très-nombreux de Duhamel, nous ne pouvons pas même, dans cette revue
rapide et superficielle, citer tous ceux qui, justement célèbres parmi
les naturalistes, méritent encore aujourd’hui une sérieuse attention.
Les expériences de Duhamel sur la formation des os sont très-élégantes
et très-nettes. La garance, mêlée pendant quelque temps à la nourriture
d’un animal, pénètre dans les os et les colore en rouge. Ce fait,
observé par des savants anglais, lui donna l’idée de faire alterner
la nourriture chargée de garance avec la nourriture ordinaire, pour
observer, sur différents animaux bien entendu, le progrès de la
coloration en rouge et le retour à l’état normal.
L’Académie, qui a compté parmi ses membres Tournefort, Magnol,
Geoffroy, Vaillant, Duhamel, Antoine, Bernard et Laurent de Jussieu, et
qui a inscrit le nom de Linnée sur la liste de ses associés étrangers,
n’a pu manquer de prendre une grande et glorieuse part au progrès, on
pourrait presque dire à la création de la science des plantes.
Magnol, qui le premier a prononcé en botanique le nom de famille, était
professeur et professeur très-illustre à la Faculté de Montpellier.
Le roi, sur sa grande réputation, le nomma successeur de Tournefort à
l’Académie, quoiqu’il ne fût proposé qu’au troisième rang. Flatté d’un
tel honneur, et renonçant à l’âge de soixante-douze ans aux habitudes
de toute sa vie, il vint résider à Paris; mais le sacrifice était
au-dessus de ses forces, et il n’assista que pendant un an à peine aux
séances de l’Académie.
Vaillant fut un des élèves les plus illustres de Tournefort. Fagon,
surintendant du roi, l’avait appelé, quoique fort jeune encore, à la
direction des cultures du jardin, de préférence à Tournefort lui-même,
qui s’en montra fort blessé. Le mauvais vouloir devint rapidement
mutuel, et les mémoires scientifiques de Vaillant en conservent la
trace; des critiques trop amères, quoique souvent fondées, y remplacent
dans plus d’une page les applaudissements qui partout ailleurs
saluaient les ouvrages de son maître.
Geoffroy, le frère du chimiste, fut un botaniste éminent. On lui doit
une grande découverte, celle du sexe des plantes, qui, acceptée et mise
dans un plus grand jour par Vaillant, lui a été souvent attribuée.
Antoine de Jussieu, élève de Magnol à Montpellier, et docteur déjà
de la célèbre faculté, s’était rendu à Paris à l’âge de vingt-deux
ans dans l’espoir surtout d’y suivre les leçons de Tournefort sur les
plantes et de se perfectionner dans leur étude. Victime d’un accident
qui devait être mortel, Tournefort ne professait plus, et peu de temps
avant sa mort le jeune élève, rapidement distingué par Fagon, se trouva
placé à l’âge de vingt-trois ans dans la chaire même dont la réputation
l’avait attiré.
Antoine de Jussieu était un savant éminent et un excellent homme.
Observateur ingénieux et sagace, il a composé d’excellents mémoires
sur les diverses branches de l’histoire naturelle: frère généreux et
dévoué, il a élevé et instruit le jeune Bernard, et en lui faisant
partager la modeste aisance due à ses succès comme médecin, lui a
permis de dévouer sa vie entière à la méditation opiniâtre d’une œuvre
immortelle. L’esprit de famille et d’union est un des traits saillants
du caractère des Jussieu; leur frère Joseph, compagnon de Lacondamine
au Pérou, retrouva après trente-huit ans d’absence sa place au foyer
fraternel, où il ne pouvait apporter qu’embarras et tristesse. Épuisé
par de longues fatigues, il en avait oublié jusqu’à la triste histoire.
On n’osa pas le conduire à l’Académie, qui l’avait élu pendant son
absence, mais jusqu’à sa mort il trouva dans la petite maison de la rue
des Bernardins les soins les plus intelligents et les plus affectueux.
Bernard survécut longtemps à Antoine: silencieux et caché par goût
et par modestie, il n’était ni inconnu ni abandonné, et sa profonde
douleur, en alarmant ses amis, accrut l’assiduité et l’empressement des
meilleurs d’entre eux; chaque mercredi et chaque samedi, son confrère
Duhamel venait le prendre dans son carrosse et le conduire au Louvre,
à la séance de l’Académie; il le ramenait ensuite et partageait son
modeste repas.
Sa maison reçut en 1765 un hôte nouveau et un peu dépaysé d’abord.
Laurent de Jussieu, le célèbre auteur du _Genera plantarum_, devint,
à l’âge de dix-sept ans, le commensal et le compagnon d’un vieillard
triste et sérieux, que pendant son enfance il n’avait pas approché une
seule fois. Chacun cependant y mit du sien: les soins et les leçons de
Bernard inspirèrent à Laurent, avec la déférence d’un disciple, une
affection réellement filiale. La vie austère de Bernard, consacrée à la
science et à l’amitié, n’avait jamais ouvert son cœur à d’autres joies;
mais la nature de Laurent différait de la sienne; son oncle le comprit,
et pourvu qu’il se montrât exact à l’heure du souper, le jeune homme
n’était jamais questionné sur les sorties qui pouvaient le précéder ou
le suivre.
L’affection et la vénération de Laurent méritèrent toute l’estime de
Bernard, qui le traita bientôt comme un ami avec qui on peut tout
penser, tout dire et tout entendre; la science eut toujours la plus
grande mais non la seule place dans leurs entretiens, qui parfois même
moins graves que de coutume, les amenaient à lire ensemble quelques
pages de Rabelais. Le vieil oncle confia bientôt à son neveu toute
l’administration de la maison en lui disant: «Tout ce qui est à moi
est à toi.» Cette parole était vraie à la lettre et s’étendait à son
trésor le plus intime, à l’œuvre et à la préoccupation de toute sa vie,
à sa méthode de classification des plantes, dont il le fit l’héritier,
le dépositaire et le continuateur. Longtemps après la mort de son
frère, Bernard ayant une dépense considérable à faire, ouvrit un vieux
coffre où Antoine déposait ses économies et y prit 40,000 francs; mais
le coffre servit toujours au même usage, et au moment de la mort de
Bernard, il était rempli de nouveau. «Mon grand-oncle, disait Adrien de
Jussieu, le digne fils de Laurent, traita ses idées scientifiques comme
ses écus. Il les empila sans daigner s’en servir, ouvrit son coffre une
seule fois et le légua à son héritier encore à moitié plein. Le modeste
Bernard, depuis longtemps grand-maître dans la science des plantes, et
connu pour tel de tous les botanistes de l’Europe, avait constamment
refusé de faire des leçons publiques; il craignait d’ignorer l’art de
bien dire. Ce fut l’académicien Lemonnier, frère de l’astronome, qui
succéda à Antoine dans la chaire du Jardin du Roi. Forcé bientôt comme
médecin des enfants de France de résider à Versailles, il dut se faire
suppléer à Paris. Buffon, sur la présentation de Bernard, fit monter
Laurent de Jussieu, âgé de vingt-deux ans, dans la chaire où le digne
vieillard, non moins ému que lui, lui présentait silencieusement, comme
à ses prédécesseurs, les plantes soigneusement choisies et que souvent
la veille il lui avait appris à connaître.
Bernard n’a presque rien écrit: quatre mémoires publiés par l’Académie
des sciences forment ses œuvres complètes; ils n’expliqueraient pas,
malgré leur mérite réel, son immense et juste renommée. Méditant sans
cesse sur les caractères des plantes pour en peser l’importance,
observant toutes les analogies, estimant toutes les différences, et
dans la diversité des détails contemplant l’harmonie de l’ensemble,
Bernard ne cherchait pour elles ni un dénombrement ni même une
nomenclature ou une ordonnance, mais un enchaînement. Lorsque Louis XV,
inspiré par Lemonnier, le chargea d’établir à Trianon, dans un jardin
des plantes, une école pratique de botanique, Bernard, forcé de donner
une direction, dut fixer enfin son esprit toujours en suspens, et
l’ordonnance générale de ses plantations, tout en trahissant quelques
incertitudes, révélait clairement le principe déjà trouvé de la méthode
naturelle. Le catalogue des plantes de Trianon était l’esquisse
d’un grand ouvrage. Laurent de Jussieu, dépositaire et héritier des
résultats de son oncle, le fut aussi de ses principes; et en publiant,
quinze ans après la mort de Bernard, le célèbre _Genera plantarum_, il
vint achever et accomplir pieusement le dessein de celui qu’il nomma
jusqu’au bout son guide et son maître.
Haüy, étranger aux sciences jusqu’à l’âge de quarante ans, amené
par un heureux instinct de son génie à réunir et à étudier des
minéraux, devint le créateur d’une science nouvelle et l’une des
gloires les moins contestées de l’Académie. Fils d’une pauvre famille,
élevé par charité au collége de Navarre et satisfait d’un modeste
emploi de régent, il enseignait le latin aux élèves de sixième, puis
successivement à ceux de quatrième et de seconde. Ami intime du
grammairien Lhomond, il avait pris près de lui le goût de la botanique,
qui le conduisit au Jardin des Plantes, où le cours de Daubenton sur
la minéralogie l’introduisit dans l’étude des cristaux. Le caractère
fondamental de l’espèce, qui dans les plantes et les animaux est tiré
de la reproduction, manque complétement dans les minéraux; c’est là
une difficulté qui a longtemps retardé les progrès de la science.
La composition chimique fournit, il est vrai, une base précise de
classification, mais cette composition d’une part n’est pas toujours
facile à connaître, et les minéralogistes d’ailleurs se refusent non
sans raison aux conséquences d’un principe exclusif qui les obligerait,
par exemple, à confondre la craie avec les cristaux transparents de
spath d’Islande, ou le charbon avec le diamant. Tout en accordant à la
composition chimique une importance considérable, une classification
réellement naturelle doit faire nécessairement intervenir les
propriétés physiques des corps.
Haüy tout d’abord s’attacha curieusement aux cristaux, qui, bien
différents des fleurs auxquelles on les a comparés, présentent à
peine, pour une même espèce, quelques analogies vagues et douteuses,
et qu’apparemment au moins aucune loi ne régit. Un hasard heureux vint
bientôt l’éclairer: dans un cristal de spath calcaire brisé devant
lui par accident, Haüy remarqua des faces nouvelles, non moins nettes
que celles du dehors, et formant un polyèdre identique par sa forme,
comme il l’est par sa composition, aux cristaux de spath d’Islande
très-différents pourtant de ceux du spath calcaire. Sans remonter aux
causes réelles et sans doute éternellement inconnues qui le dominent
et le nécessitent, Haüy frappé d’une lumière subite, entrevit dans ce
fait la révélation d’un principe et une source nouvelle et assurée de
découvertes qu’il devait, quoique féconde épuiser presque tout entière.
Les cristaux si divers d’une même substance naissent de l’arrangement
des mêmes molécules, dont les divers modes de groupement produisent
toute la variété des formes. La petite collection d’Haüy, livrée
immédiatement au marteau, confirma cette première vue. Le grenat, le
spath fluor, la pyrite, le gypse, incessamment brisés et réduits en
fragments imperceptibles, présentent chacun un polyèdre constant qui
les distingue, et suivant Haüy les caractérise. Une voie nouvelle était
ouverte, mais glissante, étroite et accessible aux seuls géomètres,
Haüy, sans peut-être soupçonner toute la difficulté de l’entreprise,
voulut la suivre jusqu’au bout. Agé alors de plus de quarante ans,
le professeur de latin avait depuis longtemps oublié Euclide; mais
il avait l’esprit géométrique. Il reprit ses vieux cahiers, demanda
quelques leçons à des collègues plus habiles, et un petit nombre de
théorèmes exactement étudiés et compris lui révélèrent les dernières
conséquences des lois simples qu’il avait devinées, en lui donnant pour
plusieurs espèces, avec la valeur précise des angles, la connaissance
très-distincte de toutes les variations de la forme générale, de la
disposition des facettes et de la dépendance des truncatures.
Quoique toujours timide et modeste, il apporta bien vite à l’Académie
la grande découverte qui, plus fortement annoncée dans un second
mémoire et portée à la dernière évidence, éleva aussitôt le nom d’Haüy
au rang des plus grands et des plus illustres. Haüy, inconnu jusque-là
dans la science et complétement éloigné des savants, apportait son
premier mémoire le 10 janvier 1781; treize mois après, le 15 février
1782, l’Académie, dans son empressement à le posséder, le nommait
presque à l’unanimité membre adjoint de la section de botanique.
Lagrange et Lavoisier, Berthollet et Laplace, comprirent que ce prêtre,
hier encore ignorant et obscur, devenait tout à coup leur égal par
la gloire comme il l’était par l’esprit d’invention, et le collége
du cardinal Lemoine les vit plus d’une fois réunis autour du modeste
régent de seconde qui, humblement confus de captiver et d’étonner de
tels génies, leur démontrait dans les suites d’un seul principe toutes
les richesses et toutes les harmonies de la géométrie des cristaux.
Haüy, de même que Lavoisier, eut à soutenir plus d’une controverse.
On l’accusa d’avoir fait revivre une théorie ancienne et justement
délaissée. Romé de Lisle, le plus célèbre alors des minéralogistes, et
peut-être le seul savant français réellement considérable au XVIII^e
siècle qui n’ait pas appartenu à l’Académie, appelait plaisamment la
théorie nouvelle l’hérésie _des cristalloclastes_. «Mais heureusement,
dit Cuvier, nous ne connaissons d’hérétiques dans la science que ceux
qui ne veulent pas suivre les progrès de leur siècle; et ce sont
aujourd’hui Romé de Lisle et ceux qui lui ont succédé dans leur petite
jalousie qu’atteint avec justice cette qualification.»
III.
LA FIN DE L’ACADÉMIE.
L’ACADÉMIE DE 1789 A 1793.
L’Académie des sciences, par l’importance croissante de ses travaux,
comme par la juste célébrité de ses membres, avait acquis à la fin du
XVIII^e siècle une haute et universelle influence. Sans être mêlée à
la conduite des affaires, elle était consultée sur les questions les
plus difficiles et les plus importantes. Non-seulement les savants et
les inventeurs, mais les administrateurs de province, les assemblées
d’États, le parlement, le lieutenant de police, les ministres
eux-mêmes, prenaient souvent son avis et le suivaient quelquefois.
Les membres, nommés par le roi, étaient désignés en réalité par les
suffrages des académiciens, dirigés souvent, mais non contraints,
dans l’exercice de leur liberté; les choix étaient d’ailleurs ce
qu’ils sont et seront toujours, bons dans l’ensemble, appelant tôt
ou tard tous ceux qu’à un siècle de distance l’historien des sciences
s’étonnerait de voir écarter, et leur associant, dans une proportion
un peu trop forte peut-être, des hommes obscurs aujourd’hui, gens de
bien et de savoir, connus alors pour tels, il faut le supposer, mais
dont les ouvrages nous semblent insignifiants, quand ils ne sont pas
introuvables.
La science, dans les procès-verbaux, est mêlée aux seules affaires
académiques, et, depuis le commencement du siècle, on n’y rencontrerait
pas peut-être une seule allusion aux événements politiques. L’année
1789 fait à peine exception. Les pensionnaires sont exacts, aussi
bien que les associés, aux réunions du mercredi et du samedi. Les
membres honoraires seuls font défaut; mais c’est chez eux déjà une
fort ancienne habitude: depuis plus de vingt ans, la colonne réservée
à leurs signatures recevait un nom ou deux tout au plus sur chaque
feuille de présence, et restait blanche quelquefois pendant des mois
entiers.
Plus élevés et plus nombreux depuis plusieurs années, les travaux
de science pure semblent s’augmenter et s’étendre encore. Laplace,
Legendre, Borda et Coulomb représentent glorieusement l’astronomie,
les mathématiques, la mécanique et la physique. Le _Genera Plantarum_,
qui devait mériter et recevoir tant de louanges, vient accroître
encore le grand nom des Jussieu, et Lavoisier enfin, marchant d’un pas
assuré dans la voie qu’il a ouverte, fait imprimer avec le privilége
de l’Académie l’immortel ouvrage qui, élevant la chimie au rang des
sciences exactes, la rend, suivant l’expression de Lagrange, presque
aussi facile que l’algèbre.
La date seule des procès-verbaux entraîne parfois la pensée bien loin
des paisibles discussions qu’ils résument.
Le mercredi 15 juillet 1789, l’Académie tient séance comme de coutume
et semble ignorer le grand événement de la veille. En présence de
vingt-trois membres, un peu distraits peut-être, Darcet communique un
mémoire de chimie; Tillet et Broussonet rendent compte d’une machine
pour enlever la carie du blé; un auteur étranger propose un moyen de
conserver l’eau douce à la mer; Charles, enfin, lit un travail sur la
graduation des aréomètres. Trois jours après, le 18 juillet, Laplace
étudie l’obliquité de l’écliptique.
C’est le 4 juillet 1789 que le retentissement des événements du dehors
interrompit pour la première fois, et un instant seulement, les travaux
de la petite salle du Louvre. On lit au procès-verbal: «Il est décidé
de témoigner à M. Bailly, de la part de l’Académie, sa satisfaction de
la manière dont il a rempli les fonctions de président de l’Assemblée
nationale.» Reprenant immédiatement son ordre du jour, l’Académie
entend ensuite une lecture de Coulomb sur le frottement des pivots, et
un mémoire sur la culture de l’indigo.
Le mercredi 22 juillet, à l’heure même où Bailly, devenu maire de
Paris, faisait à l’Hôtel de Ville d’inutiles et timides efforts
pour soustraire Foulon et Berthier à la fureur de leurs assassins,
l’Académie, réunie au Louvre, invitait tous ses membres à se rendre à
sa maison de Chaillot pour lui porter de nouvelles félicitations.
Bailly, dès la séance suivante, vient remercier ses confrères de
l’intérêt qu’ils ont pris à tout _ce qui lui est arrivé d’heureux_. Que
ces paroles soient de Condorcet, qui les a écrites au procès-verbal, ou
de Bailly, à qui il les prête, elles révèlent tout un caractère.
Les événements se précipitent; entraînée par le souffle du dehors,
l’Académie, sans se roidir contre l’esprit de changement, n’en semble
ni pénétrée ni éblouie. C’est le 18 novembre 1789 seulement, plus
de trois mois après la nuit du 4 août, que, donnant satisfaction
aux idées du jour, un membre honoraire, l’excellent et vertueux duc
de La Rochefoucauld, propose d’abolir toute distinction entre les
académiciens. Qui ne croirait qu’accueillie avec applaudissement, une
telle motion, à une telle date, sera votée par acclamation? Loin de
là: soumise à la règle qui prescrit une seconde lecture, l’Académie
prend huit jours pour se résoudre. Le 25 novembre, contrairement à la
coutume qui pour cela n’est pas abolie, on confère sur cette question
le droit de suffrage aux membres associés. La semaine suivante, on
décide que, pour examiner les anciens statuts et en proposer de
nouveaux, il sera nommé des commissaires; puis, dans une autre séance,
qu’ils seront au nombre de cinq, et c’est après un mois de délais et
de remises successives que Condorcet, Laplace, Borda, Tillet et Bossut
sont chargés de préparer un nouveau règlement qu’ils mettent six mois à
rédiger et dont la discussion occupe vingt-quatre séances.
Le principe cependant était accepté, et l’Académie, sans attendre la
fin de la discussion, saisit avec empressement, fit naître même, on
peut le dire, l’occasion de le proclamer solennellement.
L’Assemblée nationale, dans la séance du 8 mai 1790, avait décidé que
le soin de choisir et de déterminer le système des nouvelles mesures
serait confié à l’Académie des sciences.
«L’Assemblée nationale, était-il dit, désirant faire jouir la France
entière de l’avantage qui doit résulter de l’uniformité des poids et
mesures, et voulant que le rapport des anciennes mesures avec les
nouvelles soit clairement déterminé et facilement saisi, décrète que
Sa Majesté sera suppliée de donner des ordres aux administrations des
divers départements du royaume, afin qu’elles se procurent, qu’elles
se fassent remettre par chacune des municipalités comprises dans
chaque département, et qu’elles envoient à Paris, pour être remis au
secrétaire de l’Académie des sciences, un modèle parfaitement exact des
différents poids et mesures élémentaires qui y sont en usage.
«Décrète en outre que le roi sera également supplié d’écrire à Sa
Majesté Britannique, et de la prier d’engager le parlement britannique
à concourir avec l’Assemblée nationale à la fixation de l’unité des
mesures et des poids. Qu’en conséquence, sous les auspices des deux
nations, des commissaires de l’Académie des sciences de Paris pourront
se réunir en nombre égal avec des membres choisis de la société de
Londres dans le lieu qui sera jugé respectivement le plus convenable...
«Qu’après l’opération faite avec toute la solennité qui sera
nécessaire, Sa Majesté sera suppliée de charger l’Académie des sciences
de faire avec précision, pour chaque municipalité du royaume, le
rapport de leurs anciens poids et mesures avec le nouveau modèle,
et de composer ensuite pour les moins capables des livres usuels et
élémentaires où seront indiquées avec clarté toutes les proportions.»
C’est à cette occasion que, reçue à la barre de l’Assemblée,
l’Académie, par l’organe de Condorcet, s’empressa d’afficher son amour
pour l’égalité.
«L’Académie des sciences, dit son secrétaire, désirait depuis longtemps
voir régner dans son sein cette entière égalité dont vous avez fait le
bien le plus précieux des citoyens, et que nous regardons comme le plus
digne encouragement de nos travaux.»
Malgré l’égalité dont elle se vante, plus d’une page des procès-verbaux
montre encore dans l’Académie trois classes séparées, dont chacune avec
son nom conserve son rang et ses droits, et dont la subordination,
maintenue par habitude, est acceptée sans lutte et sans murmure.
C’est le 17 février 1791 seulement, neuf mois après leur réception à la
barre de l’Assemblée, que les académiciens, inscrits sans distinction
sur la feuille de présence, commencent à la signer dans l’ordre de leur
arrivée; trois colonnes distinctes sont jusque-là attribuées aux trois
classes de la compagnie. Il est assez curieux d’y voir les signatures
se conformer peu à peu à la mode du jour, et le marquis de Condorcet,
par exemple, comme s’il triomphait lentement d’une mauvaise habitude,
signer de Condorcet, pour reprendre le titre de marquis, le quitter
encore, renoncer à la particule pour la rétablir de temps en temps, et
ne devenir le citoyen Condorcet que sur les bancs de la Convention.
Mais, pour mêler les signatures de leurs membres, les trois classes
ne sont pas confondues. La primauté reste aux honoraires. Le roi,
suivant toujours la première institution, continue à choisir parmi eux
le président et le vice-président. Les pensionnaires, dont ils ont
été longtemps les protecteurs et les patrons librement choisis, ne
semblent ni s’en émouvoir ni s’en étonner. Mais, usant à leur tour de
leur ancienne prérogative, ils refusent souvent le droit de suffrage
aux associés, sans qu’aucun d’eux le réclame au nom de l’égalité si
hautement proclamée.
Le 6 septembre 1791, par exemple, le secrétaire écrit au procès-verbal:
«J’ai annoncé que le concours du prix sur les satellites de Jupiter
était fermé, et qu’il y avait une pièce (elle était de Delambre et fut
couronnée). On a été aux voix pour savoir si les anciens commissaires
pour le jugement de ce prix seraient continués, oui ou non. La
pluralité a été d’en élire au scrutin: on a retourné aux voix pour
savoir si les pensionnaires voteraient seuls ou si toute l’Académie
aurait droit de suffrage;» mais les pensionnaires, se faisant juges
en leur propre cause, et plus nombreux d’ailleurs que les associés,
décident d’abord que l’ancien usage ne pourra être changé que par une
majorité des deux tiers, qui ne fut pas obtenue, en sorte que les
associés, parmi lesquels se trouvaient Haüy, Coulomb, Pingré, Vicq
d’Azyr et Fourcroy, ne prennent pas part au scrutin.
Avant d’annoncer à la barre de l’Assemblée l’établissement de l’égalité
dans son sein, l’Académie, reçue aux Tuileries, avait été admise à
présenter ses remercîments au roi.