lier avec la célèbre Ninon de Lenclos, et de lui adresser quelques
vers, que Voltaire, à qui elle a eu la malice de les montrer, aurait
mieux fait de ne pas imprimer.
On pourrait aisément pardonner à Huyghens de n’être pas poëte et de mal
rimer dans une langue étrangère; il pensait cependant, comme Pascal,
«qu’un honnête homme, sans se piquer de rien, doit savoir juger de
tout, même de la poésie, et ne se montrer incapable d’aucun exercice
de l’esprit.» Quelques vers, composés comme épitaphe de Descartes,
et publiés pour la première fois par M. le comte Foucher de Careil,
prouvent que la prétention n’était pas excessive:
Sous le climat gelé de ces terres chagrines
Où l’hyver est suivy de l’arrière-saison,
Te voicy sur le lieu qui couvre les ruines
D’un fameux bâtiment qu’habita la raison.
Par la rigueur du sort et de la Parque infâme
Cy-gist Descartes au regret de l’univers;
Ce qui servoit jadis d’interprète à son âme
Sert de matière aux pleurs et de pâture aux vers.
Cette âme, qui toujours en sagesse féconde
Faisoit voir aux esprits ce qui se cache aux yeux,
Après avoir produit le modelle du monde,
S’informe désormais du mystère des cieux.
Nature, prends le deuil, viens plaindre la première
Le grand Descartes et montrer ton désespoir.
Quand il perdit le jour, tu perdis la lumière;
Ce n’est qu’à ce flambeau que nous t’avons pu voir.
Huyghens, comme Conrard le faisait craindre à son père, trouva en
France une seconde patrie. Inscrit le premier sur la liste des
membres de l’Académie des sciences, il en fut l’ornement et la gloire
jusqu’à la révocation de l’édit de Nantes. Résistant alors à toutes
les instances et refusant la tolérance exceptionnelle qu’on lui eût
volontiers accordée, il retourna en Hollande, où il mourut dix ans
après, épuisé de forces et engourdi, à l’âge de soixante-six ans, par
la vieillesse prématurée de l’esprit et du corps.
Toutes les œuvres d’Huyghens font paraître la lueur et souvent l’éclat
de son génie; aucune n’est de médiocre importance. En mécanique, en
géométrie, en physique, il a des égaux; il ne peut avoir de supérieurs.
Deux de ses écrits surtout, _le Traité sur le pendule et la Théorie de
la lumière_, vivront éternellement parmi les chefs-d’œuvre de l’esprit
humain.
Placé par sa date entre les dialogues de Galilée sur le mouvement
et le livre des principes de Newton, l’_Horologium oscillatorium_
d’Huyghens s’appuie sur les premiers et a servi évidemment avec ses
théorèmes sur la force centrifuge à la préparation du second. C’est
dans ces trois chefs-d’œuvre que l’on peut trouver, sans rien chercher
ailleurs, la base ferme et solide de la science du mouvement. Peu
d’ouvrages d’ailleurs, indépendamment des fruits qu’il devait produire
et pour n’en examiner que les détails, font paraître dans une plus
grande abondance d’inventions originales une plus grande puissance
géométrique. L’expérience avait appris à Galilée l’isochronisme des
petites oscillations du pendule, c’est-à-dire l’égale durée des
oscillations plus ou moins amples d’un pendule de longueur donnée.
Mais cette égalité n’est qu’approchée, et les petites oscillations,
l’expérience l’a démontré, s’accomplissent plus rapidement que les plus
amples. Huyghens, préoccupé des applications à l’horlogerie, chercha
d’abord à former un pendule rigoureusement isochrone. Dans la solution
de ce beau problème, où les principes physiques étaient à créer aussi
bien que les méthodes géométriques, Huyghens, comme en passant et en
guise de lemme, révèle la théorie des développées, exemple et modèle
entièrement nouveaux de l’étude générale des courbes.
La théorie imparfaite, mais déjà lumineuse et exacte du pendule
composé, complète ce beau livre, dont une note finale révèle sans
démonstration, dans la théorie de la force centrifuge, les principes
jusque-là inaperçus, dont la loi des attractions planétaires aurait pu
être le corollaire immédiat.
Si l’_Horologium oscillatorium_ est la plus accomplie des œuvres
d’Huyghens, le _Traité sur la lumière_ montre peut-être un plus
étonnant génie. La voie ouverte par Galilée devait être suivie, et si
Huyghens avait été refusé à la science, les progrès de la dynamique
retardés pour un temps n’auraient pas manqué, cela paraît certain, de
se produire assez rapidement sous une forme équivalente. Newton et
Leibnitz, Jean et Jacques Bernoulli, d’Alembert et Clairaut, auraient
peut-être accru leur gloire en se partageant une portion de la sienne.
Le _Traité sur la lumière_ reste au contraire entièrement original.
Pendant un siècle et demi, les principes aujourd’hui indubitables en
sont rejetés comme obscurs et sans fondement. Plusieurs générations
successives, en reléguant ce petit chef-d’œuvre parmi les chimères
d’un grand esprit, ne lui accordent pas d’autre attention qu’aux
conjectures sur la cause de la pesanteur. C’est là pourtant peut-être
sa plus admirable conception. Huyghens s’y montre non-seulement le
précurseur, mais le seul guide et le maître de Thomas Young, et la
théorie triomphante de Fresnel devait lui emprunter, avec ses premiers
principes, quelques-uns de ses plus clairs rayons.
Les découvertes d’Huyghens sur les mathématiques pures auraient
suffi à la gloire d’un autre nom. La théorie des développées et celle
des fractions continues sont restées classiques dans la science.
Ses écrits sur la quadrature de l’hyperbole, sur les propriétés de
la logarithmique et sur la chaînette, et sur d’autres questions
d’importance secondaire, montrent que le talent de l’auteur bien plus
que le sujet mesure l’importance d’un ouvrage, et qu’un grand génie,
sur quelque terrain qu’il se place, n’y paraît jamais à l’étroit.
Aussi bien que le géomètre de Syracuse, dont ses amis lui donnaient le
nom, Huyghens joignait la pratique à la théorie avec une incomparable
industrie; aussi adroit que patient, il construisait de ses mains
les instruments les plus délicats et les plus parfaits. C’est avec
une lunette fabriquée par lui-même qu’il a découvert l’anneau et
l’un des satellites de Saturne. Après avoir vu à Londres une machine
pneumatique, il s’empressa de la reproduire en la perfectionnant, pour
en montrer le premier à l’Académie des sciences de Paris les effets
singuliers et ingénieusement variés. Ses expériences enfin sur la
réfraction du spath d’Islande ont révélé les lois les plus complexes et
les plus exactes en même temps que puisse citer la physique.
Quoique la gloire d’Huyghens, comme l’éclat des noms de Fermat, de
Pascal et de Descartes, obscurcisse et semble effacer tout ce qui les
entoure, Roberval plus d’une fois cité dans l’histoire de ces grands
hommes est resté justement célèbre.
Ingénieux à proposer de beaux problèmes et habile à les résoudre, il
a mérité l’estime de Pascal et celle de Fermat. Mersenne et Carcavy,
mêlés tous deux à toutes les discussions sur la science, ont parlé
de lui avec autant d’égard que d’affection, et le savant évêque
d’Avranches, Huet, le nomme dans ses Mémoires parmi ses amis les
plus chers. N’en est-ce pas assez pour balancer les jugements plus
que sévères prononcés sans hésitation par les Cartésiens contre le
contradicteur importun et passionné de leur maître? De nos jours
encore, plus d’un philosophe épousant la querelle de Descartes, garde
pour Roberval un injuste dédain. Un jour, dans une bibliothèque
publique, M. Cousin, traversant la salle, voit les œuvres de Roberval
entre les mains d’un lecteur; il s’arrête un instant, regarde la date
de l’édition et s’éloigne en disant: «Roberval! ce n’était pas un bon
homme, j’en sais long sur son compte!» J’ai cherché depuis et n’ai rien
appris, sinon qu’à la campagne, chez ses parents pauvres cultivateurs,
il n’avait pu dans son enfance acquérir beaucoup d’urbanité. Professeur
au collége de maître Gervais et chargé en même temps de deux chaires au
Collége Royal, il était plus accoutumé au commerce des livres et à la
société des écoliers, qu’à la conversation des gens du monde. Appliqué
aux mêmes problèmes mathématiques que Fermat, Descartes et Pascal, s’il
les égalait presque par son savoir en géométrie, son esprit trop roide
et trop contentieux avait moins d’étendue et de verve, et il n’était
pas comme eux _au-dessus de ces matières_. Roberval était en outre fort
inférieur par l’éducation à ses trois émules. Descartes parut seul le
remarquer, et l’on vit son orgueil s’élever plus d’une fois contre
un homme de si petite condition qui osait le contredire avec tant
d’âpreté, méconnaître sa méthode et lui refuser tout applaudissement.
Roberval a composé plusieurs écrits réellement distingués. La
_Cycloïde_ a été pendant plusieurs années le sujet de ses études
et l’occasion de ses succès. Sa méthode pour en trouver l’aire est
originale et de première main. Mersenne avait inutilement demandé
le résultat à Galilée, qui y avait échoué. Fermat et Descartes, sur
l’énoncé connu, en trouvèrent la démonstration, mais leurs méthodes
sont différentes l’une de l’autre et encore de celle de Roberval, de
telle sorte qu’en les voyant toutes il n’est pas difficile, c’est le
sentiment de Pascal, de reconnaître quelle est celle de l’auteur; «car
il est vrai, dit-il, qu’elle a un caractère particulier et qu’elle est
prise par une voie si belle et si simple, qu’on connaît bien que c’est
la naturelle.» Roberval a trouvé aussi, le premier, le volume engendré
par la _Cycloïde_ tournant autour de son axe, ce qui était alors, au
jugement de Pascal, un problème de haute, longue et pénible recherche.
Roberval, lors de la fondation de l’Académie, était âgé de
soixante-quatre ans; il en fut un membre assidu et actif. Adversaire
déclaré des hypothèses et des systèmes en physique, il a contribué
à maintenir la compagnie dans la voie excellente de l’observation
et de l’expérience; et s’il eut avec Huyghens et avec Mariotte des
discussions quelquefois très-vives, ils souriaient de ses emportements
sans en garder rancune.
Le marquis de L’Hôpital, lors de la réorganisation de l’Académie
en 1699, eût été digne de tenir le premier rang dans la section
de géométrie. Mais ses titres de marquis de Sainte-Mesme, comte
d’Entremont, seigneur d’Ouques, la Chaise, le Bréau et autres lieux,
lui assuraient une primauté d’autre sorte; on le nomma honoraire.
Initié le premier peut-être parmi les savants français à la géométrie
nouvelle de Leibnitz et de Newton, nul ne travailla plus que lui à la
répandre ni avec plus de fruit: correspondant assidu d’Huyghens et de
Leibnitz, il échangeait avec ces deux grands hommes d’ingénieux et
difficiles problèmes dans lesquels, avec un moindre génie d’invention,
il montre dans les détails une perspicacité souvent égale à la leur.
C’est L’Hôpital surtout qui, par ses communications, a fait comprendre
à Huyghens vieillissant l’importance du calcul différentiel. Disciple
de Jean Bernoulli et toujours respectueux pour Leibnitz dont il
propageait les idées et les principes, il arrêta au calcul différentiel
son excellent ouvrage sur l’_Analyse des infiniment petits_, sans
vouloir devancer, en abordant le calcul intégral, le livre sur
l’_Infini_ que l’illustre inventeur avait promis et ne donna jamais.
Newton, avec lequel L’Hôpital n’eut pas de relations directes, était
l’objet de toute son admiration. Aimant à questionner ceux qui avaient
eu l’honneur de voir un si grand homme, il s’étonnait, dit-on, dans
son naïf enthousiasme, que, soumis aux lois de l’humanité, l’auteur
du livre des _Principes_ pût manger, boire et dormir comme les autres
hommes.
L’Hôpital mourut jeune encore, âgé de quarante ans à peine, sans avoir
entièrement réalisé la prédiction de Leibnitz, qui attendait de lui de
_grandes lumières_. «Il avait servi, dit Fontenelle, il était d’une
naissance qui l’engageait à un grand nombre de devoirs. Il avait une
famille, des soins domestiques, un bien très-considérable à conduire et
par conséquent beaucoup d’affaires. Il était dans le commerce du monde
et il y vivait à peu près comme ceux dont cette occupation oisive est
la seule occupation; il n’était pas même ennemi des plaisirs.» N’en
est-ce pas assez pour qu’on doive admirer la profondeur de ses travaux
sans s’étonner de leur petit nombre?
Très-inférieur au marquis de L’Hôpital, Varignon devint cependant,
par sa mort, le plus célèbre et aussi le plus habile des géomètres
français; acceptant comme lui les théories infinitésimales, il
contribua à les répandre, sinon à les accroître et à les affermir.
Lorsque, dans le sein de l’Académie, l’ancienne géométrie, représentée
par Rolle et Galois, voulut tenter un dernier effort contre les
nouvelles méthodes, il les défendit aussitôt, mais avec plus de
conviction et de force que de véritable talent, et la discussion
fut plus longue qu’il ne convient. La géométrie en effet, dans les
questions les plus subtiles, devrait retenir la précision qui fait son
caractère propre, et ne souffrant pas l’équivoque, elle ne doit laisser
aucun refuge à l’erreur.
Quoiqu’en attachant son nom à un théorème devenu classique, Rolle ait
acquis parmi les écoliers une sorte de notoriété de hasard, sa passion
pour la science, qui fut constante et sincère, était satisfaite à
bien peu de frais. Ancien maître d’écriture et de calcul, il s’était
instruit seul. En pénétrant avec ardeur dans la science des nombres, il
rencontra l’algèbre et s’imagina avoir fait de merveilleux progrès.
Mais les théories plus élevées lui restèrent inaccessibles. Il les crut
inexactes et traita de sophismes les méthodes qu’il ne comprenait pas.
Infatigable à discuter et à écrire, c’est aux découvertes de Leibnitz
et de Newton qu’il s’attaquait surtout avec une sorte de colère.
Affectant de confondre ce que les inventeurs avaient soigneusement
distingué, il prétendait par quelques exemples mal compris renverser
l’analyse nouvelle. Sans entrer dans le détail et sans rien opposer
à la vérité des démonstrations, il reprochait vaguement et mal à
propos aux nouveaux calculs de supposer l’infini en le comprenant
dans les résultats aussi fréquemment et aussi hardiment que le fini,
et d’admettre des grandeurs infiniment petites qui cependant peuvent
se résoudre en d’autres grandeurs infiniment plus petites, et ainsi
de suite à l’infini. L’Hôpital jugea inutile de répondre, et laissa à
Varignon tout le poids de la discussion qui franchit bientôt les bornes
de l’Académie. Parmi les géomètres étrangers à la compagnie, Rolle
trouva des adversaires aussi convaincus et moins patients, et Saurin,
qui peu de temps après devait recevoir le titre d’associé, le combattit
de toutes ses forces.
Joseph Saurin, moins célèbre par ses travaux scientifiques que par les
vicissitudes de son existence, était fils d’un ministre protestant
de Grenoble, dont il avait, fort jeune encore, voulu suivre la
carrière. Orateur véhément et fort applaudi dans son parti, Saurin
s’était compromis par trop de hardiesse, et plusieurs années avant la
révocation de l’édit de Nantes, il avait dû se réfugier en Suisse. Il
y fut reçu avec grande distinction et obtint une cure considérable
dans le bailliage d’Yverdun; mais Saurin n’était pas calviniste, sa
doctrine sur la grâce était celle de Luther. On était justifié, suivant
lui, dès qu’on croyait l’être avec certitude, et sans cette certitude
il n’y avait pas de salut. Les théologiens calvinistes obtinrent,
sur cette question et sur quelques autres, un formulaire que les
ministres furent obligés de signer sous peine d’être exclus de toute
fonction lucrative. Les Français réfugiés s’y refusèrent d’abord;
mais le premier emportement se calma peu à peu, et tous les jours il
s’en détachait quelqu’un qui, cédant à la nécessité, se résignait à
signer; Saurin ne fut pas de ce nombre, et sans refuser avec éclat, il
éluda la signature, dit Fontenelle, par toutes les chicanes à peu près
raisonnables qu’il put imaginer pour gagner du temps. Un ami cependant
arrangea tout par une signature qu’il avait le droit de donner et dont
on se contenta. Saurin, rassuré sur sa position, s’allia peu de temps
après en épousant M^{lle} de Crouzas, à une des premières familles du
pays. Toujours imprudent, il se compromit de nouveau par ses sermons,
et les persécutions le menacèrent une troisième fois. Ses dissentiments
avec ses confrères firent naître des doutes dans son esprit; il demanda
pour les éclaircir un entretien à Bossuet, qu’il ne connaissait pas.
Les sauf-conduits nécessaires lui furent expédiés. Après de longues
discussions, il se déclara satisfait sur tous les points, et abjura
sans contrainte, mais non sans espérance, se faisant pour toujours de
Bossuet un puissant et zélé protecteur. M^{me} Saurin, retirée alors
dans sa famille, avait tout ignoré jusque-là; les inspirations qu’elle
reçut d’abord étaient loin d’être favorables à son mari. La tendresse
cependant finit par l’emporter, et après bien des luttes et des
difficultés, qui amenèrent même des dangers sérieux et une détention
dont on ne pouvait prévoir l’issue, Saurin, fort décrié en Suisse pour
son apostasie, toujours protégé par Bossuet, put enfin s’établir à
Paris en terminant par là cette période agitée de son existence, qu’il
appelait plus tard le roman de sa vie.
Forcé de choisir une occupation, il se décida pour les mathématiques
qui depuis longtemps l’attiraient; avant même d’y être de première
force, il commença à les enseigner. C’est au milieu de ses études
et dans l’ardeur d’une initiation toute récente qu’il rencontra
les objections de Rolle et tint à honneur d’y répondre; la lutte
entre eux ne fut pas courtoise, et si l’avantage reste à Saurin qui
défendait la bonne cause, la vivacité de ses attaques put servir
d’excuse à l’aigreur de son adversaire. Las enfin de lutter contre des
objections sans cesse renaissantes, il s’adressa à l’Académie pour
lui demander une décision, déclarant que, si elle ne jugeait pas
dans un certain temps, il tiendrait M. Rolle pour condamné, puisque
toute la faveur de la compagnie devait être pour lui. Mais l’Académie,
plus préoccupée de la forme que du fond, blâma également les deux
adversaires, en rappelant M. Rolle aux statuts de l’Académie dont il
avait l’honneur d’être membre, et M. Saurin à son propre cœur. Peu de
temps après cependant, Saurin était nommé membre associé de l’Académie.
Ses nombreux mémoires, insérés de 1707 à 1731, montrent, avec la
connaissance des mathématiques pures, la préoccupation constante de
faire triompher les théories physiques de Descartes. Les tourbillons
étaient pour lui une réalité et l’attraction newtonienne une chimère.
En abandonnant les traces du maître, c’est Descartes qu’il voulait
dire, on se trouvait, suivant lui, replongé dans les anciennes ténèbres
du péripatétisme, dont il conjurait le ciel de nous préserver. «On
entend assez, dit Fontenelle, qui rapporte cette phrase, qu’il parle
des attractions newtoniennes; eût-on cru, ajoute-t-il, qu’il fallût
jamais prier le ciel de préserver des Français d’une prévention trop
favorable pour un système incompréhensible, eux qui aiment tant la
clarté, et pour un système né en pays étranger, eux qu’on accuse tant
de ne goûter que ce qui leur appartient.»
Loin des agitations qui avaient troublé sa jeunesse, Saurin pouvait se
croire assuré d’une paisible et douce existence; un coup étrange et
imprévu devait cependant le frapper encore. Il fréquentait un café,
celui de la Laurent, dont les habitués, presque tous érudits ou gens
de lettres, étaient divisés par des rivalités et des haines violentes.
Quelques couplets satiriques et injurieux coururent dans le café.
J.-B. Rousseau s’en avoua l’auteur, et ils lui attirèrent de telles
menaces, qu’il s’abstint de revenir. Plusieurs années après, d’autres
couplets sans style et sans esprit, et qui semblent, à la grossièreté
près, l’œuvre d’un enfant qui s’exerce à coudre des rimes, furent remis
mystérieusement à l’un des habitués du café: on soupçonna Rousseau.
Sans plus ample preuve, l’un des personnages insultés lui administra
des coups de bâton en pleine rue. Ne pouvant obtenir ni justice ni
réparation, Rousseau chercha l’auteur des couplets, et sur des indices
vraisemblables, crut le trouver dans Saurin qui fut emprisonné. On
produisit un exemplaire des couplets écrit de sa main; l’accusation y
vit un brouillon; suivant Saurin c’était une copie. Il composa pour
sa défense un mémoire considéré par Voltaire, malheureusement fort
partial, comme un des ouvrages de cette nature les plus adroits et les
plus véritablement éloquents. Après une détention préventive de plus
d’une année, Saurin fut acquitté faute de preuves, et il serait bien
plus difficile encore d’en trouver aujourd’hui dans un sens ou dans
l’autre. Quant à J.-B. Rousseau, il aurait pu se borner, comme Clément
Marot, dans une circonstance semblable, à répondre à ses accusateurs:
Si mentez vous bien par la gorge.
* * * * *
Il ne sortit oncq de ma forge
Un ouvraige si mal limé.
Les dernières années de Saurin furent consacrées à la science et au
développement des idées de Descartes sur la physique; mais quoique
destinées à disparaître bientôt sans retour, personne ne les attaquait
dans le sein de l’Académie, où elles n’avaient pas besoin de défenseur.
Il mourut en 1737, à l’âge de soixante et dix-huit ans, après avoir
obtenu depuis six ans le titre de vétéran, qui le dispensait des
travaux réguliers imposés aux pensionnaires.
Les travaux nombreux et variés de de Lahire, auraient pu faire la
célébrité d’un nom que son père, peintre habile, avait déjà porté avec
honneur.
De Lahire était un savant universel, géomètre, astronome, physicien,
mécanicien, ingénieur, anatomiste et naturaliste parfois, en même temps
que très-habile artiste; capable des spéculations les plus hautes comme
de la pratique la plus délicate, et curieux de toutes les sciences,
il a fait preuve dans toutes d’un esprit distingué, mais n’a excellé
dans aucune. Pendant cinquante ans il s’associa avec une inconcevable
activité à tous les travaux de l’Académie. Orphelin à l’âge de dix-sept
ans, il se rendit en Italie pour y compléter ses études d’artiste;
quatre ans après il revint géomètre. L’étude de la perspective, en
l’initiant aux mathématiques, lui avait montré sa véritable voie: il ne
cessa plus de la suivre.
Quelques écrits rédigés à la manière des anciens sur les sections
coniques et la cycloïde, et qui, sans apporter un grand progrès à la
science, révélèrent son secret au public, lui ouvrirent les portes de
l’Académie. Attaché bientôt avec Picard aux travaux de la carte de
France, il dirigea vers les applications ses connaissances théoriques
déjà très-profondes, et vit avec une sorte d’indifférence la face
des mathématiques se rajeunir et se renouveler par les découvertes
de Leibnitz et de Newton, qu’il n’entendit jamais bien parfaitement;
toujours passionné pour la géométrie des anciens, il en resta un des
représentants les plus habiles.
Son _Traité sur les épicycloïdes_, publié en 1692 dans les Mémoires
de l’Académie, lui assure un rang estimable parmi les géomètres, et
l’application ingénieuse qu’il en fit à la construction des roues
d’engrenage est aujourd’hui devenue classique.
L’uniformité de mouvement, nécessaire dans un grand nombre de machines,
est précieuse dans toutes, parce qu’elle diminue la fatigue des
organes. Les variations de vitesse exigent des efforts proportionnés
à leur rapidité et à la grandeur des masses en mouvement; il convient
donc d’ajuster un engrenage de telle sorte que le mouvement uniforme de
l’une des roues assure à l’autre une vitesse différente mais toujours
constante, malgré le changement continuel des points de contact par
lesquels les dents se poussent. Tel est le problème dont de Lahire,
en le rattachant, il est vrai, à des principes moins simples et moins
clairs, a donné plusieurs solutions élégantes, que les constructeurs
soigneux adoptent encore aujourd’hui.