«Depuis longtemps, estimables savants, leur répond le président dans

la séance du 18 novembre 1792, les philosophes plaçaient au nombre

de leurs vœux celui d’affranchir les hommes de cette différence de

poids et mesures qui entrave les transactions sociales et travestit la

règle elle-même en un objet de commerce. Mais le gouvernement ne se

prêtait point à cette idée des philosophes; jamais il n’aurait consenti

à renoncer à un moyen de désunion; enfin le génie de la liberté a

paru, il a demandé au génie des sciences quelle est l’unité fixe et

invariable, indépendante de tout arbitraire, telle en un mot qu’elle

n’ait pas besoin d’être déplacée pour être connue, et qu’il soit

possible de la vérifier dans tous les temps et dans tous les lieux.

Estimables savants, c’est par vous que l’univers devra ce bienfait à la

France.»

Par une rencontre fortuite, mais singulière, un décret qui suspend

la nomination aux places vacantes dans les Académies est adopté

dans la même séance. L’Académie, condamnée désormais, reçoit encore

pourtant les demandes et les missions incessantes du gouvernement.

On la consulte sur les voitures couvertes destinées au transport des

malades, sur les perfectionnements à apporter au régime des hôpitaux

et des hospices, sur le système monétaire. Il suffira, dit le comité

des assignats et monnaies en parlant du système nouveau, d’annoncer

aux nations que l’Académie des sciences en a jeté les fondements pour

mériter leur confiance.

L’Académie est encore consultée sur la manière d’accorder l’ère de la

République avec l’ère vulgaire, sur une machine de guerre, sur une

nouvelle invention de boulets, sur un taffetas huilé propre à faire

des manteaux pour les troupes, sur l’idée d’établir plusieurs rangées

de canons sur un même affût, sur la conservation des eaux à bord des

navires de la République, sur l’administration nationale des économies

du peuple, sur la conservation des biscuits et des légumes à la mer.

L’Académie répond de son mieux, et reçoit avec des remercîments de

fréquents témoignages de confiance et d’estime. L’excellent Lakanal,

qui s’était fait dans le comité d’instruction publique le protecteur

et l’ami officieux de la science et des arts, honorait sa jeunesse,

suivant sa noble expression, en détournant ou adoucissant les coups

qui les menaçaient. Sur sa proposition, le 17 mai 1793, l’Académie est

autorisée à remplir les places vacantes dans son sein. Elle put s’en

réjouir, mais non en profiter. L’ordre de se dissoudre suivit de près

la permission de se compléter. Lakanal cependant veillait encore sur

elle.

«Les membres de la ci-devant Académie des sciences, dit un décret rendu

sur sa proposition, continueront de s’assembler dans le lieu ordinaire

de leurs séances, pour s’occuper spécialement des objets qui leur ont

été et pourraient leur être envoyés par la Convention nationale. En

conséquence, les scellés, si aucuns ont été mis sur leurs registres,

papiers et autres objets appartenant à la ci-devant Académie, seront

levés, et les attributions annuelles faites aux savants qui la

composaient leur seront payées comme par le passé et jusqu’à ce qu’il

en ait été autrement ordonné.»

L’Académie pouvait se croire rétablie; meilleur juge que nous ne

pouvons l’être, Lavoisier ne le pense pas; il écrivit à Lakanal:

«J’ai reçu avec une reconnaissance qu’il me serait difficile de vous

exprimer l’expédition du décret que vous avez fait rendre et que vous

avez bien voulu m’adresser: j’en ai donné communication à quelques-uns

de mes anciens confrères, qui partagent mes sentiments; malheureusement

les circonstances ne paraissent pas permettre de se servir de ce

décret, et, quelque important qu’il soit pour le travail des poids et

mesures et pour la suite des autres objets dont l’Académie avait été

chargée, elle ne pourrait pas s’en servir dans ce moment sans paraître

lutter contre l’opinion dominante du comité d’instruction publique et

de la partie prépondérante de l’Assemblée.

«Il est étonnant de voir que les sciences, qui faisaient en France

des progrès si rapides et qui pourraient contribuer d’une manière

si efficace à la gloire et à la prépondérance de la République,

soient sacrifiées à des opinions exagérées, sur le danger desquelles

on s’éclairera plus tard. Nous sommes dans une position où il est

également dangereux de faire quelque chose et de ne rien faire.

Recevez, je vous prie, l’assurance de l’attachement que je vous ai voué

pour longtemps.»

Serviteurs inutiles de la science, les académiciens dispersés cherchent

la plupart une prudente retraite. Les uns, suspects d’incivisme, comme

Borda, Lavoisier et Laplace, et jugés trop tièdes dans leur haine

pour les rois, sont exclus pour ce motif de la commission des poids et

mesures, tandis que d’autres, comme Berthollet, exposés peut-être à des

épreuves plus périlleuses et plus rudes, conservent la confiance du

Comité du salut public, sans jamais trahir, pour la ménager, la vérité,

toujours loyalement dite et maintenue invariablement.

Quelques jours avant le 9 thermidor, un dépôt sableux est trouvé

dans une barrique d’eau-de-vie destinée à l’armée; les fournisseurs,

suspects d’empoisonnement, sont aussitôt arrêtés et l’échafaud déjà

semble se dresser pour eux. Berthollet cependant examine l’eau-de-vie,

et la déclare pure de tout mélange.

«Tu oses soutenir, lui dit Robespierre, que cette eau-de-vie ne

contient pas de poison?» Pour toute réponse, Berthollet en avale un

verre en disant: «Je n’en ai jamais tant bu!—Tu as bien du courage!

s’écrie Robespierre.—J’en ai eu davantage quand j’ai signé mon

rapport.» Et l’affaire n’eut pas d’autres suites.

L’Académie devait renaître sous un autre nom; la première classe de

l’Institut fut composée de ses anciens membres dans lesquels, est-il

besoin de le dire? il fallut combler bien des vides.

Lorsque, le 23 mai 1796, la compagnie restaurée vint pour la première

fois proposer aux savants un sujet de prix, elle reproduisit purement

et simplement le dernier programme de l’Académie des sciences, comme

pour proclamer qu’en acceptant tout son héritage elle garderait toutes

ses traditions.

FIN.

TABLE DES MATIÈRES.

I.

L’ACADÉMIE.

Pages.

L’ACADÉMIE DE 1666 1

L’ORGANISATION DE 1699 47

LES ÉLECTIONS 63

LES FINANCES DE L’ACADÉMIE 85

LES EXPÉDITIONS SCIENTIFIQUES 108

LES RAPPORTS 146

LES PRIX 176

II.

LES ACADÉMICIENS.

LES SECRÉTAIRES PERPÉTUELS 205

LES GÉOMÈTRES 229

LES ASTRONOMES 296

LES MÉCANICIENS ET LES PHYSICIENS 313

LES CHIMISTES 340

LES NATURALISTES 376

III.

LA FIN DE L’ACADÉMIE.

L’ACADÉMIE DE 1789 A 1796 403

PARIS.—J. CLAYE, IMPRIMEUR, 7, RUE SAINT-BENOIT.—[790]

L'Académie des sciences et les académiciens de 1666 à 1793 · 第 24 / 24 段