Son humble naissance et sa qualité de frère d’un ordre mendiant
ne semblaient pas l’appeler à figurer dans cette classe réservée
aux grands seigneurs, mais son génie pour la mécanique le rendait
nécessaire à l’Académie. On lui avait donné, en le faisant membre
honoraire, la seule place qu’il pût occuper, car le règlement, on
ne sait trop dans quel but, interdisait l’entrée des sections aux
religieux réguliers. C’est surtout dans la construction de machines
curieuses, et en quelque sorte d’amusements mécaniques, que le génie
créateur du père Sébastien fit paraître ses plus belles inventions.
Son habileté dans l’horlogerie l’avait fait connaître de Colbert.
Charles II d’Angleterre ayant envoyé à Louis XIV les deux premières
montres à répétition que l’on eût vues en France, les ouvriers anglais,
pour cacher le secret de leur construction, les avaient fermées sans
laisser le moyen de les ouvrir; elles eurent besoin de réparation, et
l’horloger du roi, craignant de les gâter, refusa de s’en charger,
en indiquant un jeune homme de sa connaissance fort habile dans
la mécanique, et qui serait peut-être plus hardi. C’était le père
Sébastien, à qui les montres furent confiées; il les ouvrit en effet
et les répara sans savoir à qui elles appartenaient. Colbert voulut le
lui apprendre lui-même; il le fit mander un matin, et après lui avoir
conseillé d’étudier l’hydraulique, dont les applications devenaient
nécessaires à la magnificence du roi, il lui accorda une pension de
600 livres; la première année, suivant la coutume du temps, lui fut
payée le même jour. Le père Sébastien, persuadé que la mécanique tient
à toutes les sciences, ou pour parler mieux, que toutes les sciences
sont unies, s’occupa de géométrie, d’anatomie et de chimie, et devint
un digne membre de l’Académie des sciences, mais il n’écrivit rien sur
ses inventions; content de les exécuter et toujours prêt à donner ses
conseils chaque fois qu’on les lui demandait, il ne cessa jamais de
s’appliquer aux combinaisons ingénieuses qui avaient pour lui tant de
charmes, et fut même admis plusieurs fois à l’honneur de faire admirer
au roi les amusantes merveilles de son génie inventif.
Le génie de Vaucanson ressemblait fort à celui du père Sébastien.
Passionné pour les amusements mécaniques, il y appliqua avec un art
accompli et une adresse jusque-là inconnue toutes les ressources de
la science la plus exacte. Fécond dès son jeune âge en inventions de
toute sorte, tout était pour lui occasion de construire des appareils
mécaniques ou d’en perfectionner. Son ardeur, à peine réprimée un
instant par la volonté paternelle, résista à la menace d’une lettre
de cachet, et dès l’âge de vingt ans, rompant ouvertement toutes les
entraves, il présentait à l’Académie son automate joueur de flûte.
La popularité rapidement acquise par les merveilleuses inutilités où
s’était révélé son génie fut loin d’être accrue par de plus utiles
et plus sérieux travaux. Vaucanson a perfectionné et étendu l’usage
des machines à fabriquer la soie. Les ouvriers de Lyon, inquiets
des conséquences de son invention, le poursuivirent un jour à coups
de pierres. Sa vengeance fut ingénieuse et digne de lui. Consulté
sur le maintien de certains priviléges justifiés, disait-on, par
l’intelligence et l’habileté nécessaires aux ouvriers en soie, il
montra pour réponse une machine avec laquelle un âne, quand on l’y
attelait, avait l’industrie nécessaire pour fabriquer une étoffe aux
plus riches dessins.
Passionné jusqu’à son dernier jour pour l’étude des machines, Vaucanson
avait formé chez lui et à ses frais un véritable musée de mécanique
qui, légué à l’État, a été l’origine et le premier fonds de la riche
collection des arts et métiers.
Pitot-Delauney avait compris les vrais principes de la théorie des
machines et savait les opposer avec décision aux inventeurs chimériques
qui sollicitaient sans cesse l’approbation de l’Académie. Sans avoir
pénétré les théories les plus difficiles de l’analyse, il avait acquis
par ses lectures une instruction mathématique très-solide, sinon
très-étendue, et ses recherches longtemps classiques sur les lois du
mouvement des eaux et sur la résistance des fluides ont été considérées
comme fondamentales. Pitot s’était instruit seul; absolument rebelle
dans son enfance aux études littéraires, il avait réussi, malgré les
soins de ses parents, à ne rien apprendre jusqu’à l’âge de vingt
ans. Un livre de géométrie rencontré par hasard, et dont les figures
piquèrent sa curiosité, lui révéla sa vocation. Il étudia les sciences
avec ardeur, devint astronome et mécanicien, sut mériter l’estime et
la protection de Réaumur, qui l’employa dans son laboratoire de chimie
et dont l’influence lui fit obtenir à l’Académie une place d’adjoint
pour la mécanique. De nombreux travaux insérés chaque année dans les
recueils de l’Académie justifient pleinement ce choix, sans donner à la
science un notable accroissement. Mais Pitot était un homme de pratique
et d’action, et quand à l’âge de quarante-cinq ans, sur la lecture de
l’un de ses mémoires, les états de Languedoc l’appelèrent à réaliser
les projets qu’il y énonçait, Pitot se trouva tout à coup un ingénieur
de premier ordre, dont les œuvres citées encore aujourd’hui sont
montrées comme des modèles.
Perronnet a pris peu de part aux travaux de l’Académie des sciences.
C’est ailleurs surtout que son nom est resté illustre et vénéré. Il fut
le fondateur de l’école des ponts et chaussées, et le lien véritable
entre les membres d’un corps dont l’esprit qu’il a inspiré lui a
survécu sans s’affaiblir. Il apporta néanmoins à l’Académie, avec
l’autorité de son nom, une force réelle dans l’étude des questions
relatives aux travaux publics. Sous le titre de directeur du bureau des
géographes et dessinateurs des plans, des grandes routes et chemins
du royaume, Perronnet avait pris peu à peu la direction de tout le
personnel subalterne des ponts et chaussées, en répandant dans tout le
royaume, par des examens et des concours imposés à tous, l’esprit et
les études de son école de Paris.
Les étudiants de province pouvaient alors, plus aisément
qu’aujourd’hui, lutter sans désavantage contre les concurrents de
Paris. On ne recevait pas à l’école des ponts et chaussées de leçons
proprement dites; les élèves les plus habiles instruisaient les autres,
et pour les y aider, Perronnet leur allouait la très-petite somme
nécessaire pour payer un répétiteur choisi par eux, dont ils redisaient
les leçons à leurs camarades.
Un membre honoraire de l’Académie, Trudaine, était alors le chef
officiel du corps des ponts et chaussées. Les conférences qu’il
institua chez lui devinrent peu à peu un conseil régulier. Perronnet,
toujours occupé de son école, y trouva la meilleure occasion d’en
vivifier l’enseignement, en chargeant les élèves de lire et de
vérifier les projets des ingénieurs de province, et jugeant par leurs
observations la rectitude et la portée de leur esprit, il rémunérait,
suivant leur importance, les remarques utiles et judicieuses. Lorsque
l’influence acquise dans ce conseil l’éleva au plus haut grade de son
corps, celui de premier ingénieur, il voulut conserver jusqu’à la fin
de sa carrière la direction de l’école qu’il avait fondée.
Il est peu de membres dans l’ancienne Académie, au nom desquels
s’attache une célébrité mieux méritée que celle de Coulomb. Esprit
clair et vigoureux, habile à suivre sans aucun détour la trace simple
et droite de la vérité, tous ses travaux, excellents et définitifs,
sont remarquables à la fois par l’importance du but, la solide
simplicité des moyens employés et la netteté des résultats à jamais
acquis à la science.
Employé d’abord aux travaux de la Martinique, puis à ceux du port de
Rochefort, comme officier du génie, Coulomb resta longtemps éloigné
de l’Académie. A l’âge de trente ans, il n’avait pas trouvé une seule
fois la tranquillité nécessaire à de grands travaux scientifiques, mais
il avait beaucoup vu et bien vu. Son génie, mûri par la réflexion,
pouvait, en abordant les questions les plus difficiles, les suivre
loin et les traiter de haut. Le savoir de Coulomb, qui n’apparaît
que quand il le faut, se trouve à la hauteur de chaque épreuve et
dans l’application du calcul mathématique à l’art de l’ingénieur, ses
démonstrations, pour être simples et élémentaires, n’en paraissent que
plus pénétrantes et plus fortes.
Un mémoire sur le vol des oiseaux, inséré dans le _Recueil des Savants
étrangers_, présente des résultats curieux et importants, dont la
démonstration fort élémentaire ne permet pas d’objections sérieuses.
«L’objet de l’auteur, disent les commissaires Monge et Bossut, est de
prouver que non-seulement les forces des hommes sont insuffisantes
pour imiter le vol des oiseaux et soutenir ce travail pendant un
certain temps, mais même qu’il est impossible qu’un homme puisse
s’élever dans l’air par la réaction de ce fluide contre des ailes.
«Ce mémoire, disent en terminant les commissaires, contient des
recherches très-ingénieuses, les résultats qu’on y trouve sont
très-curieux en eux-mêmes et peuvent être utiles en ce qu’ils sont
particulièrement propres à détourner d’entreprises non-seulement vaines
mais même périlleuses; nous croyons qu’il mérite l’approbation de
l’Académie et d’être imprimé dans le recueil des mémoires des savants
étrangers.»
L’auteur est conduit à conclure que «ce ne serait qu’avec des ailes de
trente ou quarante mille pieds carrés que l’on pourrait imiter le vol
des oiseaux et qu’on peut le regarder comme physiquement impossible.»
Les travaux qui suivirent sont de plus haute portée, et la balance de
torsion, commencement et modèle des appareils de précision en physique,
fut l’instrument, presque parfait dès sa naissance, de la découverte
des lois physiques les plus importantes.
Les lois de la torsion des fils et leur application à la mesure des
plus petites forces est l’une des grandes découvertes de Coulomb. Il
ne tarda pas à en déduire la loi jusque-là cachée des attractions
électriques et magnétiques, et par des procédés admirablement précis,
le mode de distribution de l’électricité à la surface des corps,
dont trente ans plus tard les travaux de Poisson devaient confirmer
l’exactitude en en doublant l’importance.
Borda, d’abord officier du génie comme Coulomb, mérita par plusieurs
bons travaux une place d’associé dans la section de mécanique.
Autorisé, malgré les règlements et l’opposition très-vive du corps, à
entrer dans la marine à l’âge de trente-quatre ans, il y fut chargé
de commandements importants, et sut associer sans relâche les travaux
scientifiques aux devoirs de sa profession. Borda était le représentant
naturel de l’Académie dans les expéditions destinées à l’épreuve des
montres marines. Il fit dans ce but, avec M. de Verdun et Pingré,
un voyage dans lequel, élargissant leurs programmes, les savants
collaborateurs étendirent leurs recherches à l’étude de tous les
instruments scientifiques utiles à la navigation.
Borda avait comme Coulomb un esprit sagace et géométrique, qui,
préoccupé surtout des applications, se servait comme lui des théories
les plus hautes pour y pénétrer plus sûrement et plus loin. Très-habile
dans l’usage et la construction des instruments, il a inventé le cercle
répétiteur qui, par un artifice aussi simple qu’ingénieux, peut, même
avec des limbes imparfaitement gradués, porter la mesure des angles à
la dernière précision.
Huyghens chez qui, par une merveilleuse exception, tous les talents
semblaient réunis et dont le nom reste uni à une loi fondamentale et
classique, représentait dignement dans l’ancienne Académie l’étude
expérimentale de la physique.
La réputation déjà considérable de Mariotte le fit appeler à l’Académie
fort peu de temps après sa fondation; il savait s’incliner devant le
génie d’Huyghens, sans jamais soumettre son jugement et sacrifier
son originalité. Capable de juger par lui-même et d’en appeler à
l’expérience, s’il ne choisit pas toujours le meilleur parti, il se
décide dans les questions les plus difficiles, par des raisons toujours
ingénieuses, souvent concluantes et nouvelles. Le traité de Mariotte
sur la nature de l’air est un chef-d’œuvre: véritablement inventeur, il
sait être très-nouveau, sans cesser d’être simple, dans ces questions
que trois hommes illustres, Toricelli, Pascal et Boyle, semblaient
avoir récemment épuisées. Dans un écrit sur la percussion des corps,
Mariotte propose aussi des vues ingénieuses et exactes sur les actions
successives de plusieurs billes en contact choquées par une ou
plusieurs boules de même dimension, et plus d’un professeur aujourd’hui
encore pourrait étudier avec profit l’excellente analyse qu’il en
a donnée. Des erreurs fort graves se trouvent, là comme ailleurs,
mêlées, il est vrai, à la vérité, et l’on nous pardonnera de prouver,
par une citation, l’ignorance de Mariotte en mathématiques.
Les lois de la chute des corps, si bien démontrées par Galilée, ne lui
paraissent ni exactes ni possibles; et après en avoir proposé d’autres,
suivant lesquelles un corps abandonné à lui-même prend instantanément
une vitesse finie, Mariotte ajoute: «Galilée a fait quelques
raisonnements assez vraisemblables pour prouver qu’au premier moment
qu’un poids commence à tomber sa vitesse est plus petite qu’aucune
qu’on puisse déterminer; mais ses raisonnements sont fondés sur les
divisions à l’infini tant des vitesses que des espaces passés et des
temps des chutes, qui sont des raisonnements très-suspects, comme celui
que les anciens faisaient pour prouver qu’Achille ne pourrait jamais
attraper une tortue, auquel raisonnement il est difficile de répondre
et d’en donner la solution; mais on en démontre la fausseté par
l’expérience et par d’autres raisons plus faciles à concevoir. Ainsi
l’on objectera à Galilée que les raisonnements ci-dessus, qui sont
faciles à concevoir et qui sont beaucoup plus clairs que les siens,
qu’il a fondés sur les divisions à l’infini, qui sont inconcevables,
et sur certaines règles de l’accélération de la vitesse des corps, qui
sont douteuses, car on ne peut savoir si le corps tombant ne passe pas
par un petit espace sans accélérer son premier mouvement à cause qu’il
faut du temps pour produire la plupart des effets naturels, comme il
paraît quand on fait passer du papier au travers d’une grande flamme
avec une grande vitesse sans qu’il s’allume, et par conséquent on doit
préférer les raisonnements ci-dessus à ceux de Galilée.»
Mariotte ignorait, on le voit assez, l’essentiel de la géométrie, et
le style précis et serré de la langue algébrique lui semble obscur et
incompréhensible. Mais dans tous ses écrits, on peut le dire, le sens
le plus droit et le plus fin remplace, avec succès souvent, parfois
avec génie, cet instrument puissant qui lui manque, et dont toutes les
règles de la logique sur lesquelles Mariotte a écrit un traité, ne
sont, pour qui le possède, qu’un commentaire intuitif et sans vertu.
Malgré les beaux travaux de Sauveur sur l’acoustique et plusieurs
expériences d’Amontons sur le frottement et sur la chaleur, les
savants, dans les premières années du XVIII^e siècle, semblaient
renoncer à l’espoir de pénétrer plus avant dans les secrets du monde
physique.
Le célèbre Montesquieu disait, en 1717, à la séance de rentrée de
l’Académie de Bordeaux:
«Les découvertes sont devenues bien rares et il semble qu’il y ait une
sorte d’épuisement dans les observations et dans les observateurs....
La nature, après s’être cachée pendant tant d’années, se montra tout
à coup dans le siècle passé, moment bien favorable pour les savants
d’alors, qui virent ce que personne avant eux n’avait vu. On fit dans
ce siècle tant de découvertes qu’on peut le regarder non-seulement
comme le plus florissant, mais encore comme le premier âge de la
philosophie qui, dans les siècles précédents, n’était pas même dans
son enfance. C’est alors qu’on mit au jour des systèmes, qu’on
développa des principes, qu’on découvrit ces méthodes si fécondes et si
générales. Nous ne travaillons plus que d’après ces grands philosophes;
il semble que les découvertes d’à présent ne soient qu’un hommage que
nous leur rendons et un humble aveu que nous tenons tout d’eux. Nous
sommes presque réduits à pleurer, comme Alexandre, de ce que nos pères
aient tout fait et n’ont rien laissé à notre gloire.»
Ils avaient beaucoup laissé au contraire. L’assoupissement dont se
plaint Montesquieu devait être suivi du plus brillant réveil, et
l’arbre immortel qu’il croyait desséché n’avait pas encore donné ses
plus beaux fruits.
Géomètre et astronome en même temps que physicien, chef véritable d’une
expédition célèbre dans laquelle, sans s’écarter jamais du but, il
s’est montré observateur attentif et sagace de tous les phénomènes
de la nature, Bouguer doit être compté parmi les membres illustres de
l’Académie des sciences.
Le père de Bouguer, professeur de mathématiques et de navigation au
Croisic, le destinait à la même carrière et lui enseigna la géométrie
dès sa première enfance. Le jeune Bouguer, professeur à l’âge de seize
ans, continua au Croisic, puis au Havre, de profondes études sur toutes
les parties de la science. Les prix fondés par M. de Meslay excitèrent
son ardeur et l’Académie couronna successivement trois de ses mémoires,
sur la mâture des vaisseaux, sur les observations en mer et sur
l’aiguille aimantée. Dans un ouvrage considérable de Bouguer, publié à
la même époque, sur la gradation de la lumière, la science mathématique
la plus profonde et la plus sage dirige et interprète les expériences
les plus délicates. Bouguer, dans cet ouvrage, a créé une des branches
de la physique: la photométrie. Bouguer a proposé un micromètre fondé
sur un principe extrêmement nouveau et que son emploi commode pour
déterminer le diamètre apparent du soleil a fait nommer héliomètre.
Le livre de Bouguer sur la figure de la terre est resté cependant son
œuvre capitale. Élargissant la tâche que l’Académie lui avait confiée,
Bouguer montre, sur les sujets les plus divers, la solidité de son
savoir et l’industrie de son esprit. Cet excellent ouvrage, excita
d’injustes réclamations qui, repoussées avec aigreur, engendrèrent
d’interminables querelles dont Lacondamine et Bouguer fatiguèrent
pendant plus de dix ans l’Académie et le public. Bouguer avait raison
au fond; mais les attaques enjouées et les fines railleries de son
irréconciliable adversaire attiraient assez l’attention et trouvaient
assez de créance pour attrister sérieusement les dernières années de
l’illustre et excellent physicien.
Curieux comme Bouguer des vérités de la physique et aussi exact
qu’ingénieux à observer, Dufay fut un académicien plein de zèle et
véritablement digne de ce nom. Voué d’abord à la carrière des armes,
il y renonça jeune encore en emportant, avec l’estime de tous, de
puissantes et chaudes protections. Les premiers travaux de Dufay
exécutés pendant les loisirs de sa vie militaire ne se ressentent
pas d’un tel partage, et quand, au sortir du camp, l’Académie lui
ouvrit immédiatement ses portes, il tenait rang déjà parmi les hommes
considérables de la science. Curieux de toutes les sciences à la
fois, il a laissé, dans presque toutes, la trace d’un esprit droit et
éclairé. Dufay a donné d’excellents mémoires sur les sujets les plus
divers.
L’électricité lui doit l’hypothèse des deux fluides électriques. Il
a étudié la double réfraction avec plus de soin et de précision que
ses devanciers. Son mémoire sur la phosphorescence, précédé d’une
introduction historique aussi savante que judicieuse, a acquis
récemment une importance inattendue. M. E. Becquerel, en étendant
excellemment et au delà de toute limite prévue les faits singuliers
qu’il rapporte, y a montré une loi générale de la nature dont
l’histoire devra mentionner à jamais le nom de Dufay.
Si des expériences très-exactes n’ont pas révélé à Dufay l’explication
véritable de la rosée, c’est que, mal posé par ses devanciers, le
problème aurait exigé la connaissance anticipée de la théorie des
vapeurs. Quelle est l’origine de la rosée? Est-ce le ciel qui la verse
ou le sol qui la produit? Ces deux hypothèses sont les seules possibles
et c’est entre elles qu’il faut choisir. Tel est le dilemme inexact
qui, pendant plus d’un siècle, a égaré les physiciens, et dont Dufay
lui-même n’a pas su se dégager.
Après avoir prouvé que la rosée ne tombe pas du ciel, Dufay se montra
trop prompt à en conclure qu’elle s’élève par conséquent de la terre.
La conséquence n’est pas rigoureuse, autant vaudrait dire que, dans
les jours d’hiver, le givre qui se dépose à l’intérieur de nos
appartements, sur les vitres des fenêtres, s’élève nécessairement du
plancher de la chambre parce qu’il ne descend pas du plafond. La rosée
naît dans l’air, à toute hauteur et partout où un corps suffisamment
refroidi fait condenser la vapeur qui s’y trouve disséminée.
Dufay obtint en 1732, avec le titre de surintendant du Jardin
des Plantes, toutes les prérogatives de ses prédécesseurs. Son
administration bienveillante sans partialité et attentive aux intérêts
de la science, releva bientôt l’établissement fort amoindri entre les
mains négligentes, et despotiques pourtant, du successeur de Fagon.
Chirac, premier médecin du roi, avait reçu la direction du Jardin comme
une dépendance de sa charge. Inférieur à Fagon par la science, il
l’était surtout en dévouement et en zèle. Jaloux de tous ses droits et
impérieusement attentif aux détails, il voulait trancher les questions
par lui-même, jusque-là qu’aucune plante ou graine ne pouvait être
donnée ou reçue que par lui; devenu ainsi le principe et le centre de
toutes les affaires du Jardin, il se laissa absorber par une clientèle
toujours croissante et son incurie laissait tout périr, lorsque fort
heureusement Dufay lui succéda. L’étude de l’histoire naturelle
devenait pour l’habile physicien une sorte de devoir, mais curieux de
contenter son esprit, non de diriger celui des autres, il laissait à
chacun toute sa liberté.
On lui doit plusieurs observations sur la salamandre et sur la
sensitive. Un préjugé fort ancien attribue à la salamandre la faculté
de vivre dans le feu. Maupertuis, pour en faire justice, avait jugé
utile de jeter plusieurs salamandres au milieu d’un brasier ardent,
il les vit s’y consumer et se réduire en cendres. La démonstration
était suffisante; Dufay cependant crut la mettre dans un plus grand
jour en prouvant, ce sont ses propres paroles, que non-seulement les
salamandres ne vivent pas dans le feu, mais que tout au contraire elles
vivent dans l’eau glacée par le froid où elles ont gelé. La salamandre
emprisonnée dans un bloc de glace peut y demeurer plusieurs jours et
survivre au dégel.
Les deux frères de Jussieu devinrent les amis de Dufay et il suivit
leurs sages conseils sans avoir l’idée cependant de proposer Bernard
pour son successeur. Le titre d’intendant, dans les idées du temps,
ne pouvait convenir à un homme aussi modeste et si peu disposé à
fréquenter les grands. Atteint subitement par la petite vérole et dans
la prévision d’une mort prochaine, Dufay recommanda au roi le jeune
Buffon, qui n’avait alors aucun titre à un tel choix. On sait assez
qu’il en acquit depuis et que la science n’eut pas à regretter la
dernière inspiration de Dufay.
L’abbé Nollet, disciple de Dufay comme physicien, a beaucoup
contribué, sans être un inventeur, à répandre le goût des études et
des expériences scientifiques. Démonstrateur très-adroit en même temps
que professeur habile, l’abbé Nollet, pendant plus de trente ans, a
enseigné la physique avec un succès toujours croissant.
C’est malheureusement par une discussion dans laquelle il défendait la
mauvaise cause, que son nom est surtout resté célèbre. L’influence que
lui donnait une réputation fort grande alors, fut employée à combattre
l’emploi des paratonnerres, lorsqu’ils furent proposés par Franklin.
Voici dans quels termes il en rend compte dans un ouvrage qui, lors de
son apparition, en 1752, ne laissa pas de faire quelque bruit et qui a
eu depuis plusieurs éditions:
«Un Anglais, nommé Benjamin Franklin, habitant la Pensylvanie,
s’étant occupé depuis quelques années à répéter avec ses amis des
expériences d’électricité, s’est formé sur cette matière des idées
assez singulières, la plupart ingénieuses et séduisantes au premier
abord; il a cherché à les appuyer sur des expériences et du tout
ensemble il a fait plusieurs écrits qu’il a fait passer à Londres en
dissertations. Après avoir remarqué que la matière qui part d’un corps
électrisé enfile plus aisément et de plus loin la pointe d’une aiguille
qu’un pareil corps qui serait arrondi par le bout, et reconnaissant
d’ailleurs une certaine analogie entre le tonnerre et l’électricité, il
ose assurer que des verges de fer pointues dressées en l’air sous un
nuage orageux tireraient à elles la matière de la foudre et la feraient
passer sans éclat et sans danger jusque dans le corps immense de la
terre où elle resterait comme absorbée.» La nature électrique de la
foudre fut constatée pour la première fois en France par Dalibard et
Buffon, qui obtinrent d’un nuage orageux des effets extraordinaires
et prodigieux, mais Franklin était leur guide, c’est à lui qu’ils
rapportaient tout l’honneur de la découverte, et ils invitaient les
curieux et les savants à assister aux _expériences de Philadelphie_.