Le père Sébastien Truchet fut l’un des honoraires nommé en 1699.

Son humble naissance et sa qualité de frère d’un ordre mendiant

ne semblaient pas l’appeler à figurer dans cette classe réservée

aux grands seigneurs, mais son génie pour la mécanique le rendait

nécessaire à l’Académie. On lui avait donné, en le faisant membre

honoraire, la seule place qu’il pût occuper, car le règlement, on

ne sait trop dans quel but, interdisait l’entrée des sections aux

religieux réguliers. C’est surtout dans la construction de machines

curieuses, et en quelque sorte d’amusements mécaniques, que le génie

créateur du père Sébastien fit paraître ses plus belles inventions.

Son habileté dans l’horlogerie l’avait fait connaître de Colbert.

Charles II d’Angleterre ayant envoyé à Louis XIV les deux premières

montres à répétition que l’on eût vues en France, les ouvriers anglais,

pour cacher le secret de leur construction, les avaient fermées sans

laisser le moyen de les ouvrir; elles eurent besoin de réparation, et

l’horloger du roi, craignant de les gâter, refusa de s’en charger,

en indiquant un jeune homme de sa connaissance fort habile dans

la mécanique, et qui serait peut-être plus hardi. C’était le père

Sébastien, à qui les montres furent confiées; il les ouvrit en effet

et les répara sans savoir à qui elles appartenaient. Colbert voulut le

lui apprendre lui-même; il le fit mander un matin, et après lui avoir

conseillé d’étudier l’hydraulique, dont les applications devenaient

nécessaires à la magnificence du roi, il lui accorda une pension de

600 livres; la première année, suivant la coutume du temps, lui fut

payée le même jour. Le père Sébastien, persuadé que la mécanique tient

à toutes les sciences, ou pour parler mieux, que toutes les sciences

sont unies, s’occupa de géométrie, d’anatomie et de chimie, et devint

un digne membre de l’Académie des sciences, mais il n’écrivit rien sur

ses inventions; content de les exécuter et toujours prêt à donner ses

conseils chaque fois qu’on les lui demandait, il ne cessa jamais de

s’appliquer aux combinaisons ingénieuses qui avaient pour lui tant de

charmes, et fut même admis plusieurs fois à l’honneur de faire admirer

au roi les amusantes merveilles de son génie inventif.

Le génie de Vaucanson ressemblait fort à celui du père Sébastien.

Passionné pour les amusements mécaniques, il y appliqua avec un art

accompli et une adresse jusque-là inconnue toutes les ressources de

la science la plus exacte. Fécond dès son jeune âge en inventions de

toute sorte, tout était pour lui occasion de construire des appareils

mécaniques ou d’en perfectionner. Son ardeur, à peine réprimée un

instant par la volonté paternelle, résista à la menace d’une lettre

de cachet, et dès l’âge de vingt ans, rompant ouvertement toutes les

entraves, il présentait à l’Académie son automate joueur de flûte.

La popularité rapidement acquise par les merveilleuses inutilités où

s’était révélé son génie fut loin d’être accrue par de plus utiles

et plus sérieux travaux. Vaucanson a perfectionné et étendu l’usage

des machines à fabriquer la soie. Les ouvriers de Lyon, inquiets

des conséquences de son invention, le poursuivirent un jour à coups

de pierres. Sa vengeance fut ingénieuse et digne de lui. Consulté

sur le maintien de certains priviléges justifiés, disait-on, par

l’intelligence et l’habileté nécessaires aux ouvriers en soie, il

montra pour réponse une machine avec laquelle un âne, quand on l’y

attelait, avait l’industrie nécessaire pour fabriquer une étoffe aux

plus riches dessins.

Passionné jusqu’à son dernier jour pour l’étude des machines, Vaucanson

avait formé chez lui et à ses frais un véritable musée de mécanique

qui, légué à l’État, a été l’origine et le premier fonds de la riche

collection des arts et métiers.

Pitot-Delauney avait compris les vrais principes de la théorie des

machines et savait les opposer avec décision aux inventeurs chimériques

qui sollicitaient sans cesse l’approbation de l’Académie. Sans avoir

pénétré les théories les plus difficiles de l’analyse, il avait acquis

par ses lectures une instruction mathématique très-solide, sinon

très-étendue, et ses recherches longtemps classiques sur les lois du

mouvement des eaux et sur la résistance des fluides ont été considérées

comme fondamentales. Pitot s’était instruit seul; absolument rebelle

dans son enfance aux études littéraires, il avait réussi, malgré les

soins de ses parents, à ne rien apprendre jusqu’à l’âge de vingt

ans. Un livre de géométrie rencontré par hasard, et dont les figures

piquèrent sa curiosité, lui révéla sa vocation. Il étudia les sciences

avec ardeur, devint astronome et mécanicien, sut mériter l’estime et

la protection de Réaumur, qui l’employa dans son laboratoire de chimie

et dont l’influence lui fit obtenir à l’Académie une place d’adjoint

pour la mécanique. De nombreux travaux insérés chaque année dans les

recueils de l’Académie justifient pleinement ce choix, sans donner à la

science un notable accroissement. Mais Pitot était un homme de pratique

et d’action, et quand à l’âge de quarante-cinq ans, sur la lecture de

l’un de ses mémoires, les états de Languedoc l’appelèrent à réaliser

les projets qu’il y énonçait, Pitot se trouva tout à coup un ingénieur

de premier ordre, dont les œuvres citées encore aujourd’hui sont

montrées comme des modèles.

Perronnet a pris peu de part aux travaux de l’Académie des sciences.

C’est ailleurs surtout que son nom est resté illustre et vénéré. Il fut

le fondateur de l’école des ponts et chaussées, et le lien véritable

entre les membres d’un corps dont l’esprit qu’il a inspiré lui a

survécu sans s’affaiblir. Il apporta néanmoins à l’Académie, avec

l’autorité de son nom, une force réelle dans l’étude des questions

relatives aux travaux publics. Sous le titre de directeur du bureau des

géographes et dessinateurs des plans, des grandes routes et chemins

du royaume, Perronnet avait pris peu à peu la direction de tout le

personnel subalterne des ponts et chaussées, en répandant dans tout le

royaume, par des examens et des concours imposés à tous, l’esprit et

les études de son école de Paris.

Les étudiants de province pouvaient alors, plus aisément

qu’aujourd’hui, lutter sans désavantage contre les concurrents de

Paris. On ne recevait pas à l’école des ponts et chaussées de leçons

proprement dites; les élèves les plus habiles instruisaient les autres,

et pour les y aider, Perronnet leur allouait la très-petite somme

nécessaire pour payer un répétiteur choisi par eux, dont ils redisaient

les leçons à leurs camarades.

Un membre honoraire de l’Académie, Trudaine, était alors le chef

officiel du corps des ponts et chaussées. Les conférences qu’il

institua chez lui devinrent peu à peu un conseil régulier. Perronnet,

toujours occupé de son école, y trouva la meilleure occasion d’en

vivifier l’enseignement, en chargeant les élèves de lire et de

vérifier les projets des ingénieurs de province, et jugeant par leurs

observations la rectitude et la portée de leur esprit, il rémunérait,

suivant leur importance, les remarques utiles et judicieuses. Lorsque

l’influence acquise dans ce conseil l’éleva au plus haut grade de son

corps, celui de premier ingénieur, il voulut conserver jusqu’à la fin

de sa carrière la direction de l’école qu’il avait fondée.

Il est peu de membres dans l’ancienne Académie, au nom desquels

s’attache une célébrité mieux méritée que celle de Coulomb. Esprit

clair et vigoureux, habile à suivre sans aucun détour la trace simple

et droite de la vérité, tous ses travaux, excellents et définitifs,

sont remarquables à la fois par l’importance du but, la solide

simplicité des moyens employés et la netteté des résultats à jamais

acquis à la science.

Employé d’abord aux travaux de la Martinique, puis à ceux du port de

Rochefort, comme officier du génie, Coulomb resta longtemps éloigné

de l’Académie. A l’âge de trente ans, il n’avait pas trouvé une seule

fois la tranquillité nécessaire à de grands travaux scientifiques, mais

il avait beaucoup vu et bien vu. Son génie, mûri par la réflexion,

pouvait, en abordant les questions les plus difficiles, les suivre

loin et les traiter de haut. Le savoir de Coulomb, qui n’apparaît

que quand il le faut, se trouve à la hauteur de chaque épreuve et

dans l’application du calcul mathématique à l’art de l’ingénieur, ses

démonstrations, pour être simples et élémentaires, n’en paraissent que

plus pénétrantes et plus fortes.

Un mémoire sur le vol des oiseaux, inséré dans le _Recueil des Savants

étrangers_, présente des résultats curieux et importants, dont la

démonstration fort élémentaire ne permet pas d’objections sérieuses.

«L’objet de l’auteur, disent les commissaires Monge et Bossut, est de

prouver que non-seulement les forces des hommes sont insuffisantes

pour imiter le vol des oiseaux et soutenir ce travail pendant un

certain temps, mais même qu’il est impossible qu’un homme puisse

s’élever dans l’air par la réaction de ce fluide contre des ailes.

«Ce mémoire, disent en terminant les commissaires, contient des

recherches très-ingénieuses, les résultats qu’on y trouve sont

très-curieux en eux-mêmes et peuvent être utiles en ce qu’ils sont

particulièrement propres à détourner d’entreprises non-seulement vaines

mais même périlleuses; nous croyons qu’il mérite l’approbation de

l’Académie et d’être imprimé dans le recueil des mémoires des savants

étrangers.»

L’auteur est conduit à conclure que «ce ne serait qu’avec des ailes de

trente ou quarante mille pieds carrés que l’on pourrait imiter le vol

des oiseaux et qu’on peut le regarder comme physiquement impossible.»

Les travaux qui suivirent sont de plus haute portée, et la balance de

torsion, commencement et modèle des appareils de précision en physique,

fut l’instrument, presque parfait dès sa naissance, de la découverte

des lois physiques les plus importantes.

Les lois de la torsion des fils et leur application à la mesure des

plus petites forces est l’une des grandes découvertes de Coulomb. Il

ne tarda pas à en déduire la loi jusque-là cachée des attractions

électriques et magnétiques, et par des procédés admirablement précis,

le mode de distribution de l’électricité à la surface des corps,

dont trente ans plus tard les travaux de Poisson devaient confirmer

l’exactitude en en doublant l’importance.

Borda, d’abord officier du génie comme Coulomb, mérita par plusieurs

bons travaux une place d’associé dans la section de mécanique.

Autorisé, malgré les règlements et l’opposition très-vive du corps, à

entrer dans la marine à l’âge de trente-quatre ans, il y fut chargé

de commandements importants, et sut associer sans relâche les travaux

scientifiques aux devoirs de sa profession. Borda était le représentant

naturel de l’Académie dans les expéditions destinées à l’épreuve des

montres marines. Il fit dans ce but, avec M. de Verdun et Pingré,

un voyage dans lequel, élargissant leurs programmes, les savants

collaborateurs étendirent leurs recherches à l’étude de tous les

instruments scientifiques utiles à la navigation.

Borda avait comme Coulomb un esprit sagace et géométrique, qui,

préoccupé surtout des applications, se servait comme lui des théories

les plus hautes pour y pénétrer plus sûrement et plus loin. Très-habile

dans l’usage et la construction des instruments, il a inventé le cercle

répétiteur qui, par un artifice aussi simple qu’ingénieux, peut, même

avec des limbes imparfaitement gradués, porter la mesure des angles à

la dernière précision.

Huyghens chez qui, par une merveilleuse exception, tous les talents

semblaient réunis et dont le nom reste uni à une loi fondamentale et

classique, représentait dignement dans l’ancienne Académie l’étude

expérimentale de la physique.

La réputation déjà considérable de Mariotte le fit appeler à l’Académie

fort peu de temps après sa fondation; il savait s’incliner devant le

génie d’Huyghens, sans jamais soumettre son jugement et sacrifier

son originalité. Capable de juger par lui-même et d’en appeler à

l’expérience, s’il ne choisit pas toujours le meilleur parti, il se

décide dans les questions les plus difficiles, par des raisons toujours

ingénieuses, souvent concluantes et nouvelles. Le traité de Mariotte

sur la nature de l’air est un chef-d’œuvre: véritablement inventeur, il

sait être très-nouveau, sans cesser d’être simple, dans ces questions

que trois hommes illustres, Toricelli, Pascal et Boyle, semblaient

avoir récemment épuisées. Dans un écrit sur la percussion des corps,

Mariotte propose aussi des vues ingénieuses et exactes sur les actions

successives de plusieurs billes en contact choquées par une ou

plusieurs boules de même dimension, et plus d’un professeur aujourd’hui

encore pourrait étudier avec profit l’excellente analyse qu’il en

a donnée. Des erreurs fort graves se trouvent, là comme ailleurs,

mêlées, il est vrai, à la vérité, et l’on nous pardonnera de prouver,

par une citation, l’ignorance de Mariotte en mathématiques.

Les lois de la chute des corps, si bien démontrées par Galilée, ne lui

paraissent ni exactes ni possibles; et après en avoir proposé d’autres,

suivant lesquelles un corps abandonné à lui-même prend instantanément

une vitesse finie, Mariotte ajoute: «Galilée a fait quelques

raisonnements assez vraisemblables pour prouver qu’au premier moment

qu’un poids commence à tomber sa vitesse est plus petite qu’aucune

qu’on puisse déterminer; mais ses raisonnements sont fondés sur les

divisions à l’infini tant des vitesses que des espaces passés et des

temps des chutes, qui sont des raisonnements très-suspects, comme celui

que les anciens faisaient pour prouver qu’Achille ne pourrait jamais

attraper une tortue, auquel raisonnement il est difficile de répondre

et d’en donner la solution; mais on en démontre la fausseté par

l’expérience et par d’autres raisons plus faciles à concevoir. Ainsi

l’on objectera à Galilée que les raisonnements ci-dessus, qui sont

faciles à concevoir et qui sont beaucoup plus clairs que les siens,

qu’il a fondés sur les divisions à l’infini, qui sont inconcevables,

et sur certaines règles de l’accélération de la vitesse des corps, qui

sont douteuses, car on ne peut savoir si le corps tombant ne passe pas

par un petit espace sans accélérer son premier mouvement à cause qu’il

faut du temps pour produire la plupart des effets naturels, comme il

paraît quand on fait passer du papier au travers d’une grande flamme

avec une grande vitesse sans qu’il s’allume, et par conséquent on doit

préférer les raisonnements ci-dessus à ceux de Galilée.»

Mariotte ignorait, on le voit assez, l’essentiel de la géométrie, et

le style précis et serré de la langue algébrique lui semble obscur et

incompréhensible. Mais dans tous ses écrits, on peut le dire, le sens

le plus droit et le plus fin remplace, avec succès souvent, parfois

avec génie, cet instrument puissant qui lui manque, et dont toutes les

règles de la logique sur lesquelles Mariotte a écrit un traité, ne

sont, pour qui le possède, qu’un commentaire intuitif et sans vertu.

Malgré les beaux travaux de Sauveur sur l’acoustique et plusieurs

expériences d’Amontons sur le frottement et sur la chaleur, les

savants, dans les premières années du XVIII^e siècle, semblaient

renoncer à l’espoir de pénétrer plus avant dans les secrets du monde

physique.

Le célèbre Montesquieu disait, en 1717, à la séance de rentrée de

l’Académie de Bordeaux:

«Les découvertes sont devenues bien rares et il semble qu’il y ait une

sorte d’épuisement dans les observations et dans les observateurs....

La nature, après s’être cachée pendant tant d’années, se montra tout

à coup dans le siècle passé, moment bien favorable pour les savants

d’alors, qui virent ce que personne avant eux n’avait vu. On fit dans

ce siècle tant de découvertes qu’on peut le regarder non-seulement

comme le plus florissant, mais encore comme le premier âge de la

philosophie qui, dans les siècles précédents, n’était pas même dans

son enfance. C’est alors qu’on mit au jour des systèmes, qu’on

développa des principes, qu’on découvrit ces méthodes si fécondes et si

générales. Nous ne travaillons plus que d’après ces grands philosophes;

il semble que les découvertes d’à présent ne soient qu’un hommage que

nous leur rendons et un humble aveu que nous tenons tout d’eux. Nous

sommes presque réduits à pleurer, comme Alexandre, de ce que nos pères

aient tout fait et n’ont rien laissé à notre gloire.»

Ils avaient beaucoup laissé au contraire. L’assoupissement dont se

plaint Montesquieu devait être suivi du plus brillant réveil, et

l’arbre immortel qu’il croyait desséché n’avait pas encore donné ses

plus beaux fruits.

Géomètre et astronome en même temps que physicien, chef véritable d’une

expédition célèbre dans laquelle, sans s’écarter jamais du but, il

s’est montré observateur attentif et sagace de tous les phénomènes

de la nature, Bouguer doit être compté parmi les membres illustres de

l’Académie des sciences.

Le père de Bouguer, professeur de mathématiques et de navigation au

Croisic, le destinait à la même carrière et lui enseigna la géométrie

dès sa première enfance. Le jeune Bouguer, professeur à l’âge de seize

ans, continua au Croisic, puis au Havre, de profondes études sur toutes

les parties de la science. Les prix fondés par M. de Meslay excitèrent

son ardeur et l’Académie couronna successivement trois de ses mémoires,

sur la mâture des vaisseaux, sur les observations en mer et sur

l’aiguille aimantée. Dans un ouvrage considérable de Bouguer, publié à

la même époque, sur la gradation de la lumière, la science mathématique

la plus profonde et la plus sage dirige et interprète les expériences

les plus délicates. Bouguer, dans cet ouvrage, a créé une des branches

de la physique: la photométrie. Bouguer a proposé un micromètre fondé

sur un principe extrêmement nouveau et que son emploi commode pour

déterminer le diamètre apparent du soleil a fait nommer héliomètre.

Le livre de Bouguer sur la figure de la terre est resté cependant son

œuvre capitale. Élargissant la tâche que l’Académie lui avait confiée,

Bouguer montre, sur les sujets les plus divers, la solidité de son

savoir et l’industrie de son esprit. Cet excellent ouvrage, excita

d’injustes réclamations qui, repoussées avec aigreur, engendrèrent

d’interminables querelles dont Lacondamine et Bouguer fatiguèrent

pendant plus de dix ans l’Académie et le public. Bouguer avait raison

au fond; mais les attaques enjouées et les fines railleries de son

irréconciliable adversaire attiraient assez l’attention et trouvaient

assez de créance pour attrister sérieusement les dernières années de

l’illustre et excellent physicien.

Curieux comme Bouguer des vérités de la physique et aussi exact

qu’ingénieux à observer, Dufay fut un académicien plein de zèle et

véritablement digne de ce nom. Voué d’abord à la carrière des armes,

il y renonça jeune encore en emportant, avec l’estime de tous, de

puissantes et chaudes protections. Les premiers travaux de Dufay

exécutés pendant les loisirs de sa vie militaire ne se ressentent

pas d’un tel partage, et quand, au sortir du camp, l’Académie lui

ouvrit immédiatement ses portes, il tenait rang déjà parmi les hommes

considérables de la science. Curieux de toutes les sciences à la

fois, il a laissé, dans presque toutes, la trace d’un esprit droit et

éclairé. Dufay a donné d’excellents mémoires sur les sujets les plus

divers.

L’électricité lui doit l’hypothèse des deux fluides électriques. Il

a étudié la double réfraction avec plus de soin et de précision que

ses devanciers. Son mémoire sur la phosphorescence, précédé d’une

introduction historique aussi savante que judicieuse, a acquis

récemment une importance inattendue. M. E. Becquerel, en étendant

excellemment et au delà de toute limite prévue les faits singuliers

qu’il rapporte, y a montré une loi générale de la nature dont

l’histoire devra mentionner à jamais le nom de Dufay.

Si des expériences très-exactes n’ont pas révélé à Dufay l’explication

véritable de la rosée, c’est que, mal posé par ses devanciers, le

problème aurait exigé la connaissance anticipée de la théorie des

vapeurs. Quelle est l’origine de la rosée? Est-ce le ciel qui la verse

ou le sol qui la produit? Ces deux hypothèses sont les seules possibles

et c’est entre elles qu’il faut choisir. Tel est le dilemme inexact

qui, pendant plus d’un siècle, a égaré les physiciens, et dont Dufay

lui-même n’a pas su se dégager.

Après avoir prouvé que la rosée ne tombe pas du ciel, Dufay se montra

trop prompt à en conclure qu’elle s’élève par conséquent de la terre.

La conséquence n’est pas rigoureuse, autant vaudrait dire que, dans

les jours d’hiver, le givre qui se dépose à l’intérieur de nos

appartements, sur les vitres des fenêtres, s’élève nécessairement du

plancher de la chambre parce qu’il ne descend pas du plafond. La rosée

naît dans l’air, à toute hauteur et partout où un corps suffisamment

refroidi fait condenser la vapeur qui s’y trouve disséminée.

Dufay obtint en 1732, avec le titre de surintendant du Jardin

des Plantes, toutes les prérogatives de ses prédécesseurs. Son

administration bienveillante sans partialité et attentive aux intérêts

de la science, releva bientôt l’établissement fort amoindri entre les

mains négligentes, et despotiques pourtant, du successeur de Fagon.

Chirac, premier médecin du roi, avait reçu la direction du Jardin comme

une dépendance de sa charge. Inférieur à Fagon par la science, il

l’était surtout en dévouement et en zèle. Jaloux de tous ses droits et

impérieusement attentif aux détails, il voulait trancher les questions

par lui-même, jusque-là qu’aucune plante ou graine ne pouvait être

donnée ou reçue que par lui; devenu ainsi le principe et le centre de

toutes les affaires du Jardin, il se laissa absorber par une clientèle

toujours croissante et son incurie laissait tout périr, lorsque fort

heureusement Dufay lui succéda. L’étude de l’histoire naturelle

devenait pour l’habile physicien une sorte de devoir, mais curieux de

contenter son esprit, non de diriger celui des autres, il laissait à

chacun toute sa liberté.

On lui doit plusieurs observations sur la salamandre et sur la

sensitive. Un préjugé fort ancien attribue à la salamandre la faculté

de vivre dans le feu. Maupertuis, pour en faire justice, avait jugé

utile de jeter plusieurs salamandres au milieu d’un brasier ardent,

il les vit s’y consumer et se réduire en cendres. La démonstration

était suffisante; Dufay cependant crut la mettre dans un plus grand

jour en prouvant, ce sont ses propres paroles, que non-seulement les

salamandres ne vivent pas dans le feu, mais que tout au contraire elles

vivent dans l’eau glacée par le froid où elles ont gelé. La salamandre

emprisonnée dans un bloc de glace peut y demeurer plusieurs jours et

survivre au dégel.

Les deux frères de Jussieu devinrent les amis de Dufay et il suivit

leurs sages conseils sans avoir l’idée cependant de proposer Bernard

pour son successeur. Le titre d’intendant, dans les idées du temps,

ne pouvait convenir à un homme aussi modeste et si peu disposé à

fréquenter les grands. Atteint subitement par la petite vérole et dans

la prévision d’une mort prochaine, Dufay recommanda au roi le jeune

Buffon, qui n’avait alors aucun titre à un tel choix. On sait assez

qu’il en acquit depuis et que la science n’eut pas à regretter la

dernière inspiration de Dufay.

L’abbé Nollet, disciple de Dufay comme physicien, a beaucoup

contribué, sans être un inventeur, à répandre le goût des études et

des expériences scientifiques. Démonstrateur très-adroit en même temps

que professeur habile, l’abbé Nollet, pendant plus de trente ans, a

enseigné la physique avec un succès toujours croissant.

C’est malheureusement par une discussion dans laquelle il défendait la

mauvaise cause, que son nom est surtout resté célèbre. L’influence que

lui donnait une réputation fort grande alors, fut employée à combattre

l’emploi des paratonnerres, lorsqu’ils furent proposés par Franklin.

Voici dans quels termes il en rend compte dans un ouvrage qui, lors de

son apparition, en 1752, ne laissa pas de faire quelque bruit et qui a

eu depuis plusieurs éditions:

«Un Anglais, nommé Benjamin Franklin, habitant la Pensylvanie,

s’étant occupé depuis quelques années à répéter avec ses amis des

expériences d’électricité, s’est formé sur cette matière des idées

assez singulières, la plupart ingénieuses et séduisantes au premier

abord; il a cherché à les appuyer sur des expériences et du tout

ensemble il a fait plusieurs écrits qu’il a fait passer à Londres en

dissertations. Après avoir remarqué que la matière qui part d’un corps

électrisé enfile plus aisément et de plus loin la pointe d’une aiguille

qu’un pareil corps qui serait arrondi par le bout, et reconnaissant

d’ailleurs une certaine analogie entre le tonnerre et l’électricité, il

ose assurer que des verges de fer pointues dressées en l’air sous un

nuage orageux tireraient à elles la matière de la foudre et la feraient

passer sans éclat et sans danger jusque dans le corps immense de la

terre où elle resterait comme absorbée.» La nature électrique de la

foudre fut constatée pour la première fois en France par Dalibard et

Buffon, qui obtinrent d’un nuage orageux des effets extraordinaires

et prodigieux, mais Franklin était leur guide, c’est à lui qu’ils

rapportaient tout l’honneur de la découverte, et ils invitaient les

curieux et les savants à assister aux _expériences de Philadelphie_.

L'Académie des sciences et les académiciens de 1666 à 1793 · 第 18 / 24 段