Un ouvrage de plus grande valeur, en donnant à Bailly l’occasion

d’exercer et de déployer son style, le ramena vers ses premières

études. L’_Histoire de l’Astronomie_ forme en tout cinq volumes d’une

science exacte et sérieuse, et d’une lecture agréable et facile.

L’auteur trop souvent, à l’exemple et à l’imitation de son ami Buffon,

cherche à relever la sécheresse des faits par quelques pages, _écrites

de génie_ où se montre une imagination un peu trop hardie. Après un

succès brillant, mais peu durable, les idées de Bailly sur la science

avancée d’un peuple ancien qui, disait spirituellement d’Alembert, nous

aurait tout appris excepté son nom, ont été peu à peu abandonnées de

tous. «Les tables indiennes, écrivait plus tard Laplace, supposent une

astronomie assez avancée, mais tout porte à croire qu’elles ne sont

pas d’une haute antiquité. Ici, je m’éloigne avec peine de l’opinion

d’un illustre et malheureux ami dont la mort, éternel sujet de regrets,

est une preuve affreuse de l’inconstance de la faveur populaire.

Après avoir honoré sa vie par des travaux utiles aux sciences et à

l’humanité, par ses vertus et par un noble caractère, il périt victime

de la plus sanguinaire des tyrannies, opposant le calme et la dignité

du juste aux outrages d’un peuple dont il avait été l’idole.»

Ces lignes de l’auteur de la _Mécanique céleste_ sont pour la mémoire

de Bailly le plus précieux des hommages. Nous n’avons pas à les

expliquer en racontant l’éclat éphémère de son rôle honorable et

trop court au début de la révolution, les ennuis, les tristesses qui

l’ont suivi, ni à redire enfin après tant d’autres l’histoire de son

assassinat juridique et la dignité calme de ses derniers moments au

milieu des injures stoïquement supportées.

La famille de Lalande le destinait au barreau. Après de bonnes études

faites à Grenoble, son père l’envoya demander à l’Université de Paris

de plus fortes leçons sur la science du droit, mais le Collége royal

l’attira tout d’abord; les leçons de Delisle et de Lemonnier lui

révélèrent sa vocation; il fut reçu avocat, mais devint astronome.

Favorisés en même temps par deux maîtres qui semblaient pour lui

oublier leurs inimitiés, les débuts de Lalande furent brillants et

faciles. Agé de vingt ans à peine, il fut chargé, grâce aux vives

recommandations de Lemonnier, d’aller faire à Berlin, sur le méridien

du cap de Bonne-Espérance, les observations que La Caille devait

combiner aux siennes pour en déduire la parallaxe de la lune.

La cour de Frédéric était ouverte à tous les académiciens et leur jeune

missionnaire fut traité comme eux. Dans un bal d’apparat, Lalande,

qui ne savait pas danser, invita sans façon une princesse royale et

brouilla toutes les figures. Malgré les vifs reproches de Maupertuis,

il ne comprit jamais toute la gravité d’une faute où se révèle, au

début de sa carrière, un des traits caractéristiques de son esprit;

dans le danseur maladroit qui, à l’âge de vingt ans, bravait si

tranquillement l’étiquette, on reconnaît assez bien, en effet, le vieil

astronome qui devait, cinquante ans plus tard, faire annoncer dans la

gazette l’heure à laquelle il montrerait sur le Pont-Neuf l’anneau de

Saturne et les satellites de Jupiter.

L’activité de Lalande ne souffrait aucun repos et la prodigieuse

diversité de ses travaux a étonné ses contemporains. Ses observations

et ses calculs astronomiques, la rédaction de la Connaissance des

temps, de nombreux articles du Journal des savants, un traité complet

d’astronomie où se trouve résumé, dit-il, tout ce qui a été fait en

astronomie depuis 2,500 ans, une bibliographie astronomique, véritable

trésor d’érudition où Lalande, qui a lu tous les ouvrages anciens

et modernes relatifs à la science du ciel, rapporte, très-librement

quelquefois, l’impression qu’il en a gardée. Cent cinquante mémoires

originaux publiés enfin dans le recueil de l’Académie des sciences,

pourraient être le fruit complet d’une ardeur continuée pendant le

cours d’une longue vie, mais Lalande avait besoin d’écrire comme

quelques-uns ont besoin de parler; on le voit dans tous ses ouvrages

interrompre fréquemment son discours pour converser en quelque sorte

avec le lecteur, et Lemonnier s’est montré piquant, sans être injuste,

en nommant son traité d’astronomie _la Grande Gazette_.

Lalande, dont la curiosité s’étendait à tout, a composé, je dirais

presque improvisé, un traité sur les canaux, un voyage en Italie où

il n’est nullement question d’astronomie, la description de sept

arts différents, un discours sur la douceur, un autre sur l’esprit

de justice, gloire et sûreté des empires, un troisième enfin sur

les avantages de la royauté. Il a composé de nombreux éloges, entre

autres celui du maréchal de Saxe. «C’est à peine, dit Delambre, si

l’on pourrait citer un personnage célèbre dont Lalande n’ait pas écrit

l’éloge.» Mais s’il aimait à louer les morts, il disait toute la

vérité aux vivants. On l’a repris, non sans raison, d’avoir rempli la

bibliographie astronomique de décisions trop rudes et trop formelles,

telle que celle-ci adressée à un livre contemporain: «C’est une suite

d’absurdités.» A l’occasion d’expériences singulières mais douteuses,

il écrit en note: «Ces expériences étaient supposées, nous avons su que

c’était par le père Berthier oratorien, le Jésuite avait plus d’esprit.»

A propos de l’_Histoire de l’Astronomie_ de Weidler, il dit: «C’est la

seule histoire complète de l’astronomie qu’on ait eue jusqu’à présent;

elle est remplie d’érudition et de recherches. Delisle seul aurait eu

dans ses manuscrits de quoi la perfectionner pour les détails et les

recherches d’érudition. Bailly en a donné une plus étendue, en cinq

volumes, mais celle de Weidler est précieuse par le grand nombre de

faits, et celle de Bailly contient beaucoup de phrases, d’hypothèses

et de dissertations. Je lui représentai dès le commencement qu’il

pourrait employer son temps plus utilement pour l’astronomie.»

L’ardeur de Lalande et la sincérité de ses impressions éclatent dans

ses écrits, souvent fort négligés, par des expressions vives et

naturelles.

«Dès 1768, dit-il dans le préambule de l’un de ses ouvrages, le citoyen

Jeaurat ayant obtenu du duc de Choiseul, ministre de la guerre, la

construction d’un observatoire à l’École militaire, je l’engageai à y

faire un gros mur propre à recevoir un grand quart de cercle mural qui

manquait à l’établissement et qui était nécessaire pour l’entreprise

que je méditais. Nous n’avions pas alors l’instrument, mais je disais

ce que la loi des servitudes dit de la pierre d’attente, _perpetuo

clamans_; et je ne me suis pas trompé. Après avoir fait des efforts

inutiles auprès des ministres les plus célèbres et les plus savants,

Malesherbes et Turgot, pour obtenir un mural, je l’obtins en 1774 de

Begeret, receveur général des finances. On voit dans l’Évangile que le

publicain fit honte au pharisien.»

Ces lignes n’ont pas besoin d’être signées, et tout lecteur familier

avec les écrits des astronomes y reconnaîtra le cachet très-marqué de

Lalande.

Sous des formes brusques et âpres parfois, Lalande cachait

d’excellentes et solides qualités. Mécontent souvent de lui-même et

sincère envers lui comme envers les autres, il avouait de bonne foi

ses défauts et son impuissance à les vaincre. En parlant d’une femme

réellement distinguée, M^{me} Lepaute, qui l’aida souvent, ainsi que

Clairaut, dans ses calculs astronomiques, il dit avec émotion: «Elle

supporta mes défauts et contribua à les diminuer.»

Si cédant à son premier mouvement et poussant à bout ses avantages,

il accueillit plus d’une fois trop irrespectueusement les injustes

critiques de son maître et premier protecteur Lemonnier, c’est

qu’irrévérencieux par nature, et discutant avec rudesse, il

pouvait s’emporter jusqu’à la colère sans imaginer mettre en péril

une amitié chez lui sincère et inébranlable, et lorsqu’un jour

l’irascible vieillard lui défendit de reparaître chez lui pendant une

demi-révolution des nœuds de la lune, c’est-à-dire neuf ans, il lui

répondit comme Antisthènes à Diogène: «Vous ne trouverez pas de bâton

assez fort pour m’éloigner de vous.» Incrédule enfin et irréligieux

avec passion, il n’hésita pas pendant la Terreur à cacher dans son

observatoire plusieurs prêtres dont la vie était menacée. «Si l’on

vient faire des recherches, leur dit-il, nous vous ferons passer pour

astronomes.» Et comme ils hésitaient: «Ce ne sera pas un mensonge,

reprit-il; vous vous occupez du ciel autrement, mais tout autant que

moi.»

Pingré, religieux génovéfain et entré de bonne heure dans la

congrégation des Pères qui l’avaient élevé, fut pendant sa jeunesse

étranger à la science; la théologie l’occupait tout entier. Accusé

de jansénisme et relégué comme professeur de grammaire au collége de

Rouen, il apprit que l’Académie des sciences et belles-lettres de

la ville ne comptait pas un seul astronome, et voyant une position

honorable et utile à prendre, il aborda courageusement, à l’âge de

trente-huit ans, les premières études scientifiques.

L’observation très-exacte d’une éclipse lui valut le titre de

correspondant de l’Académie des sciences de Paris. Nommé peu de temps

après bibliothécaire de Sainte-Geneviève, il obtint en même temps

le titre d’associé libre de l’Académie, le seul que d’après les

règlements pût alors obtenir un religieux régulier. Observateur exact

et calculateur infatigable, Pingré accepta, pour servir la science, les

missions les plus pénibles, et son nom est souvent cité dans l’histoire

des expéditions de l’Académie.

Dans cette rapide énumération des académiciens astronomes, il serait

injuste d’omettre le nom de Messier. Messier ne fut jamais fort savant

dans la connaissance des théories astronomiques. Élève de Delisle,

qui l’avait pris chez lui et en quelque sorte adopté, il faisait près

de lui non-seulement avec zèle, mais avec passion, les observations

pour lesquelles il n’était pas besoin d’une grande étude. Ses yeux de

lynx, épiant chaque nuit la voûte céleste, n’y laissaient rien passer

inaperçu. Il observa dix-sept comètes sur lesquelles treize découvertes

par lui, furent cependant toujours calculées par d’autres. L’utilité et

l’exactitude de ces travaux faciles et subalternes méritèrent à leur

auteur une célébrité européenne, et l’Académie, après l’avoir longtemps

écarté comme constamment étranger aux théories et aux méthodes

mathématiques, fut entraînée enfin par l’opinion des astronomes à lui

conférer le titre d’adjoint.

La révolution trouva Messier à son observatoire de l’hôtel de Cluny et

ne l’y dérangea pas. Privé de ses modestes appointements, il supporta

stoïquement la misère. Delambre l’a vu plus d’une fois venir chercher

de l’huile chez Lalande pour ses observations de la nuit. Au plus

fort de la Terreur il découvrit une comète. Les astronomes dispersés

ne pouvaient lui en calculer l’orbite; il songea au président de

Saron qui, condamné déjà par le tribunal révolutionnaire, reçut les

observations de Messier et employa les dernières heures de sa vie à en

déduire les éléments de l’orbite.

Passionné pour les calculs numériques, Bochard de Saron, depuis

longtemps, se chargeait avec joie des plus difficiles et rendait de

véritables services aux astronomes. Riche et généreux, il n’épargnait

aucune dépense pour se procurer les meilleurs instruments et les

meilleurs chronomètres. C’est lui qui fit imprimer à ses frais, en

1784, le premier ouvrage de Laplace, fragment important déjà de la

_Mécanique céleste_, dont il avait deviné la haute portée.

De Saron, pendant la Terreur, vécut dans une grande retraite, en ne

cherchant qu’à se faire oublier. Mais il avait signé une protestation

contre la dissolution du parlement; ce fut le crime qui le conduisit à

l’échafaud.

Dionis du Séjour, magistrat comme Saron, montra comme lui, et avec

de plus hautes aspirations scientifiques, un dévouement sincère et

constant aux études astronomiques. Membre très-actif et très-influent

du Parlement, il sut, sans négliger aucun devoir, jouer en même temps

dans la science un rôle sérieux et important. Abordant dans toute

leur complication les problèmes les plus difficiles de l’astronomie

physique, il s’avançait dans les voies inexplorées avec une patience

sans égale, et si ses méthodes n’ont pu devenir classiques et

définitives, elles restent néanmoins comme d’ingénieux exercices,

témoignages incontestables du savoir le plus assuré. Dionis du Séjour,

tout en se faisant un nom considérable dans la science, avait la

bonté, dit quelque part Voltaire, d’être en même temps conseiller au

Parlement, où l’on citait son savoir et sa droiture; il étonnait

ses confrères par le nombre et la netteté des rapports qu’il pouvait

faire sans fatigue. Libéral et sensé, il porta à l’Assemblée nationale

l’autorité de ses talents et d’une réputation très-méritée de pureté

et de justice. On l’avait beaucoup loué sous la monarchie d’avoir su,

malgré le texte formel de la loi, sauver la vie d’un malheureux prêtre

coupable de sacrilége. Ce pauvre homme, fort grossier de langage,

ayant eu de la peine à faire entrer l’hostie dans l’ostensoir, l’avait

poussée avec impatience en s’écriant: «Entre donc...» et ajoutant un

mot que Lalande, qui pourtant se gêne peu, n’a pas osé imprimer, il fut

entendu, dénoncé, et condamné à mort. Heureusement il y avait appel,

et du Séjour était de Tournelle. Le jugement fut cassé et l’accusé,

renvoyé devant l’autorité ecclésiastique, en fut quitte pour une année

de retraite.

LES MÉCANICIENS ET LES PHYSICIENS.

D’Alembert et Clairaut seront illustres à jamais dans l’histoire de la

mécanique; mais, préoccupés seulement des principes et des grandes lois

de la science, ils ont négligé et ignoré peut-être les secrets plus

nombreux et non moins délicats des applications pratiques et du détail

des mécanismes. D’autres académiciens, inventeurs d’un autre genre

et différemment ingénieux, représentèrent constamment cette branche

de la science à laquelle, dès les premières années de l’Académie,

s’appliquèrent Perraut et de Lahire.

Amontons, nommé élève à l’âge de quarante ans, et demeuré tel jusqu’à

sa mort, devait contribuer, par l’éclat de ses découvertes, à faire

abolir ce titre qui, en 1716, par une décision du Régent, fut remplacé

par celui d’adjoint. Amontons fut en effet, pendant sa courte carrière,

un des académiciens les plus actifs, et il sut se placer par

l’importance des travaux accomplis, comme par la grandeur de ceux qu’il

méditait, au nombre des plus considérables. Très-curieux de toutes les

combinaisons mécaniques, et affligé d’une surdité presque complète qui,

en le séquestrant du commerce des hommes, le laissait tout entier à ses

pensées, il avait commencé bien jeune encore par chercher le mouvement

perpétuel; il apprit, en y travaillant, les principes qui en démontrent

l’impossibilité, et ne tarda pas à étudier sérieusement toutes les

sciences spéculatives et expérimentales. Ses premières relations avec

l’Académie datent de l’année 1684; âgé alors de vingt-quatre ans, il

lui présenta un nouvel hygromètre qui fut approuvé. Il proposa plus

tard un thermomètre et une clepsydre d’une construction compliquée

et dont le principe n’avait rien de nouveau. Ses travaux les plus

importants sont postérieurs à sa nomination comme élève.

Amontons avait eu, après Huyghens et Papin, l’idée d’emprunter à

l’action du feu la force motrice des machines. «On aurait, disait-il,

l’avantage de pouvoir cesser et interrompre le travail quand on veut,

sans demeurer chargé du soin et de la nourriture des chevaux et de

n’en pas supporter la perte et le dépérissement.» Huyghens proposait

d’employer la force de la poudre, et Papin faisait agir la vapeur

d’eau. Amontons eut recours à la force élastique de l’air échauffé,

dont les lois alors très-nouvelles furent, en partie au moins, énoncées

par lui sous une forme élégante et exacte. Il constata d’abord que

la chaleur de l’eau bouillante peut accroître la tension de l’air

jusqu’à un certain degré, qui ne peut ensuite être dépassé; il en

conclut que la température de l’ébullition est constante. C’était un

fait considérable, dont l’étude devait avoir les plus importantes

conséquences, mais qui, mal interprété d’abord, causa de grands

embarras aux physiciens.

Amontons a observé, comme il est vrai, que l’accroissement de pression

d’un volume donné d’air chauffé à la température de l’eau bouillante

est proportionnel à la pression primitive, dont elle est environ le

tiers. Cette loi est exacte, étendue à toutes les températures, et

combinée avec celle de Mariotte, elle équivaudrait à la loi de la

dilatation des gaz sous pression constante, démontrée de nos jours par

les expériences plus exactes de Gay-Lussac et par celles de MM. Rudberg

et Regnault.

Amontons utilise, dans sa machine, l’effort de l’air échauffé, pour

élever de l’eau dont le poids fait ensuite tourner la roue. Pour

examiner le travail que l’on peut ainsi produire, il commence par

déterminer celui dont un cheval est capable, et qui est, suivant lui,

une force de soixante livres développée avec une vitesse d’une lieue

à l’heure. C’est d’après cette définition qu’il assigne à sa machine

une force de dix chevaux, sans songer qu’une autre appréciation, celle

du combustible consommé, serait indispensable pour en faire juger la

valeur.

Amontons s’est occupé aussi de la théorie du frottement; il a trouvé

que cette résistance est proportionnelle à la pression et indépendante

de l’étendue des surfaces en contact. Il le prouvait par une expérience

aussi simple qu’ingénieuse: que l’on place sur un même plan incliné

différents corps de poids inégaux reposant sur des surfaces de même

nature, mais d’étendue différente, si l’inclinaison du plan est faible,

ils resteront tous immobiles; mais, que l’on vienne à l’accroître

en abaissant le plan autour d’une charnière horizontale, comme on

fait au couvercle d’un pupitre que l’on ferme, les corps grands ou

petits, chargés ou non de poids étrangers, se mettront tout à coup et

tous ensemble à glisser, surmontant en même temps la résistance du

frottement, égale pour chacun d’eux, à cet instant, à la composante

de la pesanteur qui les pousse et qui, proportionnelle à la pression,

ne dépend en rien de l’étendue des surfaces. Cette loi si simple

était contraire aux idées reçues par tous les mécaniciens. De Lahire

l’accepta, et pour en donner une preuve plus nette encore, sinon plus

certaine, il opéra, comme Coulomb devait le faire plus tard, sur de

petits chariots inégalement chargés et entraînés le long d’un plan

horizontal par l’intermédiaire d’une poulie et à l’aide d’un poids

qui, lors du départ, se trouvait toujours exactement proportionnel à

la pression. Malgré ces deux démonstrations, dont l’accord n’aurait

dû lui laisser aucun doute, l’Académie ne fut pas convaincue, et

Amontons ne réussit pas à satisfaire ses contradicteurs. Si l’on opère,

lui disait-on, sur un grand nombre de feuilles de papier superposées

horizontalement, et dont la dernière supporte un léger poids qui la

presse sur les autres, on pourra, sans grand effort, retirer une des

feuilles sans toucher aux autres en surmontant le frottement des

feuilles voisines; mais, si l’on prend à la fois un grand nombre de

feuilles non consécutives, on éprouvera, en voulant les retirer toutes

ensemble, une résistance beaucoup plus grande; la pression, disait-on,

est cependant toujours la même, et la surface totale sur laquelle elle

s’exerce a seule changé. Quoique l’objection repose sur une assertion

inexacte et que la pression totale, égale à la somme des pressions

supportées par chaque feuille, croisse évidemment avec leur nombre,

Amontons ne répondit pas très-nettement, et l’Académie, habituellement

moins timide, laissa son excellent travail dans les procès-verbaux

manuscrits, où il se trouve encore, sans lui accorder place dans les

mémoires imprimés.

«Malgré toutes les preuves et les remarques de M. Amontons qui

avaient, dit Fontenelle, dans le volume de 1703, mis son système

dans un assez beau jour, nous sommes obligés d’avouer ici au public

que l’Académie n’est pas pleinement persuadée; elle convenait bien

que la pression était à considérer dans les frottements et souvent

seule à considérer, mais elle n’en pouvait absolument exclure, comme

M. Amontons, la considération des surfaces.» On voulut, ajoute

Fontenelle, finement à son ordinaire, «pousser cette matière jusqu’à la

métaphysique et aller chercher dans les premières notions ce qu’il en

fallait penser.» La métaphysique, en pareille matière, est faite pour

tout embrouiller et pour prouver tout ce qu’on veut. Ses conclusions,

favorables à Amontons, ne persuadèrent pas, bien entendu, ceux que

l’expérience n’avait pu convaincre.

Amontons enfin et c’est un titre considérable, a eu la première idée du

télégraphe aérien; son invention, sur laquelle il n’a rien écrit, est

racontée ainsi par Fontenelle:

«Peut-être ne prendra-t-on que pour un jeu d’esprit, mais du moins

très-ingénieux, un moyen qu’il inventa de faire savoir tout ce qu’on

voudrait à une très-grande distance, par exemple de Paris à Rome, en

très-peu de temps, comme en trois ou quatre heures, et même sans que la

nouvelle fût sue dans tout l’espace d’entre-deux.

«Cette proposition, si paradoxale et si chimérique en apparence, fut

exécutée dans une petite étendue de pays, une fois en présence de

Monseigneur et une autre en présence de Madame; le secret consistait

à disposer dans plusieurs postes consécutifs des gens qui, par des

lunettes de longue vue, ayant aperçu certains signaux du poste

précédent, les transmissent au suivant, et toujours ainsi de suite; et

ces différents signaux étaient autant de lettres d’un alphabet dont

on n’avait le chiffre qu’à Paris et à Rome. La plus grande portée des

lunettes faisait la distance des postes dont le nombre devait être

le moindre qu’il fût possible; et comme le second poste faisait des

signaux au troisième à mesure qu’il les voyait faire au premier, la

nouvelle se trouvait portée de Paris à Rome, presque en aussi peu de

temps qu’il en fallait pour faire les signaux à Paris.»

L'Académie des sciences et les académiciens de 1666 à 1793 · 第 17 / 24 段