«Rouelle était d’une pétulance extrême; ses idées étaient embrouillées

et sans netteté, et il fallait un bon esprit pour le suivre et pour

mettre dans ses leçons de l’ordre et de la précision. Il ne savait pas

écrire; il parlait avec la plus grande véhémence, mais sans correction

ni clarté, et il avait coutume de dire qu’il n’était pas de l’académie

du beau langage. Avec tous ces défauts, ses vues étaient toujours

profondes et d’un homme de génie; mais il cherchait à les dérober à la

connaissance de ses auditeurs autant que son naturel pétulant pouvait

le comporter. Ordinairement il expliquait ses idées fort au long; et

quand il avait tout dit, il ajoutait: «Mais ceci est un de mes arcanes

que je ne dis à personne.» Souvent un de ses élèves se levait et lui

disait à l’oreille ce qu’il venait de dire tout haut: alors Rouelle

croyait que l’élève avait découvert son arcane par sa propre sagacité,

et le priait de ne pas divulguer ce qu’il venait de dire à deux cents

personnes. Il avait une si grande habitude de s’aliéner la tête que

les objets extérieurs n’existaient pas pour lui. Il se démenait comme

un énergumène en parlant sur sa chaise, se renversait, se cognait,

donnait des coups de pied à son voisin, lui déchirait ses manchettes,

sans en rien savoir. Un jour, se trouvant dans un cercle où il y avait

plusieurs dames, et parlant avec sa vivacité ordinaire, il défait

ses jarretières, tire son bas sur son soulier, se gratte la jambe

pendant quelque temps de ses deux mains, remet ensuite son bas et sa

jarretière, et continue sa conversation sans avoir le moindre soupçon

de ce qu’il venait de faire. Dans ses cours, il avait ordinairement

pour aides son frère et son neveu pour faire les expériences sous

les yeux de ses auditeurs: ces aides ne s’y trouvaient pas toujours;

Rouelle criait: «Neveu, éternel neveu!» et l’éternel neveu ne venant

point, il s’en allait lui-même dans les arrière-pièces de son

laboratoire chercher les vases dont il avait besoin. Pendant cette

opération, il continuait toujours sa leçon comme s’il était en présence

de ses auditeurs, et à son retour il avait ordinairement achevé la

démonstration commencée et rentrait en disant: «Oui, messieurs;» alors

on le priait de recommencer. Un jour, étant abandonné de son frère et

de son neveu, il dit à ses auditeurs: «Vous voyez bien, messieurs,

ce chaudron sur le brasier? eh bien, si je cessais de remuer un seul

instant, il s’ensuivrait une explosion qui nous ferait tous sauter en

l’air.» En disant ces paroles, il ne manqua pas d’oublier de remuer,

et sa prédiction fut accomplie: l’explosion se fit avec un fracas

épouvantable, cassa toutes les vitres du laboratoire et en un instant

deux cents auditeurs furent éparpillés dans le jardin; heureusement

personne ne fut blessé, parce que le plus grand effort de l’explosion

avait porté par l’ouverture de la cheminée. M. le démonstrateur en fut

quitte pour cette cheminée et une perruque...

«Rouelle était honnête homme; mais avec un caractère si brut, il ne

pouvait connaître ni observer les égards établis dans la société, et

comme il était aisé de le prévenir contre quelqu’un, et impossible de

le faire revenir d’une prévention, il déchirait souvent dans ses cours

à tort et à travers: ainsi il ne faut pas s’étonner qu’il se soit fait

beaucoup d’ennemis. Il ne pouvait pas estimer la physique, ni les

systèmes de M. de Buffon; il était peu touché de son _beau parlage_, et

quelques leçons de ses cours étaient régulièrement employées à injurier

cet illustre académicien. Il avait pris en grippe le docteur Bordeu,

médecin de beaucoup d’esprit. «_Oui, messieurs_, disait-il tous les ans

à un certain endroit de son cours, _c’est un de nos gens, un plagiaire,

un frater, qui a tué mon frère que voilà_.» Il voulait dire que Bordeu

avait mal traité son frère dans une maladie.

Rouelle était démonstrateur aux leçons publiques au Jardin du Roi.

Le docteur Bourdelin était professeur et finissait ordinairement ses

leçons par ces mots: _Comme M. le démonstrateur va vous le prouver

par ses expériences_. Rouelle, prenant alors la parole, au lieu de

faire les expériences annoncées disait: _Messieurs, tout ce que M.

le professeur vient de vous dire est absurde, comme je vais vous le

prouver._»

Macquer, l’un des meilleurs élèves de Rouelle, siégea avec lui à

l’Académie et y resta longtemps après la mort de son maître. Son

_Dictionnaire de chimie_ contient, avec des faits nouveaux et bien

observés, un tableau très-clair et très-complet de la science à son

époque. La théorie tant vantée de Stahl y est très-nettement exposée.

Le phlogistique est la pure substance du feu, c’est la matière subtile

et pénétrante qui, sous forme de flamme, s’échappe d’un corps en

combustion. Il est commun à tous les corps combustibles, le charbon

entre autres le renferme en proportion considérable. Pour régénérer un

corps brûlé qui a perdu son phlogistique, il faut le lui rendre, et

pour cela souvent il suffit de le chauffer dans un creuset plein de

charbon.

Cette interprétation telle quelle du phénomène de la combustion

préparait la voie. Satisfaits de son apparence plausible, les

chimistes, sans discuter ni approfondir, crurent avoir touché le but;

et tous, pendant un demi-siècle, suivant sans s’en écarter le chemin

battu, acceptèrent la théorie de Stahl comme exacte et indubitable.

Pénétrant plus avant dans l’examen de ces matières, en apparence si

cachées, et désireux de voir, non de deviner, l’esprit délicat et

puissant de Lavoisier vint leur montrer pour la première fois la

faiblesse de leurs preuves et les contradictions de leur doctrine. Les

applaudissements si souvent recueillis en enseignant la théorie de

Stahl étaient pour Macquer une attache qu’il ne pouvait rompre. «M.

Lavoisier, écrit-il dans une lettre datée de 1772, m’effrayait depuis

longtemps d’une grande découverte qu’il réservait _in petto_, et qui

n’allait à rien moins qu’à renverser toute la théorie du phlogistique.

Où en aurions-nous été avec notre vieille chimie, s’il avait fallu

rebâtir un édifice tout différent? Pour moi, je vous avoue que j’aurais

quitté la partie. Heureusement M. Lavoisier vient de mettre sa

découverte au grand jour, dans un mémoire lu à la dernière assemblée

publique de l’Académie, et je vous assure que depuis ce temps j’ai un

grand poids de moins sur l’estomac.»

La volonté de Macquer, cette lettre le marque assez, était aussi

opposée aux idées nouvelles que son esprit mal préparé à les

accueillir; mais il avait le sens trop droit pour n’être pas enfin

désabusé. Vaincu sans vouloir se rendre, il prit le plus mauvais de

tous les partis. Gardien volontaire d’un édifice branlant, il tenta

sans le quitter d’en changer la structure, et continuant à parler comme

Stahl, accepta sans le dire plus d’une idée de Lavoisier. C’était, pour

l’illustre novateur le présage assuré d’une victoire complète.

C’est de l’étude des gaz que sortit surtout la lumière, et les

chimistes français, qui en comprirent trop tard l’importance, ont

laissé à Boyle, à Hales et à Black l’honneur d’être les précurseurs de

Lavoisier, comme à Priestley, à Cavendish et à Scheele celui d’être sur

certains points ses émules.

Les chimistes aujourd’hui comptent des centaines de gaz parfaitement

définis, et aussi différents les uns des autres que le fer l’est

du cuivre, le marbre du cristal de roche et l’eau de l’alcool ou

du mercure. Ces gaz ne produisent pas seulement certains effets

extraordinaires et exceptionnels, mais il n’est pas de réaction

chimique, pour ainsi dire, dans laquelle ils ne jouent un rôle actif,

soit en se dégageant d’une combinaison qui contenait leurs éléments,

soit en s’incorporant à une substance nouvelle. Tant qu’on ne vit en

eux qu’une vaine et insignifiante fumée, la science, impuissante à rien

approfondir, était condamnée aux contradictions. L’étude des divers

gaz et la découverte des moyens de les recueillir devait donc être le

signal d’un grand progrès. L’histoire de la chimie aurait ici à citer

avec honneur les noms de van Helmont, de Hales, de Boerhave et de

Cavendish; mais quoique postérieurs, les travaux de Priestley méritent

un rang à part. Inventeur de l’appareil employé encore aujourd’hui pour

recueillir les gaz, il a découvert et étudié un grand nombre d’entre

eux en constatant leurs propriétés trop diverses et trop tranchées

pour que la confusion restât possible.

Les travaux de Priestley ont exercé sur les recherches de Lavoisier

une influence loyalement reconnue; mais en reproduisant les phénomènes

si remarquables et si nouveaux découverts par le chimiste anglais,

Lavoisier, qui les étudie la balance à la main, passe de bien loin son

rival par l’interprétation qu’il en donne. Il comprend le premier que

les réactions sont des échanges dans lesquels rien ne peut se gagner

ou se perdre, et que le poids des produits solides, liquides ou gazeux

d’une opération chimique est égal, grain pour grain, à celui des agents

qui leur donnent naissance.

Lavoisier, dès son premier travail sur la nature de l’eau, rencontre et

invoque ce principe sous une forme aussi nette que saisissante.

Van Helmont rapporte qu’ayant mis dans un vase d’argile deux cents

livres de terre séchée au four, et l’ayant ensuite humectée avec de

l’eau de pluie, il y avait planté un tronc de saule du poids de cent

livres; au bout de cinq ans ce même arbre pesait cent soixante-neuf

livres, et l’on ne s’était servi pour l’arroser que d’eau de pluie ou

d’eau distillée; on avait même poussé la précaution jusqu’à couvrir

le pot d’une lame d’étain percée de plusieurs trous, pour empêcher la

poussière de s’y déposer. La terre, au bout des cinq ans, n’avait

perdu que deux onces de son poids; c’est donc l’eau, ajoutait-il, qui a

seule fourni à l’accroissement du saule et qui s’est convertie en bois,

en écorce, en racines, peut-être même en cendres.

L’expérience, répétée et variée de bien des façons depuis un siècle,

avait toujours donné le même résultat, dont la conclusion semblait

fort évidente. Lavoisier en juge autrement: «Il est, dit-il, une autre

source dont les végétaux tirent sans doute la plus grande partie des

principes qu’on y découvre par l’analyse. On sait, par les expériences

de MM. Hales, Guettard, Duhamel et Bonnet, qu’il s’exerce non-seulement

dans les plantes une transpiration considérable, mais qu’elles exercent

encore par la surface de leurs feuilles une véritable succion au moyen

de laquelle elles absorbent les vapeurs répandues dans l’atmosphère.

Sans entrer pour cette fois dans un plus grand détail et sans pénétrer

tout le secret, Lavoisier montre déjà, en suivant la bonne voie, une

méthode aussi sûre que sévère. La transformation de l’eau en terre,

annoncée et montrée par plusieurs auteurs, est une illusion dont il

dénonce les causes, et leur eau solidifiée n’est autre, comme il le

montre très-distinctement, que le verre du vase dissous en partie par

l’ébullition prolongée.

L’étude d’un phénomène fort anciennement connu et très-analogue au fond

à l’expérience du vase de van Helmont, devait conduire Lavoisier à la

grande découverte dont il fut l’occasion et la preuve. Presque tous les

métaux, le fer, le plomb, l’étain, le mercure, augmentent de poids par

leur calcination à l’air: c’était depuis longtemps un fait incontesté

et dont la vérification est trop facile pour laisser place à aucune

objection sérieuse. Une livre de plomb, par exemple, calcinée un temps

suffisant au contact de l’air, se brûle complétement, comme nous disons

aujourd’hui, et se transforme en chaux de plomb ou litharge, qui,

mélangée à du charbon en poudre et chauffée de nouveau, reproduit une

livre de plomb.

Quelle est la cause de l’augmentation du poids? Le métal, en brûlant,

perd, suivant Stahl, du phlogistique, il devient plus lourd cependant.

Il y a donc là une contradiction visible. Stahl ne s’en explique ni

ne s’en préoccupe, et ses successeurs, prévenus par le même préjugé,

avaient laissé tomber ce fait dans un oubli si complet que Lavoisier le

crut entièrement nouveau. Pour prendre le temps d’affermir les preuves

en s’assurant la priorité de la découverte, il déposa à l’Académie un

écrit cacheté conçu en ces termes:

«Il y a environ huit jours que j’ai découvert que le soufre en brûlant,

loin de perdre de son poids, en acquérait au contraire, c’est-à-dire

que d’une livre de soufre on pouvait retirer beaucoup plus d’une livre

d’acide vitriolique, abstraction faite de l’humidité de l’air. Il en

est de même du phosphore. Cette augmentation de poids vient d’une

quantité prodigieuse d’air qui se fixe pendant la combustion et qui se

combine avec les vapeurs.

«Cette découverte, que j’ai constatée par des expériences que je

regarde comme décisives, m’a fait penser que ce qui s’observait dans la

combustion du soufre et du phosphore pouvait bien avoir lieu à l’égard

de tous les corps, qui acquièrent du poids par la combustion et la

calcination, et je me suis persuadé que l’augmentation du poids des

chaux métalliques tenait à la même cause. L’expérience a complétement

confirmé mes conjectures; j’ai fait la réduction de la litharge dans

des vaisseaux fermés, avec l’appareil de Hales, et j’ai observé qu’il

se dégageait, au moment du passage de la chaux en métal, une quantité

considérable d’air et que cet air formait un volume mille fois plus

grand que la quantité de litharge employée. Cette découverte me paraît

une des plus intéressantes de celles qui aient été faites depuis

Stahl; j’ai cru devoir m’en assurer la propriété en faisant le présent

dépôt entre les mains du secrétaire de l’Académie pour demeurer secret

jusqu’au moment où je publierai mes expériences.»

L’assertion de Lavoisier eut le sort commun de presque toutes les

découvertes réellement capitales; on la repoussa comme contraire

aux principes connus, et ses adversaires, animés à la combattre,

contestèrent successivement toutes les preuves, jusqu’au jour où,

convaincus sur ce point, ils découvrirent qu’elle n’était pas nouvelle.

On lit dans un rapport fait six ans après à l’Académie, sur la seconde

édition du _Dictionnaire de chimie_ de Macquer:

«C’est surtout en lisant les articles, Affinité, Pesanteur, Causticité,

Feu, Phlogistique, Combustion, Gaz et autres, qu’on est convaincu de

la différence qui existe entre une théorie sage, exacte, fondée sur un

grand nombre d’expériences et un système hasardé, fruit précoce d’une

imagination plus échauffée que brillante et plus curieuse d’obtenir les

suffrages que de les mériter.»

L’allusion est évidente; les commissaires, malheureusement pour eux,

ont voulu la rendre claire.

La question de priorité ne tarda pas aussi à être soulevée; on

produisit un livre de Jean Rey, imprimé en 1630 où, après avoir écarté

les diverses explications proposées pour l’accroissement de poids des

chaux métalliques, l’auteur ajoutait: «A cette demande donc, appuyé sur

les fondements juxtaposés, je réponds et soutiens glorieusement que

le surcroît de poids vient de l’air qui dans le vase a été espessi,

appesanti et rendu aucunement adhésif, par la véhémente et longuement

continue chaleur du fourneau, lequel air se mêle avec la chaux (à ce

aidant l’agitation fréquente) et s’attache à ses plus menues parties,

non autrement que l’eau appesantit le sable que vous jetez en icelle

pour s’attacher et adhérer à ses moindres grains.»

Ce passage d’un livre complétement oublié déclare le secret de la

combustion avec tant de force et en termes si exacts et si clairs,

que Lavoisier y soupçonna d’abord l’intercalation frauduleuse d’un

texte nouveau; mais le doute n’était pas possible. A défaut du livre

de Jean Rey on aurait pu citer les registres de l’Académie elle-même

et une expérience concluante exactement interprétée par Duclos en

1667. Lavoisier ne chercha pas à contester. Ses adversaires auraient

dû convenir en même temps que, plus étendue et plus haute, sa gloire

d’inventeur n’avait rien à y perdre. Il ne s’agit pas en effet ici

d’un éclair brillant de la pensée, notre admiration pour Lavoisier ne

s’attache que pour une faible part à l’idée très-simple qu’un génie

moindre aurait pu concevoir et produire; mais Lavoisier seul pouvait

apporter pour la féconder et la mettre en lumière tant d’art et de

sobriété dans le choix des expériences, tant de justesse dans leur

discussion, tant de prudence et de génie enfin dans les hypothèses

accessoires. C’est par là qu’en se montrant inimitable, il a égalé les

inventeurs les plus illustres.

Pendant plus de vingt ans, passant sans repos d’un travail à un autre,

il ramena peu à peu les esprits par la variété persévérante de ses

preuves et la clarté de ses explications: après avoir démontré dans

l’air atmosphérique l’agent nécessaire de la combustion et prouvé

qu’elle est impossible partout où il ne pénètre pas; après avoir

établi qu’en s’associant au corps qu’il brûle, il y demeure condensé,

dans la proportion quelquefois de mille volumes pour un, il fallait

chercher, en pénétrant plus en détail, si l’air tout entier intervient

dans le phénomène, ou s’il agit par une de ses parties seulement. La

découverte de l’oxygène était le complément nécessaire de la théorie

nouvelle: Priestley, sur ce point, a devancé le chimiste français. Avec

des talents tout autres et un génie moins élevé, il a joué dans la

science un rôle presque égal. Un heureux et singulier instinct semblait

lui révéler incessamment les faits les plus importants et les plus

nouveaux, mais ils restaient stériles entre ses mains, et la théorie

qui les rassemble et les utilise pour en montrer la convenance et le

véritable rapport est due tout entière à Lavoisier.

En commençant un mémoire très-court et très-simple, plein d’un

grand sens et de raisonnements rigoureux et prudents, Lavoisier dit

loyalement: «Je dois prévenir le public qu’une partie des expériences

contenues dans ce mémoire ne m’appartient pas en propre; peut-être

même, rigoureusement parlant, n’en est-il aucune dont M. Priestley ne

puisse réclamer la première idée; mais comme les mêmes faits nous ont

conduits à des conséquences diamétralement opposées, j’espère que si

on a à me reprocher d’avoir emprunté des preuves des ouvrages de ce

célèbre physicien, on ne me contestera pas au moins la propriété des

conséquences.»

Tous les faits, en effet, cadrent et s’ajustent pour Lavoisier, qui

les ordonne, les interprète et les prévoit. Priestley, au contraire,

affectant d’opérer au hasard et à l’aventure, semble non-seulement

en respecter mais en accroître la confusion; et pour n’en pas citer

d’autre exemple, disons seulement que l’analyse de l’air, si nettement

établie par Lavoisier, repose sur des faits qui, connus de Priestley,

lui montraient dans notre atmosphère un mélange de terre et d’acide

nitreux.

Parler plus amplement des travaux de Lavoisier serait entreprendre

l’exposition des principes de la chimie moderne, dont aujourd’hui

encore ils forment la partie la plus solide et la moins contestée.

Malgré l’abondance des preuves renouvelées avec profusion, les

habitudes de la plupart des chimistes leur en dérobaient l’évidence;

mais, tandis qu’ils résistaient encore, Lavoisier eut la joie de

voir, dans leur admiration, les représentants les plus illustres des

autres sciences interrompre leurs propres découvertes pour étendre et

fortifier les siennes. Monge et Laplace, devenus ses disciples, puis

ses collaborateurs, lui apportèrent avec l’autorité de leurs noms la

puissance d’invention de leur génie vaste et facile et la rigueur de

leurs premières études.

Monge, le premier peut-être, produisit par synthèse une quantité d’eau

assez grande pour dissiper tous les doutes sincères, et Laplace,

associé à Lavoisier lui-même, donna dans un admirable mémoire, avec les

vrais principes de la théorie des chaleurs spécifiques, la méthode la

plus assurée pour en obtenir la mesure.

Indépendamment du mérite de ses travaux, Lavoisier avait su se créer

une autorité personnelle considérable: membre obligé et toujours utile

des commissions les plus importantes, conseiller judicieux et fort

écouté de ses confrères, nul n’eut plus de part que lui aux affaires

de l’Académie. Riche, de plus, aimant à réunir les savants et à guider

leurs premiers pas, Lavoisier, pendant plus d’un quart de siècle, sut

se faire un des plus beaux rôles et des plus enviables que raconte

l’histoire de la science.

La Révolution n’interrompit pas ses travaux, et tandis que plus

ambitieux ou plus confiants, d’autres académiciens s’empressaient

dans le tumulte des affaires publiques, le fondateur de la chimie

moderne, délivré au contraire de l’embarras de sa ferme générale, et

peu soucieux des problèmes que nul jamais ne saura résoudre, suivait

tranquillement ses fortes pensées et communiquait à l’Académie la

suite de ses découvertes. Également éloigné des sentiments extrêmes,

contemplant la Révolution sans hostilité et la servant sans affecter

de zèle, rien ne semblait le commettre à la fureur ou le désigner

même à l’attention des puissants du jour. Malheureusement il était

riche, il avait été fermier général, il n’en fallait pas davantage.

On l’accusa d’avoir souillé le tabac du peuple en l’arrosant pour

le faire fermenter. Lavoisier ne se défendit pas. Ses amis les plus

chers, quoique cruellement avertis déjà, ne prirent pas au sérieux une

accusation aussi absurde; ils apprirent cependant sa condamnation,

et quelques minutes suffirent, suivant l’exclamation précieusement

recueillie de Lagrange, pour faire tomber une de ces têtes que la

nature produit à peine une fois en plusieurs siècles.

Berthollet, qui doit compter parmi les chimistes les plus illustres,

avait appris de ses maîtres la théorie déjà bien ébranlée du

phlogistique. Né à Annecy, il fit ses premières études à Chambéry et à

Turin. Ses parents, le destinant à la carrière de médecin, l’envoyèrent

chercher, près de la Faculté de Paris, l’enseignement le plus célèbre

qui fût alors. Le professeur de chimie, dès ses premières leçons, lui

fit oublier ses projets. On ne le vit plus aux autres cours; mais

ses faibles ressources s’épuisèrent bien vite, et l’aide amicale et

généreuse du célèbre Tronchin lui permit seule de prolonger son séjour

en France. Introduit par lui près de la famille d’Orléans, il trouva

dans le riche laboratoire construit pour Homberg par le Régent, tous

les moyens d’étude et de recherches dont il profita sans retard.

Berthollet, dans ses premiers travaux, adopte sur tous les points la

langue de Stahl et la théorie du phlogistique sans mentionner, même par

voie d’allusion, les objections qui l’ont ébranlée.

Aussi perspicace que généreux, Lavoisier, chargé souvent de juger

les travaux du jeune inventeur, l’élève et le soutient en louant

sans réserve ses belles expériences; applaudissant sans faiblesse à

l’esprit sagace qui le dirige, il lui signale les écueils inaperçus,

et l’avertissant pour l’instruire non pour triompher de lui, il le

ramène parfois à des découvertes importantes dont ses premières vues

l’auraient écarté.

La doctrine du phlogistique, aux yeux de Berthollet, était alors plus

que vraisemblable, et sa conversion complète ne date que de 1785. Il a

donc fallu près de dix ans à Lavoisier pour déraciner tous ses doutes;

mais leurs relations n’eurent jamais à souffrir d’une résistance

toujours loyale et tenace sans obstination. A partir de cette époque,

on voit les deux amis complétement d’accord, et la parole brillante

de Fourcroy répandre dans la chaire du Jardin des Plantes la doctrine

devenue commune; la trace de leur union devait être ineffaçable. Unis

à Guyton de Morveau, encouragés d’abord et applaudis bientôt par les

chimistes les plus illustres de l’Europe, ils osèrent proposer et faire

accepter par l’ascendant de leur renommée, une réforme complète de la

langue des chimistes.

Un esprit alors très-admiré, Condillac, avait exagéré singulièrement

l’influence possible des signes de la pensée sur la formation et la

combinaison des idées.

Ses principes, adoptés ou peu s’en faut par les penseurs les plus

illustres, n’avaient pas jusque-là porté de fruits bien positifs. On

crut faire merveille en dotant les chimistes de tous les avantages

promis à une _langue bien faite_.

Quoique la réforme de la nomenclature ait été élaborée en dehors de

l’Académie, Lavoisier, Berthollet et Fourcroy, qui s’associèrent à

Guyton de Morveau pour égaler la simplicité du langage à celle de

la théorie nouvelle, ne prétendaient nullement se soustraire à la

règle. La section de chimie fut chargée d’examiner leur travail, et

en autorisa l’impression sous le privilége de l’Académie, en essayant

toutefois en faveur des idées anciennes une dernière et impuissante

protestation.

«Cette théorie nouvelle, dit l’Académie, ce tableau, sont l’ouvrage

de quatre hommes justement célèbres dans les sciences et qui s’en

occupent depuis longtemps; ils ne l’ont formé qu’après avoir bien

comparé sans doute les bases de la théorie ancienne avec les bases de

la théorie nouvelle; ils fondent celle-ci sur des expériences belles

et imposantes. Mais quelle théorie doit jamais donner naissance à

des hommes doués de plus de génie, à un travail plus soutenu, plus

opiniâtre, quelle autre réunit jamais les savants par un concert de

plus belles expériences, par une masse de faits plus brillants que la

doctrine du phlogistique?

L'Académie des sciences et les académiciens de 1666 à 1793 · 第 20 / 24 段