vérifié, que l’admiration monta jusqu’à l’enthousiasme. La plupart
de ceux qui l’apprirent, en se dissimulant l’énorme distance qu’il y
a entre le fait et les conséquences qu’on en voulait tirer, crurent
de bonne foi, sur les paroles de ceux qui le leur disaient, que les
fluides du ciel seraient désormais en la puissance des hommes et que
pour se garantir du tonnerre il suffirait de dresser des pointes sur
le sommet des édifices. Quelques personnes assuraient d’un ton sincère
qu’un voyageur en rase campagne pourrait s’en défendre en mettant
l’épée à la main contre la nuée. Les gens d’église, qui n’en portent
pas, commençaient à se plaindre de ne pas avoir cet avantage, mais on
leur a montré dans le livre de M. Franklin, qui était comme l’évangile
du jour, qu’on pouvait suppléer au pouvoir des pointes en laissant bien
mouiller ses habits, ce qui est extrêmement facile en temps d’orage.»
L’opposition très-loyale d’ailleurs de Nollet ne pouvait étouffer la
grande découverte de Franklin. L’Académie des sciences, quelque temps
partagée, se rangea bientôt du côté de la vérité et nomma Franklin un
de ses huit associés étrangers. Pendant son séjour à Paris, l’illustre
représentant du nouveau monde assista plus d’une fois à ses séances et
prit même part à ses travaux. Un rapport de lui sur l’établissement
d’un paratonnerre pour la flèche de Strasbourg se trouve encore dans
les procès-verbaux.
LES CHIMISTES.
La chimie, par une destinée singulière, a passé presque tout à coup des
ténèbres au grand jour, et son avénement subit au rang des sciences
exactes fut peut-être le plus grand événement scientifique du XVIII^e
siècle. Les membres de l’Académie des sciences l’avaient cultivée sans
interruption, mais longtemps sans éclat. Nous avons dit ce qu’était
une analyse chimique à la fin du XVII^e siècle et quelles opérations
stériles, souvent ridicules, on rencontre sous ce nom dans les premiers
registres de l’Académie; à côté cependant de ces tentatives obstinées
dans une mauvaise voie se placent des observations importantes et des
preuves réelles de perspicacité.
Homberg, après la réorganisation de 1699, fut, parmi les pensionnaires,
le représentant le plus éminent de la chimie. Né à Batavia, où son
père, gentilhomme saxon ruiné par la guerre de Trente ans, était allé
tenter de relever sa fortune, il fut amené jeune encore en Europe
et étudia avec grand succès dans les universités de Hollande et
d’Allemagne. Jurisconsulte, astronome, mécanicien, botaniste et médecin
en même temps que chimiste, Homberg excellait également dans toutes
les études, et celle de l’hébreu avait même excité sa curiosité. Ses
parents, charmés par tant de science et fier de sa précoce célébrité,
le pressèrent d’en tirer profit, et de prendre parti pour une position
lucrative; mais, loin de suivre leurs conseils, Homberg ne songeait
qu’à voyager pour s’instruire davantage. Il visita Otto de Guericke,
à Magdebourg; vit les universités de Padoue, de Bologne et de Rome;
s’arrêta en France; en Angleterre, où il travailla dans le laboratoire
de Boyle; en Hollande, où il étudia l’anatomie avec Graff. La diversité
de ses projets égalait celle de ses études; après plusieurs années
de voyage, il prit à Wittemberg le titre de docteur en médecine;
mais, loin d’exercer sa profession nouvelle, il partit bientôt pour
visiter les mines métalliques de la Bohême et de la Hongrie; il
voulut étudier ensuite celles de Suède, et se rendit à Stockholm. Ces
voyages n’étaient pas stériles, et les travaux de Homberg, datés des
contrées les plus diverses, remplissaient les journaux scientifiques de
l’Europe. Colbert, toujours désireux d’accroître l’éclat de l’Académie
des sciences, lui fit des offres avantageuses; il les accepta malgré sa
famille et devint bientôt le membre le plus actif de l’Académie.
Sa réputation d’habile chimiste, peut-être aussi celle d’alchimiste,
qu’il ne repoussait pas absolument, le mirent en relations avec le
duc d’Orléans, qui, lui aussi, comme le dit Saint-Simon, «aimait à
souffler, non pour chercher à faire de l’or, dont il se moqua toujours,
mais pour s’amuser des curieuses opérations de la chimie;» il se fit un
laboratoire le mieux fourni et le plus beau que la chimie eût jamais
vu, et y attira Homberg, auquel il donna le titre fort lucratif et
fort envié de son médecin, que celui-ci, préférant l’Académie à ses
intérêts, n’accepta pourtant qu’à la condition d’être dispensé du
règlement qui, à cause de la résidence à Versailles, devait l’exclure
de la compagnie. Entretenant avec lui le commerce le plus intime, il
se plaisait à suivre ses opérations et à y prendre part; tout cela
très-publiquement, et il en raisonnait très-volontiers avec qui pouvait
y prendre intérêt. Homberg, de plus, nous dit Saint-Simon, était un
homme de grande réputation, et n’en avait pas moins en probité et en
vertu qu’en capacité pour son métier; la calomnie se fit pourtant une
arme terrible de ces relations; après la mort rapide et mystérieuse
du Dauphin d’abord, puis de la duchesse et du duc de Bourgogne, on
parla de poison et non sans vraisemblance. Les soupçons s’élevèrent
jusqu’au duc d’Orléans, qui publiquement et grossièrement outragé par
la populace, supplia le roi de le faire entrer à la Bastille et d’y
enfermer Homberg avec lui, en attendant que tout fût éclairci; le roi
permit seulement, après beaucoup d’instances, qu’Homberg fût reçu à la
Bastille, s’il allait s’y présenter lui-même; mais l’ordre ne fut pas
donné, et Homberg, que Voltaire appelle à cette occasion, et un peu au
hasard sans doute, vertueux philosophe et d’une candeur extrême, ne fut
pas admis à se justifier.
L’histoire ne mentionne aujourd’hui ces atroces soupçons que pour les
écarter avec dédain; mais ils planèrent tristement sur Homberg pendant
les quelques années qu’il vécut encore.
Les Mémoires de l’Académie contiennent un grand nombre de travaux
de Homberg, presque tous sur des points de détail. Il était
expérimentateur ingénieux et habile, et la chimie lui doit un grand
nombre de faits nouveaux et bien observés, dont la théorie devait lui
échapper complétement, comme à ses contemporains et à ses successeurs
immédiats.
Le duc d’Orléans possédait un miroir convexe d’une grande puissance,
c’est-à-dire une lentille, avec laquelle Homberg fit de nombreuses
expériences.
L’or métallique, à la chaleur de ce miroir, ne tardait pas à se fondre
et à se volatiliser, il croyait même le transformer en partie en un
verre violet, fourni, sans doute, par la matière du vase dans lequel
il opérait et contenant peut-être une petite quantité de silicate
d’or. La chaleur du soleil lui semble de nature autre que celle de
nos foyers. C’est, suivant lui, une matière simple, dont les parties
sont infiniment plus petites que celles du feu ordinaire, et qui peut
s’introduire dans les interstices où celui-ci ne peut pas entrer, et
avec lequel il a une autre différence, c’est que l’air, étant plus
pesant que la flamme, pousse celle-ci, selon les lois de l’équilibre
des liqueurs, sans quoi la flamme n’aurait aucun mouvement, au lieu que
le rayon du soleil est poussé par le soleil sans que l’air contribue en
aucune manière à son action.
Les Mémoires de l’Académie contiennent de singulières idées de Homberg
sur la nature de la chaleur. «On a demandé, dit-il, pourquoi le fond
d’un bassin où l’eau bout n’est point chaud du côté du feu, au lieu
qu’il serait chaud s’il n’y avait point d’eau: cela tient à ce que la
matière de la lumière qui fait la chaleur a deux mouvements, l’un de
tous côtés sphérique, qui lui est naturel, l’autre de bas en haut causé
par la pesanteur de l’air; que, par le premier mouvement, elle pénètre
et enfle les corps en tous sens, que, par le second, elle hérisse leur
surface en un sens seulement, que, quand l’eau est dans un bassin sur
le feu, elle réprime et arrête en partie le mouvement sphérique de la
matière subtile et l’éteint jusqu’à un certain point, mais qu’elle
n’empêche pas la direction de bas en haut et le hérissement de la
surface, et que, par conséquent, la surface entourée demeure froide et
par conséquent peu chaude.»
Ce passage, qui semble une parodie de la physique de Descartes, est un
curieux spécimen des idées théoriques des hommes les plus éminents de
l’époque.
Un autre mémoire de Homberg donnera une idée assez exacte des méthodes
employées alors par les chimistes et de la nature des problèmes qu’ils
cherchaient à résoudre.
«Il y a environ trente ans, dit-il, qu’une personne de considération me
demanda avec beaucoup d’instances d’essayer si, de la matière fécale,
je ne pourrais pas tirer une huile distillée, sans mauvaise odeur, qui
fût claire et sans couleur comme de l’eau de fontaine, parce qu’elle
en avait vu, comme elle le croyait, un effet surprenant, qui était de
fixer le mercure commun en argent fin. On croit aisément ce que l’on
voudrait qui fût vrai; aussi me laissai-je persuader sans beaucoup de
peine d’entreprendre cette recherche et de travailler à un ouvrage
qui devait nous enrichir tous deux. Pour ne pas travailler sur une
matière ramassée au hasard et dont je ne connusse pas les ingrédients,
j’ai loué, dit-il, quatre hommes robustes et en bonne santé; je les ai
enfermés avec moi pendant trois mois en une maison qui avait un grand
jardin pour les promener, et, pour être assuré qu’ils ne prissent
autre nourriture que celle que je leur donnerais, j’étais convenu avec
eux qu’ils ne mangeraient autre chose que du meilleur pain de Gonesse
que je leur fournirais frais tous les jours, et qu’ils boiraient tant
qu’ils voudraient du meilleur vin de Champagne.»
Homberg commença par dessécher la matière, qui se réduisit au dixième
de son poids; mais, en la distillant dans une cornue de verre, à divers
degrés de feu, il n’en tirait que de l’huile rouge ou noire, toujours
puante, qui ne répondait nullement au désir de son associé.
Il cherche alors à séparer par la solution tout ce que la substance
étudiée contient de matières grossières et terreuses; il la délaye à
cet effet dans de l’eau chaude, puis, après avoir décanté et filtré en
évaporant jusqu’à siccité, il obtient des cristaux bien déterminés, qui
ressemblent à du salpêtre et fusent au feu en donnant une flamme rouge.
En distillant ce sel par degrés, il obtient une liqueur âcre et acide,
suivie d’un peu d’huile rousse et fétide; celle qu’il fallait trouver
était blanche et sans odeur; il abandonne encore cette marche pour
recommencer à opérer sur la matière simplement desséchée au bain-marie,
en y ajoutant ce qu’il nomme différents intermèdes, c’est-à-dire en la
mêlant tantôt avec de la chaux vive ou éteinte, tantôt avec de l’alun,
du colcothar, de la poudre de brique, etc., mais, au lieu d’huile
blanche, qui était le but de son travail, il n’obtient cette fois
encore que des huiles diversement colorées et conservant la même féteur.
Homberg alors change encore une fois de méthode et tente la voie de la
fermentation, qui est, dit-il, une voie douce, où la violence du feu
n’a pas de part. Il sépare d’abord le flegme superflu de la matière par
le bain-marie, pour pouvoir garder commodément la matière desséchée et
se débarrasser des quatre hommes que, depuis trois mois, il entretenait
consciencieusement pour la fournir; pour faire fermenter la matière,
il la mit en poudre en versant dessus six fois autant de flegme qu’il
en avait été séparé par la distillation, puis le tout fut chauffé en
vase clos au bain-marie, pendant six semaines, à une douce chaleur; en
distillant ensuite, la partie aqueuse avait perdu presque toute son
odeur. Homberg put en donner à quelques personnes dont le teint était
gâté, et qui, en s’en débarbouillant une fois par jour, ont adouci,
dit-il, et blanchi considérablement leur peau.
Le résidu donna enfin par la distillation une huile incolore presque
sans odeur, et le peu qu’elle en avait était légèrement aromatique.
Lémery, qui, pendant plus de trente ans, partagea avec Homberg
l’honneur de représenter la chimie dans l’Académie des sciences,
était élève d’un apothicaire de Rouen, puis d’un chimiste nommé
Glazer, démonstrateur au Jardin du Roi, et fort avare cependant des
idées obscures qu’il avait sur la science. Lémery le quitta bientôt
pour se placer, pendant près de trois ans, chez un apothicaire de
Montpellier nommé Verchaut, dont les leçons l’auraient encore laissé
fort ignorant, s’il n’avait trouvé moyen de s’instruire lui-même en
s’aidant des livres et du laboratoire de son maître. Il ne tarda pas à
ouvrir des cours qui attirèrent chez maître Verchaut tous les curieux
de Montpellier, parmi lesquels se trouvaient, au grand honneur du
jeune élève, des professeurs même de la faculté. Bien différent de
ses premiers maîtres, Lémery ne se plaisait pas moins à révéler les
secrets de la science qu’à en étaler les merveilles; il avait le don et
la passion de l’enseignement, et ses cours, qui ne cessèrent qu’avec
sa vie, ont servi, autant au moins que ses livres, à répandre dans
toute l’Europe le goût et la pratique des opérations chimiques. Il
devint apothicaire à Paris et professa chez lui dans la rue Galande.
Son laboratoire, dit Fontenelle, était moins une chambre qu’une cave
et presque un antre magique éclairé de la seule lueur des fourneaux;
l’affluence y était si grande, qu’à peine y avait-il de place pour les
opérations; les dames mêmes, entraînées par la mode, ne craignaient pas
de s’y montrer. Ses leçons, comme celles de Duverney sur l’anatomie,
devinrent bientôt célèbres dans toute l’Europe; les jeunes étrangers
venaient à Paris par centaines dans le seul but d’entendre ces deux
maîtres, dont ils rapportaient au loin la réputation d’éloquence et de
parfaite clarté.
Le traité de chimie de Lémery, qui de 1675 à 1713, a eu dix éditions,
et qui fut traduit dans toutes les langues de l’Europe, ne nous
aide pas, il faut l’avouer, à comprendre cette clarté si vantée des
contemporains; il faudrait, sans doute, pour s’en rendre compte, le
comparer aux écrits mystérieux et énigmatiques des chercheurs du grand
œuvre.
Le premier principe que l’on peut admettre pour la composition des
mixtes est, dit-il immédiatement après avoir posé ses définitions, un
esprit universel qui, étant répandu partout, produit diverses choses,
suivant les diverses matrices, ou pores de la terre, dans lesquelles il
se trouve embarrassé; mais, comme ce principe est un peu métaphysique
et qu’il ne tombe pas sous le sens, il est bon, ajoute-t-il, d’en
établir de sensibles, et je rapporterai ceux dont on se sert
communément.
Les chimistes, en faisant l’analyse des mixtes, ont trouvé, dit-il,
cinq sortes de substances, l’eau, l’esprit, l’huile et le sel, et la
terre; de ces cinq, il y en a trois actifs, l’esprit, l’huile et le
sel, et deux passifs, l’eau et la terre. Ils les ont appelés actifs,
parce qu’étant dans un grand mouvement ils font toute l’action du
mixte: ils ont nommé les autres passifs parce qu’étant en repos ils ne
servent qu’à arrêter la vivacité des actifs. Toutes ces distinctions
fausses ou insignifiantes, sont l’œuvre de ses prédécesseurs, et Lémery
n’en est pas responsable; mais c’est lui-même qui parle, et avec
beaucoup de sens, lorsqu’il ajoute: Le nom de principe, en chimie,
ne doit pas être pris dans une signification tout à fait exacte, car
les substances à qui l’on a donné ce nom ne sont principes qu’à notre
égard et qu’en tant que nous ne pouvons point aller plus avant dans la
division des corps; mais on comprend bien que ces principes sont encore
divisibles en une infinité de parties qui pourraient, à plus juste
titre, être appelées principes.
Le traité de chimie est la représentation exacte de la science positive
à cette époque: toutes les opérations y sont clairement expliquées
et décrites pour la pratique; les idées théoriques y tiennent peu de
place, et, quoiqu’il définisse la chimie la science de l’analyse, la
préparation des divers composés le remplit presque tout entier. Il se
vendit, dit Fontenelle, comme un ouvrage de galanterie ou de satire;
on le traduisit en latin, en allemand, en anglais et en espagnol; et
les traducteurs, presque tous élèves de l’auteur, se plaisaient à
vanter dans leurs préfaces l’habileté et la gloire de leur maître.
L’autorité du grand Lémery, en matière de chimie, dit le traducteur
espagnol, est plutôt unique que considérable.
Les persécutions religieuses vinrent troubler la vie de Lémery. Au
milieu de sa plus grande prospérité, il reçut, comme protestant, ordre
de quitter sa charge d’apothicaire. Croyant être plus tranquille
en devenant médecin, il prit à Caen le bonnet de docteur, mais la
révocation de l’édit de Nantes lui enleva bientôt aussi le droit
d’exercer la médecine. C’est alors, dit Fontenelle, que, voyant sa
fortune plutôt renversée que dérangée, l’esprit constamment occupé
des chagrins du présent et des craintes de l’avenir, il vint enfin à
craindre un plus grand mal, celui de souffrir pour une mauvaise cause
en pure perte; il s’appliqua davantage aux preuves de la religion
catholique et se réunit à l’Église avec toute sa famille. Les jours de
prospérité revinrent pour lui; on ne pouvait plus lui rendre le titre
d’apothicaire, mais, grâce à son mérite et un peu aussi à celui de sa
conversion, on lui permit de préparer et de vendre des drogues: ses
confrères réclamèrent inutilement, et il retrouva ses écoliers, ses
malades et le grand débit de ses préparations.
Estienne-François Geoffroy, entré fort jeune à l’Académie comme élève,
devait y fournir une longue et très-honorable carrière. Son père,
riche apothicaire, n’épargna rien pour lui donner la plus excellente
éducation; il eut les plus grands maîtres en tous genres. Des savants
illustres, Cassini, le père Sébastien, Duverney et Homberg, tenaient
chez lui des conférences réglées, où les jeunes gens des plus grandes
familles briguaient la faveur d’assister, et qui furent, dit-on,
l’origine de l’établissement des expériences de physique dans les
colléges. L’éducation du jeune Geoffroy fut complétée par de nombreux
voyages entrepris en compagnie de plusieurs grands personnages qui,
avant même qu’il eût pris le grade de docteur, l’emmenaient avec eux
pour soigner leur santé et le traitaient plus en ami qu’en médecin. La
clientèle de Geoffroy, qui devint bientôt des plus brillantes, ne lui
fit jamais négliger la science. Il avait pris au sérieux la thèse qu’il
soutint devant la Faculté pour obtenir son premier grade: «Un médecin,
disait-il, est en même temps un mécanicien chimiste.» En cultivant la
science pure, il croyait fermement contribuer au progrès de son art.
Un de ses travaux, qui attira vivement l’attention, mérite une place
importante dans l’histoire des théories chimiques. En disposant dans
une table fort courte les diverses substances que la chimie considère,
Geoffroy croyait pouvoir indiquer l’ordre de leurs préférences les
unes pour les autres et, dans chaque cas, déduire à l’avance d’une
règle sans exception les décompositions et compositions qui doivent se
produire. Lorsque deux substances sont unies, il admet qu’une troisième
qui survient, et qui a plus d’affinité pour l’une, met l’autre en
liberté et lui fait lâcher prise. Si, par exemple, l’huile de vitriol
décompose le salpêtre, c’est qu’elle chasse l’acide nitrique dont
l’affinité pour la potasse est moindre que la sienne.
Malgré bien des difficultés et des incertitudes qui suivirent, ce
travail est considérable; on y voit paraître pour la première fois une
théorie plausible des phénomènes chimiques.
«Les affinités de Geoffroy, dit cependant Fontenelle, firent de la
peine à quelques-uns, qui craignirent que ce ne fussent des attractions
déguisées, d’autant plus dangereuses que d’habiles gens ont déjà su
leur donner des formes séduisantes.» La table de Geoffroy, généralement
admise, a servi pendant longtemps de base à l’enseignement de la
chimie. Les progrès de la science semblent donner raison toutefois,
dans ce cas au moins, aux adversaires de l’attraction, et les théories
de Berthollet devaient montrer, près d’un siècle plus tard, que, dans
ces luttes engagées entre les corps, la victoire n’est pas due à une
plus grande affinité, mais aux conditions extérieures de la lutte. Les
corps éliminés sont ceux qui, par leur nature, doivent disparaître
aussitôt qu’ils sont formés, et les éléments qui les composent sont
vaincus, parce que, resserrés en quelque sorte sur un terrain trop
étroit, il n’en peuvent perdre la moindre parcelle sans être rejetés du
champ de bataille.
Après Homberg, Leymery et Geoffroy, Rouelle, Macquer, Sage et
Beaumé répandirent par leur enseignement comme par leurs écrits la
connaissance des vérités de pratique que leurs théories confuses et
embarrassées ne sauraient ni prévoir ni expliquer. Rouelle, dont
Jean-Jacques Rousseau suivit les leçons au Jardin du roi, joignait
à une infatigable ardeur, un sincère et naïf enthousiasme pour le
résultat de ses travaux. «On lui doit, a écrit Lavoisier, la plus
grande découverte qui ait été faite en chimie depuis Stahl, celle des
proportions diverses dans lesquelles un même acide et une même base
peuvent s’unir pour former des sels.» La correspondance de Grimm donne
de Rouelle un portrait voisin parfois de la caricature, mais tracé de
main de maître:
«C’est lui qui introduisit la chimie de Stahl, et fit connaître ici
cette science dont on ne se doutait point, et qu’une foule de grands
hommes ont portée en Allemagne à un haut degré de perfection. Rouelle
ne les savait pas tous lire; mais son instinct était ordinairement
aussi fort que leur science. Il doit donc être regardé comme le
fondateur de la chimie en France; et cependant son nom passera parce
qu’il n’a jamais rien écrit, et que ceux qui ont écrit de notre temps
des ouvrages estimables sur cette science, et qui sont tous sortis
de son école, n’ont jamais rendu à leur maître l’hommage qu’ils lui
devaient; ils ont trouvé plus court de prendre, sur le compte de leur
propre sagacité, les principes et les découvertes qu’ils tenaient
de leur maître; aussi Rouelle était-il brouillé avec tous ceux de
ses disciples qui ont écrit sur la chimie. Il se vengeait de leur
ingratitude par les injures dont il les accablait dans les cours
publics et particuliers, et l’on savait d’avance qu’à telle leçon il y
aurait le portrait de Malouin, à telle autre le portrait de Macquer,
habillés de toutes pièces. C’étaient suivant lui, des ignorantins,
des plagiaires. Ce dernier terme avait pris dans son esprit une
signification si odieuse qu’il l’appliquait aux plus grands criminels;
et pour exprimer, par exemple, l’horreur que lui faisait Damiens, il
disait que c’était un plagiaire. L’indignation des plagiats qu’il
avait soufferts dégénéra enfin en manie; il se voyait toujours pillé;
et lorsqu’on traduisait les ouvrages de Pott ou de Lehman, ou de
quelque autre grand chimiste d’Allemagne et qu’il y trouvait des idées
analogues aux siennes, il prétendait avoir été volé par ces gens-là.»