--Non, je comprends, vous vous contentez de contester mes aptitudes

politiques; mais, quoique San-Nicandro ait travaillé de son mieux à

faire de moi un âne, et qu'à votre avis il y ait malheureusement réussi,

je ferai observer à ces messieurs qui ont l'honneur d'être mes ministres

que la chose se complique. En effet, il ne s'agit plus d'envoyer, comme

en 1793, trois ou quatre vaisseaux et cinq ou six mille hommes à Toulon;

et ils en sont revenus dans un bel état, de Toulon, nos vaisseaux et nos

hommes! le citoyen Buonaparte, quoiqu'il ne fût encore le vainqueur

de rien, les avait bien arrangés! Il ne s'agit plus de fournir à la

coalition, comme en 1796, quatre régiments de cavalerie qui ont fait

des prodiges de valeur dans le Tyrol, ce qui n'a pas empêché Cuto d'être

fait prisonnier, et Moliterno d'y laisser le plus beau de ses yeux; et

notez qu'en 93 et 96, nous étions couverts par toute la largeur de la

haute Italie, occupée par les troupes de votre neveu, qui, soit dit

sans reproche, ne me paraît pas pressé d'entrer en campagne, quoique le

citoyen Buonaparte lui ait diablement rogné les ongles par le traité de

Campo-Formio. C'est que votre neveu François est un homme prudent; il ne

lui suffit pas, pour se mettre en campagne, des 60,000 hommes que vous

lui offrez, il attend encore les 50,000 que lui promet l'empereur de

Russie; il connaît les Français, il s'y est frotté et ils l'ont frotté.

Et Ferdinand, qui commençait à reprendre un peu de sa belle humeur, se

mit à rire de l'espèce de jeu de mots qu'il venait de faire aux dépens

de l'empereur d'Autriche, justifiant cette maxime à la fois si profonde

et si désespérante de la Rochefoucauld, qu'il y a toujours dans le

malheur d'un ami quelque chose qui nous fait plaisir.

--Je ferai observer au roi, répondit Caroline, blessée de ce mouvement

d'hilarité qui se manifestait aux dépens de son neveu, que le

gouvernement napolitain n'est pas libre, comme celui de l'empereur

d'Autriche, de choisir son temps et son heure. Ce n'est pas nous qui

déclarons la guerre à la France, c'est la France qui nous la déclare, et

même qui nous l'a déclarée; il faut donc voir au plus tôt quels sont nos

moyens de soutenir cette guerre.

--Certainement qu'il faut le voir, dit le roi. Commençons par toi,

Ariola. Voyons! On parle de 65,000 hommes. Où sont-ils, tes 65,000

hommes?

--Où ils sont, sire?

--Oui, montre-les-moi.

--Rien de plus facile, et le capitaine général Acton est là pour dire à

Votre Majesté si je mens.

Acton fit de la tête un signe affirmatif.

Ferdinand regarda Acton de travers. Il lui prenait parfois des caprices,

non pas d'être jaloux, il était trop philosophe pour cela, mais d'être

envieux. Aussi, le roi présent, Acton ne donnait-il signe d'existence

que si Ferdinand lui adressait la parole.

--Le capitaine général Acton répondra pour lui, si je lui fais l'honneur

de l'interroger, dit le roi; en attendant, réponds pour toi, Ariola. Où

sont tes 65,000 hommes?

--Sire, 22,000 au camp de San-Germano.

Au fur et à mesure qu'Ariola énumérait, Ferdinand, avec un mouvement de

tête, comptait sur ses doigts.

--Puis 16,000 dans les Abruzzes, continua Ariola, 8,000 dans la plaine

de Sessa, 6,000 dans les murs de Gaete, 10,000 tant à Naples que sur les

côtes, enfin 3,000 tant à Bénévent qu'à Ponte-Corvo.

--Il a, ma foi, son compte, dit le roi finissant son calcul en même

temps qu'Ariola terminait son énumération, et j'ai une armée de 65,000

hommes.

--Et tous habillés à neuf, à l'autrichienne.

--C'est à dire en blanc?

--Oui, sire, au lieu d'être habillés en vert.

--Ah! mon cher Ariola, s'écria le roi avec une expression de grotesque

mélancolie, vêtus de blanc, vêtus de vert, ils n'en ficheront pas moins

le camp, va...

--Vous avez une triste idée de vos sujets, monsieur, répondit la reine.

--Triste idée, madame! Je les crois, au contraire, très-intelligents,

mes sujets, trop intelligents même; et voilà pourquoi je doute qu'ils se

fassent tuer pour des affaires qui ne les regardent pas. Ariola nous

dit qu'il a 65,000 hommes; parmi ces 65,000 hommes, il y a 15,000 vieux

soldats, c'est vrai; mais ces vieux soldats n'ont jamais brûlé une

amorce ni entendu siffler une balle. Ceux-là, il est possible, ne se

sauveront qu'au second coup de fusil; quant aux 50,000 autres, ils

datent de six semaines ou d'un mois, et ces 50,000 hommes, comment

ont-ils été recrutés? Ah! vous croyez, messieurs, que je ne fais

attention à rien, parce que, la plupart du temps, pendant que vous

discutez, je cause avec Jupiter, qui est un animal plein d'intelligence;

mais, au contraire, je ne perds pas un mot de ce que vous dites;

seulement, je vous laisse faire; si je vous contrariais, je serais forcé

de vous prouver que je m'entends mieux que vous à gouverner, et cela ne

m'amuse point assez pour que je risque de me brouiller avec la reine,

que cela amuse beaucoup. Eh bien, ces hommes, vous ne les avez enrôlés

ni en vertu d'une loi, ni à la suite d'un tirage au sort; non, vous les

avez enlevés de force à leurs villages, arrachés par violence à

leurs familles, et cela selon le caprice de vos intendants et de vos

sous-intendants. Chaque commune vous a fourni huit conscrits par mille

hommes; mais voulez-vous que je vous dise comment cela s'est fait? On a

d'abord désigné les plus riches; mais les plus riches ont payé rançon et

ne sont point partis. On en a désigné de moins riches alors; mais, comme

les seconds pouvaient encore payer, ils ne sont pas plus partis que le

premiers. Enfin, de moins en moins riches, après avoir levé trois ou

quatre contributions, dont on s'est bien gardé de te parler, mon pauvre

Corradino, tout mon ministre des finances que tu es, on est arrivé à

ceux qui n'avaient pas un grain pour se racheter. Ah! ceux-là, il a bien

fallu qu'ils partent. Chacun de ces hommes représente donc une injustice

vivante, une flagrante exaction; aucun motif légitime ne l'oblige

au service, aucun lien moral ne le retient sous les drapeaux, il est

enchaîné par la crainte du châtiment, voilà tout! Et vous voulez que

ces gens-là se fassent tuer pour soutenir des ministres injustes, des

intendants cupides, des sous-intendants voleurs, et, par-dessus tout

cela, un roi qui chasse, qui pêche, qui s'amuse et qui ne s'occupe de

ses sujets que pour passer avec sa meute sur leurs terres et dévaster

leurs moissons! Ils seraient bien bêtes! Si j'étais soldat à mon

service, dès le premier jour, j'aurais déserté, et je me serais

fait brigand; au moins, des brigands combattent et se font tuer pour

eux-mêmes.

--Je suis forcé d'avouer qu'il y a beaucoup de vérité dans ce que vous

dites là, sire, répondit le ministre de la guerre.

--Pardieu! reprit le roi, je dis toujours la vérité, quand je n'ai pas

de raisons de mentir, bien entendu. Maintenant, voyons! Je t'accorde

tes 65,000 hommes; les voilà rangés en bataille, vêtus à neuf, équipés

à l'autrichienne, le fusil sur l'épaule, le sabre au côté, la giberne au

derrière. Qui mets-tu à leur tête, Ariola? Est-ce toi?

--Sire, répondit Ariola, je ne puis être à la fois ministre de la guerre

et général en chef.

--Et tu aimes mieux rester ministre de la guerre, je comprends cela.

--Sire!

--Je te dis que je comprends cela; et d'un. Voyons, Pignatelli, cela te

convient-il, de commander en chef les 65,000 hommes d'Ariola?

--Sire, répondit celui auquel le roi s'adressait, j'avoue que je

n'oserais prendre une telle responsabilité.

--Et de deux. Et toi, Colli? continua le roi.

--Ni moi non plus, sire.

--Et toi, Parisi?

--Sire, je suis simple brigadier.

--Oui; vous voulez bien tous commander une brigade, une division même;

mais un plan de campagne à tracer, mais des combinaisons stratégiques à

accomplir, mais un ennemi expérimenté à combattre et à vaincre, pas un

de vous ne s'en chargera!

--Il est inutile que Votre Majesté se préoccupe d'un général en chef,

dit la reine: ce général en chef est trouvé.

--Bah! dit Ferdinand; pas dans mon royaume, j'espère?

--Non, monsieur, soyez tranquille, répondit la reine. J'ai demandé à mon

neveu un homme dont la réputation militaire puisse à la fois imposer à

l'ennemi et satisfaire aux exigences de nos amis.

--Et vous le nommez? demanda le roi.

--Le baron Charles Mack... Avez-vous quelque chose à dire contre lui?

--J'aurais à dire, répliqua le roi, qu'il s'est fait battre par les

Français; mais, comme cette disgrâce est arrivée à tous les généraux de

l'empereur, y compris son oncle et votre frère le prince Charles, j'aime

autant Mack qu'un autre.

La reine se mordit les lèvres à cette implacable raillerie, qui poussait

le cynisme jusqu'à se railler soi-même à défaut des autres, et, se

levant:

--Ainsi, vous acceptez le baron Charles Mack pour général en chef de

votre armée? demanda-t-elle.

--Parfaitement, répondit le roi.

--En ce cas, vous permettez...

Et elle s'avança vers la porte; le roi la suivait des yeux, ne pouvant

pas deviner ce qu'elle allait faire, quand tout à coup un cor de chasse,

embouché par deux lèvres puissantes et animé par une vigoureuse haleine,

commença de sonner le lancer dans la cour du palais, sur laquelle

donnaient les fenêtres de la chambre du conseil, et cela avec une telle

vigueur, que les vitres en tremblèrent et que ministres et conseillers,

ne comprenant rien à cette fanfare inattendue, se regardèrent avec

étonnement.

Puis tous les yeux se reportèrent sur le roi, comme pour lui demander

l'explication de cette interruption cynégétique.

Mais le roi paraissait aussi étonné que les autres et Jupiter aussi

étonné que le roi.

Ferdinand écouta un instant comme s'il doutait de lui-même.

Puis:

--Que fait donc ce drôle? dit-il. Il doit savoir cependant que la chasse

est contremandée; pourquoi donne-t-il le premier signal?

Le piqueur continuait de sonner avec fureur.

Le roi se leva très-agité; il était visible qu'il se livrait en lui-même

un combat violent.

Il alla à la fenêtre et l'ouvrit.

--Veux-tu te taire, imbécile! cria-t-il.

Puis, refermant la fenêtre avec humeur, il revint, toujours suivi de

Jupiter, reprendre sa place sur son fauteuil.

Mais, pendant le mouvement qu'il avait fait, un nouveau personnage

était entré en scène sous la protection de la reine; celle-ci, en effet,

pendant que le roi parlait à son piqueur, était allée ouvrir la porte

de ses appartements qui donnait sur la salle du conseil, et l'avait

introduit.

Chacun regardait avec surprise cet inconnu, et le roi avec non moins de

surprise que les autres.

XXIII

LE GÉNÉRAL BARON CHARLES MACK

Celui qui causait cet étonnement général était un homme de quarante-cinq

à quarante-six ans, grand, blond, pâle, portant l'uniforme autrichien,

les insignes de général, et, entre autres décorations, les plaques et

les cordons de Marie-Thérèse et de Saint-Janvier.

--Sire, dit la reine, j'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté le

baron Charles Mack, qu'elle vient de nommer général en chef de ses

armées.

--Ah! général, dit le roi en regardant avec un certain étonnement

l'ordre de Saint-Janvier, dont le général était décoré et que le roi ne

se rappelait pas lui avoir donné, enchanté de faire votre connaissance.

Et il échangea avec Ruffo un coup d'oeil qui voulait dire: «Attention!»

Mack s'inclina profondément, et sans doute allait-il répondre à ce

compliment du roi, lorsque la reine, prenant la parole:

--Sire, dit-elle, j'ai cru que nous ne devions pas attendre l'arrivée

du baron à Naples pour lui donner un signe de la considération que vous

avez pour lui, et, avant qu'il quittât Vienne, je lui ai fait remettre,

par votre ambassadeur, les insignes de votre ordre de Saint-Janvier.

--Et moi, sire, dit le baron avec un enthousiasme un peu trop théâtral

pour être vrai, plein de reconnaissance pour les bontés de Votre

Majesté, je suis venu avec la promptitude de l'éclair lui dire: Sire,

cette épée est à vous.

Mack tira son épée du fourreau, le roi recula son fauteuil. Comme

Jacques Ier, il n'aimait pas la vue du fer.

Mack continua:

--Cette épée est à vous et à Sa Majesté la reine, et elle ne dormira

tranquille dans son fourreau que quand elle aura renversé cette infâme

république française, qui est la négation de l'humanité et la honte de

l'Europe. Acceptez-vous mon serment, sire? continua Mack en brandissant

formidablement son épée.

Ferdinand, peu porté de sa personne aux mouvements dramatiques, ne

put s'empêcher, avec son admirable bon sens, d'apprécier tout ce que

l'action du général Mack avait de ridicule forfanterie, et, avec son

sourire narquois, il murmura dans son patois napolitain, qu'il savait

inintelligible pour tout homme qui n'était pas né au pied du Vésuve, ce

seul mot:

--_Ceuza!_

Nous voudrions bien traduire cette espèce d'interjection échappée aux

lèvres du roi Ferdinand; mais elle n'a malheureusement pas d'équivalent

dans la langue française. Contentons-nous de dire qu'elle tient à peu

près le milieu entre fat et imbécile.

Mack, qui, en effet, n'avait pas compris et qui attendait, l'épée à la

main, que le roi acceptât son serment, se retourna assez embarrassé vers

la reine.

--Je crois, dit Mack à la reine, que Sa Majesté m'a fait l'honneur de

m'adresser la parole.

--Sa Majesté, répondit la reine sans se déconcerter, vous a, général,

par un seul mot plein d'expression, témoigné sa reconnaissance.

Mack s'inclina, et, tandis que la figure du roi conservait son

expression de railleuse bonhomie, remit majestueusement son épée au

fourreau.

--Et maintenant, dit le roi lancé sur cette pente moqueuse qu'il aimait

tant à suivre, j'espère que mon cher neveu, en m'envoyant un de ses

meilleurs généraux pour renverser cette infâme république française, m'a

en même temps envoyé un plan de campagne arrêté par le conseil aulique.

Cette demande, faite avec une naïveté parfaitement jouée, était une

nouvelle raillerie du roi, le conseil aulique ayant élaboré les plans de

la campagne de 96 et de 97, plans sur lesquels les généraux autrichiens

et l'archiduc Charles lui-même avaient été battus.

--Non, sire, répondit Mack, j'ai demandé à Sa Majesté l'empereur, mon

auguste maître, carte blanche à ce sujet.

--Et il vous l'a accordée, je l'espère? demanda le roi.

--Oui, sire, il m'a fait cette grâce.

--Et vous allez vous en occuper sans retard, n'est-ce pas, mon cher

général? car j'avoue que j'en attends avec impatience la communication.

--C'est chose faite, répondit Mack avec l'accent d'un homme parfaitement

satisfait de lui-même.

--Ah! dit Ferdinand redevenant de bonne humeur, selon sa coutume, quand

il trouvait quelqu'un à railler, vous l'entendez, messieurs. Avant

même que le citoyen Garat nous eût déclaré la guerre au nom de l'infâme

république française, l'infâme république française, grâce au génie de

notre général en chef, était déjà battue. Nous sommes véritablement

sous la protection de Dieu et de saint Janvier. Merci, mon cher général,

merci.

Mack, tout gonflé du compliment qu'il prenait à la lettre, s'inclina

devant le roi.

--Quel malheur, s'écria celui-ci, que nous n'ayons point là une carte

de nos États et des États romains, pour suivre les opérations du général

sur cette carte. On dit que le citoyen Buonaparte a, dans son cabinet

de la rue Chantereine, à Paris, une grande carte sur laquelle il

désigne d'avance à ses secrétaires et à ses aides de camp les points sur

lesquels il battra les généraux autrichiens; le baron nous eût désigné

d'avance ceux sur lesquels il battra les généraux français. Tu feras

faire pour le ministère de la guerre, et tu mettras à la disposition

du baron Mack, une carte pareille à celle du citoyen Buonaparte, tu

entends, Ariola?

--Inutile de prendre cette peine, sire, j'en ai une excellente.

--Aussi bonne que celle du citoyen Buonaparte? demanda le roi.

--Je le crois, répondit Mack d'un air satisfait.

--Où est-elle, général? reprit le roi, où est-elle? Je meurs d'envie de

voir une carte sur laquelle on bat l'ennemi d'avance.

Mack donna à un huissier l'ordre de lui apporter son portefeuille, qu'il

avait laissé dans la chambre voisine.

La reine, qui connaissait son auguste époux et qui n'était point dupe

des compliments affectés qu'il faisait à son protégé, craignant que

celui-ci ne s'aperçût qu'il servait de quintaine à l'humeur caustique du

roi, objecta que ce n'était peut-être pas le moment de s'occuper de ce

détail; mais Mack, ne voulant point perdre l'occasion de faire admirer

par trois ou quatre généraux présents sa science stratégique, s'inclina

en manière de respectueuse insistance, et la reine céda.

L'huissier apporta un grand portefeuille sur lequel étaient imprimés en

or, d'un côté les armes de l'Autriche, et de l'autre côté le nom et les

titres du général Mack.

Celui-ci en tira une grande carte des États romains avec leurs

frontières, et l'étendit sur la table du conseil.

--Attention, mon ministre de la guerre! attention, messieurs mes

généraux! dit le roi. Ne perdons pas un mot de ce que va nous dire le

baron. Parlez, baron; on vous écoute.

Les officiers se rapprochèrent de la table avec une vive curiosité; le

baron Mack possédait, on ne savait pourquoi à cette époque, et on ne l'a

même jamais su depuis, la réputation de l'un des premiers stratégistes

du monde.

La reine, au contraire, ne voulant point avoir part à ce quelle

regardait comme une mystification de la part du roi, se retira un peu à

l'écart.

--Comment! madame, dit le roi, au moment où le baron consent à nous

dire où il battra ces républicains que vous détestez tant, vous vous

éloignez!

--Je n'entends rien à la stratégie, monsieur, répondit aigrement la

reine; et peut-être, continua-t-elle en désignant de la main le cardinal

Ruffo, prendrais-je la place de quelqu'un qui s'y entend.

Et, s'approchant d'une fenêtre, elle battit de ses doigts contre les

carreaux.

Au même instant, comme si c'eût été un signal donné, une seconde fanfare

retentit; seulement, au lieu de sonner le _lancer_, comme la première,

elle sonnait la _vue_.

Le roi s'arrêta comme si ses pieds eussent pris tout à coup racine

dans la mosaïque qui formait le parquet de la chambre; sa figure se

décomposa, une expression de colère prit la place du vernis de bonhomie

railleuse répandue sur elle.

--Ah çà! mais, décidément, dit-il, ou ils sont idiots, ou ils ont juré

de me rendre fou. Il s'agit bien de courre le cerf ou le sanglier; nous

chassons le républicain.

Puis, s'élançant pour la seconde fois vers la fenêtre, qu'il ouvrit avec

plus de violence encore que la première:

--Mais te tairas-tu, double brute! cria-t-il; je ne sais à quoi tient

que je ne descende et que je ne t'étrangle de mes propres mains.

--Oh! sire, dit Mack, ce serait, en vérité, trop d'honneur pour ce

manant.

--Vous croyez, baron? dit le roi reprenant sa bonne humeur. Laissons-le

donc vivre et ne nous occupons que d'exterminer les Français. Voyons

votre plan, général, voyons-le.

Et il referma la fenêtre avec plus de calme qu'on ne pouvait l'espérer

de l'état d'exaspération où l'avait mis le son du cor, et dont

heureusement l'avait, comme par miracle, tiré la flatterie banale du

général Mack.

--Voyez, messieurs, dit Mack du ton d'un professeur qui enseigne à ses

élèves, nos 60,000 hommes sont divisés en quatre ou cinq points sur

cette ligne qui s'étend de Gaete à Aquila.

--Vous savez que nous en avons 65,000, dit le roi; ainsi ne vous en

gênez pas.

--Je n'en ai besoin que de 60,000, sire, dit Mack; mes calculs sont

établis sur ce chiffre, et Votre Majesté aurait 100,000 hommes, que

je ne lui prendrais pas un tambour de plus; d'ailleurs, j'ai les

renseignements les plus exacts sur le nombre des Français, ils ont à

peine 10,000 hommes.

--Alors, dit le roi, nous serons six contre un, voilà qui me rassure

tout à fait. Dans la campagne de 96 et de 97, les soldats de mon neveu

n'étaient que deux contre un, quand ils ont été battus par le citoyen

Buonaparte.

--Je n'étais point là, sire, répondit Mack avec le sourire de la

suffisance.

--C'est vrai, répondit le roi avec une parfaite simplicité; il n'y avait

là que Beaulieu, Wurmser, Alvinzi et le prince Charles.

--Sire, sire! murmura la reine en tirant Ferdinand par la basque de sa

veste de chasse.

--Bon! ne craignez rien, dit le roi, je sais à qui j'ai affaire, et puis

je ne le gratterai que tant qu'il me tendra la tête.

--Je disais donc, reprit Mack, que le gros de nos troupes, vingt mille

hommes à peu près, est à San-Germano, et que les quarante mille autres

sont campés sur le Tronto, à Sessa, à Tagliacozzo et à Aquila. Dix mille

hommes traversent le Tronto et chassent la garnison française d'Ascoli,

dont ils s'emparent, et s'avancent sur Fermo par la voie Émilienne.

Quatre mille hommes sortent d'Aquila, occupent Rieti et se dirigent sur

Terni; cinq ou six mille descendent de Tagliacozzo à Tivoli pour faire

des courses dans la Sabine; huit mille autres partent du camp de Sessa

et pénètrent dans les États romains par la voie Appienne; six mille

autres enfin s'embarquent, font voile pour Livourne et coupent la

retraite aux Français, qui se retirent par Perugia.

--Qui se retirent par Perugia... Le général Mack ne nous dit pas

précisément, comme le citoyen Buonaparte, où il battra l'ennemi; mais il

nous dit par où il se retire.

--Eh bien, si fait, dit Mack triomphant, je vous dis où je bats

l'ennemi.

--Ah! voyons cela, dit le roi, qui paraissait prendre presque autant de

plaisir à la guerre qu'il en eût pris à la chasse.

--Avec Votre Majesté et vingt ou vingt-cinq mille hommes, je pars de

San-Germano.

--Vous partez de San-Germano avec moi.

--Je marche sur Rome.

--Avec moi toujours.

--Je débouche par les routes de Ceperano et de Frosinone.

--Mauvaises routes, général! je les connais, j'y ai versé.

--L'ennemi abandonne Rome.

--Vous en êtes sur?

--Rome n'est point une place qui puisse être défendue.

--Et, quand l'ennemi a abandonné Rome, que fait-il?

--Il se retire sur Civita-Castellana, qui est une position formidable.

--Ah! ah! Et vous l'y laissez, bien entendu?

--Non pas; je l'attaque et je le bats.

--Très-bien. Mais si, par hasard, vous ne le battiez pas?

--Sire, dit Mack en mettant la main sur sa poitrine et en s'inclinant

devant le roi, quand j'ai l'honneur de dire à Votre Majesté que je le

battrai, c'est comme s'il était battu.

--Alors, tout va bien! dit le roi.

--Sa Majesté a-t-elle quelques objections à faire sur le plan que je lui

ai exposé?

--Non; il n'y a absolument qu'un point sur lequel il s'agirait de nous

mettre d'accord.

--Lequel, sire?

--Vous dites, dans votre plan de campagne, que vous partez de

San-Germano avec moi?

--Oui, sire.

--J'en suis donc, moi, de la guerre?

--Sans doute.

--C'est que vous m'en donnez la première nouvelle. Et quel grade

m'offrez-vous dans mon armée? Ce n'est point indiscret, n'est-ce pas, de

vous demander cela?

--Le suprême commandement, sire; je serai heureux et fier d'obéir aux

ordres de Votre Majesté.

--Le suprême commandement!... Hum!

--Votre Majesté refuserait-elle?... On m'avait fait espérer cependant...

--Qui cela?

--Sa Majesté la reine.

--Sa Majesté la reine est bien bonne; mais Sa Majesté la reine, dans la

trop haute opinion qu'elle a toujours eue de moi et qui se manifeste en

cette occasion, oublie que je ne suis pas un homme de guerre. A moi le

suprême commandement? continua le roi. Est-ce que San-Nicandro m'a élevé

à être un Alexandre ou un Annibal? est-ce que j'ai été à l'École de

Brienne comme le citoyen Buonaparte? est-ce que j'ai lu Polybe? est-ce

que j'ai lu les _Commentaires_ de César? est-ce que j'ai lu le chevalier

Folard, Montecuculli, le maréchal de Saxe, comme votre frère le prince

Charles? est-ce que j'ai lu tout ce qu'il faut lire, enfin, pour être

battu dans les règles? est-ce que j'ai jamais commandé autre chose que

mes Lipariotes?

--Sire, répondit Mack, un descendant de Henri IV et un petit-fils de

Louis XIV sait tout cela sans l'avoir appris.

--Mon cher général, dit le roi, allez conter ces bourdes à un sot, mais

pas à moi qui ne suis qu'une bête.

--Oh! sire! s'écria Mack étonné d'entendre un roi dire si franchement

son opinion sur lui-même.

Mack attendit, Ferdinand se grattait l'oreille.

--Et puis? demanda Mack voyant que ce que le roi avait à dire ne venait

pas tout seul.

Ferdinand parut se décider.

--Une des premières qualités d'un général est d'être brave, n'est-ce

pas?

--Incontestablement.

--Alors, vous êtes brave, vous?

--Sire!

--Vous êtes sûr d'être brave, n'est-ce pas?

--Oh!

--Eh bien, moi, je ne suis pas sûr de l'être.

La reine rougit jusqu'aux oreilles; Mack regarda le roi avec étonnement.

Les ministres et les conseillers, qui connaissaient le cynisme du roi,

sourirent; rien ne les étonnait, venant de cet étrange individualité

nommée Ferdinand.

--Après cela, continua le roi, peut-être que je me trompe et que je suis

brave sans m'en douter; nous verrons bien.

Se retournant alors vers ses conseillers, ses ministres et ses généraux:

--Messieurs, dit-il, vous avez entendu le plan de campagne du baron?

Tous firent signe que oui.

La San-Felice, Tome 02 · 第 3 / 15 段