à côté et au-dessus de d’Alembert et de Clairaut. Il n’est pas
responsable d’un tel rapprochement. Il était réellement inventif et
habile, et quoiqu’il n’ait pas laissé de traces profondes dans la
science, son passage y mérite au moins un souvenir. Les rares relations
de Fontaine avec ses confrères montrent un caractère difficile et
bizarre. Sa prétention d’étudier les vanités des hommes pour les
blesser dans l’occasion aurait dû lui imposer pour lui-même une
modestie qui lui manque trop souvent. «Lorsque j’entrai à l’Académie,
dit-il dans un de ses mémoires, l’ouvrage que M. Jean Bernoulli avait
envoyé en 1730, qui est un chef-d’œuvre, venait de paraître; cet
ouvrage avait tourné l’esprit de tous les géomètres de ce côté-là, on
ne parlait que du problème des tautochrones, j’en donnai la solution
que voici, et on n’en parla plus.» Ce tour presque sublime et ces
paroles plus grandes que le sujet pourraient faire sourire ceux mêmes
qui ignorent l’histoire véritable du problème. La vérité est qu’on en
a souvent parlé depuis sans mentionner la solution, exacte d’ailleurs,
de Fontaine.
L’empressement de l’Académie à s’adjoindre Maupertuis semble révéler de
puissantes protections.
On lit au procès-verbal du 7 décembre 1723: «M. de Maupertuis est
entré et a présenté deux mémoires de lui sur des matières d’histoire
naturelle.» Agé alors de vingt-trois ans, il s’adressait pour la
première fois à l’Académie.
Huit jours après, M. de Maurepas fait savoir à l’Académie que M.
de Camus s’étant montré inexact, sa place est déclarée vacante, et
l’Académie, sans élever la moindre objection, y nomme Maupertuis. Le
27 décembre suivant, on lit au procès-verbal: «Le roi a autorisé M. de
Beaufort, adjoint-géomètre, à prendre le titre d’adjoint-mécanicien,
actuellement vacant, et M. de Maupertuis est nommé à la place
d’adjoint-géomètre qui lui convient mieux.»
Ses seuls titres étaient alors deux mémoires inédits d’histoire
naturelle dont le titre même nous est inconnu.
Maupertuis, académicien à vingt-quatre ans, sans avoir fait ses preuves
en aucun genre, sembla d’abord prendre parti pour la géométrie, et
ses premiers mémoires, sans rien apprendre aux géomètres habiles
de l’époque, montrent la connaissance exacte des méthodes et des
raisonnements mathématiques. Dès les premières années cependant, on
voit apparaître le philosophe téméraire et superficiel prêt à trancher
toutes les questions sans s’être préparé à en approfondir aucune.
Interrompant ses études de géométrie pour des recherches que sa manière
de raisonner lui rendait plus faciles, Maupertuis, sans donner ombre de
preuves, propose une _théorie générale des instruments de musique_: les
tables, qui dans chaque cas accompagnent le corps sonore sont, suivant
lui, composées de fibres qui, semblables à des cordes isolées, peuvent
vibrer inégalement et s’unir chacune à la note qui lui convient pour en
accroître la résonnance.
C’est cette théorie dont le père Castel avait osé se moquer
dans quelques lignes parfaitement justes, qui furent cependant
trouvées insupportables. L’Académie, choquée, il est vrai, par les
critiques adressées à tous les mémoires de l’année, préluda avec
moins de retentissement et de rigueur mais autant d’injustice, aux
inqualifiables sévérités exercées plus tard à Berlin contre un autre
contradicteur de Maupertuis.
On raconte qu’un jour, mollement étendu dans un fauteuil, Maupertuis
disait: «Je voudrais bien avoir à résoudre un beau problème qui ne
serait pas difficile.» Cette parole le peint tout entier. Esprit agité
sans consistance, remuant sans être actif, incapable de contention
et d’effort, il a conservé pendant toute sa vie la science incomplète
et superficielle qui lui valut ses premiers succès. Répandant son
esprit en paroles et en conjectures, il se piqua de littérature et de
philosophie; malgré leurs vastes prétentions, ses écrits, aussi pauvres
par le fond que médiocres par le style, n’appartiennent plus dès lors
à l’histoire de la science, et le bienveillant et timide Grandjean de
Fouchy, en les mentionnant dans l’éloge de Maupertuis, décline avec
raison sa compétence. Prompt à saisir la faveur des grands et à la
ménager, Maupertuis fit de sa réputation scientifique l’instrument de
sa fortune. Au milieu de l’applaudissement et de la faveur dont le
succès de l’expédition du Nord l’avait entouré, Frédéric crut faire
merveille en lui donnant, avec des avantages extraordinaires, la
direction de l’Académie de Berlin. Il y brilla d’un éclat passager
jusqu’au jour où l’impitoyable justice de Voltaire vint changer en un
ridicule immortel le vain bruit qui avait entouré son nom.
Au nombre des géomètres de l’Académie, il serait injuste de ne pas
citer Deparcieux qui, sans avoir pénétré les profondeurs de la science,
a su joindre à un esprit juste une persistance infatigable dans l’étude
des applications utiles.
C’est de lui que Voltaire a dit dans _l’Homme aux quarante écus_: «Mon
géomètre était un citoyen philosophe...—Je lui dis: Monsieur, vous
avez tâché d’éclairer les badauds de Paris sur le plus grand intérêt
des hommes, la durée de la vie humaine. Le ministère a connu par vous
seul ce qu’il doit donner aux rentiers viagers, selon leurs différents
âges; vous avez proposé de donner aux maisons de la ville l’eau qui
leur manque...»
Deparcieux, en effet, a publié des tables qui pendant longtemps furent
les seules sur les probabilités de la vie humaine en France, et un
projet très-minutieusement étudié pour amener à Paris les eaux de la
rivière de l’Ivette.
Le début du livre de Deparcieux ne semble promettre que des calculs et
des chiffres exacts, et les premières lignes sont écrites pour écarter
quiconque n’est pas géomètre.
Soit B, dit-il sans autre exorde, l’intérêt que
rapporte un certain fonds A; P, l’argent qu’on prête
annuellement. . . . . . . . . . . . . . . . Ce début donnerait
d’ailleurs une idée très-inexacte de la forme de l’ouvrage et de son
esprit; certains passages pourraient au contraire mériter le reproche
de s’éloigner un peu trop du sujet.
Deparcieux, par exemple, en blâmant moins éloquemment que Rousseau,
mais vingt ans avant lui, l’habitude de confier les enfants à des
nourrices étrangères, ne semble pas éloigné d’y voir la cause
principale de toutes les enfances maladives en y rattachant, par une
conséquence arbitraire, toutes les maladies et les incommodités à
venir. «Telle personne, dit-il, qui, confiée dans son enfance à une
nourrice étrangère, a vécu soixante-dix ou quatre-vingts ans, aurait
vécu quatre-vingt-dix ou cent ans si elle avait teté tout le lait que
la nature lui a destiné: aussi voit-on bien plus de gens âgés dans les
provinces éloignées qu’aux environs de Paris.» Poursuivant sa thèse
jusqu’aux conséquences les plus extrêmes, Deparcieux va jusqu’à désirer
qu’une exacte police contraigne les mères à remplir «le premier et le
plus cher de tous les devoirs.»
Le successeur le plus illustre de Clairaut et de d’Alembert dans
l’Académie fut sans contredit Laplace. Marquant, dès ses débuts, la
grandeur de ses vues et la hardiesse de son esprit, il rencontra
pourtant fort peu d’encouragement et la place d’adjoint dans la
section de géométrie, si aisément accordée autrefois à Maupertuis pour
deux mémoires d’histoire naturelle, lui fut, nous l’avons dit, bien
longtemps refusée. L’œuvre de Laplace comme géomètre est immense: il a
touché aux questions les plus difficiles et saisi fortement, pour les
soumettre à l’analyse, les phénomènes et les questions en apparence les
plus rebelles. Le caractère de son talent n’est pas la perfection, et
c’est par là qu’il est inférieur à Lagrange, mais il déploie souvent
pour atteindre son but une puissance sans égale. Quand un problème est
posé, il lui faut la solution, dût-il, comme le disait Poinsot, qui eût
médité pendant vingt ans plutôt que d’accepter une telle extrémité,
l’arracher avec ses ongles, ou même avec ses dents.
Lagrange, membre de l’Académie de Turin, fut appelé à Berlin pour y
remplacer Euler. D’Alembert, qui l’avait désigné à Frédéric, ne cessait
de le servir près de lui en égalant ses louanges à la vérité. «Je
prends la liberté, écrivait-il, de demander à Votre Majesté ses bontés
particulières pour cet homme véritablement rare et aussi estimable par
ses sentiments que par son génie supérieur...
«Je ne crains pas d’affirmer que sa réputation déjà grande ira toujours
croissant et que les sciences, Sire, vous auront une éternelle
obligation de l’état aussi honorable qu’avantageux que vous voulez bien
lui donner...
«Il nous effacera tous, ou du moins empêchera, qu’on nous regrette.»
Le génie droit et élevé de Lagrange, sans avoir produit ses plus
beaux fruits, s’était révélé clairement, on le voit, à la généreuse
perspicacité de d’Alembert. Quoique l’Académie des sciences de Paris ne
l’ait appelé dans son sein qu’à la veille de la révolution, en 1786,
elle a eu la bonne fortune de le faire Français pour toujours et de le
léguer à l’Institut, où pendant plus de quinze ans il a siégé avec
Laplace. Plus modeste, mais non moins profond que son illustre émule,
il s’est élevé aussi haut d’un vol plus facile et plus ferme, et ses
œuvres mathématiques, dont un siècle de progrès n’eût pas affaibli
l’éclat, sont, aujourd’hui encore, offertes aux jeunes géomètres par un
excellent juge, comme le guide le plus sûr en même temps que le modèle
le plus accompli qu’ils puissent choisir à leur début dans la science
et conserver avec grand profit, à quelque hauteur qu’ils s’y élèvent.
L’Académie comptait en même temps que Laplace, et avant de s’adjoindre
Lagrange, deux géomètres fort illustres aussi, mais d’ordre moins élevé
pourtant: Monge et Legendre.
Quoique fils d’un pauvre marchand ambulant, Monge fut élevé avec grand
soin par les oratoriens de la ville de Beaune. Après de brillantes
études, il fut chargé, à l’âge de vingt ans, d’un cours de physique et
inspira à ses maîtres le désir de le garder avec eux. Mais, peu disposé
à la carrière ecclésiastique, il entra à l’école du génie de Mézières,
en sachant bien pourtant que son humble origine le condamnait pour
toujours aux grades inférieurs à celui de lieutenant. C’est en étudiant
les fortifications et la coupe des pierres qu’il conçut le premier
l’idée des méthodes régulières et générales, aujourd’hui classiques, où
tout l’art du trait est compris; mais, pour être rendues plus faciles
et plus simples, ces pratiques, jusque-là secrètes, enseignées aux
officiers du génie, n’en devaient être que plus soigneusement cachées,
et c’est par des mémoires sur le calcul intégral que Monge se fit
d’abord connaître de l’Académie, où il fut accueilli avec grande faveur.
C’est en 1783 seulement, à l’âge de trente-quatre ans, que Monge,
appelé à Paris comme professeur d’une école fondée par Turgot, put
devenir académicien. Les Mémoires de l’Académie contiennent de lui
des travaux non moins importants que variés et son nom, placé entre
ceux d’Euler et de Gauss, dans l’Histoire de la théorie générale des
surfaces ne saurait être omis dans la liste des géomètres illustres,
quelque courte qu’on veuille la faire. La théorie aujourd’hui classique
et élémentaire en quelque sorte des lignes de courbure lui est due tout
entière, et Lagrange, en regrettant de n’en pas être l’auteur, lui a
décerné un éloge qui dispense de rien ajouter.
Legendre enfin, nommé membre adjoint de la section de géométrie
en 1785, fut le dernier géomètre de grande réputation introduit
dans l’ancienne Académie des sciences. Laborieux et sagace, il a
eu le bonheur d’attacher son nom à la grande théorie des fonctions
elliptiques. Créée par Euler et par Lagrange, perfectionnée depuis par
les géomètres les plus illustres, c’est encore aujourd’hui le nom de
Legendre dont son élude éveille tout d’abord le souvenir.
Les débuts de Legendre avaient attiré l’attention. Agé de dix-sept
ans et élève encore du collége Mazarin, le seul où l’on enseignât
les hautes mathématiques, il eut la hardiesse de dédier à l’Académie
des sciences les thèses imprimées qu’il devait soutenir pour obtenir
le grade de docteur. Les académiciens, acceptant l’hommage du jeune
candidat, consentirent à diriger les épreuves dont l’ensemble mérita
les louanges de d’Alembert. Sans proposer aucune méthode nouvelle,
Legendre, dans ses thèses, trace le résumé rapide de ses études
mathématiques dont elles montrent l’étendue et la force. La présence
inaccoutumée de l’Académie ne contribua pas moins que la jeunesse du
candidat à l’intérêt de ce brillant exercice d’écolier. Les gazettes
en parlèrent et le professeur d’éloquence du collége, le sieur Cosson,
célébra l’événement dans une longue et faible pièce de vers français.
Legendre lui-même, comme pour se montrer capable de parler une autre
langue que l’algèbre, adressa aux académiciens quelques phrases
respectueuses et modestes, prononcées avec grâce et sans aucun trouble.
Excité et encouragé par ce premier succès, Legendre continua pendant
trois ans ses études et ses recherches sans en publier les résultats.
Son premier mémoire à l’Académie date de 1773. Nous nous rappelons
tous, disent les commissaires, la thèse brillante que ce jeune géomètre
a dédiée à l’Académie et les espérances qu’elle a conçues de ses
talents. On verra avec plaisir que ces espérances se sont réalisées
et qu’après avoir exposé avec autant d’ordre que de précision les
découvertes des autres géomètres, M. Legendre est fait pour enrichir la
géométrie de ses propres découvertes.
Lagrange, Laplace, Legendre et Monge, ont été connus de nos
contemporains, et il m’a été donné plus d’une fois de les entendre
juger par ceux dont ils avaient encouragé la jeunesse. M. Poinsot, dans
quelques lignes finement travaillées, s’était plu à marquer les traits
principaux de leur caractère et de leur talent, et, malgré l’injustice
très-apparente envers l’un des plus illustres, il avait assez bien
réussi pour que dès la première lecture on n’hésitât pas un instant sur
le véritable nom des géomètres A, B, C, D.
A. Va d’un air simple à la vérité qu’il aime: la vérité lui sourit et
quitte volontiers sa retraite pour se laisser produire au grand jour
par un homme aussi modeste.
B. Ne l’a jamais vue que par surprise. Elle se cache à cet homme vain
qui n’en parle que d’une manière obscure. Mais vous le voyez qui
cherche à tourner cette obscurité en profondeur et son embarras en un
air noble de contrainte et de peine comme un homme qui craint d’en trop
dire et de divulguer un commerce secret qu’il n’a jamais eu avec elle.
C. Il faut bien, se dit-il, qu’elle soit en quelque lieu. Or il va
laborieusement dans tous ceux où elle n’est point, et comme il n’en
reste plus qu’un seul qu’il n’a pas visité, il dit qu’elle y est, qu’il
en est bien sûr, et il s’essuie le front.
D. D’un tempérament chaud, la désire avec ardeur, la voit, la poursuit
en satyre, l’atteint et la viole.
LES ASTRONOMES.
L’astronomie, comme les mathématiques, a compté presque constamment
dans l’Académie d’utiles et illustres représentants, et les noms
des Cassini, de Maraldi, de Lacaille, de Lemonnier, de Delisle, de
Legentil, de Pingré, de Lalande et de Messier sont restés célèbres dans
l’histoire de la science. Lalande, dont la justice était rigoureuse
et sévère, a pu écrire en 1766: «La collection des mémoires de
l’Académie des sciences renferme le plus riche trésor que nous ayons
en fait d’astronomie; la découverte des satellites de Saturne, l’étude
consciencieuse et prolongée de la grandeur et de la figure de la
terre, l’application du pendule aux horloges, celle des lunettes aux
quarts de cercles et des micromètres aux lunettes, des discussions
continuelles et savantes sur la théorie du soleil et de la lune, leurs
inégalités, les réfractions, l’obliquité de l’écliptique, la théorie
des satellites de Jupiter, tout cela se trouve longuement développé
et traité à bien des reprises dans cette collection dont l’analyse
formerait, si on le voulait, un traité complet d’astronomie.»
Nous avons dit quelle a été, dès la création de l’Académie, l’ardeur
et le succès de ses premiers membres dans la poursuite des travaux
astronomiques. L’observatoire royal, construit pour l’Académie, était
considéré comme une de ses dépendances, et la Connaissance des temps,
constamment rédigée par ses membres, le fut depuis 1702 sous la
direction même et au nom de la compagnie tout entière.
M. le président, dit le procès-verbal du 7 janvier 1702, a nommé cette
année, pour travailler à la Connaissance des temps, le père Gouye,
MM. Sauveur, Homberg et Lieutaud. Ce fut en réalité Lieutaud qui fit
tous les calculs et qui en resta chargé jusqu’en 1729. Godin, Maraldi,
Lalande et Jeaurat lui succédèrent successivement.
Lefèvre, à qui le privilége de la Connaissance des temps fut
brutalement retiré au profit de l’Académie, était un calculateur
habile, choisi par Picard et formé à son école. Simple tisserand à
Lisieux, il avait appris seul assez d’astronomie pour calculer les
éclipses et les annoncer exactement. Picard en fut informé, et lui fit
obtenir avec une petite pension le droit de publier chaque année la
connaissance des mouvements célestes. Lefèvre vint à Paris et renonça
au métier de tisserand, jusqu’au jour où l’inconvenance de ses attaques
contre de La Hire lui fit perdre à la fois son privilége et le titre
d’académicien.
La ville de Paris, pendant le XVIII^e siècle, compta presque
constamment huit à dix observatoires sérieusement organisés pour
l’étude du ciel, et occupés par des observateurs exercés, appartenant
presque tous à l’Académie. L’observatoire royal, que l’on nommait
aussi observatoire de l’Académie des sciences, logeait habituellement
trois ou quatre astronomes. Bernoulli, qui le visita en 1767, n’y
vit que Cassini de Thury, Maraldi; leurs collaborateurs, Legentil
et Chappe, étaient partis alors pour observer, l’un dans l’Inde,
l’autre en Sibérie, le passage de Vénus sur le soleil. Le titre
d’astronome du roi mettait Lemonnier, à la même époque, en possession
d’excellents instruments transportés presque tous à sa terre, située
en Bretagne. Il conservait cependant et utilisait parfois chez lui,
rue Saint-Honoré, les instruments de l’expédition faite en Laponie
avec Maupertuis et Clairaut. Lalande observait au Luxembourg; mais le
mauvais état des bâtiments le força de se retirer au collége Mazarin,
dans l’observatoire construit pour La Caille, et où l’abbé Marie, alors
professeur du collége, lui offrit la plus large hospitalité.
L’École militaire possédait aussi un élégant observatoire, occupé en
1767 par l’académicien Jeaurat; celui de la marine, à l’hôtel de Cluny,
était confié à Messier, et la confrérie de Sainte-Geneviève fournissait
à son bibliothécaire, Pingré, tous les moyens d’étudier le ciel. Il
était installé dans les bâtiments actuels du lycée Napoléon. A Colombes
enfin, le riche marquis de Courtanvaux, académicien honoraire, avait
installé un observatoire élégant et richement pourvu. Traitant les
sciences comme un amusement, Courtanvaux les prenait et les quittait
tour à tour, en variant constamment ses travaux, toujours intelligents
et souvent utiles. Mais personne n’observait à Colombes, et le charmant
observatoire, en témoignant du goût d’un grand seigneur pour la
science, ne lui rendit jamais de véritables services.
Jacques Cassini et Cassini de Thury, directeurs héréditaires en quelque
sorte de l’observatoire, portèrent avec honneur un nom illustre.
L’achèvement, de la carte de France fut l’œuvre capitale de leur vie,
mais leurs noms, honorablement cités pour d’autres travaux, doivent
être associés à ceux de leurs cousins Dominique et Jacques Maraldi
qui, attirés par eux à l’Observatoire, appartinrent tous deux aussi
à l’Académie des sciences, où ils présentèrent, à défaut de théories
profondes et nouvelles, un nombre immense d’observations exactes.
Lemonnier, appelé très-jeune encore à l’Académie, justifia par une
vie laborieuse et utile cette marque de confiance qui, très-fréquente
alors, fut presque toujours heureusement et dignement placée.
Compagnon de Maupertuis et de Clairaut dans leur voyage en Laponie,
il fut l’observateur le plus actif et le plus exercé sans doute de
l’expédition.
«Obligé, dit Bailly, de choisir un état, La Caille choisit, ou
plutôt on choisit pour lui l’état ecclésiastique, comme offrant plus
de ressources.» L’intention épigrammatique de cette phrase est une
concession aux idées du temps et de la société dont Bailly désirait
les applaudissements, car l’abbé La Caille fut pendant toute sa vie un
modèle de désintéressement, de probité et d’austère abnégation. Son
père, autrefois dans l’aisance, ne lui avait légué que des dettes. La
Caille les accepta, et grâce à des privations qui durèrent toute sa
vie, n’eut besoin pour les acquitter que des modestes appointements de
professeur de collége, honorable et faible salaire d’un travail assidu
que la célébrité croissante de son nom ne lui fit jamais dédaigner.
Cassini, sachant apprécier les premiers essais scientifiques de La
Caille, le prit chez lui à l’Observatoire, pour en faire l’émule et le
modèle de ses fils. La Caille devint bien vite un astronome consommé.
Il fut chargé avec Maraldi neveu, de lever géométriquement le contour
des côtes de France, puis avec Cassini de Thury, de déterminer la suite
des points situés sur la méridienne de l’Observatoire de Paris. Le
succès de ce double travail lui valut une chaire de mathématiques au
collége Mazarin et la disposition d’un observatoire créé pour lui dans
le collége même; l’Académie des sciences enfin, en le choisissant de
préférence au jeune d’Alembert, combla ses espérances et sa modeste
ambition. La Caille était alors âgé de vingt-huit ans; il ne vécut
depuis que pour la science du ciel, dont ses travaux ont abordé et
perfectionné successivement toutes les parties.
Bailly, fils d’un gardien des tableaux du roi, naquit au Louvre, à la
porte, pour ainsi dire, de l’Académie. Instinctivement soumis à la
règle et au devoir, il montra toujours un grand éloignement pour la vie
légère et dissipée dont son entourage lui donnait plus d’un exemple.
Son père, homme de plaisir plus que d’étude, était peu capable de le
diriger et peu désireux d’en faire un savant. Bailly aborda seul les
éléments des sciences et s’y avança assez loin pour mériter l’attention
de La Caille, qu’un hasard heureux lui fit rencontrer. Non content
de lui marquer sa voie, La Caille, à partir de ce jour, voulut le
diriger et le suivre, et le rendant témoin de tous ses travaux, lui fit
quelquefois l’honneur de l’y associer. Les premiers mémoires de Bailly,
sans franchir l’application des méthodes connues, dont ils montrent
seulement la pleine intelligence, lui ouvrirent, à vingt-sept ans, les
portes de l’Académie.
Bailly sut prendre rang parmi ses confrères les plus illustres. L’œuvre
capitale de cette période de sa vie est la théorie des satellites de
Jupiter dans laquelle la géométrie la plus haute s’éclaire et s’appuie
d’observations délicates ingénieusement discutées et interprétées.
Mais les travaux de science pure devaient l’occuper de moins en moins.
Très-désireux de s’élever et de jouer un rôle, Bailly, avec plus de
science acquise que La Condamine et plus de talent que Maupertuis,
mais avec moins d’éclat que Buffon, ambitionna comme eux la réputation
d’écrivain. Encouragé d’abord par d’Alembert, il aspira longtemps,
avant qu’elle fût vacante, à la place de secrétaire de l’Académie des
sciences, et comme Condorcet, qui devait l’emporter sur lui, il voulut
se créer des titres en composant plusieurs éloges, dans la plupart
desquels la science n’a aucune part. Ceux de Charles V, de Molière et
de Corneille lui valurent des accessits à l’Académie française et à
celle de Rouen; il fut plus heureux à Berlin où son éloge de Leibnitz
emporta le prix.