«Sire, avait dit Condorcet, l’Académie s’est abandonnée aux sentiments

d’une respectueuse reconnaissance en voyant que Votre Majesté l’avait

jugée digne de contribuer par ses travaux à quelques parties du grand

ouvrage qui doit illustrer son règne; elle n’oubliera jamais que le

monarque proclamé par la nation le restaurateur de la liberté française

avait bien voulu ajouter depuis longtemps à la liberté académique et se

montrer pour nous ce qu’il vient de se montrer aux yeux de l’Europe.»

L’Académie, il faut le dire, ne dépouillant jamais ses sentiments de

déférence et de respect pour le roi, se montra toujours empressée et

parfois ingénieuse à les lui témoigner.

On lit au procès-verbal du 19 décembre 1789: «M. Sage rend compte de

ce qui a été fait dans le cabinet de l’Académie. M. le dauphin et

Madame royale sont venus, dit-il, voir le cabinet de l’Académie; les

dix petits tableaux mouvants qui s’y trouvaient ayant paru fixer leur

attention, il a pris sur lui d’en offrir un à M. le dauphin et un autre

à Madame.

«L’Académie a approuvé ce qu’avait fait M. Sage.»

Trois mois après, le 22 mars 1790: «M. Tillet a dit que le dauphin, en

venant voir le cabinet de l’Académie, avait remarqué une petite pompe

en cuivre et manifesté le désir de la posséder; la compagnie a décidé

unanimement que le trésorier serait autorisé à ne rien refuser de tout

ce qui pourrait flatter M. le dauphin quand il lui faisait l’honneur de

visiter son cabinet.

«Le 21 avril 1790 enfin, l’Académie, dit encore le procès-verbal

rédigé par Condorcet, a eu l’honneur de recevoir M. le dauphin et de

l’accompagner dans son cabinet.»

La nomination des membres de l’Académie était au nombre des

attributions laissées au roi, qui en fait, dans ces circonstances, ne

pouvait se dispenser de confirmer purement et simplement le choix qui

lui était proposé; mécontent peut-être d’un tel rôle, il voulut une

fois s’y soustraire. Le 12 décembre 1790, le ministre de Saint-Priest,

informé par l’Académie qu’elle présente Saussure et Maskeline pour une

place d’associé étranger, répondit immédiatement: que Sa Majesté lui a

ordonné de marquer à l’Académie qu’elle laisse à elle-même le soin de

faire le choix et de l’annoncer à celui qu’elle préférera. Le refus du

roi, loin d’être accueilli comme une occasion de tourner en habitude et

en droit acquis une liberté gracieusement offerte, semble affliger au

contraire et embarrasser l’Académie.

«M. Meusnier, dit le procès-verbal, a lu la motion suivante:

Représenter au roi que, suivant la loi, Sa Majesté peut seule nommer

aux places d’académicien entre les sujets présentés; que l’Académie ne

peut exercer cette fonction.

«Qu’elle ne peut en conséquence regarder la lettre que le ministre lui

a écrite par ordre du roi que comme une marque de la confiance de Sa

Majesté, qui veut bien la consulter sur la nomination qu’elle a à faire.

«Que l’Académie ne peut répondre à cette confiance autrement qu’en

exposant qu’elle a déjà indiqué par l’ordre de la présentation celui

à qui elle donnerait la préférence; qu’elle supplie Sa Majesté de

confirmer cette nomination et de vouloir bien l’annoncer au sujet élu.»

A cette motion respectueuse, Condorcet opposa la suivante:

«Décider à la pluralité des voix de la totalité des académiciens si le

choix à faire entre les deux sujets présentés sera confié ou non aux

seuls académiciens honoraires et pensionnaires.»

On a été aux voix pour savoir laquelle des deux motions aurait la

priorité; la pluralité a été de l’accorder à celle de M. Meusnier. On

pria, en conséquence, le ministre de supplier le roi de vouloir bien

nommer, comme il avait toujours fait jusque-là, un des deux savants

présentés, et de faire annoncer son choix à celui sur qui il sera tombé.

Le roi nomma Saussure et le fit avertir.

Sans se rajeunir par l’adjonction d’aucune gloire nouvelle, l’Académie

reste grande et forte. Troublés et entraînés au dehors par le grand et

triste spectacle qui effraye déjà les plus confiants, les uns, quoi

qu’il arrive, y veulent jouer leur rôle; les autres, sans se dégager de

la science, qui a été jusque-là leur vie tout entière, n’y appliquent

plus qu’un esprit distrait. L’Académie, de moins en moins féconde,

produit donc peu de travaux; mais ce peu est excellent et digne encore

des noms qui, jusqu’au dernier jour, se liront sur la feuille de

présence.

Les théories nettes et solides de Lavoisier, éprouvées par les

expériences décisives de Fourcroy et de Guyton de Morveau, fortifiées

et accrues par les recherches originales de Berthollet, goûtées,

admirées et profondément comprises par Coulomb et par Monge, par

Laplace et par Lagrange, sont contestées, sans en être affaiblies,

par les chimistes obstinés de la vieille école, dont l’opposition

impuissante vient parfois animer les séances.

En vain l’Académie réunit les adversaires dans les mêmes commissions,

ils ne peuvent s’accorder dans une œuvre commune. Non contents de

rejeter les démonstrations dont ils méconnaissent la force, Darcet

et Beaumé ferment les yeux aux faits les plus évidents: témoin le

rapport de Laplace et de Lavoisier sur la combustion de l’hydrogène et

sa transformation en eau, qu’ils refusent de signer, après avoir vu

pourtant toutes les expériences et assisté à leur plein succès.

De Lalande, Legentil, Lemonnier, Méchain et Delambre, sans discontinuer

leurs études plus profondes, signalent régulièrement à l’Académie les

phénomènes survenus dans le ciel, exactement observés et calculés.

Pingré publie les _Annales célestes_, précieux recueil annoncé et

impatiemment attendu par les astronomes depuis l’année 1756.

Laplace lit de temps à autre un mémoire de mécanique céleste, fragment

anticipé de l’œuvre immortelle dont sa pensée a déjà conçu le plan, et

qui n’est pas de celles qu’on puisse fondre d’un seul jet.

Lagrange, assez clairvoyant pour être toujours triste, et regrettant le

paisible séjour de Berlin, n’apporte à ses nouveaux confrères qu’une

attention constante à leurs travaux et sa collaboration à quelques

rapports. Mais Legendre, plein d’activité, allie à ses recherches sur

les fonctions elliptiques les opérations géodésiques qui doivent fixer

avec précision la longitude de Londres par rapport à Paris, tandis

que Prony, cherchant encore sa voie, débute par quelques mémoires

d’analyse et de mécanique, accueillis avec bienveillance par Lagrange

et par Laplace, tous deux loin de prévoir pourtant la célébrité

réservée à son nom.

Adanson, Vicq d’Azyr et Jussieu, en accordant de justes louanges à

des voyageurs comme Richard et Cusson de Labillardière, signalent

l’importance des collections péniblement recueillies au loin, et,

réclamant parfois l’exécution de promesses oubliées, en prolongent

malheureusement sans résultat la pénible illusion.

«Notre pauvre voyageur, dit Cuvier dans l’éloge de Richard, un rapport

de l’Académie à la main qui constatait l’étendue et l’importance de ses

travaux, frappa à toutes les portes; mais les ministres et jusqu’aux

moindres commis, tout était changé; personne ne se souvenait qu’on lui

avait fait des promesses; il n’importait guère à des gens qui voyaient

chaque jour leur tête menacée, qu’il fût venu un peu plus de girofles

de Cayenne, ou qu’on eût propagé des fuchsias ou des eugénias: des

découvertes purement scientifiques les touchaient encore bien moins.

Ainsi, M. Richard se trouva avoir employé son temps, altéré sa santé

et sacrifié sa petite fortune, sans que personne daignât seulement lui

laisser entrevoir quelque espérance d’assurer son avenir.»

C’était alors l’histoire de bien d’autres.

Citons encore, parmi les travaux de l’Académie à cette époque, un

excellent rapport de Monge et de Borda sur un modèle de machine à

vapeur à double effet, construit par le mécanicien Périer, dont

l’esprit ingénieux, après un coup d’œil furtivement jeté à Londres

sur les appareils de Watt, avait pénétré le principe et le secret de

l’invention nouvelle.

Accoutumée à tenir pour fait tout ce qu’elle décrète, l’Assemblée

nationale s’étonne souvent que le grand ouvrage sur le système métrique

ne s’exécute pas aussi rapidement que ses décisions précipitées de

chaque jour. L’Académie, cependant, y travaille avec un grand zèle, et

cinq commissions, nommées dans la séance du 23 avril 1791, poursuivent

simultanément leurs travaux. Cassini, Méchain et Legendre sont chargés

des mesures astronomiques; Meusnier et Monge s’occupent de mesurer les

bases avec une minutieuse précision; Borda et Coulomb déterminent la

longueur du pendule qui bat les secondes; Lavoisier et Haüy étudient

le poids de l’eau distillée; Tillet, Brisson et Vandermonde, enfin,

dressent l’inextricable tableau des mesures anciennes. Pour qu’aucun

obstacle ne retarde les voyages ou les expériences jugées nécessaires,

l’Assemblée vote une première somme de 100,000 livres, et ordonne

qu’elle soit immédiatement payée.

L’Académie des sciences avait été chargée de décerner chaque année,

au nom de la France, un prix de 1,200 livres à l’auteur français

ou étranger de la découverte scientifique jugée par elle la plus

considérable et la plus importante.

L’Académie, qui avait elle-même exclu ses membres du concours, discuta

longuement les travaux astronomiques d’Herschell et de Maskelyne, de

l’anatomiste Mascagni, du botaniste Guerthner, auxquels on opposa

la machine de Watt, que l’on peut regarder, disait la section de

mécanique, comme étant de toutes les découvertes récentes la plus

ingénieuse et la plus utile; elle arrêta ses suffrages sur le télescope

récemment construit par Herschell, et, comme un an déjà était écoulé

depuis le décret de l’Assemblée, on accorda immédiatement un autre prix

à l’ouvrage de Mascagni intitulé: _Vasorum lymphaticorum historia_.

Lavoisier, dont l’esprit généreux et actif animait alors l’Académie

et en inspirait souvent les démarches, prit la parole après ce double

vote. «Après avoir, dit-il, rendu hommage à M. Herschell, l’Académie

en a un autre à rendre à la science elle-même, et qui consiste à faire

construire un télescope d’après les principes de M. Herschell.»

Pour subvenir à la dépense, évaluée à 100,000 livres, il proposait

d’employer 36,000 livres disponibles provenant des sommes destinées

à des prix non décernés, en y ajoutant le produit de la vente d’une

pépite d’or pesant plus de dix livres appartenant au cabinet de

l’Académie, et de demander le reste à l’Assemblée nationale.

Les commissaires nommés par l’Assemblée, Lacépède, Pastoret et Romme,

dévoués tous trois à la science, se montrèrent en vain favorables;

regrettant même la destruction d’un objet rare et curieux comme la

pépite d’or, ils promirent en vain à Lavoisier d’en éviter le sacrifice

à l’Académie. Le télescope ne fut pas construit, et le seul résultat du

projet fut d’appeler l’attention sur la petite fortune que l’Académie,

prudemment conseillée, offrit peu de temps après à la nation.

L’Assemblée nationale était devenue la source de toutes les faveurs et

le centre de toutes les affaires. Toute-puissante, hardie à décider

de tout, et condamnée à une science universelle, elle allége souvent

sa tâche en déférant à l’Académie quelques-unes des demandes et des

offres de toute sorte dont elle est chaque jour accablée. Tout en

s’appliquant de son mieux à ces études nouvelles, l’Académie ne laisse

pas d’écarter, avec une simplicité sincère et une prudence quelquefois

hardie, les questions qu’elle ne peut exactement résoudre; alléguant

dans certains cas son incompétence, se déclarant dans d’autres trop peu

renseignée, elle se retranche tant qu’elle peut dans son rôle purement

scientifique.

On pourrait citer de nombreux exemples.

Un décret de l’Assemblée, en supprimant certains droits sur les

cuirs, avait rendu inutile l’outillage ingénieux du mécanicien chargé

de fabriquer les presses et les poinçons servant à les marquer.

L’Académie, consultée sur ses droits à une indemnité et sur le

chiffre équitable auquel elle doit être fixée, examine volontiers les

appareils du sieur Mercklein, et, en louant leur disposition, constate

l’impossibilité de les adapter à une destination nouvelle; mais, en

envoyant au ministre le rapport de Tillet, Leroy, Monge et Vandermonde,

l’Académie décide qu’on lui mandera les raisons pour lesquelles elle

désire ne plus être consultée à l’avenir sur des indemnités à accorder

à des particuliers.

Chargée d’examiner le projet d’un canal qui dédommagerait la ville

de Richelieu des avantages perdus par suite de la révolution, les

commissaires, Bossut, Coulomb et Meusnier, ne font pas attendre

leur rapport: «Mais, disent-ils en le terminant, nous pensons que

les propositions ne sauraient être appréciées que d’après une

reconnaissance des nivellements et autres opérations faites sur les

lieux, pour constater la possibilité d’établir la communication

projetée, la dépense qu’elle exige et surtout les proportions de cette

dépense avec les avantages qui en pourraient résulter pour le pays; que

c’est à l’Assemblée nationale à ordonner les dépenses préliminaires,

après avoir, si elle le juge à propos, renvoyé la demande dont

il s’agit au directeur du département; qu’enfin, les fonctions de

l’Académie se réduisant nécessairement à examiner les résultats de

cette opération lorsqu’elle aurait eu lieu, elle ne peut pour le

présent prononcer aucune opinion.»

Consultée dans des circonstances fort graves sur le nombre de pains

de quatre livres que l’on peut retirer d’un sac de farine, elle s’en

réfère, en exposant ses motifs, à un rapport antérieur de 1783, auquel

elle renvoie la municipalité de Paris, parce qu’il rend absolument

superflues des expériences nouvelles.

A l’occasion d’un projet de cartouche incendiaire: «Nous croyons devoir

observer, sans entrer dans le détail, disent les commissaires de

l’Académie, que, si cette cartouche parvenait toujours à son but, elle

produirait l’effet que son auteur promet; il en résulterait une grande

destruction d’hommes, parce que le feu mis pendant un combat dans les

voiles d’un vaisseau, loin de s’éteindre aussi promptement que le

prétend l’auteur, le mettrait dans le danger le plus imminent de brûler

sans pouvoir recevoir de secours, et peut-être sans qu’on pût parvenir

à sauver l’équipage, qui serait alors la proie des flammes.» Ceci mène

naturellement à la discussion d’une grande question politique: «Doit-on

adopter un moyen incendiaire dont le succès détruirait promptement une

armée navale, mais entraînerait en même temps une grande perte d’hommes?

«L’Académie, dont le but est le perfectionnement des sciences et

arts, ne veut pas sans doute s’occuper de cette question politique et

morale; mais elle nous permettra de lui rappeler qu’en 1759, lorsque,

pendant la guerre de sept ans, on proposa à Louis XV de profiter

de la découverte qu’un joaillier de Paris venait de faire d’un feu

inextinguible, même dans l’eau, ce monarque voulut que le secret fût

enseveli dans le plus profond oubli. D’après ces considérations,

nous concluons que l’Académie, fidèle à ses principes et à ceux de

l’humanité, ne peut, sans un ordre exprès du gouvernement, faire des

expériences sur la cartouche proposée.»

L’Académie, peu empressée à se produire au dehors, évite les

manifestations bruyantes dont Paris s’enivre peu à peu. Elle ne veut

pas se dessaisir, en s’associant à d’autres compagnies, de son rôle

incontesté jusque-là d’arbitre unique et de juge sans appel des

questions de son ressort qui lui sont soumises. On lit par exemple dans

le procès-verbal du 10 mars 1790:

«M. Tillet a lu une délibération du district de

Saint-Jacques-l’Hôpital, par laquelle il invite l’Académie à assister

à une séance des exercices des enfants aveugles à l’Hôtel de Ville,

dirigée par M. Haüy, pour faire un rapport de cette séance,

conjointement avec Messieurs de l’Université, Messieurs de l’Académie

de musique et Messieurs du corps des imprimeurs, dont copie sera remise

à Messieurs du district.

«Il a été décidé que l’Académie ne nommerait pas de commissaires, mais

que ceux de Messieurs les académiciens qui voudraient se rendre à

l’invitation de Messieurs du district en seraient les maîtres.»

Quelques-uns des travaux demandés à l’Académie inspirent aux membres

qui en sont chargés une répugnance évidente, qu’ils n’expriment

toutefois qu’avec une grande circonspection.

Lorsque, par exemple, le 13 avril 1791, l’Académie est invitée à faire

l’essai des métaux précieux provenant des églises jugées inutiles

au culte, l’un des commissaires trouve que ce sont des opérations

très-délicates, _tant par rapport aux circonstances_ que pour avoir des

résultats satisfaisants, et demande que l’on fortifie la commission par

l’adjonction de nouveaux membres. Cette timidité ou ce scrupule ne se

retrouve pas, il faut l’avouer, chez tous les académiciens. Pendant que

Beaumé et Fourcroy étudient sans hésitation la composition du métal des

cloches et cherchent sans répugnance le moyen d’en séparer les éléments

pour les convertir en pièces de deux sous, ou de les plier à d’autres

usages, Lagrange et Borda acceptent très-librement l’examen d’un

mémoire de l’abbé Mongès, sur les moyens d’utiliser pour la science la

prochaine destruction des clochers. «Il sera bon, dit l’abbé, approuvé

en cela par les commissaires, d’examiner avec soin l’orientation de

la croix de fer qui surmonte souvent l’édifice, de noter si elle est

inclinée par l’action du temps et si, conformément à une croyance

populaire, elle l’est toujours dans le même sens; on devra aussi

étudier avec soin de quels bois sont faites les vieilles charpentes et

si l’essence, comme on le croit généralement, a disparu de nos forêts.»

Les Académies, en temps de révolution surtout, sont, comme leurs

membres, pleines de contradictions, et les travaux scientifiques

relatifs à la suppression des églises n’empêchent pas l’Académie des

sciences de se réunir le jour de la Saint-Louis à l’Académie des

belles-lettres, pour entendre la messe à la chapelle du Louvre.

Le 24 août 1791, on lit au procès-verbal:

«M. Sage a lu la lettre suivante de M. Desessart:

«Le Roi donne son agrément pour que l’Académie, de concert avec celle

des belles-lettres, fasse célébrer une messe dans la chapelle du

Louvre, le jour de la Saint-Louis.»

«Sur la demande de M. Lavoisier, on a été aux voix si l’on demanderait

à M. le curé de la paroisse un prêtre pour dire la messe le jour de la

Saint-Louis, oui ou non.

«La pluralité a été pour que M. le directeur s’adressât à M. le curé.»

Vingt-cinq académiciens assistèrent à la messe, et une députation alla

remercier le curé de l’avoir célébrée lui-même.

Le 11 août 1792, le lendemain de l’invasion des Tuileries, était un

mercredi. Vingt-deux académiciens assistent à la séance; mais, pour

la première fois depuis le commencement de la Révolution, aucune

communication scientifique ne se trouve à l’ordre du jour.

Après la nomination de quelques correspondants, un membre demande

qu’on lise la liste des académiciens pour y effectuer des radiations.

L’Académie, étonnée d’avoir à écarter une telle motion, décide que les

seuls changements à faire à la liste sont ceux de quelques domiciles;

le procès-verbal, discrètement rédigé, ne désigne personne; c’est huit

jours après qu’une nouvelle insistance force le secrétaire à nous

livrer le nom d’Antoine-François Fourcroy, futur comte de l’empire,

dont la proposition trois fois reproduite est éludée enfin, non

sans embarras et sans trouble, par le vote unanime de ses confrères

attristés.

«M. Fourcroy, dit le procès-verbal du 25 août 1792, annonce à

l’Académie que la Société de médecine a rayé plusieurs de ses membres

émigrés et notoirement connus pour contre-révolutionnaires; il propose

à l’Académie d’en user pareillement envers certains de ses membres

connus pour leur incivisme, et qu’en conséquence lecture soit faite de

la liste de l’Académie pour prononcer leur radiation.

«Plusieurs personnes observent que l’Académie n’a le droit d’exclure

aucun de ses membres, qu’elle ne doit pas prendre connaissance de

leurs principes et de leurs opinions politiques, le progrès des

sciences étant son unique occupation; que d’ailleurs, l’Assemblée

nationale se trouvant à la veille de donner une nouvelle organisation

à l’Académie, elle exercera le droit qu’elle seule peut avoir de rayer

de la liste de l’Académie les membres qu’elle jugera devoir en être

exclus.» Mal accueilli sur ce point, Fourcroy, dans le raffinement de

son zèle, invoque ingénieusement l’exécution du règlement relatif aux

académiciens absents plus de deux mois sans congé.

«Lecture faite du règlement, dit le procès-verbal, il a été remarqué

qu’il ne s’étendait que sur les pensionnaires et que son exécution

n’appartient pas à l’Académie.

«Les différents avis ayant été longuement discutés, on a arrêté

définitivement que la lecture de la liste de l’Académie et la

délibération relative à la susdite motion seraient remises à la séance

prochaine.»

Dans la séance suivante, un membre (c’est le géomètre Cousin)

s’explique avec autant d’habileté que de modération sur la délibération

qui est à l’ordre du jour. «Il rappelle qu’anciennement et de tout

temps l’Académie, uniquement occupée de l’objet de sa constitution,

du progrès des sciences, avait coutume pour tout le reste d’en

référer au ministre, avec lequel elle entretenait une correspondance

et une communication fréquentes sur tout ce qui regardait son régime

particulier; il s’étonne que, dans un moment où le ministre de

l’intérieur, appelé par le vœu de la nation, mérite plus que jamais

la confiance de l’Académie, elle n’en use pas envers lui comme elle

le faisait autrefois envers ses prédécesseurs, et il propose de

charger les officiers de l’Académie de conférer avec le ministre sur

l’objet proposé, tandis qu’elle se livrera à des occupations plus

intéressantes.»

Cette échappatoire évidente est adoptée par l’Académie, et l’incident

tourne à la confusion de celui qui l’a soulevé. Il n’est pas terminé

pourtant.

Le 5 septembre 1792, lorsque les prisons, ruisselant du sang des

victimes, gardaient encore l’académicien Desmarets, épargné par une

sorte de miracle; lorsque le zèle de ses amis tremblants avait par

un bonheur inouï délivré l’illustre et excellent Haüy, la veille

seulement du massacre; lorsque signaler un suspect, c’était désigner

une victime, la sinistre motion est poursuivie avec une inqualifiable

opiniâtreté.

On lit au procès-verbal: «Le secrétaire est interpellé s’il avait

reçu la lettre du ministre, qui avait promis d’écrire à l’Académie au

sujet de la radiation qui devait être faite de ses membres émigrés. Le

secrétaire ayant répondu qu’il n’avait reçu aucune lettre du ministre,

l’Académie a arrêté que, le ministre n’ayant point répondu, le

secrétaire ne pourrait délivrer aucune liste de l’Académie ni en faire

imprimer aucune jusqu’à ce que cette réponse soit parvenue.

Malgré la terreur qui s’augmente chaque jour, l’Académie, étonnée de

subsister encore et maîtrisant ses trop justes craintes, s’assemble une

fois par décade avec une apparente tranquillité; elle tient, suivant la

coutume, la séance publique du mois de novembre. Le 4 novembre 1792,

dans le palais du Louvre, devenu Muséum national, Leroy lit un mémoire

sur le frottement, Borda rend compte des travaux relatifs aux poids et

mesures, Lavoisier fait une lecture sur la hauteur des montagnes qui

entourent Paris, Sage parle de la nature et de la classification des

marbres, et Desmarets enfin entretient l’Assemblée de l’étude et du

dénombrement des terres végétales.

Quelques auteurs apportent encore de rares mémoires scientifiques,

renvoyés suivant l’usage à des commissions. L’un deux, oublieux des

progrès accomplis, demande même un privilége pour faire imprimer son

écrit. On lui _observera_, dit le procès-verbal, que l’Académie n’a

plus et ne donne plus de priviléges.

L’Académie, déjà, est en grand péril; l’irrésistible torrent, qui

renverse tout ce qui s’élève, déracine tout ce qui résiste. Les

plus prévoyants et les plus sages des académiciens veulent se taire

et se faire oublier. Ils ne peuvent réprimer le zèle des confrères

qui, empressés à rendre compte des opérations bien languissantes

pourtant sur le système métrique, trouvent à la barre de la Convention

l’occasion de vanter leur civisme et l’utilité de leurs travaux.

L'Académie des sciences et les académiciens de 1666 à 1793 · 第 23 / 24 段