De Lahire fut, à l’Observatoire, le fondateur des observations

météorologiques; de 1689 jusqu’à sa mort en 1718, les Mémoires de

l’Académie contiennent, chaque année, le résumé de ses observations

sur la température et sur la quantité de pluie tombée mensuellement à

Paris. Son seul but est d’ailleurs de satisfaire ceux qui, comme lui,

ont de la curiosité «pour connaître les variétés qui se rencontrent

dans les saisons.» Ce travail fort pénible, qu’il ne discontinua

jamais, l’obligeait à s’occuper de physique; mais quoiqu’il y ait

appliqué, à plusieurs reprises, l’activité incessante de son esprit,

ses idées sur plusieurs points ne peuvent être citées que comme une

preuve frappante de l’incertitude des esprits les plus distingués de

l’époque. De Lahire regarda toujours comme impossible la construction

de deux thermomètres comparables en des lieux différents. Les points

fixes qu’il adoptait étaient en effet les températures extrêmes des

saisons exceptionnelles et celles des caves de l’Observatoire, et il ne

fallait pas songer à les retrouver dans d’autres climats.

Amontons ayant reconnu, après Hooke et Newton, que la température de

l’eau bouillante ne s’élève jamais au-dessus d’une certaine limite, de

Lahire, en voyant plusieurs années de suite la température _maxima_

de l’été correspondre au même degré de son thermomètre, se demanda

si l’air n’a pas comme l’eau une température _maxima_, qui serait

précisément celle à laquelle il s’arrête pendant les étés les plus

chauds?

On est surpris également de voir de Lahire contredire, dans les

Mémoires de l’Académie, une opinion émise par Mariotte, dont la vérité

semble aujourd’hui trop évidente pour que l’on ose en faire honneur à

aucun savant en particulier. D’où provient l’eau qui coule dans les

rivières? Exclusivement de la pluie et de la fonte des neiges. Telle

était la réponse de Mariotte, dont de Lahire conteste l’exactitude pour

supposer de grands réservoirs intérieurs dont la chaleur terrestre

élève les vapeurs, qui se condensent près de sa surface et coulent sur

le premier lit de tuf ou de glaise qu’elles trouvent jusqu’à ce qu’une

ouverture les jette hors du sein de la terre.

En signalant les lacunes des connaissances de de Lahire sur la

physique, qui presque toutes sont, il ne faut pas l’oublier, celles

de son époque, il n’est pas hors de propos de mentionner un curieux

travail sur la réfraction, dans lequel il croit démontrer que les

rayons lumineux décrivent dans l’atmosphère des arcs de cycloïde.

Admettant pour la compression de l’air une loi très-différente de

celle de Mariotte et déduite de raisonnements fort vagues, fondés

sur l’analogie avec les ressorts d’acier, il croit la densité de

l’air proportionnelle à la racine carrée de la distance à la limite

supérieure de l’atmosphère. Cette loi de décroissement imposerait en

effet aux molécules lumineuses une trajectoire cycloïdale; mais de

Lahire le démontre par des considérations infinitésimales dont la

forme étrange, incompréhensible pour le lecteur le plus familier avec

les méthodes de Leibnitz et de Newton, peut servir d’excuse, sinon de

justification, à ceux qui, comme Rolle et Galois, s’obstinaient à en

nier la rigueur.

Citons enfin, pour donner une faible idée de la variété des travaux de

de Lahire, un mémoire sur la cause pour laquelle les tiges des plantes

s’élèvent verticalement, lors même que les graines sont tournées à

contre-sens, et pourquoi les racines se retournent d’elles-mêmes pour

s’enfoncer dans la terre. Il conçoit que, dans les plantes, la racine

tire un suc plus grossier et plus pesant, et la tige au contraire

un suc plus fin et plus volatil. En effet, dit-il, la racine passe,

chez tous les physiciens, pour l’estomac de la plante où les sucs

terrestres se digèrent et se subtilisent au point de pouvoir ensuite

s’élever jusqu’aux extrémités des branches; et il admet ainsi que, dès

les premiers jours de la vie de la plante, celle-ci se retourne et se

maintient verticale, comme le fait, dans certains jouets d’enfant, un

morceau de liége lesté de plomb à sa partie inférieure. Tel est en

abrégé _le système_, dont suivant Fontenelle, _la simplicité seule est

une preuve_. La physiologie végétale était peu avancée, on le voit, au

commencement du XVIII^e siècle.

Sauveur, nommé d’abord adjoint pour les mathématiques, entra à

l’Académie avec des titres scientifiques fort modestes. Absolument

muet jusqu’à l’âge de sept ans, il conserva toute sa vie une grande

difficulté d’élocution. Ses études chez les Jésuites de la Flèche ne

furent nullement brillantes, et Fontenelle, toujours bienveillant, sans

oser blâmer les professeurs qui désespéraient de lui, loue beaucoup

la perspicacité de celui qui sut prévoir ce qu’il vaudrait un jour.

Sauveur, que les écrits de Cicéron et de Virgile avaient laissé fort

indifférent, fut charmé par l’arithmétique de Pelletier du Mans. Tout

en étudiant les mathématiques avec ardeur, il se préparait à obtenir

le titre de médecin, mais on le dissuada de suivre cette carrière; ce

fut Bossuet, à qui on l’avait recommandé qui, le jugeant peu propre à y

réussir, n’hésita pas à le lui dire et sut le lui persuader; il jugea

qu’il allait trop directement au but en supprimant trop les paroles,

et que le peu qui en restait était dénué de grâce. Sauveur, faute de

trouver d’autres ressources, devint professeur de mathématiques, et

malgré sa difficulté d’élocution, les enseigna avec grand succès.

Les géomètres, dans ce temps-là, étaient rares, et vivaient, dit

Fontenelle, séquestrés du monde; Sauveur, au contraire, s’y livrait

complétement; quelques dames même aidèrent à sa réputation, et il

devint bientôt le géomètre à la mode et le professeur des plus grands

personnages; les enfants de France furent au nombre de ses élèves.

Plein de candeur et de franchise, il sut plaire à tout le monde, et

on put se demander, en le voyant si bien réussir même à la cour, si

Bossuet ne s’était pas trop hâté de trouver dans ses manières un

obstacle insurmontable à ses succès comme médecin. Sauveur calcula

pour Dangeau, l’avantage du banquier contre les pontes au jeu de la

bassette, qui étant fort à la mode, contribua à l’y mettre lui-même et

lui fut plus utile qu’aux joueurs les plus heureux. Malgré la haute

position qu’il avait su se créer, il désira longtemps, sans oser la

demander lorsqu’elle se trouva vacante, la chaire de mathématiques du

Collége royal, occupée d’abord par Ramus et qui alors se donnait au

concours; il fallait, suivant le règlement, commencer les épreuves par

une harangue, et cette nécessité, dont il s’effrayait fort, écartait

Sauveur de la lice. C’est en 1686 seulement qu’il osa se présenter,

mais devenu célèbre alors il lut sa harangue et l’on s’en contenta.

Sauveur, qui malgré ses succès comme professeur, resta toujours un

géomètre médiocre à tous égards, devait cependant laisser un grand nom

dans la science, et ses recherches sur l’acoustique le placent sans

contredit au nombre des membres illustres de l’Académie.

Tandis que les disciples immédiats de Leibnitz et de Newton, les frères

Bernoulli, Moivre, Stirling, Taylor et MacLaurin suivaient les voies

nouvelles en les élargissant, les excellents écrits de L’Hôpital ne

portaient en France aucun fruit.

Les mathématiciens devenaient rares, même à l’Académie, et tout l’usage

des nouvelles méthodes était pour les compatriotes de leurs créateurs.

Sans grand succès comme sans grand talent, Camus, Nicole et Lagny

apportaient de temps à autre à l’Académie quelques faciles problèmes de

géométrie ou d’algèbre, et si les frères Bernoulli n’avaient répondu

par plusieurs pièces excellentes et singulières à l’honneur d’avoir été

inscrits les premiers sur la liste des membres associés étrangers, la

collection des Mémoires antérieurs à l’élection de Clairaut mériterait

à peine une mention dans l’histoire des mathématiques.

On voit par exemple pendant plus de vingt ans, les géomètres de

l’Académie, non-seulement partagés, mais suspendus dans une incertitude

continuelle, affirmer et nier tour à tour des vérités démontrées

depuis longtemps par Huyghens et restées obscures pour eux dans le

grand jour où il les avait cependant placées. Huyghens avait trouvé

très-exactement le temps d’une petite oscillation sur un cercle de

rayon donné. Galilée d’autre part, en étudiant les lois de la chute,

non sur le cercle mais sur une de ses cordes, avait trouvé, comme

il le devait, un temps tout différent et parfaitement exact aussi.

Parent, dans un journal scientifique qu’il publiait, s’avisa de

signaler ces résultats comme contradictoires. Mariotte déjà, dans une

lettre à Huyghens, avait fait la même confusion et commis la même

erreur. Saurin, prévenu, dit-il plus tard, en faveur d’Huyghens,

réfuta l’objection en maintenant l’exactitude des deux théories.

Parent là-dessus avoue qu’il s’est trompé, mais réclame l’honneur de

l’avoir reconnu seul avant les démonstrations de Saurin. C’est le sujet

d’une discussion fort aigre pendant laquelle, changeant d’avis une

seconde fois, il affirme, toutes réflexions faites, que la formule

d’Huyghens est inexacte comme il l’avait pensé d’abord. Saurin se

laisse convaincre, est élu membre de l’Académie, et le chevalier de

Louville, s’appliquant à la même question et déconcerté par les raisons

contraires, suivant lui irrésistibles, les énumère sans oser conclure.

Saurin, plus hardi, démontre qu’il n’y a aucun doute et qu’Huyghens

s’est trompé. Aucun académicien ne réclame, et c’est dix-huit ans

après la première objection de Parent que la difficulté est enfin

tranchée, mais non par la voie la plus courte, et que le chevalier

de Louville, accordant enfin Huyghens avec Galilée, les déclare tous

deux irréprochables. Mais par compensation, Louville à la même époque,

réfutait une erreur prétendue de Leibnitz. La raison qui le détermine

mérite qu’on la rapporte:

«Tant que cette erreur, dit-il, n’a été que celle de M. Leibnitz, je

n’ai pas jugé à propos d’y répondre; mais le livre de mathématiques

de Wolfius m’étant tombé entre les mains où j’y ai trouvé le même

principe, j’ai cru qu’il était à propos de combattre ce faux préjugé.»

Est-il besoin d’ajouter que Leibnitz n’avait commis aucune erreur, et

que le faux préjugé est tout entier chez Louville qui suit en mécanique

les principes de Descartes?

Dans ces discussions, qui font si peu honneur à leur savoir, Saurin,

Louville et Parent, sans méconnaître l’évidence des principes,

s’embarrassent dans la seule discussion des conséquences. L’abbé de

Molières, professeur de philosophie au Collége royal et membre de la

section de géométrie à l’Académie, était moins avancé encore. Son

esprit court et confus refusait toute attention aux théories nouvelles,

et pour expliquer la nature se contentait des tourbillons. Écouté et

goûté même des écoliers, il fit plus d’une fois sourire ses confrères;

l’Académie refusa d’insérer dans ses Mémoires une expérience pleine

d’illusion qui devait, suivant lui, réduire ses adversaires au silence.

L’abbé réclama sans rien obtenir, et l’Académie, en maintenant sa

décision, lui causa un tel accès d’impatience et de rage, que la fièvre

le prit et qu’il en mourut sans avoir consenti à recevoir Maupertuis

chargé par ses confrères de lui exprimer tout leur intérêt.

L’abbé de Gua, membre comme lui de la section de géométrie, lui

succéda dans la chaire du Collége royal. De Gua semble à l’Académie le

continuateur de Rolle. Attaché aux théories élémentaires de l’algèbre

et de la géométrie analytique, il les a cultivées avec un esprit

exact, mais peu inventif. Les mathématiques d’ailleurs ne l’occupaient

pas tout entier; il s’était formé une théorie sur les phénomènes

atmosphériques, en laquelle la témérité de ses prédictions révèle

une inébranlable confiance. Il avait annoncé du tonnerre pour le 18

juillet 1756 et de l’orage pour le 22; la journée du 18 s’étant passée

sans tonnerre, de Gua ne se montre nullement déconcerté. On lit au

procès-verbal du 19 juillet: «M. l’abbé de Gua a dit qu’il fallait

reculer de treize heures sur les événements prédits, et que comme le

tonnerre prédit pour hier s’est passé en vent, le vent prédit pour

mardi se passera en tonnerre.» Nous ignorons l’événement du mardi, mais

l’abbé, pour s’expliquer, crut nécessaire d’écrire une nouvelle lettre.

Clairaut et d’Alembert, admis à l’Académie, l’un en 1731, l’autre en

1740, sont au nombre de ses membres véritablement illustres, et la

géométrie leur doit, aussi bien que la mécanique céleste, quelques-uns

de ses plus grands progrès. J’ai essayé ailleurs, en esquissant les

traits principaux de leur caractère, d’indiquer le sujet et l’occasion

de leurs principales découvertes. Ces études, quoique fort courtes,

dépasseraient ici notre cadre, et je me bornerai à en extraire quelques

pages où leur rôle est surtout celui de membres de l’Académie des

sciences.

Alexis Clairaut fut un enfant merveilleusement précoce. Son père,

pauvre professeur de mathématiques, chargé d’une nombreuse famille et

forcé à une grande économie, instruisait lui-même ses enfants. Tout

naturellement il leur enseignait de préférence ce qu’il savait le

mieux, et la géométrie occupait une grande place dans leurs études.

Les éléments d’Euclide servirent de premier alphabet à Clairaut; il

se trouva bientôt capable de les entendre et d’en raisonner. Attiré

par le charme des démonstrations abstraites qui lui semblaient claires

et faciles, il avait lu et compris à l’âge de dix ans le traité des

sections coniques du marquis de L’Hôpital. Vers le milieu de sa

treizième année, il composa un mémoire sur les propriétés de quelques

courbes nouvelles qui, présenté à l’Académie des sciences et approuvé

par elle, fut imprimé à la suite d’un mémoire de son père dans le

recueil intitulé: _Miscellanea Berolinensia_.

Le jeune frère de Clairaut ne donnait pas de moins précieuses

espérances et semblait marcher sur ses traces. Il présenta comme lui à

l’Académie un mémoire de mathématiques qui, de même que celui d’Alexis,

semble comparable aux bons devoirs que font dans nos lycées les élèves

de seize à dix-huit ans. L’instruction prématurément donnée par leur

père avait donc avancé les deux enfants de quatre à cinq ans tout au

plus, et si comme l’a écrit avec un peu d’exagération le géomètre

Fontaine, l’esprit de Clairaut, capable de réflexion dès les premiers

moments de sa vie, avait vécu, à l’âge de sept ans, sept années de plus

que celui des autres hommes, il avait à cette époque perdu une partie

de son avance.

Malgré la brillante carrière d’Alexis, l’exemple d’ailleurs n’est pas

encourageant, et de si grands efforts d’esprit ne sont pas sans danger

pour ceux qui en sont capables. Son frère n’acheva pas sa seizième

année, et Alexis, atteint peu de temps après d’une fièvre cérébrale,

donna lui-même de vives inquiétudes.

A l’âge de seize ans, Clairaut avait écrit un traité sur les courbes à

double courbure que l’Académie accueillit avec faveur. Elle présenta

peu de temps après le jeune auteur comme second candidat à la place de

membre-adjoint pour la mécanique; on plaçait avant lui Saurin le fils,

fort peu connu dans la science et qui depuis n’a rien fait pour elle.

Bouguer, auteur d’un ouvrage excellent et original sur la lumière, ne

fut présenté qu’au troisième rang. La place resta vacante pendant deux

ans entiers, et lorsque Clairaut eut atteint l’âge de dix-huit ans, il

fut choisi par le roi et dispensé de la règle qui fixait à vingt ans la

limite d’âge des académiciens.

Pendant les années qui suivirent sa nomination, Clairaut, satisfaisant

régulièrement à ses devoirs d’académicien, inséra dans les Mémoires de

l’Académie plusieurs écrits, dans lesquels il se montre à la hauteur

de ses confrères, sans s’élever nettement au-dessus d’eux. Son jour

n’était pas encore venu.

Lorsque pour terminer par une décision certaine la question encore

douteuse de l’aplatissement de la terre, l’Académie, aidée par le

ministre Maurepas, envoya deux expéditions, l’une à l’équateur,

l’autre au cercle polaire, Clairaut, âgé de vingt-trois ans, acceptant

Maupertuis pour chef, consentit à partir pour la Laponie. Malgré la

supériorité de son génie, Clairaut ne joua pas le premier rôle dans

l’expédition. Maupertuis, présomptueux et vain, mais entreprenant et

actif, avait été le chef et le guide de la commission; il attira à lui

la gloire du succès que Clairaut ne chercha pas à lui disputer. C’est

Maupertuis qui rendit compte du travail commun et qui soutint les

discussions auxquelles il donna lieu; ce fut lui qui se fit peindre et

graver, la tête affublée d’un bonnet d’ours, et aplatissant le globe de

ses mains; c’est lui enfin à qui Voltaire, dans des vers fort ampoulés,

promettait l’immortalité. Clairaut, qui ne rechercha pas les louanges

de Voltaire, n’encourut jamais non plus sa redoutable inimitié. Il

obtint une des pensions de l’Académie; le roi en augmenta le chiffre en

sa faveur, et assuré d’une modeste aisance, il reprit tranquillement

ses travaux.

Préoccupé tout naturellement de l’étude théorique de la forme de la

terre, Clairaut, dans un premier écrit inséré dans les _Transactions

philosophiques_, reprend, pour la perfectionner, sans toutefois la

rendre irréprochable, la méthode un peu hasardée par laquelle Newton

avait déterminé, dans le _Livre des principes_, la valeur numérique

de l’aplatissement du globe. Le raisonnement de l’illustre géomètre,

fondé seulement sur un calcul approché, supposait, sans essai de

preuve, que la forme de la terre doit être celle d’un ellipsoïde de

révolution. Clairaut le démontre, ou croit le démontrer, en sacrifiant

lui-même, sur bien des points, la rigueur et l’exactitude géométriques.

Dans ce premier essai encore, on reconnaît plus d’habileté à tourner

les difficultés que de force pour les surmonter. Le beau problème

de l’attraction des ellipsoïdes se présente à lui comme il s’était

présenté à Newton; mais Clairaut, comme lui, profite de ce que la terre

diffère peu d’une sphère, pour substituer à des calculs exacts des

résultats approchés seulement, et bien plus faciles à obtenir.

L’ouvrage qu’il rédigea ensuite sur la même question est également le

résultat de ses méditations sur les causes de l’aplatissement qu’il

avait constaté au pôle. Rejetant cependant la gêne des chiffres,

toujours inexacts et souvent contradictoires, il fait peu d’usage des

mesures si péniblement obtenues et cherche la forme géométrique et pure

d’une planète liquide, soustraite aux agitations accidentelles et à

la variation incessante des forces perturbatrices, sous l’influence

desquelles aucun ordre ne peut subsister. En Laponie, pendant les

longues nuits d’hiver et les longues journées d’été, Clairaut avait pu

bien souvent ébaucher ses beaux théorèmes et en méditer à loisir la

démonstration; mais s’il arriva même que, confiant dans l’habileté de

ses compagnons, il leur ait quelquefois abandonné l’honneur et le soin

de mettre l’œil à la lunette, ce fut une fructueuse paresse, qu’il ne

faut pas regretter. L’ouvrage de Clairaut sur la forme de la terre vaut

plus à lui seul que l’expédition tout entière. Ce chef-d’œuvre, digne

de devenir classique, supérieur, comme l’a écrit d’Alembert, à tout ce

qui avait été fait jusque-là sur cette matière, n’a pas été surpassé

depuis. C’est peut-être, de tous les écrits mathématiques composés

depuis deux siècles, celui qui, par la forme sévère et la profondeur

ingénieuse des démonstrations, pourrait le mieux être comparé, égalé

même, aux plus beaux chapitres du _Livre des principes_. Clairaut

évidemment a lu et médité profondément l’œuvre admirable de Newton. Il

s’est pénétré de sa méthode de recherche et de démonstration, et, de

ce commerce intime avec un génie plus grand que le sien, mais de même

famille, est sorti un géomètre tout nouveau. Les premiers travaux de

Clairaut avaient donné de grandes espérances; le traité sur la figure

de la terre les dépasse toutes, et de bien loin.

La collection des Mémoires de l’Académie des sciences pour 1742

contient un important mémoire de Clairaut sur quelques problèmes de

mécanique. Les questions sur lesquelles il s’exerce sont les mêmes,

pour la plupart, qui devaient se retrouver dans le traité de mécanique,

composé alors, mais publié l’année suivante seulement par d’Alembert.

La méthode suivie par Clairaut, moins générale et moins complète dans

son énoncé que celle de d’Alembert, n’en diffère pas essentiellement

dans l’application à chaque question; et l’on comprend, en lisant son

mémoire, que mis en présence d’un même problème, les deux illustres

géomètres aient pu l’aborder avec la même confiance et combattre à

armes égales.

L’ouvrage de Clairaut sur la théorie de la lune et sur le problème des

trois corps, présenté en 1747 à l’Académie des sciences de Paris, et

couronné en 1750 par celle de Saint-Pétersbourg, offre, avec non moins

d’art que la théorie de la forme de la terre, mais moins de pureté

et de rigueur dans l’étude d’une question peut-être insoluble, une

habileté et une élégance analytique qui montrent le talent de Clairaut

sous un jour entièrement nouveau. Ce n’est plus le disciple de Newton,

c’est le rival de d’Alembert.

Les premiers calculs de Clairaut indiquaient, pour le mouvement

de l’apogée lunaire, une vitesse deux fois trop petite. Au lieu

d’attribuer à l’imperfection de sa méthode ce désaccord avec les

observations, également rencontré par d’Alembert et par Euler, Clairaut

préféra accuser l’insuffisance de la loi d’attraction, et ébranlant

lui-même tout son édifice, crut avoir contraint les géomètres à ajouter

un terme nouveau au terme simple donné par Newton.

Le calcul dont Clairaut faisait son fort, n’étant pas poussé à bout,

pouvait à peine motiver un doute. Buffon refusa avec raison de

corrompre, par l’abandon si précipité du principe, la simplicité d’une

théorie si grande et si belle. En étudiant d’ailleurs de nouveau la

question avec autant de patience que de bonne foi, Clairaut, pour

reconnaître son erreur, n’eut pas besoin de rectifier son calcul, mais

de le continuer. L’inspiration de Buffon fut donc des plus heureuses;

mais malgré toute la force que donne la vérité, il n’eut pas l’avantage

dans la discussion, et en s’efforçant de fonder une loi mathématique

sur un préjugé métaphysique, le grand écrivain ne retrouva ni son

éloquence, ni sa clarté accoutumée. Il est bon peut-être de montrer,

par quelques passages de son mémoire, jusqu’où peut aller l’égarement

d’un homme de grand talent, lorsque, cherchant ses lumières en

lui-même, il ose s’aventurer dans des régions qu’il ne connaît pas.

«L’attraction, dit-il, croyant alléguer un principe qu’il croit

incontestable, doit se mesurer, comme toutes les qualités qui partent

d’un centre, par la raison inverse du carré de la distance, comme on

mesure en effet la quantité de lumière, l’odeur et toutes les autres

qualités qui se propagent en ligne droite et se rapportent à un centre.

Or il est bien évident que l’attraction se propage en ligne droite,

parce qu’il n’y a rien de plus droit qu’un fil à plomb.»

La conclusion lui semble rigoureuse et indubitable, et Buffon lui

trouve, pour sa part, la force et l’évidence d’une démonstration

mathématique; «Mais, comme il est, dit-il, des gens rebelles aux

analogies, Newton _a cru_ qu’il valait mieux établir la loi de

l’attraction par les phénomènes mêmes que par toute autre voie.»

Non-seulement ces arguments ne sont ni clairs ni persuasifs, mais

«placés, comme dit Montaigne, en dehors des limites et dernières

clôtures de la science,» ils ne touchent pas même à la question.

Clairaut répondit cependant, et cette discussion eut ce caractère

singulier et sans exemple, que la vérité y fut défendue par des

arguments qu’il a fallu citer textuellement pour en faire connaître

l’insignificance et la faiblesse, tandis que celui des adversaires qui,

en somme, se trompe, raisonne cependant avec autant de finesse que de

rigueur.

L'Académie des sciences et les académiciens de 1666 à 1793 · 第 14 / 24 段