«Ce n’est pas encore en un jour qu’on réforme, qu’on anéantit presque

une langue déjà entendue, déjà familière même dans toute l’Europe,

et qu’on lui en substitue une nouvelle d’après des étymologies ou

étrangères à son génie, ou prises souvent dans une langue ancienne déjà

presque ignorée des savants et dans laquelle il ne peut y avoir ni

trace ni notion quelconque des choses ni des idées qu’on doit lui faire

signifier.»

L’Académie, on le voit, faisait plus que des réserves.

Me permettra-t-on de dire que, sur la question spéciale du langage,

je ne puis absolument la blâmer; la chimie subissait, cela est vrai,

une complète et brillante transformation dont les mots nouveaux,

soigneusement assortis aux idées, proclamaient le triomphe définitif

et complet. Mais à cet avantage, tout entier de circonstance, on

pouvait opposer plus d’un inconvénient.

Croit-on sérieusement qu’en continuant à appeler l’alcali volatil,

ammoniaque au lieu d’azoture d’hydrogène, on ait compromis les progrès

de la science ou la simplicité de son enseignement?

L’impuissance de cette nomenclature, qui croyait avoir tout prévu,

à dénommer seulement les combinaisons du carbone et de l’hydrogène,

n’a-t-elle pas retardé les progrès de la chimie organique, qui, pour y

avoir forcément renoncé, a été longtemps considérée comme une science

distincte et soumise à de tout autres principes?

Si l’histoire de la chimie, enfin, est si mal et si peu connue, n’en

faut-il pas accuser ce changement complet des mots qui, indépendamment

du progrès dans les idées, interdit même à des chimistes exercés, la

lecture courante et facile des premiers maîtres de la science?

Mais l’époque était favorable aux révolutions. Celle-ci, sans retard

comme sans résistance, s’établit dans toute l’Europe; elle n’a pas vu

encore de réaction.

LES NATURALISTES.

L’histoire naturelle, désignée sous le nom de physique, occupait, avec

la chimie, une moitié des séances de l’ancienne Académie des sciences.

Lors de la réorganisation en 1699, elle y fut représentée par les

sections de botanique et d’anatomie, dont les membres, toujours actifs,

contribuèrent constamment et pour une grande part à la renommée et à la

force de la compagnie.

Réaumur, qui devait être une des gloires de l’Académie, y entra, comme

Amontons, avec le titre d’élève; il était âgé de vingt-trois ans;

riche et indépendant comme Buffon, il ne demandait comme lui à la

science d’autres avantages que le plaisir d’apprendre et la gloire de

découvrir. Quoique plus pénétrant, plus patient dans ses observations

et plus rigoureux dans ses raisonnements, il lui fut fort inférieur par

le style et est resté beaucoup moins célèbre.

Réaumur se fit connaître d’abord de l’Académie par deux mémoires

de géométrie qui montrent la pleine intelligence de la méthode de

Descartes et des théories infinitésimales, que quelques membres

de l’Académie repoussaient encore. Quoique son génie ne soit pas

celui d’un géomètre, il a fortifié son esprit par la discipline des

raisonnements rigoureux, en poussant ses études mathématiques assez

loin pour pouvoir prononcer par lui-même, en toute circonstance, sur la

possibilité et la légitimité de leur application; mais il les abandonna

bien vite pour l’histoire naturelle, vers laquelle le portaient ses

goûts et ses aptitudes. Curieux de tous les secrets de la nature,

Réaumur se plaît à l’interroger avec un sage et excellent esprit, en

étudiant les moyens par lesquels elle arrive à son but et l’usage des

instruments qu’elle y emploie; les phénomènes eux-mêmes, qu’il aime

à suivre et à faire naître, lui en apprennent plus que les discours

et que les livres. Ses mémoires, dans la collection de l’Académie,

sont au nombre des plus célèbres; marqués presque tous au même coin,

ils n’exigent, pour être lus et compris, aucune étude préalable. Plus

éclairé qu’érudit, Réaumur ne fait aucun étalage de sa science, qui,

toujours cependant, sur toutes les questions, resta à la hauteur de son

époque.

Réaumur, en effet, s’occupait de toutes les sciences en même temps; se

proposant, avec une infatigable ardeur, les problèmes les plus divers,

qu’il voulait et qu’il savait le plus souvent résoudre par lui-même,

il n’avait pas le temps d’acquérir une érudition bien profonde; son

activité dans les mémoires de l’Académie s’étend à tous les sujets,

qu’il traite tous, sinon avec la même compétence, tout au moins avec la

même sagacité.

L’étude des divers métiers occupait l’Académie; elle se proposait d’en

publier successivement la description. Réaumur, jeune encore, toujours

de loisir, curieux de tout voir et de tout connaître, était désigné

tout naturellement pour prendre une part importante à ce travail.

La perspicacité inventive de Réaumur ne parut en aucun de ses ouvrages

plus évidemment que dans son traité sur la fabrication de l’acier. On

emploie depuis longtemps, on le sait, dans les usages de la vie, trois

sortes de fer très-distinctes: le fer proprement dit, l’acier et la

fonte, dont les propriétés diffèrent bien plus encore que l’aspect; la

fonte est en effet fusible, dure et cassante; l’acier, difficilement

fusible, dur et malléable; le fer, enfin, réfractaire au feu, dur à la

lime, cédant au marteau et plus malléable encore que l’acier. Le fer,

on l’ignorait alors, est un métal presque pur, l’acier contient 4 à 7

millièmes de charbon, et la fonte en contient le plus souvent de 20 à

30 millièmes; entre le fer et la fonte, on peut obtenir d’ailleurs

tous les intermédiaires, qui participent, suivant leur composition, des

propriétés du type le plus voisin.

L’acier se trempe, c’est-à-dire qu’après avoir été chauffé au rouge,

puis plongé dans l’eau froide, il devient dur et cassant; la fonte se

trempe aussi, en se transformant en fonte blanche; le fer ne se trempe

jamais.

Ces caractères étaient bien connus avant Réaumur, mais on ignorait

que le principe aciérant est le charbon pur. La chimie était trop peu

avancée alors, et Réaumur, d’ailleurs, était trop peu chimiste pour

qu’une telle découverte lui fût possible. La matière aciérante est pour

lui _une espèce de soufre_.

Mais les chimistes alors, il ne faut pas l’oublier, enveloppaient dans

ce mot les substances les plus diverses et l’appliquaient entre autres

à tout corps réducteur.

Le livre de Réaumur, qui lors de son apparition produisit un grand

effet, et fut pour lui, de la part du régent, l’occasion des plus

riches récompenses, est intitulé: _L’art de convertir le fer en acier

et l’art d’adoucir le fer dur_.

Pour aciérer le fer par la cémentation, on le chauffe en vase clos et

pendant plusieurs semaines, au milieu des substances propres à opérer

la transformation et lui fournir, suivant Réaumur, le soufre qui lui

manque, et qui, nous le savons aujourd’hui, n’est autre chose que du

charbon; quand l’acier a pris trop de ce soufre (traduisez charbon),

il devient d’abord un métal intraitable, cassant et dur, puis de la

fonte, comme le dit Réaumur en plusieurs endroits de son livre; et il

enseigne à corriger cet acier intraitable en le plaçant à une haute

température en contact avec de la craie; mais, ne connaissant ni la

composition de la craie ni les propriétés de l’acide carbonique et de

l’oxyde de carbone, et la transformation si facile et si fréquente de

l’un de ces gaz dans l’autre, il ne pouvait voir les choses bien à

fond, ni en donner une théorie bien précise. Ses explications valent à

peu près cependant toutes celles que l’on donnait alors des réactions

chimiques, et on conclut de ses idées que la fonte peut, en perdant

tout ou partie de ce qu’il nomme les soufres, se changer en acier et

même en fer doux, et il a trouvé le beau procédé de décarburation,

qui, bien peu perfectionné depuis, nous fournit aujourd’hui la fonte

malléable. Une partie de son ouvrage est consacrée à la description de

cet art nouveau: il enseigne à couler la fonte destinée à l’opération;

il donne la composition des meilleurs mélanges, parmi lesquels il cite

l’oxyde de fer et même la limaille et les rognures de fer exclusivement

employées aujourd’hui; il désigne enfin les objets qu’il convient

de fabriquer ainsi et qui n’ont changé ni de nom ni de nature;

quelques-uns seulement, comme les heurtoirs de porte, ne sont plus

employés aujourd’hui.

La partie économique du livre de Réaumur n’est pas moins remarquable:

«Il y avait, dit-il dans sa préface, deux partis à choisir pour

rendre les arts, et surtout celui d’adoucir le fer fondu, utiles au

royaume: ou d’accorder des priviléges à des compagnies, qui, comme

celles des glaces, eussent eu seules le droit de faire de ces sortes

d’ouvrages, ou de donner une liberté générale à tous les ouvriers d’y

travailler. Le premier parti eût plutôt fait paraître des manufactures

considérables et le public eût eu plutôt à choisir des ouvrages de ce

genre. Dès que la liberté est générale, les artisans se chargeront de

ce travail, mais leur peu de fortune ne leur permettant pas de faire

les avances nécessaires pour fournir à une grande quantité d’ouvrages

très-variés, parce que les premiers modèles coûtent cher, les ouvrages

s’en multiplieront plus lentement; les compagnies qui pourraient

entreprendre de plus grands établissements n’oseront peut-être pas

les risquer, dans la crainte de voir bientôt leurs ouvrages copiés

par tous les petits ouvriers; mais, outre qu’un amour de la liberté

porte à souhaiter qu’il soit permis aux hommes de faire ce sur quoi

ils ont naturellement autant de droit que les autres, c’est que, si

les établissements se font de la sorte plus lentement, d’une manière

moins brillante, ils se forment d’une manière plus utile au public.

Comment s’assurer d’une société qui ne soit pas trop avide de gain?

C’est le grand inconvénient des priviléges, qui d’ailleurs lient

les mains à ceux qui n’en ont pas obtenu de pareils et qui auraient

été en état d’en faire de meilleurs usages, qui auraient eu plus de

talents pour perfectionner les nouvelles inventions. Ce n’est pas que

les particuliers n’aient pour le profit une ardeur égale à celle des

compagnies, mais la crainte que leurs voisins ne vendent plus qu’eux,

l’envie d’attirer le marchand, leur fait donner à meilleur marché. J’ai

eu la preuve de cette nécessité de faire multiplier le débit: j’avais

permis à quelques ouvriers, qui avaient travaillé sous nos yeux dans le

laboratoire de l’Académie, de faire des ouvrages de fer fondu. Malgré

moi ils voulaient les tenir à un prix excessif; quand ils offraient

pour 200 livres, en fer fondu, ce qui, en fer forgé, en eût coûté 1,200

ou 1,500, ils croyaient faire assez, quoiqu’ils eussent dû le donner

pour 4 ou 5 pistoles. Il n’y a donc d’autre manière de vendre les

choses à bon marché que de mettre les ouvriers dans la nécessité de

débiter à l’envi.»

Ces excellentes paroles, que Turgot n’eût pas désavouées, sont écrites,

il ne faut pas l’oublier, en 1732, et servent de préface à un ouvrage

que le duc d’Orléans, alors régent du royaume et fort compétent

sur les questions de science, récompensa par une pension de 12,000

livres. Quelques réflexions généreuses sur le devoir des inventeurs

envers l’humanité tout entière méritent également d’être rapportées.

«Il s’est trouvé des gens, dit Réaumur, qui n’ont pas approuvé que

les découvertes qui font l’objet de ces mémoires aient été rendues

publiques. Ils auraient voulu qu’elles eussent été conservées au

royaume, que nous eussions imité les exemples du mystère, peu louables

à mon sens, que nous donnent quelques-uns de nos voisins. Nous nous

devons premièrement à notre patrie, mais nous nous devons aussi au

reste du monde; ceux qui travaillent pour perfectionner les sciences et

les arts doivent même se regarder comme les citoyens du monde entier.»

L’événement ne répondit pas, il faut l’avouer, aux espérances de

Réaumur, et les progrès qu’il avait promis ne se réalisèrent que

lentement. Une compagnie fut établie sous sa haute direction avec le

nom de _Manufacture royale d’Orléans pour convertir le fer en acier

et pour faire des ouvrages de fer et d’acier fondu_. Le prospectus

inséré dans les journaux du temps contenait de magnifiques promesses.

«On s’engage, disait-on, à ne livrer que des produits d’excellente

qualité, et, s’il y en avait qui ne parussent pas tels à ceux qui les

ont achetés, on s’engage à rendre l’argent quand on les rapportera.»

Peu d’années après, cependant, la compagnie dut se dissoudre après

avoir épuisé son capital, et l’usine fut abandonnée.

C’est par ses études sur les animaux inférieurs que Réaumur a mérité

un nom immortel. Observateur pénétrant et attentif de la nature, nul

autre n’a eu un sentiment plus vif et plus précis des ressources

simples et variées tout ensemble dont elle dispose pour l’exécution de

ses desseins, et de l’admirable justesse avec laquelle elle accorde,

même aux êtres inférieurs, les organes nécessaires à leurs besoins et

conformes à leurs convenances comme à leurs instincts. L’anatomie ne

joue, chez lui, qu’un rôle secondaire; c’est en épiant les mouvements

et les actes de l’animal vivant qu’il se rend compte des forces

mises à sa disposition et de l’usage qu’il en sait faire. Le rôle

que l’histoire de la science lui attribue est d’avoir découvert et

révélé les merveilleux secrets de la vie extérieure d’un grand nombre

d’animaux choisis surtout parmi les plus humbles. Par quel mécanisme un

mollusque s’avance-t-il sur le sable? Comment peut-il s’accrocher au

rocher? Par quels moyens parvient-il à saisir sa proie et à la défendre

contre ses ennemis? Comment l’insecte choisit-il son habitation? Quels

matériaux emploie-t-il pour l’aménager? Quels sont ses artifices pour

nourrir ses petits? Comment prépare-t-il les ressources nécessaires

à leur développement? Telles sont les questions que traite le plus

volontiers Réaumur et qu’il résout à l’aide des observations les plus

intéressantes, accumulées et recueillies avec un rare bonheur et une

infatigable patience. Dans un charmant mémoire sur les guêpes, dont la

république, trop négligée des naturalistes pour celle des abeilles, lui

ressemble pourtant un peu, dit-il, peut-être comme Sparte ressemblait à

Athènes, Réaumur indique très-bien le but qu’il se propose et l’ordre

des questions qu’il veut aborder: «Si je m’étais proposé, dit-il, de

faire connaître les différentes espèces de guêpes dont les naturalistes

font mention, de donner la description exacte de leur figure et de

caractériser les espèces par les différences les plus marquées, un

mémoire entier y suffirait à peine, mais je crois qu’on me saura gré de

ce que j’épargnerai ici les détails secs pour ne m’arrêter pour ainsi

dire qu’à leurs mœurs.» Tel est le programme de Réaumur dans ses belles

et intéressantes recherches sur les insectes, dont la réunion forme six

gros volumes, d’une lecture aussi agréable que facile, et auxquels il

ne manquerait peut-être qu’un peu de concision pour être comptés parmi

les ouvrages classiques les plus attachants.

Réaumur entra à l’Académie en 1708 et mourut en 1757, après avoir vu

son influence, fort grande d’abord, s’effacer peu à peu devant celle de

Buffon.

Lorsque Buffon, âgé de vingt-sept ans seulement, fut nommé par

l’Académie membre adjoint de la section de botanique, rien ne faisait

prévoir encore la célébrité réservée à son nom. Comme Bossuet, comme

Crébillon et comme l’aimable président De Brosses, il était élève

des jésuites de Dijon. Le souvenir de ses succès d’écolier n’est pas

parvenu jusqu’à nous. Fils d’un magistrat fort considéré et fort riche,

Buffon, dès sa jeunesse, put régler sa vie à sa guise et satisfaire

librement tous ses goûts; il voyagea en France et en Italie, en

compagnie d’un jeune seigneur anglais dont le précepteur, homme fort

instruit, paraît avoir dirigé ses premières études sur la science de la

nature. Buffon, de même que Réaumur, dont il devait bientôt devenir le

rival, débuta par la géométrie, et un mémoire ingénieux sur quelques

problèmes de probabilité, le montre capable de réussir dans cette voie;

mais sa science encore imparfaite devait s’affaiblir et se perdre dans

la pratique des travaux d’un autre ordre; et une discussion célèbre

avec Clairaut, dans laquelle vingt ans plus tard il méconnaît les

principes les plus élémentaires, montre que Buffon, en quittant la

géométrie, n’y avait pas fait assez de progrès pour en armer à jamais

son esprit.

La traduction d’un ouvrage mathématique de Newton et de la statique

des végétaux de Hales, l’étude théorique et expérimentale des miroirs

ardents attribués à Archimède, et des expériences faites en grand sur

la manière de durcir les bois en les écorçant sur pied, ne semblaient

pas indiquer bien nettement sa voie, lorsque sur la proposition de

Dufay mourant il fut nommé à l’âge de trente-deux ans directeur et

intendant du Jardin du Roi. Obligé par devoir de favoriser les études

d’histoire naturelle et d’y présider en quelque sorte, il tourna

désormais vers elles l’activité de son esprit en y appliquant avec un

zèle constant tous ses soins, ses travaux, son crédit et ses forces.

L’observation minutieuse des faits n’était ni dans ses goûts ni dans

ses aptitudes. Son génie, acceptant les détails de toute main, avait

besoin d’un plus grand vol. Buffon, pour peindre la nature entière,

prétendait d’un premier coup d’œil saisir tout d’abord les principes et

tracer à grands traits un tableau d’ensemble: c’est par là que commence

et que finit son grand ouvrage. Dans deux de ses livres les plus

admirés, la _Théorie de la terre_ et les _Époques de la nature_, Buffon

excité et soutenu par la grandeur de son sujet, semble débrouiller

le chaos: aucune difficulté ne l’étonne, et l’on voit son éloquence,

toujours majestueuse mais parfois trop ornée, devancer tour à tour la

science de son temps, la dédaigner, ou y contredire.

Quoiqu’il eût succédé à Couplet comme trésorier de l’Académie, Buffon,

presque toujours absent de Paris, assistait rarement aux séances. Peu

soucieux des travaux de ses confrères, il communiquait rarement les

siens à l’Académie et recherchait peu l’influence qu’il y exerçait

cependant. L’Académie française, dans sa correspondance, l’occupe

plus souvent et semble l’intéresser plus vivement que l’Académie des

sciences. L’écrivain chez Buffon a en effet éclipsé le savant; dans ses

écrits sur la science, qui valent surtout par l’exacte convenance et

l’harmonieuse précision du style, on ne trouve qu’un bien petit nombre

d’observations nouvelles ou d’expériences décisives sur des points

jusque-là douteux. Et s’il est permis de rappeler une plaisanterie

contre celui dont le long ouvrage n’en contient pas une seule, lorsque

l’affectueuse estime de Louis XVI fit élever au Jardin des Plantes une

statue à Buffon encore vivant, l’irrévérencieux passant qui, lisant

sur le socle: _Naturam amplectitur omnem_, s’écria, dit-on: «Qui trop

embrasse mal étreint,» ne manqua ni de justice ni d’à-propos.

Les noms de Daubenton et de Buffon sont inséparables dans l’histoire

de la science. Compagnon de son enfance et collaborateur très-utile

de son grand ouvrage, Daubenton, satisfait de la part qui lui était

faite et dévoué sans arrière-pensée à l’œuvre commune, y apportait

par des études sérieuses et originales un élément précieux de force,

de solidité et de durée; un jour cependant Buffon, dans un intérêt de

librairie, fit disparaître d’une édition nouvelle les chapitres écrits

par son ami, dont la science plus profonde mais plus sèche que la

sienne, avait moins d’attrait pour le public. Les intérêts de Daubenton

étaient sacrifiés aussi bien que sa juste susceptibilité d’observateur

et de savant, et cette cruelle blessure venait d’un compagnon

d’enfance, d’un collaborateur admiré et aimé, et d’un protecteur

généreux qui l’avait d’avance désarmé et enchaîné par les liens de

la reconnaissance! Ces souvenirs dirigèrent la conduite de Daubenton

et l’expliquent: attristé plus encore qu’irrité, il se plaignit

avec douceur et modération; et, sans rompre des relations désormais

froides et pénibles, il redoubla d’ardeur pour la formation du

cabinet d’histoire naturelle, qui devint toute sa consolation. Malgré

d’excellents et nombreux travaux, la création de ce beau musée reste

l’œuvre saillante de Daubenton. On n’y trouvait guère avant lui que les

coquilles recueillies par Tournefort. C’est Daubenton qui, pendant plus

de quarante ans, y embrassant avec ardeur toutes les productions de la

nature, les recueillit de toutes parts et souvent à grands frais, pour

les grouper dans un ordre commode à la fois pour l’étude et séduisant

pour les ignorants.

Daubenton a donné à l’Académie un grand nombre de mémoires sur des

points particuliers d’histoire naturelle. On lui doit la description de

plusieurs espèces réellement nouvelles, des études sur le développement

des arbres qui, comme le palmier, ne croissent pas par couches

extérieures et concentriques; des idées ingénieuses sur les albâtres et

les stalactites, et les herborisations des pierres. Daubenton enfin,

en appliquant à la paléontologie sa connaissance profonde des animaux

vivants, a été le précurseur immédiat de Cuvier.

Ces travaux incessants et variés occupèrent Daubenton sans le captiver

entièrement, et la juste célébrité de son nom s’attache en grande

partie à une œuvre toute pratique et de grande utilité pour le pays.

Ses écrits sur l’élevage des moutons et sur l’amélioration des laines

le placent au nombre des bienfaiteurs de l’agriculture française.

«Mettre dans tout son jour l’utilité du parcage continuel, démontrer

les suites pernicieuses de l’usage de renfermer les moutons dans les

étables pendant l’hiver, essayer les divers moyens d’en améliorer la

race, trouver ceux de déterminer avec précision le degré de finesse

de la laine, reconnaître le véritable mécanisme de la rumination,

en déduire des conclusions utiles sur le tempérament des bêtes à

laine et sur la manière de les nourrir et de les traiter, disséminer

les produits de sa bergerie dans toutes les provinces, distribuer

ses béliers à tous les propriétaires de troupeaux, faire fabriquer

des draps avec ses laines pour en démontrer aux plus prévenus la

supériorité, former des bergers instruits pour propager la pratique de

sa méthode, rédiger des instructions à la portée de toutes les classes

d’agriculteurs, tel est, dit Cuvier, l’exposé rapide des travaux de

Daubenton sur cet important sujet.»

Leur auteur, on en conviendra, n’avait pas besoin de paître lui-même

ses troupeaux pour se faire délivrer sans scrupule, pendant les mauvais

jours de la Terreur, un certificat de civisme sous le nom du berger

Daubenton.

La direction du Jardin des Plantes, lorsqu’elle fut confiée à Buffon,

était promise depuis longtemps à un naturaliste fort éminent, riche

propriétaire, non moins recommandable par son caractère que par

l’étendue de son esprit. Si Duhamel du Monceau n’a pas laissé comme

Buffon un nom illustre, c’est que ses écrits, remarquables par le fond

beaucoup plus que par la forme, ont servi surtout dans la science comme

de précieux et solides matériaux utilisés par ses successeurs. Ami

intime de Bernard de Jussieu et de Dufay, Duhamel, en étudiant sous

leurs yeux l’histoire naturelle, sut à l’âge de vingt ans leur inspirer

assez de confiance pour que l’Académie, conseillée par eux, lui confiât

la mission d’étudier dans le Gâtinais les causes d’une maladie du

safran qui alarmait alors les propriétaires du pays. Sa mission eut un

plein succès, et la section de botanique l’appela peu après à une place

d’adjoint.

L'Académie des sciences et les académiciens de 1666 à 1793 · 第 21 / 24 段