Quoique loin de prétendre à la perfection théorique, Clairaut eût

simplement présenté ses résultats comme des approximations successives,

on lui reprocha d’avoir abandonné la rigueur traditionnelle des

méthodes mathématiques. Fontaine était habitué à la rectitude

inflexible du géomètre qui, ne souffrant rien d’imparfait, atteint,

par une voie toujours droite, la vérité tout entière. En voyant

cette marche timide, par laquelle de continuelles et croissantes

approximations font tourner, pour ainsi dire, autour d’une difficulté

qui reste invincible, et ces calculs qui, n’étant jamais achevés et

ne pouvant jamais l’être, ne prétendent jamais non plus à la dernière

perfection, il cria au paralogisme, presque à la trahison. Mais, non

content de protester contre cette dérogation nécessaire à la sévère

rigueur d’Euclide, il affirma que les principes de Clairaut, exactement

et régulièrement suivis, assignaient à la lune une orbite circulaire.

La question était facile à éclaircir, et l’erreur de Fontaine bien

aisée à démontrer. Clairaut, sans abuser de son avantage, répondit avec

autant de modération que de force. Un seul point, dit-il, l’a choqué

dans les critiques de M. Fontaine et lui semble révoltant. Le mot

n’est pas trop fort, car non content d’indiquer les calculs à faire,

Clairaut les avait effectués; et contester ses résultats, presque tous

conformes aux observations, c’était l’accuser tout ensemble d’erreur

et d’imposture. Pressé par l’évidence de la vérité, Fontaine n’avait

rien à répondre; il se tut en effet. Mais après la mort de Clairaut, il

écrivit son éloge, dans lequel on lit les lignes suivantes:

«Newton n’a pu tout faire dans le Système du monde... sa Théorie de la

lune n’était qu’ébauchée. M. Clairaut a tracé la ligne qu’elle doit

suivre en obéissant à la triple action qui maîtrise son cours et qui la

retient suspendue entre le soleil et la terre, il nous a montré dans

des tables exactes tous les pas qu’elle fait dans les cieux.» Il est

impossible, on le voit, de faire plus complétement amende honorable.

Vers la fin de l’année 1757, les savants commencèrent à se préoccuper

du retour de la comète de 1682, hardiment annoncé, soixante-seize ans

à l’avance, par l’astronome anglais Halley. L’orbite de cette comète,

calculée par lui, se rapprochait assez en effet de celles des comètes

de 1607 et de 1531 pour faire croire à l’identité des trois astres.

Il y avait toutefois cette différence qu’il s’était écoulé plus de

soixante-seize ans entre les deux premières apparitions, et un peu

moins de soixante-quinze entre la seconde et la troisième. Mais Halley

expliquait cette irrégularité par l’action des planètes rencontrées

pendant ce long circuit. Il avait même ajouté que l’action de Jupiter

devant vraisemblablement augmenter le temps de la révolution nouvelle,

ses successeurs verraient sans doute l’astre errant vers la fin de

1758 ou le commencement de 1759. Une telle prédiction n’était pas sans

précédent. Jacques Bernoulli en avait hasardé une plus précise encore,

en annonçant le retour de la comète de 1680 pour le 17 juin 1705. Mais

l’astre ne parut pas, et tous les astronomes de l’Europe restèrent en

observation pendant la nuit entière et en furent pour leur peine.

Clairaut, acceptant l’hypothèse de Halley, voulut convertir en une

appréciation exacte et précise les vagues indications de l’astronome

anglais. L’exécution d’un tel projet devait être immédiate, et après

l’événement accompli, ses résultats eussent semblé sans valeur.

Abandonnant tout autre travail, il commença d’immenses calculs, dont

le plus grand mérite est cependant l’art avec lequel il sut les

abréger; car une heureuse avarice en pareille matière est, comme l’a

dit Fontenelle, la meilleure marque de la richesse, et il faut bien

connaître le pays pour suivre les petits sentiers qui épargnent tant de

peine au voyageur.

Tout était terminé le 14 novembre 1758, et Clairaut annonçait à

l’Académie que la comète, retardée de 100 jours par l’action de

Saturne, et de 118 par celle de Jupiter, passerait au périhélie vers le

13 avril 1759.

«On sent, ajoutait-il, avec quel ménagement je présente une telle

annonce, puisque tant de petites quantités, négligées nécessairement

par les méthodes d’approximation pourraient bien en altérer le terme

d’un mois.» Cette prédiction fut ponctuellement accomplie. La comète

se montrant au temps préfix, passa au périhélie le 13 mars 1759.

L’admiration fut universelle, mais elle ne fit pas taire l’envie,

et l’applaudissement ne fut pas tout entier pour Clairaut. Ceux

qui, n’ayant pas cru à l’exactitude de la prédiction, s’apprêtaient

à rire de sa déconvenue, furent les plus ardents à rapporter à

Halley tout l’honneur du succès. Qui osera prétendre après cela,

dit spirituellement Clairaut, que l’apparition d’une comète soit

sans influence sur l’esprit humain? _Le Mercure_ du mois d’avril,

en annonçant la grande nouvelle, parle, sans nommer Clairaut, de la

prédiction heureusement accomplie de _Halley_. Dans une lettre adressée

au journal encyclopédique de juillet, l’académicien Lemonnier qui, sur

les glaces de la Tornéa, avait partagé les travaux de Clairaut, pousse

encore plus loin le mauvais vouloir et l’injustice. Halley, suivant

Lemonnier, a tout fait et doit seul être loué; ceux qui citent, dit-il,

un mémoire lu à la rentrée publique de l’Académie en novembre 1758,

n’ont jamais cité qu’un discours sans analyse, lequel n’a pas même

été relu et examiné, selon l’usage, dans les séances particulières

de l’Académie, et il ajoute, avec une intention blessante à la fois

pour Clairaut et pour d’Alembert: «On ne doute pas que les méthodes

d’approximation n’aient fait dans ces derniers temps un progrès

considérable, ou du moins que dans un temps où M. Euler publie

successivement tant de méthodes analytiques dont il est l’inventeur,

on ne puisse produire aujourd’hui des calculs d’approximation plus

satisfaisants que n’ont fait quelques astronomes anglais contemporains

de Newton.» L’injustice et l’esprit de dénigrement se montrent avec

tant d’évidence, que le public même ne dut pas s’y méprendre. Clairaut

fut cependant profondément blessé et bien des ennuis se mêlèrent pour

lui à la joie du triomphe. Une objection plus fondée fut adressée

aux admirateurs trop exaltés de Clairaut. Les calculs sont tellement

exacts, avait-on dit, que sur une période de soixante-seize ans,

l’erreur est d’un mois à peine, c’est-à-dire 1/900 environ du tout.

On répondait, et non sans raison, que l’inconnue à calculer n’était

pas la durée de la révolution, et que la différence des deux périodes

consécutives était seule en question. Cette appréciation, sans être

injuste, tend à diminuer le mérite de Clairaut, et d’Alembert, qui lui

prêta, en la développant, toute l’autorité de son nom, aurait mieux

fait de laisser ce soin à d’autres.

Clairaut répondit à ses adversaires, à d’Alembert surtout, avec

beaucoup de sincérité, de modération, de douceur même, et, pour

tout dire enfin, avec la droiture d’un géomètre. Il tient à établir

d’abord qu’il n’est pas l’agresseur: «Les fautes de procédé, dit-il,

m’ont toujours en effet paru plus importantes que celles que l’on peut

commettre dans les calculs.»

Clairaut mourut, le 17 mai 1765, à l’âge de cinquante-deux ans, après

une courte maladie. Son père, qui lui survécut, avait perdu avant lui

dix-neuf autres enfants; il lui restait une fille, à laquelle le roi

accorda immédiatement une pension, en mémoire des services rendus à la

science par son illustre frère.

Jean Lerond d’Alembert, né à Paris le 16 novembre 1717, fut exposé

immédiatement après sa naissance sur les marches de l’église

Saint-Jean-Lerond, située près de Notre-Dame. Le commissaire de police

du quartier, touché de sa chétive apparence, n’osa pas l’envoyer aux

enfants trouvés, et le confia à une pauvre et honnête vitrière par

laquelle il fut bientôt adopté complétement. Sans se faire connaître,

le père de d’Alembert lui assura une pension de 1,200 livres qui, en

apportant un peu d’aisance dans la maison de sa mère d’adoption, permit

de développer par l’éducation les rares facultés du pauvre enfant

abandonné. Placé à l’âge de quatre ans dans une petite pension, il y

resta jusqu’à douze; mais son maître, dès sa dixième année, déclarait

n’avoir plus rien à lui apprendre et proposait de le faire entrer au

collége dans la classe de seconde. La santé encore languissante du

jeune écolier ne permit pas de suivre ce conseil, et ce fut deux ans

après seulement qu’on le plaça au collége Mazarin, où sous la règle du

plus austère jansénisme, il termina brillamment ses études.

La philosophie qu’on lui enseigna fut celle de Descartes: les idées

innées, la prémotion physique et les tourbillons choquèrent son

esprit rigoureux et précis sans y apporter aucune lumière. Les seules

leçons fructueuses qu’il reçut, dit-il, pendant ses deux années de

philosophie, furent celles de M. Caron, professeur de mathématiques

qui, sans être profond géomètre, enseignait avec clarté et précision.

Il ne fit que lui ouvrir la voie, d’Alembert la suivit seul. Cédant à

son inclination naturelle, il allait, tout en faisant ses études de

droit, s’instruire sommairement dans les bibliothèques des théories

mathématiques les plus difficiles, dont il s’exerçait ensuite à

retrouver les détails dans sa tête. Celui qui peut suivre une telle

méthode est bien près de devenir inventeur: d’Alembert s’élançait

en effet avec tant d’ardeur vers les régions encore inconnues que,

devançant quelquefois ses livres, il croyait découvrir des vérités et

des méthodes nouvelles, qu’il rencontrait ensuite, avec un dépit mêlé

de plaisir, dans quelque auteur plus avancé.

Les amis de d’Alembert le détournaient des travaux mathématiques,

qu’ils regardaient, non sans quelque raison, comme un mauvais moyen

d’arriver à la fortune. Il se décida, suivant leurs sages conseils,

à étudier la médecine, et bien résolu de s’y livrer tout entier,

eut le courage de porter chez un ami tous ses livres de science,

dont la séduction pourrait mettre obstacle à ses projets; mais son

esprit heureusement était moins soumis que sa volonté: la géométrie

le poursuivait au milieu de ses nouvelles études. Lorsqu’un problème

venait à troubler son repos, d’Alembert, impatient de toute contrainte

même volontaire, allait chercher un des volumes qui, peu à peu, et

presque sans qu’il s’en fût aperçu, revinrent chez lui l’un après

l’autre. Reconnaissant alors que la lutte était inutile et la maladie

sans remède, il en prit joyeusement son parti; les travaux commencés

timidement et comme à regret furent continués sans scrupule et avec

ardeur. Rassemblant bientôt ses forces, inutilement dispersées

jusque-là, d’Alembert composa deux mémoires de mathématiques qui, à

l’âge de vingt-trois ans, lui ouvrirent les portes de l’Académie des

sciences; il ne fut plus dès lors question de médecine.

Trois ans après son entrée à l’Académie, d’Alembert publiait le célèbre

_Traité de Mécanique_ dont le principe, entièrement nouveau, devait

renouveler et changer la science du mouvement.

_La Théorie de la précession des équinoxes_, publiée en 1749, marque

un nouveau progrès dans le talent de d’Alembert. Le phénomène de la

précession des équinoxes, signalé par Hipparque, 130 ans avant notre

ère, consiste dans le déplacement continu des points équinoxiaux où le

plan de l’équateur rencontre celui de l’écliptique. L’un de ces plans

au moins change donc avec le temps; la comparaison de chacun d’eux avec

les étoiles montre avec évidence, dans le déplacement de l’équateur et

par suite de l’axe terrestre, la cause du phénomène. La terre, Copernic

a osé l’affirmer, ne tourne donc pas toujours autour du même axe;

mais quelle peut être la cause de cette rotation si régulière et si

lente, et la signification des vingt-six mille ans nécessaires pour en

accomplir la perfection?

Cette recherche avait occupé et découragé l’imagination si hardie de

Képler, et l’honneur d’en révéler le secret était réservé à Newton.

La terre n’étant ni homogène ni parfaitement sphérique, les forces

d’attraction de la lune et du soleil qui déterminent et troublent son

mouvement elliptique ne passant pas rigoureusement par son centre, il

en résulte qu’en la déplaçant dans l’espace, elles tendent en même

temps à lui imprimer un mouvement de rotation qui, se combinant avec

celui qu’elle possède déjà, altère incessamment la direction de l’axe

autour duquel elle tourne. Pour calculer avec précision les lois d’un

tel phénomène, il fallait créer la théorie du mouvement d’un corps

solide sollicité par des forces connues; cette théorie manquait à

Newton, et les considérations par lesquelles il tente d’y suppléer sont

sans rigueur comme sans exactitude. D’Alembert vit dans ce nouveau

problème une belle application de son principe de dynamique, et après

avoir fait connaître la méthode exacte relative au cas général, en

déduisit habilement non-seulement les lois de la précession, mais

celles de la nutation, récemment révélées par les observations de

Bradley.

En 1747, d’Alembert avait présenté à l’Académie des sciences de Paris

un mémoire sur le problème des trois corps dont l’apparition marque

pour la mécanique céleste le commencement d’une période nouvelle

de découvertes et de progrès. La théorie de la gravitation, qui

depuis la publication du livre des _Principes_ n’avait subi aucun

perfectionnement sérieux, était reprise pour la première fois après

cinquante ans, à l’aide de méthodes nouvelles et plus puissantes. Par

une coïncidence singulière, Clairaut, dans la même séance, présentait

un mémoire sur le même sujet, dont Euler, alors à Berlin, s’occupait

activement, sans en avoir toutefois rien communiqué au public.

En réalité, l’illustre auteur du livre des _Principes_ n’avait fait,

suivant d’Alembert, qu’ébaucher les premiers traits de la matière.

Quelque lumière qu’il ait portée dans l’ordre de l’univers, il n’a

pu manquer, ajoute-t-il, de sentir qu’il laisserait beaucoup à faire

à ceux qui le suivraient, et c’est le sort des pensées des grands

hommes d’être fécondes non-seulement dans leurs mains, mais dans

celles des autres. L’analyse mathématique a heureusement acquis depuis

Newton,—c’est toujours d’Alembert qui parle,—différents degrés

d’accroissement; elle est devenue d’un usage plus étendu et plus

commode, et nous met en état de perfectionner l’ouvrage commencé par ce

grand philosophe. Il suffit à sa gloire que plus d’un demi-siècle se

soit écoulé sans qu’on ait presque rien ajouté à sa théorie de la lune,

et il y a peut-être plus loin du point d’où il est parti à celui où il

est parvenu, que du point où il est resté à celui auquel nous pouvons

maintenant atteindre.

D’Alembert, âgé de trente-deux ans et membre des Académies de Paris et

de Berlin, ne s’était fait connaître que comme géomètre; il trouvait

sous le toit de celle qui lui servait de mère toute la tranquillité

nécessaire à ses profondes recherches. Le monde, je veux dire les

sociétés brillantes dans lesquelles d’Alembert devait être bientôt

recherché et admiré, était alors pour lui sans attrait; il ne le

connaissait ni ne le désirait. Quelques amis dévoués, dont plusieurs

devinrent illustres, formaient sa société habituelle, et le profond

géomètre était cité comme le plus gai, le plus plaisant et le plus

aimable de tous. L’un d’eux, Diderot, exerça sur d’Alembert une

grande influence, et leurs noms, attachés à une œuvre célèbre et

grandiose, sont pour bien des gens devenus inséparables. Le discours

préliminaire de l’_Encyclopédie_, écrit en entier par d’Alembert,

contient, dit-il, la quintessence des connaissances mathématiques,

philosophiques et littéraires, acquises par vingt années d’études. Il

fut reçu avec applaudissement et considéré comme une œuvre de premier

ordre. L’admiration de Voltaire et de Montesquieu, les louanges sans

restriction du roi Frédéric, celles enfin de Condorcet, ne permettent

pas de traiter légèrement cette célèbre préface, aujourd’hui bien

oubliée. La classification des connaissances humaines par laquelle

il débute est cependant incomplète et arbitraire, et la manière plus

ingénieuse que naturelle dont il croit les faire naître les unes

des autres semble singulièrement choisie comme introduction à un

dictionnaire, où l’ordre alphabétique seul règle la succession des

articles.

D’Alembert, peu de temps après, fut nommé membre de l’Académie

française. Vers la même époque, la réputation croissante du philosophe

géomètre décida celle qui l’avait abandonné lors de sa naissance à

réclamer les droits dont elle était devenue fière. M^{me} de Tencin lui

fit savoir qu’elle était sa mère; mais d’Alembert, la repoussant à son

tour, n’en voulut jamais reconnaître d’autre que la pauvre vitrière,

dont il resta jusqu’au dernier jour le fils affectueux et dévoué.

Malgré ses occupations littéraires, d’Alembert ne cessa jamais

d’accorder une grande place dans ses travaux à la haute géométrie.

Également attiré par la recherche des vérités utiles et par le plaisir

de vaincre les difficultés de la science, il publia, de 1761 à 1782,

huit volumes d’opuscules mathématiques, contenant de nombreux mémoires

relatifs aux sujets les plus élevés et les plus difficiles de la

mécanique céleste, de l’analyse pure et de la physique. La division

des forces de d’Alembert ne semble pas les avoir affaiblies, et ces

écrits suffiraient pour placer l’auteur au nombre des grands géomètres.

Il serait malaisé d’en faire ici le dénombrement. Parmi les questions

traitées par d’Alembert, nous en citerons une seulement sur laquelle il

est revenu à plusieurs reprises, après en avoir fait le sujet de l’une

de ces lectures écoutées avec tant d’empressement par les gens du monde.

Malgré les travaux de Pascal, d’Huyghens et de Jacques Bernoulli,

d’Alembert refuse d’accepter leurs principes sur la théorie des

chances, et de voir dans le calcul des probabilités une branche

légitime des mathématiques. Le problème qui fut le point de

départ de ses doutes et l’occasion de ses critiques est resté

célèbre dans l’histoire de la science sous le nom de «problème de

Saint-Pétersbourg.» On suppose qu’un joueur, Pierre, jette une pièce

en l’air autant de fois qu’il faut pour amener face. Le jeu s’arrête

alors, et il paye à son adversaire, Paul, un franc s’il a suffi de

jeter la pièce une fois, deux francs s’il a fallu la jeter deux fois,

quatre francs s’il y a eu trois coups, puis huit francs, et ainsi

de suite en doublant la somme chaque fois que l’arrivée de face est

retardée d’un coup. On demande combien Paul doit payer équitablement en

échange d’un tel engagement?

Le calcul fait par Daniel Bernoulli, qui avait proposé le problème, et

conforme aux principes admis par tous les géomètres, à l’exception du

seul d’Alembert, exige que l’enjeu de Paul soit infini. Quelque somme

qu’il paye à Pierre avant de commencer le jeu, l’avantage sera de son

côté; tel est dans ce cas le sens du mot infini. Ce résultat, quoique

très-véritable, semble étrange et difficile à concilier avec les

indications du bon sens, d’après lesquelles aucun homme raisonnable ne

voudrait risquer à un tel jeu une somme un peu forte, 1,000 francs par

exemple.

L’esprit de d’Alembert, embarrassé dans ce paradoxe, ne craignit pas

de condamner les principes, indubitables pourtant, qui y conduisent,

en proposant, pour en nier la rigueur et en contester l’évidence, les

raisonnements les moins fondés et les plus singulières objections. Il

refuse, par exemple, aux géomètres le droit d’assimiler dans leurs

déductions cent épreuves faites successivement avec la même pièce à

cent autres faites simultanément avec cent pièces différentes. «Les

chances, dit-il, ne sont pas les mêmes dans les deux cas,» et la

raison qu’il en donne est fondée sur un singulier sophisme: «Il est

très-possible, dit-il, et même facile de produire le même événement en

un seul coup autant de fois qu’on le voudra, et il est au contraire

très-difficile de le produire en plusieurs coups successifs, et

peut-être impossible, si le nombre des coups est très-grand.»—«Si

j’ai, ajoute d’Alembert, deux cents pièces dans la main, et que je les

jette en l’air à la fois, il est certain que l’un des coups croix ou

pile se trouvera au moins cent fois dans les pièces jetées, au lieu

que si l’on jetait une pièce successivement en l’air cent fois, on

jouerait peut-être toute l’éternité avant de produire croix ou pile

cent fois de suite.» Est-il nécessaire de faire remarquer que les deux

cas assimilés sont entièrement distincts, et que jeter deux cents

pièces en l’air pour choisir celles qui tournent la même face, c’est

absolument comme si l’on jetait en l’air une pièce deux cents fois de

suite, en choisissant après, pour les compter seules, les épreuves qui

ont fourni le résultat désiré? Dans cette discussion, qui d’ailleurs

n’occupe qu’une bien faible place parmi ses opuscules, d’Alembert se

trompe complétement et sur tous les points. Son esprit, toujours prêt

à s’arrêter, en déclarant impénétrable tout ce qui lui semble obscur,

était plus qu’un autre exposé au péril de condamner légèrement les

raisonnements si glissants et si fins du calcul des chances.

Quant au paradoxe du problème de Saint-Pétersbourg, il disparaît

entièrement lorsqu’on interprète exactement le sens du résultat fourni

par le calcul: une convention équitable n’est pas une convention

indifférente pour les parties; cette distinction éclaircit tout. Un

jeu peut être à la fois très-juste et très-déraisonnable pour les

joueurs. Supposons, pour mettre cette vérité dans tout son jour, que

l’on propose à mille personnes possédant chacune un million de former

en commun un capital d’un milliard, qui sera abandonné à l’une d’elles

désignée par le sort, toutes les autres restant ruinées. Le jeu sera

équitable, et pourtant aucun homme sensé n’y voudra prendre part.

En termes plus simples et plus évidents encore, le jeu, lors même

qu’il n’est pas inique, devient imprudent et insensé pour le joueur

dont la mise est trop considérable. Le problème de Saint-Pétersbourg

offre, sous l’apparence d’un jeu très-modéré, dans lequel on doit

vraisemblablement payer quelques francs seulement, des conventions

qui peuvent, dans des cas qui n’ont rien d’impossible, forcer l’un des

joueurs à payer une somme immense, et la répugnance instinctive qu’un

homme de bon sens éprouve à admettre les conditions fournies par le

calcul n’est autre chose au fond que la crainte très-fondée d’exposer à

un jeu de hasard, même équitable, une somme de grande importance avec

la presque certitude de la perdre.

Honnête homme et homme de bien, d’Alembert fut aimé et estimé de tous

ceux qui l’ont connu. Ses contemporains ont exalté à l’envi sa bonté

et sa générosité, toujours prête, sans ostentation de vertu. Admiré

et vanté, jeune encore, par les juges les plus illustres, il n’excita

l’envie de personne. Il s’exerça dans les genres les plus divers,

et, sans avoir produit dans tous d’immortels chefs-d’œuvre, il fut

placé par l’opinion au premier rang des savants, des littérateurs et

des philosophes. Sans fortune, sans dignités, malgré le malheur de

sa naissance et l’humble simplicité de sa vie, il fut grand entre

ses contemporains par l’étendue de son influence. L’élévation de son

caractère égala celle de son esprit. Dans son commerce familier et

intime avec les plus grands personnages de son siècle, il sut conserver

sans froideur toute la dignité de ses manières et obtenir sans l’exiger

autant de déférence au moins qu’il en accordait; mais quoique sensible

à la gloire et aux satisfactions de l’amour-propre, il ne cessa jamais,

au milieu de ses succès, si nombreux et si constants, de chercher en

vain le bonheur, qu’il n’entrevit qu’un instant; celui d’une affection

profonde, dévouée, exclusive, et pour tout dire enfin, égale à celle

dont il se sentait capable.

L'Académie des sciences et les académiciens de 1666 à 1793 · 第 15 / 24 段