et sans netteté, et il fallait un bon esprit pour le suivre et pour
mettre dans ses leçons de l’ordre et de la précision. Il ne savait pas
écrire; il parlait avec la plus grande véhémence, mais sans correction
ni clarté, et il avait coutume de dire qu’il n’était pas de l’académie
du beau langage. Avec tous ces défauts, ses vues étaient toujours
profondes et d’un homme de génie; mais il cherchait à les dérober à la
connaissance de ses auditeurs autant que son naturel pétulant pouvait
le comporter. Ordinairement il expliquait ses idées fort au long; et
quand il avait tout dit, il ajoutait: «Mais ceci est un de mes arcanes
que je ne dis à personne.» Souvent un de ses élèves se levait et lui
disait à l’oreille ce qu’il venait de dire tout haut: alors Rouelle
croyait que l’élève avait découvert son arcane par sa propre sagacité,
et le priait de ne pas divulguer ce qu’il venait de dire à deux cents
personnes. Il avait une si grande habitude de s’aliéner la tête que
les objets extérieurs n’existaient pas pour lui. Il se démenait comme
un énergumène en parlant sur sa chaise, se renversait, se cognait,
donnait des coups de pied à son voisin, lui déchirait ses manchettes,
sans en rien savoir. Un jour, se trouvant dans un cercle où il y avait
plusieurs dames, et parlant avec sa vivacité ordinaire, il défait
ses jarretières, tire son bas sur son soulier, se gratte la jambe
pendant quelque temps de ses deux mains, remet ensuite son bas et sa
jarretière, et continue sa conversation sans avoir le moindre soupçon
de ce qu’il venait de faire. Dans ses cours, il avait ordinairement
pour aides son frère et son neveu pour faire les expériences sous
les yeux de ses auditeurs: ces aides ne s’y trouvaient pas toujours;
Rouelle criait: «Neveu, éternel neveu!» et l’éternel neveu ne venant
point, il s’en allait lui-même dans les arrière-pièces de son
laboratoire chercher les vases dont il avait besoin. Pendant cette
opération, il continuait toujours sa leçon comme s’il était en présence
de ses auditeurs, et à son retour il avait ordinairement achevé la
démonstration commencée et rentrait en disant: «Oui, messieurs;» alors
on le priait de recommencer. Un jour, étant abandonné de son frère et
de son neveu, il dit à ses auditeurs: «Vous voyez bien, messieurs,
ce chaudron sur le brasier? eh bien, si je cessais de remuer un seul
instant, il s’ensuivrait une explosion qui nous ferait tous sauter en
l’air.» En disant ces paroles, il ne manqua pas d’oublier de remuer,
et sa prédiction fut accomplie: l’explosion se fit avec un fracas
épouvantable, cassa toutes les vitres du laboratoire et en un instant
deux cents auditeurs furent éparpillés dans le jardin; heureusement
personne ne fut blessé, parce que le plus grand effort de l’explosion
avait porté par l’ouverture de la cheminée. M. le démonstrateur en fut
quitte pour cette cheminée et une perruque...
«Rouelle était honnête homme; mais avec un caractère si brut, il ne
pouvait connaître ni observer les égards établis dans la société, et
comme il était aisé de le prévenir contre quelqu’un, et impossible de
le faire revenir d’une prévention, il déchirait souvent dans ses cours
à tort et à travers: ainsi il ne faut pas s’étonner qu’il se soit fait
beaucoup d’ennemis. Il ne pouvait pas estimer la physique, ni les
systèmes de M. de Buffon; il était peu touché de son _beau parlage_, et
quelques leçons de ses cours étaient régulièrement employées à injurier
cet illustre académicien. Il avait pris en grippe le docteur Bordeu,
médecin de beaucoup d’esprit. «_Oui, messieurs_, disait-il tous les ans
à un certain endroit de son cours, _c’est un de nos gens, un plagiaire,
un frater, qui a tué mon frère que voilà_.» Il voulait dire que Bordeu
avait mal traité son frère dans une maladie.
Rouelle était démonstrateur aux leçons publiques au Jardin du Roi.
Le docteur Bourdelin était professeur et finissait ordinairement ses
leçons par ces mots: _Comme M. le démonstrateur va vous le prouver
par ses expériences_. Rouelle, prenant alors la parole, au lieu de
faire les expériences annoncées disait: _Messieurs, tout ce que M.
le professeur vient de vous dire est absurde, comme je vais vous le
prouver._»
Macquer, l’un des meilleurs élèves de Rouelle, siégea avec lui à
l’Académie et y resta longtemps après la mort de son maître. Son
_Dictionnaire de chimie_ contient, avec des faits nouveaux et bien
observés, un tableau très-clair et très-complet de la science à son
époque. La théorie tant vantée de Stahl y est très-nettement exposée.
Le phlogistique est la pure substance du feu, c’est la matière subtile
et pénétrante qui, sous forme de flamme, s’échappe d’un corps en
combustion. Il est commun à tous les corps combustibles, le charbon
entre autres le renferme en proportion considérable. Pour régénérer un
corps brûlé qui a perdu son phlogistique, il faut le lui rendre, et
pour cela souvent il suffit de le chauffer dans un creuset plein de
charbon.
Cette interprétation telle quelle du phénomène de la combustion
préparait la voie. Satisfaits de son apparence plausible, les
chimistes, sans discuter ni approfondir, crurent avoir touché le but;
et tous, pendant un demi-siècle, suivant sans s’en écarter le chemin
battu, acceptèrent la théorie de Stahl comme exacte et indubitable.
Pénétrant plus avant dans l’examen de ces matières, en apparence si
cachées, et désireux de voir, non de deviner, l’esprit délicat et
puissant de Lavoisier vint leur montrer pour la première fois la
faiblesse de leurs preuves et les contradictions de leur doctrine. Les
applaudissements si souvent recueillis en enseignant la théorie de
Stahl étaient pour Macquer une attache qu’il ne pouvait rompre. «M.
Lavoisier, écrit-il dans une lettre datée de 1772, m’effrayait depuis
longtemps d’une grande découverte qu’il réservait _in petto_, et qui
n’allait à rien moins qu’à renverser toute la théorie du phlogistique.
Où en aurions-nous été avec notre vieille chimie, s’il avait fallu
rebâtir un édifice tout différent? Pour moi, je vous avoue que j’aurais
quitté la partie. Heureusement M. Lavoisier vient de mettre sa
découverte au grand jour, dans un mémoire lu à la dernière assemblée
publique de l’Académie, et je vous assure que depuis ce temps j’ai un
grand poids de moins sur l’estomac.»
La volonté de Macquer, cette lettre le marque assez, était aussi
opposée aux idées nouvelles que son esprit mal préparé à les
accueillir; mais il avait le sens trop droit pour n’être pas enfin
désabusé. Vaincu sans vouloir se rendre, il prit le plus mauvais de
tous les partis. Gardien volontaire d’un édifice branlant, il tenta
sans le quitter d’en changer la structure, et continuant à parler comme
Stahl, accepta sans le dire plus d’une idée de Lavoisier. C’était, pour
l’illustre novateur le présage assuré d’une victoire complète.
C’est de l’étude des gaz que sortit surtout la lumière, et les
chimistes français, qui en comprirent trop tard l’importance, ont
laissé à Boyle, à Hales et à Black l’honneur d’être les précurseurs de
Lavoisier, comme à Priestley, à Cavendish et à Scheele celui d’être sur
certains points ses émules.
Les chimistes aujourd’hui comptent des centaines de gaz parfaitement
définis, et aussi différents les uns des autres que le fer l’est
du cuivre, le marbre du cristal de roche et l’eau de l’alcool ou
du mercure. Ces gaz ne produisent pas seulement certains effets
extraordinaires et exceptionnels, mais il n’est pas de réaction
chimique, pour ainsi dire, dans laquelle ils ne jouent un rôle actif,
soit en se dégageant d’une combinaison qui contenait leurs éléments,
soit en s’incorporant à une substance nouvelle. Tant qu’on ne vit en
eux qu’une vaine et insignifiante fumée, la science, impuissante à rien
approfondir, était condamnée aux contradictions. L’étude des divers
gaz et la découverte des moyens de les recueillir devait donc être le
signal d’un grand progrès. L’histoire de la chimie aurait ici à citer
avec honneur les noms de van Helmont, de Hales, de Boerhave et de
Cavendish; mais quoique postérieurs, les travaux de Priestley méritent
un rang à part. Inventeur de l’appareil employé encore aujourd’hui pour
recueillir les gaz, il a découvert et étudié un grand nombre d’entre
eux en constatant leurs propriétés trop diverses et trop tranchées
pour que la confusion restât possible.
Les travaux de Priestley ont exercé sur les recherches de Lavoisier
une influence loyalement reconnue; mais en reproduisant les phénomènes
si remarquables et si nouveaux découverts par le chimiste anglais,
Lavoisier, qui les étudie la balance à la main, passe de bien loin son
rival par l’interprétation qu’il en donne. Il comprend le premier que
les réactions sont des échanges dans lesquels rien ne peut se gagner
ou se perdre, et que le poids des produits solides, liquides ou gazeux
d’une opération chimique est égal, grain pour grain, à celui des agents
qui leur donnent naissance.
Lavoisier, dès son premier travail sur la nature de l’eau, rencontre et
invoque ce principe sous une forme aussi nette que saisissante.
Van Helmont rapporte qu’ayant mis dans un vase d’argile deux cents
livres de terre séchée au four, et l’ayant ensuite humectée avec de
l’eau de pluie, il y avait planté un tronc de saule du poids de cent
livres; au bout de cinq ans ce même arbre pesait cent soixante-neuf
livres, et l’on ne s’était servi pour l’arroser que d’eau de pluie ou
d’eau distillée; on avait même poussé la précaution jusqu’à couvrir
le pot d’une lame d’étain percée de plusieurs trous, pour empêcher la
poussière de s’y déposer. La terre, au bout des cinq ans, n’avait
perdu que deux onces de son poids; c’est donc l’eau, ajoutait-il, qui a
seule fourni à l’accroissement du saule et qui s’est convertie en bois,
en écorce, en racines, peut-être même en cendres.
L’expérience, répétée et variée de bien des façons depuis un siècle,
avait toujours donné le même résultat, dont la conclusion semblait
fort évidente. Lavoisier en juge autrement: «Il est, dit-il, une autre
source dont les végétaux tirent sans doute la plus grande partie des
principes qu’on y découvre par l’analyse. On sait, par les expériences
de MM. Hales, Guettard, Duhamel et Bonnet, qu’il s’exerce non-seulement
dans les plantes une transpiration considérable, mais qu’elles exercent
encore par la surface de leurs feuilles une véritable succion au moyen
de laquelle elles absorbent les vapeurs répandues dans l’atmosphère.
Sans entrer pour cette fois dans un plus grand détail et sans pénétrer
tout le secret, Lavoisier montre déjà, en suivant la bonne voie, une
méthode aussi sûre que sévère. La transformation de l’eau en terre,
annoncée et montrée par plusieurs auteurs, est une illusion dont il
dénonce les causes, et leur eau solidifiée n’est autre, comme il le
montre très-distinctement, que le verre du vase dissous en partie par
l’ébullition prolongée.
L’étude d’un phénomène fort anciennement connu et très-analogue au fond
à l’expérience du vase de van Helmont, devait conduire Lavoisier à la
grande découverte dont il fut l’occasion et la preuve. Presque tous les
métaux, le fer, le plomb, l’étain, le mercure, augmentent de poids par
leur calcination à l’air: c’était depuis longtemps un fait incontesté
et dont la vérification est trop facile pour laisser place à aucune
objection sérieuse. Une livre de plomb, par exemple, calcinée un temps
suffisant au contact de l’air, se brûle complétement, comme nous disons
aujourd’hui, et se transforme en chaux de plomb ou litharge, qui,
mélangée à du charbon en poudre et chauffée de nouveau, reproduit une
livre de plomb.
Quelle est la cause de l’augmentation du poids? Le métal, en brûlant,
perd, suivant Stahl, du phlogistique, il devient plus lourd cependant.
Il y a donc là une contradiction visible. Stahl ne s’en explique ni
ne s’en préoccupe, et ses successeurs, prévenus par le même préjugé,
avaient laissé tomber ce fait dans un oubli si complet que Lavoisier le
crut entièrement nouveau. Pour prendre le temps d’affermir les preuves
en s’assurant la priorité de la découverte, il déposa à l’Académie un
écrit cacheté conçu en ces termes:
«Il y a environ huit jours que j’ai découvert que le soufre en brûlant,
loin de perdre de son poids, en acquérait au contraire, c’est-à-dire
que d’une livre de soufre on pouvait retirer beaucoup plus d’une livre
d’acide vitriolique, abstraction faite de l’humidité de l’air. Il en
est de même du phosphore. Cette augmentation de poids vient d’une
quantité prodigieuse d’air qui se fixe pendant la combustion et qui se
combine avec les vapeurs.
«Cette découverte, que j’ai constatée par des expériences que je
regarde comme décisives, m’a fait penser que ce qui s’observait dans la
combustion du soufre et du phosphore pouvait bien avoir lieu à l’égard
de tous les corps, qui acquièrent du poids par la combustion et la
calcination, et je me suis persuadé que l’augmentation du poids des
chaux métalliques tenait à la même cause. L’expérience a complétement
confirmé mes conjectures; j’ai fait la réduction de la litharge dans
des vaisseaux fermés, avec l’appareil de Hales, et j’ai observé qu’il
se dégageait, au moment du passage de la chaux en métal, une quantité
considérable d’air et que cet air formait un volume mille fois plus
grand que la quantité de litharge employée. Cette découverte me paraît
une des plus intéressantes de celles qui aient été faites depuis
Stahl; j’ai cru devoir m’en assurer la propriété en faisant le présent
dépôt entre les mains du secrétaire de l’Académie pour demeurer secret
jusqu’au moment où je publierai mes expériences.»
L’assertion de Lavoisier eut le sort commun de presque toutes les
découvertes réellement capitales; on la repoussa comme contraire
aux principes connus, et ses adversaires, animés à la combattre,
contestèrent successivement toutes les preuves, jusqu’au jour où,
convaincus sur ce point, ils découvrirent qu’elle n’était pas nouvelle.
On lit dans un rapport fait six ans après à l’Académie, sur la seconde
édition du _Dictionnaire de chimie_ de Macquer:
«C’est surtout en lisant les articles, Affinité, Pesanteur, Causticité,
Feu, Phlogistique, Combustion, Gaz et autres, qu’on est convaincu de
la différence qui existe entre une théorie sage, exacte, fondée sur un
grand nombre d’expériences et un système hasardé, fruit précoce d’une
imagination plus échauffée que brillante et plus curieuse d’obtenir les
suffrages que de les mériter.»
L’allusion est évidente; les commissaires, malheureusement pour eux,
ont voulu la rendre claire.
La question de priorité ne tarda pas aussi à être soulevée; on
produisit un livre de Jean Rey, imprimé en 1630 où, après avoir écarté
les diverses explications proposées pour l’accroissement de poids des
chaux métalliques, l’auteur ajoutait: «A cette demande donc, appuyé sur
les fondements juxtaposés, je réponds et soutiens glorieusement que
le surcroît de poids vient de l’air qui dans le vase a été espessi,
appesanti et rendu aucunement adhésif, par la véhémente et longuement
continue chaleur du fourneau, lequel air se mêle avec la chaux (à ce
aidant l’agitation fréquente) et s’attache à ses plus menues parties,
non autrement que l’eau appesantit le sable que vous jetez en icelle
pour s’attacher et adhérer à ses moindres grains.»
Ce passage d’un livre complétement oublié déclare le secret de la
combustion avec tant de force et en termes si exacts et si clairs,
que Lavoisier y soupçonna d’abord l’intercalation frauduleuse d’un
texte nouveau; mais le doute n’était pas possible. A défaut du livre
de Jean Rey on aurait pu citer les registres de l’Académie elle-même
et une expérience concluante exactement interprétée par Duclos en
1667. Lavoisier ne chercha pas à contester. Ses adversaires auraient
dû convenir en même temps que, plus étendue et plus haute, sa gloire
d’inventeur n’avait rien à y perdre. Il ne s’agit pas en effet ici
d’un éclair brillant de la pensée, notre admiration pour Lavoisier ne
s’attache que pour une faible part à l’idée très-simple qu’un génie
moindre aurait pu concevoir et produire; mais Lavoisier seul pouvait
apporter pour la féconder et la mettre en lumière tant d’art et de
sobriété dans le choix des expériences, tant de justesse dans leur
discussion, tant de prudence et de génie enfin dans les hypothèses
accessoires. C’est par là qu’en se montrant inimitable, il a égalé les
inventeurs les plus illustres.
Pendant plus de vingt ans, passant sans repos d’un travail à un autre,
il ramena peu à peu les esprits par la variété persévérante de ses
preuves et la clarté de ses explications: après avoir démontré dans
l’air atmosphérique l’agent nécessaire de la combustion et prouvé
qu’elle est impossible partout où il ne pénètre pas; après avoir
établi qu’en s’associant au corps qu’il brûle, il y demeure condensé,
dans la proportion quelquefois de mille volumes pour un, il fallait
chercher, en pénétrant plus en détail, si l’air tout entier intervient
dans le phénomène, ou s’il agit par une de ses parties seulement. La
découverte de l’oxygène était le complément nécessaire de la théorie
nouvelle: Priestley, sur ce point, a devancé le chimiste français. Avec
des talents tout autres et un génie moins élevé, il a joué dans la
science un rôle presque égal. Un heureux et singulier instinct semblait
lui révéler incessamment les faits les plus importants et les plus
nouveaux, mais ils restaient stériles entre ses mains, et la théorie
qui les rassemble et les utilise pour en montrer la convenance et le
véritable rapport est due tout entière à Lavoisier.
En commençant un mémoire très-court et très-simple, plein d’un
grand sens et de raisonnements rigoureux et prudents, Lavoisier dit
loyalement: «Je dois prévenir le public qu’une partie des expériences
contenues dans ce mémoire ne m’appartient pas en propre; peut-être
même, rigoureusement parlant, n’en est-il aucune dont M. Priestley ne
puisse réclamer la première idée; mais comme les mêmes faits nous ont
conduits à des conséquences diamétralement opposées, j’espère que si
on a à me reprocher d’avoir emprunté des preuves des ouvrages de ce
célèbre physicien, on ne me contestera pas au moins la propriété des
conséquences.»
Tous les faits, en effet, cadrent et s’ajustent pour Lavoisier, qui
les ordonne, les interprète et les prévoit. Priestley, au contraire,
affectant d’opérer au hasard et à l’aventure, semble non-seulement
en respecter mais en accroître la confusion; et pour n’en pas citer
d’autre exemple, disons seulement que l’analyse de l’air, si nettement
établie par Lavoisier, repose sur des faits qui, connus de Priestley,
lui montraient dans notre atmosphère un mélange de terre et d’acide
nitreux.
Parler plus amplement des travaux de Lavoisier serait entreprendre
l’exposition des principes de la chimie moderne, dont aujourd’hui
encore ils forment la partie la plus solide et la moins contestée.
Malgré l’abondance des preuves renouvelées avec profusion, les
habitudes de la plupart des chimistes leur en dérobaient l’évidence;
mais, tandis qu’ils résistaient encore, Lavoisier eut la joie de
voir, dans leur admiration, les représentants les plus illustres des
autres sciences interrompre leurs propres découvertes pour étendre et
fortifier les siennes. Monge et Laplace, devenus ses disciples, puis
ses collaborateurs, lui apportèrent avec l’autorité de leurs noms la
puissance d’invention de leur génie vaste et facile et la rigueur de
leurs premières études.
Monge, le premier peut-être, produisit par synthèse une quantité d’eau
assez grande pour dissiper tous les doutes sincères, et Laplace,
associé à Lavoisier lui-même, donna dans un admirable mémoire, avec les
vrais principes de la théorie des chaleurs spécifiques, la méthode la
plus assurée pour en obtenir la mesure.
Indépendamment du mérite de ses travaux, Lavoisier avait su se créer
une autorité personnelle considérable: membre obligé et toujours utile
des commissions les plus importantes, conseiller judicieux et fort
écouté de ses confrères, nul n’eut plus de part que lui aux affaires
de l’Académie. Riche, de plus, aimant à réunir les savants et à guider
leurs premiers pas, Lavoisier, pendant plus d’un quart de siècle, sut
se faire un des plus beaux rôles et des plus enviables que raconte
l’histoire de la science.
La Révolution n’interrompit pas ses travaux, et tandis que plus
ambitieux ou plus confiants, d’autres académiciens s’empressaient
dans le tumulte des affaires publiques, le fondateur de la chimie
moderne, délivré au contraire de l’embarras de sa ferme générale, et
peu soucieux des problèmes que nul jamais ne saura résoudre, suivait
tranquillement ses fortes pensées et communiquait à l’Académie la
suite de ses découvertes. Également éloigné des sentiments extrêmes,
contemplant la Révolution sans hostilité et la servant sans affecter
de zèle, rien ne semblait le commettre à la fureur ou le désigner
même à l’attention des puissants du jour. Malheureusement il était
riche, il avait été fermier général, il n’en fallait pas davantage.
On l’accusa d’avoir souillé le tabac du peuple en l’arrosant pour
le faire fermenter. Lavoisier ne se défendit pas. Ses amis les plus
chers, quoique cruellement avertis déjà, ne prirent pas au sérieux une
accusation aussi absurde; ils apprirent cependant sa condamnation,
et quelques minutes suffirent, suivant l’exclamation précieusement
recueillie de Lagrange, pour faire tomber une de ces têtes que la
nature produit à peine une fois en plusieurs siècles.
Berthollet, qui doit compter parmi les chimistes les plus illustres,
avait appris de ses maîtres la théorie déjà bien ébranlée du
phlogistique. Né à Annecy, il fit ses premières études à Chambéry et à
Turin. Ses parents, le destinant à la carrière de médecin, l’envoyèrent
chercher, près de la Faculté de Paris, l’enseignement le plus célèbre
qui fût alors. Le professeur de chimie, dès ses premières leçons, lui
fit oublier ses projets. On ne le vit plus aux autres cours; mais
ses faibles ressources s’épuisèrent bien vite, et l’aide amicale et
généreuse du célèbre Tronchin lui permit seule de prolonger son séjour
en France. Introduit par lui près de la famille d’Orléans, il trouva
dans le riche laboratoire construit pour Homberg par le Régent, tous
les moyens d’étude et de recherches dont il profita sans retard.
Berthollet, dans ses premiers travaux, adopte sur tous les points la
langue de Stahl et la théorie du phlogistique sans mentionner, même par
voie d’allusion, les objections qui l’ont ébranlée.
Aussi perspicace que généreux, Lavoisier, chargé souvent de juger
les travaux du jeune inventeur, l’élève et le soutient en louant
sans réserve ses belles expériences; applaudissant sans faiblesse à
l’esprit sagace qui le dirige, il lui signale les écueils inaperçus,
et l’avertissant pour l’instruire non pour triompher de lui, il le
ramène parfois à des découvertes importantes dont ses premières vues
l’auraient écarté.
La doctrine du phlogistique, aux yeux de Berthollet, était alors plus
que vraisemblable, et sa conversion complète ne date que de 1785. Il a
donc fallu près de dix ans à Lavoisier pour déraciner tous ses doutes;
mais leurs relations n’eurent jamais à souffrir d’une résistance
toujours loyale et tenace sans obstination. A partir de cette époque,
on voit les deux amis complétement d’accord, et la parole brillante
de Fourcroy répandre dans la chaire du Jardin des Plantes la doctrine
devenue commune; la trace de leur union devait être ineffaçable. Unis
à Guyton de Morveau, encouragés d’abord et applaudis bientôt par les
chimistes les plus illustres de l’Europe, ils osèrent proposer et faire
accepter par l’ascendant de leur renommée, une réforme complète de la
langue des chimistes.
Un esprit alors très-admiré, Condillac, avait exagéré singulièrement
l’influence possible des signes de la pensée sur la formation et la
combinaison des idées.
Ses principes, adoptés ou peu s’en faut par les penseurs les plus
illustres, n’avaient pas jusque-là porté de fruits bien positifs. On
crut faire merveille en dotant les chimistes de tous les avantages
promis à une _langue bien faite_.
Quoique la réforme de la nomenclature ait été élaborée en dehors de
l’Académie, Lavoisier, Berthollet et Fourcroy, qui s’associèrent à
Guyton de Morveau pour égaler la simplicité du langage à celle de
la théorie nouvelle, ne prétendaient nullement se soustraire à la
règle. La section de chimie fut chargée d’examiner leur travail, et
en autorisa l’impression sous le privilége de l’Académie, en essayant
toutefois en faveur des idées anciennes une dernière et impuissante
protestation.
«Cette théorie nouvelle, dit l’Académie, ce tableau, sont l’ouvrage
de quatre hommes justement célèbres dans les sciences et qui s’en
occupent depuis longtemps; ils ne l’ont formé qu’après avoir bien
comparé sans doute les bases de la théorie ancienne avec les bases de
la théorie nouvelle; ils fondent celle-ci sur des expériences belles
et imposantes. Mais quelle théorie doit jamais donner naissance à
des hommes doués de plus de génie, à un travail plus soutenu, plus
opiniâtre, quelle autre réunit jamais les savants par un concert de
plus belles expériences, par une masse de faits plus brillants que la
doctrine du phlogistique?