vous êtes rentré à deux

heures et demie, vous n'en avez rien su?

--Non, et c'est vous qui m'en donnez des nouvelles. Par malheur, ce

n'est pas chose rare qu'un assassinat dans les rues de Naples, et

surtout à Mergellina, qui est à peine éclairée et où tout monde est

couché à neuf heures du soir... Ah! je comprends maintenant pourquoi

vous êtes venu de si bon matin.

--Justement, mon ami, je voulais savoir si cet assassinat, qui a plus

de gravité qu'un accident ordinaire, n'avait pas, s'étant passé sous vos

fenêtres, jeté quelque trouble dans la maison.

--Aucun! vous le voyez... Mais cet assassinat, comment l'avez-vous

appris?

--J'ai passé devant votre porte au moment même où il venait d'avoir

lieu. L'homme, en se défendant,--il paraît qu'il était très-fort et

très-brave,--a tué deux sbires et en a blessé deux autres.

Luisa dévorait chaque parole qui sortait de la bouche du docteur; tous

ces détails, qu'on ne l'oublie pas, lui étaient inconnus.

--Comment! demanda San-Felice en baissant la voix, les assassins étaient

des sbires?

--Sous le commandement de Pasquale de Simone, répondit Cirillo en

mettant sa voix au diapason de celle du chevalier.

--Croyez-vous donc à toutes ces calomnies? demanda San-Felice.

--Je suis bien forcé d'y croire.

Cirillo prit San-Felice par la main et le conduisit à la fenêtre.

--Voyez-vous, lui dit-il en étendant le doigt, de l'autre côté de la

fontaine du Lion, à la porte de cette maison qui fait l'angle de la

place et de la rue, voyez-vous cette bière exposée entre quatre cierges?

--Oui.

--Eh bien, elle renferme le cadavre d'un des deux sbires blessés.

Celui-là est mort entre mes mains et, en mourant, m'a tout dit.

Cirillo se retourna vivement pour s'assurer de l'effet qu'avaient fait

sur Luisa les paroles qu'il venait de prononcer.

Elle était debout, essuyant avec son mouchoir la sueur de son front.

Luisa comprit que les paroles avaient été dites pour elle. Les forces

lui manquèrent; elle retomba sur sa chaise les mains jointes.

Cirillo fit signe que lui aussi comprenait et la rassura d'un coup

d'oeil.

--Maintenant, dit-il, mon cher chevalier, je suis enchanté que tout cela

se soit passé _in partibus_, c'est-à-dire sans que vous ni madame

ayez rien vu ni entendu. Mais, comme madame n'en est pas moins un peu

souffrante, vous allez me permettre de l'interroger, n'est-ce pas, et

de lui laisser une petite ordonnance? Puis, comme les médecins font

toujours des questions fort indiscrètes; comme les dames ont toujours,

à l'endroit de leur santé, certains secrets ou plutôt certaines pudeurs

qui ont besoin du tête-à-tête pour s'épancher, vous allez me permettre

d'emmener madame dans sa chambre et de l'y interroger tout à mon aise.

--Inutile, cher docteur; voici dix heures qui sonnent. Je suis en retard

de vingt minutes. Restez avec Luisa; confessez-la à blanc. Moi, je vais

à ma bibliothèque... A propos, vous savez ce qui s'est passé, cette

nuit, à l'hôtel de l'ambassadeur d'Angleterre?

--Oui, à peu près du moins.

--Eh bien, cela doit avoir amené de grandes choses; je suis sûr que le

prince descendra aujourd'hui plus tôt que de coutume, et que déjà même

peut-être il m'attend. Vous m'avez donné des nouvelles ce matin; eh

bien, moi, peut-être pourrai-je vous en donner ce soir, si vous repassez

par ici... Mais que je suis naïf! on ne repasse point par ici, on y

vient quand on s'y perd... Mergellina est le pôle nord de Naples, et je

suis au milieu des banquises.

Puis, embrassant sa femme au front:

--Au revoir, mon enfant chéri, lui dit-il. Conte bien toutes tes petites

histoires au docteur; songe que ta santé est ma joie, et que ta vie est

ma vie. Au revoir, cher docteur.

Puis, jetant les yeux sur la pendule:

--Dix heures un quart! s'écria-t-il, dix heures un quart!

Et, levant au ciel son chapeau et son parapluie, il s'élança par les

degrés du perron.

Cirillo le regarda s'éloigner; mais il n'eut pas même la patience

d'attendre qu'il fût hors du jardin, et, se retournant vers Luisa:

--Il est ici, n'est-ce pas? lui demanda-t-il avec un sentiment de

profonde angoisse.

--Oui! oui! oui! murmura Luisa en tombant à genoux devant Cirillo.

--Mort ou vivant?

--Vivant!

--Dieu soit loué! s'écria Cirillo. Et vous, Luisa...

Il la regarda avec une tendresse mêlée d'admiration.

--Et moi?... demanda celle-ci toute tremblante.

--Vous, dit Cirillo en la relevant et en la pressant sur son coeur,

vous, soyez bénie!

Et ce fut Cirillo qui, à son tour, tomba sur une chaise en s'essuyant le

front.

XXVI

LES DEUX BLESSÉS

Luisa ne comprenait rien à la scène qui venait de se passer. Elle

devinait qu'elle avait sauvé la vie d'une personne qui était chère à

Cirillo, voilà tout.

Seulement, voyant le bon docteur pâlir sous le poids de l'émotion qu'il

venait d'éprouver, elle lui versa un verre d'eau fraîche, qu'elle lui

offrit et qu'il but à moitié.

--- Et maintenant, dit Cirillo en se levant vivement, ne perdons pas une

minute. Où est-il?

--Là, dit Luisa en montrant l'extrémité du corridor.

Cirillo fit un mouvement dans la direction indiquée; Luisa le retint.

--Mais..., dit-elle en hésitant.

--Mais? répéta Cirillo.

--Écoutez-moi, et surtout excusez-moi, mon ami, lui dit-elle de sa voix

caressante, et en lui posant les deux mains sur les deux épaules.

--J'écoute, dit en souriant Cirillo; il n'est point à l'agonie, n'est-ce

pas?

--Non, Dieu merci! il est même, je le crois, aussi bien qu'il peut

l'être dans sa position; du moins, il était ainsi quand je l'ai quitté,

il y a deux heures. Voilà donc ce que je voulais vous dire et ce qu'il

était important que vous sussiez avant que de le voir. Je n'osais

pas vous envoyer chercher, parce que vous êtes l'ami de mon mari, et

qu'instinctivement je sentais que mon mari ne devait rien savoir de tout

cela. Je ne voulais pas confier à un médecin dont je ne fusse pas sûre

un secret important, car il y a quelque secret important là-dessous,

n'est-ce pas, mon ami?

--Un secret terrible, Luisa!

--Un secret royal, n'est-ce pas? reprit celle-ci.

--Silence! Qui vous a dit cela?

--Le nom même de l'assassin.

--Vous le saviez?

--Michele, mon frère de lait, a reconnu Pasquale de Simone... Mais

laissez-moi achever. Je voulais donc vous dire que, n'osant vous envoyer

chercher, ne voulant pas envoyer chercher un autre médecin que vous,

j'ai prié une personne qui se trouvait là par hasard de donner les

premiers soins au blessé...

--Cette personne appartient-elle à la science? demanda Cirillo.

--Non; mais elle a prétendu avoir des secrets pour guérir.

--Quelque charlatan, alors.

--Non; mais excusez-moi, cher docteur, je suis si troublée, que ma

pauvre tête se perd; mon frère de lait, Michele, celui qu'on appelle

Michele _il Pazzo_, vous le connaissez, je crois?

--Oui, et, par parenthèse, je vous dirai même: défiez-vous de lui! c'est

un royaliste enragé devant lequel je n'oserais point passer si j'avais

des cheveux taillés à la Titus, et si je portais des pantalons au lieu

de porter des culottes: il ne parle que de brûler et de pendre les

jacobins.

--Oui; mais il est incapable de trahir un secret dans lequel je serais

pour quelque chose.

--C'est possible; nos hommes du peuple sont un composé de bon et de

mauvais; seulement, chez la plupart d'entre eux, le mauvais l'emporte

sur le bon. Vous disiez donc que votre frère de lait Michele...?

--Sous prétexte de me faire dire ma bonne aventure,--je vous jure, mon

ami, que c'est lui qui a eu cette idée et non pas moi,--m'avait amené

une sorcière albanaise. Elle m'avait prédit toute sorte de choses

folles, et elle était là enfin quand j'ai recueilli ce malheureux jeune

homme, et c'est elle qui, avec des herbes dont elle prétend connaître la

puissance, a arrêté le sang et posé le premier appareil.

--Hum! fit Cirillo avec inquiétude.

--Quoi?

--Elle n'avait point de raison d'en vouloir au blessé, n'est-ce pas?

--Aucune: elle ne le connaît pas, et, au contraire, elle a paru prendre

un grand intérêt à sa situation.

--Alors, vous n'avez point la crainte que, dans un but de vengeance

quelconque, elle n'ait employé des herbes vénéneuses.

--Bon Dieu! s'écria Luisa en pâlissant, vous m'y faites penser; mais

non, c'est impossible. Le blessé, à part une grande faiblesse, a paru

soulagé dès que l'appareil a été posé.

--Ces femmes, dit Cirillo comme s'il se parlait à lui-même, ont, en

effet, quelquefois des secrets excellents. Au moyen âge, avant que la

science nous fût venue de la Perse, avec les Avicenne, et de l'Espagne,

avec les Averrhoès, elles furent les confidentes de la nature, et, si

la médecine était moins fière, elle avouerait qu'elle leur doit

quelques-unes de ses meilleures découvertes. Seulement, ma chère Luisa,

continua-t-il en revenant à la jeune femme, ces sortes de créatures sont

sauvages et jalouses, et il y aurait danger pour le malade que votre

sorcière sût qu'un autre médecin qu'elle lui donne des soins. Tâchez

donc de l'éloigner afin que je voie le blessé seul.

--Eh bien, c'est ce que j'avais pensé, mon ami, et ce dont je voulais

vous avertir, dit Luisa. Maintenant que vous savez tout et que vous-même

avez été au-devant de mes craintes, venez! vous entrerez dans une

chambre voisine; j'éloignerai Nanno sous un prétexte quelconque, et,

alors, alors, ô cher docteur, dit Luisa en joignant les mains comme elle

eût fait devant Dieu, alors, vous le sauverez, n'est-ce pas?

--C'est la nature qui sauve, mon enfant, et non pas nous autres,

répondit Cirillo. Nous l'aidons, voilà tout; et j'espère qu'elle aura

déjà fait pour notre cher blessé tout ce qu'elle pouvait faire. Mais ne

perdons point de temps: dans ces sortes d'accidents, la promptitude des

soins est pour beaucoup dans la guérison. S'il faut se fier à la nature,

il ne faut pas non plus lui laisser tout à faire.

--Venez donc, alors, dit Luisa.

La San-Felice, Tome 02 · 第 5 / 15 段