--Et tu l'approuves, Ariola?

--Oui, sire, répondit le ministre de la guerre.

--Tu l'approuves, Pignatelli?

--Oui, sire.

--Et toi, Colli?

--Oui, sire.

--Et toi, Parisi?

--Oui, sire.

Enfin, se tournant vers le cardinal, qui se tenait un peu à l'écart

comme il avait fait tout le reste de la séance.

--Et vous, Ruffo? demanda-t-il.

Le cardinal garda le silence.

Mack avait salué chacune de ces approbations d'un sourire; il regarda

avec étonnement cet homme d'Église qui ne se hâtait point d'approuver

comme les autres.

--Peut-être, dit la reine, M. le cardinal en avait-il préparé un

meilleur?

--Non, Votre Majesté, répondit le cardinal sans se déconcerter; car

j'ignorais que la guerre fût si insistante, et personne ne m'avait fait

l'honneur de me demander mon avis.

--Si Votre Éminence, dit Mack d'une voix railleuse, a quelques

observations à faire, je suis prêt à les écouter.

--Je n'eusse point osé exprimer mon opinion sans la permission de Votre

Excellence, répondit Ruffo avec une extrême courtoisie; mais, puisque

Votre Excellence m'y autorise...

--Oh! faites, faites, Éminence, dit Mack en riant.

--Si j'ai bien compris les combinaisons de Votre Excellence, dit Ruffo,

voici le but qu'elle se propose dans le plan de campagne qu'elle nous a

fait l'honneur d'exposer devant nous...

--Voyons mon but, dit Mack croyant avoir trouvé à son tour quelqu'un à

goguenarder.

--Oui, voyons cela, dit Ferdinand, qui donnait d'avance la victoire au

cardinal, par la seule raison que la reine le détestait.

La reine frappa du pied avec impatience; le cardinal vit le mouvement,

mais ne s'en préoccupa point; il connaissait les mauvais sentiments

de la reine à son égard, et ne s'en inquiétait que médiocrement; il

continua donc avec une parfaite tranquillité:

--Votre Excellence, en étendant sa ligne, espère, grâce à sa grande

supériorité numérique, dépasser les extrémités de la ligne française,

l'envelopper, pousser des corps les uns sur les autres, jeter parmi eux

la confusion, et, comme la retraite leur sera coupée par la Toscane, les

détruire ou les faire prisonniers.

--Je vous eusse expliqué ma pensée, que vous ne l'eussiez pas mieux

comprise, monsieur, dit Mack ravi. Je les ferai prisonniers depuis le

premier jusqu'au dernier, et pas un Français ne retournera en France

pour donner des nouvelles de ses compagnons, aussi vrai que je m'appelle

le baron Charles Mack. Avez-vous quelque chose de mieux à proposer?

--Si j'eusse été consulté, répondit le cardinal, j'eusse du moins

proposé autre chose.

--Et qu'eussiez-vous proposé?

--J'eusse proposé de diviser l'armée napolitaine en trois corps

seulement; j'eusse concentré 25 ou 30,000 hommes entre Cieti et Terni;

j'eusse envoyé 12,000 hommes sur la voir Émilienne pour combattre l'aile

gauche des Français, 10,000 dans les marais Pontius pour écraser leur

aile droite; enfin, j'en eusse envoyé 8,000 en Toscane; j'aurais, par un

effort suprême, dans lequel j'eusse mis toute l'énergie dont je me sens

capable, tenté d'enfoncer le centre ennemi, de prendre en flanc ses deux

ailes, et de les empêcher de se porter mutuellement secours; pendant

ce temps, la légion toscane, recrutée de tout ce que le pays eût pu

fournir, eût couru la contrée pour se rapprocher de nous et nous aider

selon les circonstances. Cela eût permis à l'armée napolitaine, jeune

et inexpérimentée, d'agir par masses, ce qui lui eût donné confiance

en elle-même. Voilà, dit Ruffo, ce que j'eusse proposé; mais je ne suis

qu'un pauvre homme d'Église, et je m'incline devant l'expérience et le

génie du général Mack.

Et, ce disant, le cardinal, qui s'était approché de la table pour

indiquer sur la carte les mouvements qu'il eût exécutés, fit un pas en

arrière en signe qu'il abandonnait la discussion.

Les généraux se regardèrent avec surprise; il était évident que Ruffo

venait de donner un excellent avis. Mack, en éparpillant trop l'armée

napolitaine et la divisant en trop petits corps, exposait ces corps à

être battus séparément, fût-ce par des ennemis peu nombreux. Ruffo, au

contraire, présentait un plan complètement à l'abri de ce danger.

Mack se mordit les lèvres; il sentait combien le plan qui venait d'être

développé était supérieur au sien.

--Monsieur, dit Mack, le roi est libre encore de choisir entre vous et

moi, entre votre plan et le mien; peut-être, en effet, ajouta-t-il en

riant, mais du bout des lèvres, pour faire une guerre que l'on peut

appeler la guerre sainte, mieux vaudrait Pierre l'Ermite que Godefroy de

Bouillon.

Le roi ne savait pas précisément ce que c'était que Pierre l'Ermite et

Godefroy de Bouillon; mais, tout en raillant Mack personnellement, il ne

voulait pas le mécontenter.

--Que dites-vous là, mon cher général! s'écria-t-il; je trouve, pour mon

compte, votre plan excellent, et vous avez vu que c'était l'avis de ces

messieurs, puisque tous l'ont approuvé. Je l'approuve donc de bout en

bout et je n'y veux pas changer une étape seulement. Voilà que nous

avons l'armée. Bien. Voilà que nous avons le général en chef. Bien,

très-bien. Il ne nous manque plus que l'argent. Voyons, Corradino,

continua le roi en s'adressant au ministre des finances. Ariola nous a

fait voir ses hommes, montre-nous tes écus.

--Eh! sire, répondit celui que le roi interpellait ainsi à

brûle-pourpoint, Votre Majesté sait bien que les dépenses que l'on vient

de faire pour équiper et habiller l'armée, ont complétement vidé les

caisses de l'État.

--Mauvaise nouvelle, Corradino, mauvaise nouvelle; j'ai toujours entendu

dire que l'argent était le nerf de la guerre. Vous entendez, madame? pas

d'argent!

--Sire, répondit la reine, l'argent ne vous manquera pas plus que

ne vous ont manqué l'armée et le général en chef, et nous avons, en

attendant mieux, un million de livres sterling à votre disposition.

--Bon! dit le roi; et quel est l'alchimiste qui a ainsi l'heureuse

faculté de faire de l'or?

--Je vais avoir l'honneur de vous le présenter, sire, dit la reine en

allant à la porte par laquelle alle avait déjà introduit le général

Mack.

Puis, s'adressant à une personne encore invisible:

--Votre Grâce, dit-elle, veut-elle avoir la bonté de confirmer au roi ce

que je viens d'avoir l'honneur de lui annoncer, c'est-à-dire que, pour

faire la guerre aux jacobins, l'argent ne lui manquera pas?

Tous les yeux se portèrent vers la porte, et Nelson apparut radieux

sur le seuil, tandis que, derrière lui, pareille à un ombre élyséenne,

s'effaçait la forme légère d'Emma Lyonna, laquelle venait d'acheter

par un premier baiser le dévouement de Nelson et les subsides de

l'Angleterre.

XXIV

L'ILE DE MALTE

L'apparition de Nelson en un pareil moment était significative: c'était

le mauvais génie de la France en personne qui venait s'asseoir au

conseil de Naples et soutenir de la toute-puissance de son or les

mensonges et la trahison de Caroline.

Tout le monde connaissait Nelson, excepté le général Mack, arrivé dans

la nuit, comme nous l'avons dit; la reine alla à lui, et, lui prenant la

main, et conduisant le futur vainqueur de Civita-Castellana au vainqueur

d'Aboukir:

--Je présente, dit-elle, le héros de la terre au héros de la mer.

Nelson parut peu flatté du compliment; mais il était de trop bonne

humeur en ce moment pour se blesser d'un parallèle, quoique ce parallèle

fût tout à l'avantage de son rival; il salua courtoisement Mack, et, se

tournant vers le roi:

--Sire, dit-il, je suis heureux de pouvoir annoncer à Votre Majesté et

à ses ministres que je suis porteur des pleins pouvoirs de mon

gouvernement pour traiter avec elle au nom de l'Angleterre toute

question relative à la guerre avec la France.

Le roi se sentit pris; Caroline l'avait, pendant son sommeil, garrotté

comme Gulliver à Lilliput; il lui fallait faire contre mauvaise fortune

bon coeur; seulement, il essaya de se cramponner à la dernière objection

qui se présentait à son esprit.

--Votre Grâce a entendu, dit-il, ce dont il est question, et notre

ministre des finances, sachant que nous sommes entre amis et que l'on

n'a pas de secrets pour ses amis, nous a avoué franchement qu'il n'y

avait plus d'argent dans les caisses; alors, je faisais cette objection

que, sans argent, il n'y avait pas de guerre possible.

--Et Votre Majesté faisait, comme toujours, preuve d'une profonde

sagesse, répondit Nelson; mais voici, par bonheur, des pouvoirs de M.

Pitt qui me mettent à même de remédier à cette pénurie.

Et Nelson posa sur la table du conseil un pouvoir conçu en ces termes:

«A son arrivée à Naples, lord Nelson, baron du Nil, est autorisé à

s'entendre avec sir William Hamilton, notre ambassadeur près la cour des

Deux-Siciles, pour soutenir notre auguste allié le roi de Naples dans

toutes les nécessités où pourrait l'entraîner une guerre contre la

république française.

»W. PITT.

»Londres, 7 septembre 1798.»

Acton traduisit les quelques lignes de Pitt au roi, qui appela près de

lui le cardinal, comme un renfort contre le nouvel allié de la reine qui

venait d'apparaître.

--Et Votre Seigneurie, dit Ferdinand, peut, à ce que disait la reine,

mettre à notre disposition...?

--Un million de livres sterling, dit Nelson.

Le roi se tourna vers Ruffo comme pour lui demander ce que faisait un

million de livres sterling. Ruffo devina la question.

--Cinq millions et demi de ducats, à peu près, répondit-il.

--Hum! fit le roi.

--Cette somme, dit Nelson, n'est qu'un premier subside destiné à faire

face aux nécessités du moment.

--Mais, avant que vous ayez avisé votre gouvernement de nous expédier

cette somme, avant que votre gouvernement nous l'expédie, avant, enfin,

qu'elle soit arrivée à Naples, un assez long temps peut s'écouler. Nous

sommes dans l'équinoxe d'hiver, et ce n'est pas trop de calculer un mois

ou six semaines pour l'aller et le retour d'un bâtiment; pendant ces six

semaines ou ce mois, les Français auront tout le temps d'être à Naples!

Nelson allait répondre, la reine lui coupa la parole.

--Votre Majesté peut se tranquilliser sur ce point, dit-elle: les

Français ne sont point en mesure de lui faire la guerre.

--En attendant, répliqua Ferdinand, ils nous l'ont déclarée.

--Qui nous l'a déclarée?

--L'ambassadeur de la République. Pardieu! on dirait que je vous

apprends une nouvelle.

La reine sourit dédaigneusement.

--Le citoyen Garat s'est trop pressé, dit-elle; il eût attendu encore

quelque temps, ou n'eût point fait sa déclaration de guerre, s'il eût

connu la situation du général Championnet à Rome.

--Et vous connaissez mieux cette situation que ne la connaissait

l'ambassadeur lui-même, n'est-ce pas, madame?

--Je le crois.

--Vous avez des correspondances à l'état-major du général républicain?

--Je ne me fierais pas à des correspondances avec des étrangers, sire.

--Alors, vous tenez vos renseignements du général Championnet lui-même?

--Justement! et voici la lettre que l'ambassadeur de la République eût

reçue ce matin, s'il ne se fût point tant pressé de partir hier au soir.

Et la reine tira de son enveloppe la lettre que le sbire Pasquale de

Simone avait enlevée la veille à Salvato Palmieri et lui avait remise

dans la chambre obscure; puis elle la passa au roi.

Le roi y jeta les yeux.

--Cette lettre est en français, dit-il du ton dont il eût dit: «Cette

lettre est en hébreu.»

Puis, la passant à Ruffo, comme s'il se fiait à lui seul:

--Monsieur le cardinal, dit-il, traduisez-nous cette lettre en italien.

Ruffo prit la lettre, et, au milieu du plus profond silence, lut ce qui

suit:

«Citoyen ambassadeur,

»Arrivé à Rome depuis quelques jours seulement, je crois qu'il est de

mon devoir de porter à votre connaissance l'état dans lequel se trouve

l'armée que je suis appelé à commander, afin que, sur les notes précises

que je vais vous donner, vous puissiez régler la conduite que vous avez

à tenir vis-à-vis d'une cour perfide qui, poussée par l'Angleterre,

notre éternelle ennemie, n'attend que le moment favorable pour nous

déclarer la guerre...»

A ces derniers mots, la reine et Nelson se regardèrent en souriant.

Nelson n'entendait ni le français ni l'italien; mais probablement une

traduction anglaise de cette lettre lui avait été faite à l'avance.

Ruffo continua, ce signe n'ayant point interrompu la lecture.

«D'abord, cette armée, qui se monte au chiffre de 35,000 hommes sur le

papier, n'est, en réalité, que de 8,000 hommes, lesquels manquent de

chaussures, de vêtements, de pain, et, depuis trois mois, n'ont pas

reçu un sou de solde. Ces 8,000 hommes n'ont que 180,000 cartouches à

se distribuer, ce qui nous fait quinze coups à tirer par homme; aucune

place n'est approvisionnée même en poudre, et l'on en a manqué à

Civita-Vecchia pour tirer sur un vaisseau barbaresque qui est venu

observer la côte...»

--Vous entendez, sire, dit la reine.

--Oui, j'entends, dit le roi. Continuez, monsieur le cardinal.

Le cardinal reprit:

«Nous n'avons que cinq pièces de canon et un parc de quatre bouches

à feu; notre manque de fusils est tel, que je n'ai pu armer deux

bataillons de volontaires que je comptais employer contre les insurgés

qui nous enveloppent de tous côtés...»

La reine échangea un nouveau signe avec Mack et Nelson.

«Nos forteresses ne sont pas en meilleur état que nos arsenaux; dans

aucune d'elles les boulets et les canons ne sont du même calibre; dans

quelques-unes, il y a des canons et pas de boulets; dans d'autres,

des boulets et pas de canons. Cet état désastreux m'explique les

instructions du Directoire que je vous transmets afin que vous vous y

conformiez.

»Repousser par les armes toute agression hostile dirigée contre la

république romaine et porter la guerre sur le territoire napolitain,

mais dans le cas seulement où le roi de Naples exécuterait ses projets

d'invasion depuis si longtemps annoncés...»

--Vous entendez, sire, dit la reine. Avec 8,000 hommes, cinq pièces de

canon et 180,000 cartouches, je crois que nous n'avons pas grand'chose à

craindre de cette guerre.

--Continuez, éminentissime, dit le roi se frottant les mains.

--Oui, continuez, dit la reine, et vous verrez ce que le général

français pense lui-même de sa position.

«Or, continua le cardinal, avec les moyens qui sont à ma disposition,

citoyen ambassadeur, vous comprenez facilement que _je ne pourrais pas

repousser une agression hostile_, à plus forte raison, _porter la guerre

sur le territoire napolitain_...»

--Cela vous rassure-t-il, monsieur? demanda la reine.

--Hum! fit le roi; voyons jusqu'au bout.

«Je ne puis donc trop vous recommander, citoyen ambassadeur, de

maintenir, autant que le permettra la dignité de la France, la bonne

harmonie entre la République et la cour des Deux-Siciles, et de calmer

par tous les moyens possibles l'impatience des patriotes napolitains;

tout mouvement qui se produirait avant trois mois, c'est-à-dire avant

le temps qui m'est nécessaire pour organiser l'armée serait prématuré et

avorterait infailliblement.

»Mon aide de camp, homme sûr, d'un courage éprouvé, et qui, né dans les

États du roi de Naples, parle non-seulement l'italien, mais encore

le patois napolitain, est chargé de vous remettre cette lettre et de

s'aboucher avec les chefs du parti républicain à Naples. Renvoyez-le-moi

le plus vite possible avec une réponse détaillée qui m'expose exactement

votre situation vis-à-vis de la cour des Deux-Siciles.

»Fraternité.

»CHAMPIONNET.

»18 septembre 1798.»

--Eh bien, monsieur, dit la reine, si vous n'êtes rassuré qu'à moitié,

voilà qui doit vous rassurer tout à fait.

--Sur un point, oui, madame; mais sur un autre, non.

--Ah! je comprends. Vous voulez parler du parti républicain, auquel vous

avez eu tant de peine à croire. Eh bien, Votre Majesté le voit, ce n'est

pas tout à fait un fantôme; il existe, puisqu'il faut le calmer et que

ce sont les jacobins eux-mêmes qui en donnent le conseil.

--Mais comment diable avez-vous pu vous procurer cette lettre? demanda

le roi en la prenant des mains du cardinal et en l'examinant avec

curiosité.

--Ceci, c'est mon secret, monsieur, répondit la reine, et vous me

permettrez de le garder; mais j'ai, je crois, coupé la parole à Sa

Seigneurie lord Nelson au moment où il allait répondre à une question

que vous veniez de lui faire.

--Je disais qu'en septembre et en octobre, la mer est mauvaise, et

qu'il nous faudrait peut-être un mois ou six semaines pour recevoir

d'Angleterre cet argent dont nous avons besoin le plus tôt possible.

La demande du roi fut transmise à Nelson.

--Sire, répondit-il, le cas est prévu et vos banquiers, MM. Baker père

et fils, vous escompteront, avec l'aide de leurs correspondants de

Messine, de Rome et de Livourne, une lettre de change d'un million de

livres que leur fera sir William Hamilton et que j'endosserai. Votre

Majesté aura seulement besoin, vu le chiffre assez élevé de la somme, de

les prévenir à l'avance.

--C'est bien, c'est bien, dit le roi; faites faire la lettre de change

à sir William, endossez-la, remettez-la-moi, et je m'entendrai de cela

avec les Baker.

Ruffo souffla quelques mots à l'oreille du roi.

Ferdinand fit un signe de tête.

--Mais ma bonne alliée l'Angleterre, dit-il, si amie qu'elle soit du

royaume des Deux-Siciles, ne donne pas son argent pour rien, je la

connais. Que demande-t-elle, en échange de son million de livres

sterling?

--Une chose bien simple, et qui ne porte aucun préjudice à Votre

Majesté.

--Laquelle, enfin?

--Elle demande que, quand la flotte de Sa Majesté Britannique, qui est

en train de bloquer Malte, l'aura reprise aux Français, Votre Majesté

renonce à faire valoir ses droits sur cette île, afin que Sa Majesté

Britannique, qui n'a point de possession dans la Méditerranée autre

que Gibraltar, puisse faire de Malte un point de station et

d'approvisionnement pour les vaisseaux anglais.

--Bon! la cession sera facile de ma part; Malte ne m'appartient pas,

elle appartient à l'Ordre.

--Oui, sire; mais, Malte reprise, l'Ordre sera dissous, fit observer

Nelson.

--Et, l'Ordre dissous, se hâta de dire Ruffo, Malte fait retour à la

couronne des Deux-Siciles, ayant été donné par l'empereur Charles-Quint,

comme héritier du royaume d'Aragon, aux chevaliers hospitaliers qui

venaient d'être chassés de Rhodes, en 1535, par Soliman II; or, si

avec le besoin qu'a l'Angleterre d'une station dans la Méditerranée,

l'Angleterre ne payait Malte que vingt-cinq millions de francs, ce ne

serait pas cher.

Peut-être la discussion allait-elle s'établir sur ce point lorsqu'une

troisième fanfare se fit entendre dans la cour et produisit un effet non

moins inattendu et non moins prodigieux que les deux premières.

Quant à la reine, elle échangea avec Mack et Nelson un regard qui

voulait dire: «Restez calmes, je sais ce que c'est.»

Mais le roi, qui ne le savait pas, courut à la fenêtre et l'ouvrit avant

que la fanfare fût terminée.

Elle sonnait l'_hallali_.

--Voyons! cria-t-il furieux, m'expliquera-t-on enfin ce que veulent dire

ces trois misérables fanfares?

--Elles veulent dire que Votre Majesté peut partir quand elle voudra,

répondit le sonneur; elle sera sûre de ne pas faire buisson creux, les

sangliers sont détournés.

--Détournés! répéta le roi, les sangliers sont détournés?

--Oui, sire, une bande de quinze.

--Quinze sangliers!... Entendez-vous, madame? s'écria le roi en

s'adressant à Caroline. Quinze sangliers! entendez-vous, messieurs?

Quinze sangliers! entend-tu, Jupiter? Quinze! quinze! quinze!

Puis, revenant au sonneur de cor:

--Ne sais-tu donc pas, lui cria-t-il d'une voix désespérée, qu'il n'y a

pas de chasse aujourd'hui, malheureux?

La reine s'avança.

--Et pourquoi donc n'y aurait-il pas de chasse aujourd'hui, monsieur?

demanda-t-elle avec son plus charmant sourire.

--Mais, madame, parce que, sur le billet que vous m'avez écrit cette

nuit, je l'ai décommandée.

Et il se retourna vers Ruffo comme pour le prendre à témoin que l'ordre

avait été donné devant lui.

--C'est possible, monsieur; mais, moi, reprit la reine, j'ai pensé à la

peine que vous causait la privation de ce plaisir, et, présumant que le

conseil finirait de bonne heure et nous laisserait le temps de chasser

pendant une partie de la journée, j'ai intercepté le messager et n'ai

rien changé au premier ordre donné par vous, sinon que j'ai indiqué

votre départ pour onze heures au lieu de neuf. Voici onze heures

qui sonnent, le conseil est fini, les sangliers sont détournés, rien

n'empêche donc Votre Majesté de partir.

Au fur et à mesure que la reine parlait, la figure du roi devenait

rayonnante.

--Ah! chère maîtresse!--on se rappelle que c'était le nom dont Ferdinand

appelait Caroline dans ses moments d'amitié,--ah! chère maîtresse! vous

êtes digne de remplacer non-seulement Acton comme premier ministre, mais

encore le duc della Salandra, comme grand veneur. Vous l'avez dit: le

conseil est fini, vous avez votre général de terre, vous avez votre

général de mer, nous allons avoir cinq ou six millions de ducats sur

lesquels nous ne comptions point; tout ce que vous ferez sera bien fait;

tout ce que je vous demande, c'est de ne pas vous mettre en campagne

avant l'empereur. Par ma foi, je me sens tout disposé à faire la guerre:

il paraît que, décidément, j'étais brave... Au revoir, chère maîtresse!

Au revoir, messieurs! Au revoir, Ruffo!

--Et Malte, sire? demanda le cardinal.

--Bon! que l'on en fasse ce que l'on voudra, de Malte; je m'en passe

depuis deux cent soixante-trois ans, je m'en passerai bien encore. Un

mauvais rocher qui n'est bon pour la chasse que deux fois dans l'année,

au passage des cailles; où l'on ne peut pas avoir de faisans, faute

d'eau; où il ne pousse pas un radis et où l'on est obligé de tout

tirer de la Sicile! Qu'ils prennent Malte et qu'ils me débarrassent

des jacobins, c'est tout ce que je leur demande.... Quinze sangliers!

Jupiter, taïaut! Jupiter, taïaut!

Et le roi sortit en sifflant une quatrième fanfare.

--Milord, dit la reine à Nelson, vous pouvez écrire à votre gouvernement

que la cession de Malte à l'Angleterre ne souffrira aucune difficulté de

la part du roi des Deux-Siciles.

Alors, se tournant vers les ministres et les conseillers:

--Messieurs, dit-elle, le roi vous remercie des bons avis que vous lui

avez donnés. Le conseil est levé.

Puis, enveloppant tout le monde dans un salut qu'elle sut par un coup

d'oeil rendre ironique pour Ruffo, elle rentra chez elle, suivie de Mack

et de Nelson.

XXV

L'INTÉRIEUR D'UN SAVANT

Il était neuf heures du matin; l'atmosphère, épurée par l'orage de

la nuit, était d'une limpidité merveilleuse; les barques des pêcheurs

sillonnaient silencieusement le golfe, entre le double azur du ciel

et de la mer, et, de la fenêtre de la salle à manger, de laquelle il

s'éloignait et se rapprochait tour à tour, le chevalier San-Felice eût

pu voir et compter, comme des points blancs, les maisons qui, à sept

lieues de là, marbraient le sombre versant d'Ana-Capri, si deux choses

ne l'eussent en ce moment préoccupé: d'abord, cette opinion qu'a émise

Buffon dans ses _Époques de la nature_,--opinion qui lui paraissait

quelque peu hasardée,--que la terre avait été détachée du soleil par

le choc d'une comète; et, en même temps, une inquiétude vague que lui

causait le sommeil prolongé de sa femme. C'était la première fois,

depuis son mariage, qu'en sortant de son cabinet, vers les huit heures

du matin, il ne trouvait pas Luisa occupée à préparer la tasse de café,

le pain, le beurre, les oeufs et les fruits qui composaient le déjeuner

habituel du savant, déjeuner que partageait, avec un appétit tout

juvénile, celle qui l'avait ordonné et servi, même, avec la double

attention d'une fille respectueuse et d'une tendre épouse.

La San-Felice, Tome 02 · 第 4 / 15 段