Mairan ne prétendait cependant, dit Fontenelle, donner en cela que des

conjectures, mais c’est beaucoup en pareille matière, ajoutait-il, que

des conjectures heureuses. Il est malheureusement difficile d’accorder

ce nom à ces rêveries sans consistance qui, sans rien fonder ni rien

résoudre, et n’ayant pu faire l’objet d’aucune étude sérieuse, n’ont

pas vécu un seul instant dans la science.

Mairan, dans un autre travail, recherche la raison pour laquelle les

jours d’été sont plus chauds que ceux d’hiver. Suivant ses calculs plus

que douteux, le soleil à midi envoie dix-sept fois plus de chaleur

en juillet qu’en décembre. Le thermomètre dément ses prévisions sans

le troubler un instant, et il en conclut hardiment qu’un feu central

permanent joue dans le phénomène le rôle principal. «Trop éloigné

des montagnes, le feu n’échauffe pas leurs sommets, dont les neiges

perpétuelles sont par là expliquées.»

Mairan, qui ne s’effrayait d’aucun problème, a écrit sur la question

des forces vives, sur la figure de la terre, sur les aurores boréales,

sur la formation de la glace, sur le mouvement de la lune, etc. Son

esprit superficiel, mais audacieux et flexible, s’étend et se partage

entre les études les plus diverses. Donnant un libre essor à sa

curiosité, il effleure avec une perpétuelle inconstance toutes les

sciences à la fois, et son imagination hardie mais stérile, en croyant

soulever les voiles les plus secrets, s’agite sans rien produire et

sans rien féconder.

Laborieux et actif jusqu’à la plus extrême vieillesse, Mairan vit le

respect sincère d’une génération nouvelle succéder aux applaudissements

qui avaient salué sa jeunesse. Homme d’esprit sinon de grand jugement

et de génie, il se faisait aimer, admirer quelquefois, des plus

honnêtes gens de son époque, et il n’est pas un savant dont ses

contemporains aient dit plus de bien et plus hautement. Il faut tenir

grand compte d’un témoignage aussi unanime, en n’oubliant pas que si

les théories de Mairan nous semblent ridicules aujourd’hui, c’est que

les progrès de la science, en démentant toutes ses hypothèses, ont

ruiné tous ses raisonnements. Voltaire, à qui les louanges, il est

vrai, ne coûtent guère, a écrit de Mairan: «Il me semble avoir en

profondeur ce que Fontenelle avait en superficie.» Il serait plus exact

de dire que dans toute sa carrière, désireux de continuer son illustre

et aimable prédécesseur, et le prenant constamment pour modèle, Mairan,

sans l’égaler jamais, savait dans ses écrits comme dans sa conversation

que l’on trouvait charmante, rappeler parfois son souvenir. Plus

entêté de la science, mais non plus passionné pour elle, il se montre

inférieur en cela surtout, qu’en effleurant comme lui toutes les

vérités il croyait en pénétrer le fond et en voir l’enchaînement

véritable, et tandis que le sceptique et prudent Fontenelle, satisfait

d’ignorer le principe et la fin des choses, n’en dissertait que plus

à l’aise, toujours tranquille dans son doute universel, l’illustre

et présomptueux Mairan, non moins tranquille à ses côtés, croyait y

reposer dans la vérité.

Mairan fut secrétaire de l’Académie pendant trois ans seulement.

Grandjean de Fouchy lui succéda en 1743, et cet honneur combla son

ambition. L’exacte précision de ses analyses et la froide sagesse de

ses _Éloges_ auraient pu satisfaire, sinon charmer, un auditoire moins

rempli du souvenir de Fontenelle, et Grimm semble non-seulement sévère

mais injuste quand il dit:

«Les assemblées publiques de l’Académie sont destinées aux éloges des

académiciens décédés dans le cours du semestre et à la lecture de

quelques mémoires peu amusants, souvent peu instructifs; c’est l’ennui

qui y préside ordinairement. On dirait que le membre de l’Académie qui

fait les éloges est à ses gages.»

Les éloges de de Fouchy sont loin cependant d’être méprisables. Il

expose les découvertes de ses confrères avec assez d’exactitude et de

clarté pour faire désirer de les voir dans un plus grand jour, et sans

trouver toujours le trait caractéristique de chaque esprit, il se fait

écouter comme un témoin précieux, souvent unique aujourd’hui, de plus

d’un caractère honorable et élevé dans une vie modeste et utile.

Grandjean de Fouchy, malgré son extrême modestie, exerça dignement et

avec fermeté, pendant plus de trente ans, les laborieuses et délicates

fonctions de secrétaire. Toujours vigilant et actif, exactement soumis

à la règle et soigneux de l’imposer à tous, il savait exiger des plus

illustres comme des plus humbles les égards et la courtoisie que son

affable confraternité accordait indistinctement à tous.

On lit au procès-verbal du 7 décembre 1756:

«M. d’Alembert s’étant plaint que, dans l’histoire de 1752, je n’avais

fait qu’une simple mention de son ouvrage intitulé: _Essai d’une

théorie nouvelle de la résistance des fluides_; et ayant demandé que

l’Académie m’obligeât à faire l’extrait dans l’histoire de 1753, j’ai

répondu que j’avais agi en ce point conformément à la délibération

du comité de librairie que j’avais consulté sur ce sujet et que

voici telle qu’elle se trouve au registre du comité: «J’ai demandé

si le secrétaire de l’Académie était obligé de faire dans l’histoire

l’extrait de l’ouvrage d’un académicien qui s’est contenté d’en mettre

un exemplaire dans la bibliothèque sans lui faire la politesse de lui

en donner un; j’ai représenté qu’il était injuste à plusieurs égards et

souvent impossible à lui d’y satisfaire; sur quoi il a été décidé que

le secrétaire n’était tenu, dans ce cas, qu’à une simple mention sans

aucun extrait.»

«La chose ayant été discutée, il a été dit que je ne pouvais être

contraint à faire l’extrait demandé et que l’on ne pouvait que m’y

exhorter; à quoi j’ai répondu qu’il me suffisait que l’extrait en

question parût faire plaisir à l’Académie pour que je le fisse, mais

que ce serait uniquement pour lui marquer mon attachement et sans

préjudice au droit qu’a le secrétaire de faire ou de ne pas faire

l’extrait d’un ouvrage, selon qu’il le juge à propos; suppliant

l’Académie de recevoir la déclaration que je faisais que cet ouvrage

serait le dernier dans ce cas dont je ferais l’extrait, me proposant de

n’en faire dans la suite aucun de ceux dont les auteurs auraient manqué

à un devoir de politesse consacré par un usage non interrompu jusqu’à

présent et duquel je dois être d’autant plus jaloux, que je le regarde

comme une marque de l’estime et de l’amitié de mes confrères.»

D’Alembert, on le voit, n’aimait pas Grandjean de Fouchy. C’est

cependant l’ami dévoué, l’admirateur de d’Alembert, et son protégé

en toute circonstance, que Grandjean de Fouchy voulut associer à ses

travaux pour lui assurer sa succession. Une portion considérable de

l’Académie, Buffon et ses amis entre autres, auraient préféré Bailly

pour secrétaire; on s’arrangea pour ne pas les consulter.

Dans le dessein qu’il avait depuis longtemps de briguer ces importantes

fonctions, Condorcet, pour s’y préparer et s’en montrer digne, avait

complété la série des éloges de Fontenelle en publiant ceux des

membres de l’ancienne Académie morts avant 1699. D’Alembert, en

proposant l’approbation à l’Académie et l’autorisation d’imprimer sous

son privilége, en avait dit:

«Cet ouvrage servira à faire connaître par de nouveaux exemples combien

les sciences sont utiles et respectables; il est d’ailleurs écrit

avec le goût sage et l’élégance noble qui doit faire le caractère des

éloges académiques, les matières les plus difficiles y sont exposées

avec toute la clarté dont elles sont susceptibles, et les réflexions

philosophiques que l’auteur a jointes à cet exposé précis et fidèle

donnent à l’ensemble tout l’intérêt qu’on peut y désirer. Nous

croyons en conséquence que cet ouvrage est très-digne de l’impression

et qu’il mérite non-seulement l’approbation de l’Académie, mais la

reconnaissance de ceux qui s’intéressent au progrès des sciences.»

Quelques semaines après, le 27 février 1773, le duc de la Vrillière

écrivit à l’Académie:

«M. de Fouchy, secrétaire de l’Académie depuis trente ans, désire

d’avoir un adjoint qui puisse le seconder dans ses travaux actuels, se

mettre au fait sous ses yeux des difficultés de détail qui concernent

l’Académie et lui succéder un jour dans cette place. J’ai mis sous

les yeux du Roi la lettre que M. de Fouchy m’a écrite sur cet objet,

il paraît juste à Sa Majesté de ne donner, pour adjoint au titulaire

d’une place, qu’une personne qui lui convienne, et les longs services

de M. de Fouchy semblent mériter tous les égards possibles à ce qu’il

peut désirer par rapport à cette adjonction; il a jeté les yeux sur M.

le marquis de Condorcet, associé mécanicien, dont il a déjà éprouvé les

talents en lui confiant quelques articles de l’histoire de l’Académie,

qu’on imprime actuellement et dont il connaît d’ailleurs le caractère

doux et impartial, nécessaire au secrétaire d’une société savante;

d’ailleurs le choix de M. de Fouchy paraît confirmé par la réputation

que les ouvrages de M. de Condorcet lui ont faite dans l’Europe

littéraire et par le suffrage unanime que le public a accordé aux

éloges de plusieurs anciens académiciens que M. le marquis de Condorcet

vient de faire paraître. Le Roi a donc jugé, Monsieur, et d’après les

desseins de M. de Fouchy et d’après la connaissance qu’il a lui-même

du mérite de M. de Condorcet, qu’il est propre à remplir la place dont

il s’agit; cependant comme Sa Majesté désire d’avoir sur cet objet

l’avis de l’Académie, elle lui ordonne de délibérer à huitaine si M. de

Condorcet est en effet capable de cette place.

«Comme l’affaire dont il est question intéresse le secrétaire, c’est

à vous, Monsieur, et non à lui que Sa Majesté m’a ordonné d’adresser

cette lettre.»

Sur quoi il a été résolu de faire des observations à M. de la

Vrillière, et M. Leroy a lu un projet de lettre qui fut approuvé.

La copie de ce projet manque au procès-verbal, ainsi qu’une lettre

adressée par Condorcet à ses confrères qui, dans la séance suivante,

délibérant sur sa capacité, émirent un vote où Condorcet voulut voir

l’expression libre et spontanée de leur choix.

Trois ans après cependant, lorsque Grandjean de Fouchy quitta

définitivement ses fonctions, Condorcet, un peu tardivement scrupuleux,

déclina par écrit toute prétention à réclamer sa place comme un droit

acquis.

Après la lecture de sa lettre, il a prié l’Académie, dit le

procès-verbal, d’engager M. Amelot à faire ordonner par le Roi qu’il

soit procédé à l’élection pure et simple, sans avoir égard à son

adjonction, et «j’ai été chargé, dit Grandjean de Fouchy, d’enregistrer

l’écrit qu’il avait lu, qu’elle a cru devoir conserver comme un

témoignage de l’attachement et de l’honnêteté de M. de Condorcet.»

La lutte dans ces circonstances était évidemment impossible et la

candidature de Bailly ne fut pas même produite.

Les écrits mathématiques de Condorcet doivent être lus avec précaution;

quels qu’aient été pour eux les suffrages et les applaudissements

des contemporains les plus illustres, la postérité impartiale et

sympathique à sa mémoire conserve cependant le droit de les juger.

Aucun d’eux ne s’élève au-dessus du médiocre, presque complétement

oubliés aujourd’hui ils prouvent seulement, avec l’ouverture de son

esprit, la solidité de ses premières études.

L’ouvrage de Condorcet sur la _Probabilité des jugements_ a seul

conservé quelque célébrité. Laplace, Poisson et plus récemment M.

Cournot se sont hasardés après lui sur ce terrain, le plus glissant

peut-être où puisse se placer un géomètre, et ni le génie de l’un ni

l’habileté des autres ne leur a permis de s’y établir solidement.

Lorsqu’une urne contient des boules blanches et des boules noires

en nombre et en proportion connus, on peut aisément calculer quelle

est, dans un nombre donné de tirages, la probabilité d’obtenir un

résultat désigné à l’avance. Par des principes moins évidents mais tout

aussi certains, le résultat observé du tirage révèle la composition

probable de l’urne et les chances d’erreurs diminuent indéfiniment

quand on accroît le nombre des épreuves. Si l’on a vu par exemple, sur

trois millions de tirages, une urne qui contient trois boules donner

2,000,175 fois une boule blanche et 999,825 fois une noire, il est

extrêmement probable, certain pour ainsi dire, que deux des boules sont

blanches et la troisième noire.

Pour Condorcet, chaque tribunal est assimilé à une telle urne dont les

boules blanches ou noires représentent les jugements équitables ou

iniques.

Mais comment, dans chaque cas, connaître la couleur de la boule?

comment compter les erreurs du tribunal et en tenir état? Le problème

est difficile, Condorcet ne le croit pas insoluble. «Je suppose,

dit-il, que l’on connaisse un certain nombre de décisions formées par

des votants dont la voix a la même probabilité que celle des votants

sur la vérité des décisions futures desquels on veut acquérir une

certaine assurance. Je suppose de plus, c’est toujours Condorcet qui

parle, que l’on ait choisi un nombre assez grand d’hommes vraiment

éclairés et qu’ils soient chargés d’examiner une suite de décisions

dont la pluralité est déjà connue, et qu’ils prononcent sur la

vérité ou la fausseté de ces décisions. Si, parmi les jugements de

cette espèce de tribunal d’examen, on n’a égard qu’à ceux qui ont

une certaine pluralité, il est aisé de voir qu’on peut sans erreur

sensible, ou les regarder comme certains, ou supposer à la voix de

chacun des votants de ce tribunal une certaine probabilité un peu

moindre de celle qu’elle doit réellement avoir et déterminer d’après

cette supposition la probabilité de ces jugements.»

Il y a beaucoup à reprendre dans cette théorie qui renferme plusieurs

erreurs: «La méthode, dit cependant Condorcet un peu naïvement, ne

peut avoir dans la pratique qu’un seul inconvénient: la difficulté

de composer le tribunal d’examen.» Sans se contenter pourtant de sa

première méthode, Condorcet se hâte d’en proposer une seconde qui,

pour être plus ingénieuse, n’en est pas moins inacceptable. Condorcet,

sans le déclarer expressément, continue la fiction d’une urne de

composition constante remplaçant les divers tribunaux, comme si tous

les juges du royaume, assimilés à un homme toujours semblable à

lui-même, prononçaient sur toutes les causes avec un égal discernement,

une attention invariable et la même indifférence à l’éloquence

inégale comme à la conviction affectée ou sincère des avocats qui les

obscurcissent.

L’intégrité et le savoir des magistrats seront toujours rebelles aux

formules des géomètres, et en négligeant de les considérer comme la

seule base solide de la justice des arrêts, ils s’exposent à démentir

ces paroles de Laplace qui, dans cette théorie, devraient être leur

règle et leur loi: _Le calcul des probabilités n’est au fond que le bon

sens mis en formules_.

Les éloges des académiciens composés par Condorcet eurent dans leur

temps un grand succès. D’Alembert les signale tout d’abord comme

_excellents_. Voltaire a appelé gracieusement leur auteur _monsieur

plus que Fontenelle_ en n’y voyant qu’une chose fâcheuse, «c’est que

le public, lui disait-il, désirera qu’il meure un académicien par

semaine pour vous en entendre parler.» Condorcet, en effet joint à la

netteté du langage l’intelligence complète, et quelquefois profonde

des questions les plus difficiles; il est loin cependant d’être sans

défauts, et le titre de _plus que Fontenelle_ est une des exagérations

habituelles à Voltaire qu’il serait injuste de discuter sérieusement.

Loin d’aimer, comme Fontenelle, à s’abaisser par un discours simple

et de peindre avec un seul trait en disant beaucoup en peu de mots,

pour laisser deviner davantage encore, Condorcet, par sa forme trop

oratoire, éveille tout d’abord la défiance. Le lecteur le tient pour

suspect, et lors même qu’il se montre juste, on redoute l’exagération.

Impatient de la méditation des choses de la science et incapable de

s’y enfermer tout entier, il ne sait pas cacher et semble même montrer

volontiers tout ce qui occupe son esprit. Conduit par exemple dans

l’éloge de Blondel à blâmer en passant les modernes qui ont la modestie

de croire qu’il est impossible d’égaler les anciens surtout dans la

poésie, «ce préjugé, dit-il, était excusable en quelque sorte au temps

de Blondel, où l’on ne pouvait opposer aux zélateurs de l’antiquité

cet homme illustre pour qui seul la reconnaissance et l’admiration de

son siècle ont prévenu le culte des races futures, et qui, semblable à

ces enfants du ciel adorés dans les temps héroïques, unit à la gloire

d’être un génie sublime la gloire bien plus touchante d’être compté

parmi les bienfaiteurs de l’humanité.» L’illustre patriarche, dont

Condorcet avait l’honneur d’être connu et aimé, lui eût tout au moins

conseillé, s’il eût été consulté, de placer sa tirade ailleurs. Les

professions de foi de civisme, de vertu et de sensibilité s’élèvent

dans les éloges de Condorcet un peu trop à l’improviste. Le jeune

Vaucanson invente un échappement d’horlogerie, Condorcet le raconte

et ajoute: «Il éprouva pour la première fois ce plaisir si vif et si

pur qui serait le premier de tous si la nature n’avait attaché aux

bonnes actions des charmes encore plus touchants.» Cette réflexion,

il faut le remarquer, n’est pas même une ingénieuse transition et

n’annonce nullement, comme on pourrait le croire, le récit d’une action

vertueuse ou touchante. Ne sent-on pas plus de prétention que de vraie

sensibilité dans ces lignes de l’éloge de Bezout, où Condorcet sans

doute croit imiter Fontenelle en adoptant un tour qui lui est habituel:

«M. Bezout s’était marié très-jeune, et comme il était sans fortune

il avait pu suivre le choix de son cœur. Cette union fut heureuse, il

fut très-bon père, non-seulement parce que c’est un devoir, mais parce

qu’il aimait à vivre au milieu de sa famille.»

A côté de ces traits trop fréquents dans les éloges de Condorcet,

un plus grand nombre de pages solides et écrites de bonne main nous

montrent le savant profond, le philosophe généreux et l’esprit exact et

sincère, qui plaisait à Voltaire sans le flatter toujours, et trouvait

parfois l’éloquence dans sa haine contre les préjugés et son ardeur

impatiente pour le progrès.

Mais Condorcet, de plus en plus détaché de la science, derrière

l’approbation et les suffrages des savants et des lettrés, cherchait

souvent les applaudissements et la faveur du peuple.

Nous avons dit, en parlant des rapports de l’Académie, avec quelle

âpreté de mauvais goût et quelle haineuse emphase le secrétaire

perpétuel avait, dans un rapport sur un projet de distribution des

eaux, mis en opposition ceux qu’il nommait les gens riches avec les

citoyens qu’il appelait le peuple. Fontenelle, dans un cas tout

semblable, s’était contenté de dire: «Mais comme il arrive bien souvent

quand il ne s’agit que du public, on n’alla pas plus loin que le

projet.» Condorcet, on le voit, tenait à se montrer _monsieur plus que

Fontenelle_.

Lorsque la politique le prit enfin tout entier, Condorcet demanda,

comme Grandjean de Fouchy, un auxiliaire et un adjoint. L’Académie

n’accepta qu’un suppléant temporaire, renouvelé tous les trois mois.

Fourcroy, de Jussieu, Sage et Bovy le remplacèrent successivement, sans

qu’aucun d’eux plus tard ait pu réclamer comme un droit acquis le titre

de secrétaire si heureusement confié à Cuvier.

Membre de l’Académie française en même temps que de l’Académie des

sciences, Condorcet était bien loin cependant d’épuiser dans ses

travaux académiques toute l’activité de son esprit. D’Alembert et

Voltaire, après avoir été les protecteurs admirés de sa jeunesse,

restèrent jusqu’à leur dernier jour ses amis et ses guides. Ami comme

lui de ces deux grands hommes, Turgot lui accorda une grande part de

sa confiance. Son dévouement fougueux à la liberté précéda l’explosion

de la tourmente révolutionnaire. Mêlé à la politique par de véhéments

pamphlets et d’innombrables articles de journaux, il fut membre de la

municipalité de Paris, de l’Assemblée législative et de la Convention

nationale. Mais les illusions généreuses de Condorcet et ses erreurs

cruellement expiées n’appartiennent pas à mon sujet, et je n’ai pas la

tâche douloureuse de les raconter ici et de les juger.

LES GÉOMÈTRES.

Christian Huyghens, esprit rare et excellent à plus d’un titre, a

égalé les savants et les inventeurs les plus illustres. Jamais enfant

plus heureusement né ne rencontra dès son premier jour, avec des soins

plus assidus, un milieu plus vivifiant et plus favorable. Son père,

Constantin Huyghens, homme de grand jugement, habile dans les arts,

versé dans les lettres et dans les sciences, avait su mériter par

lui-même la haute position et la confiance publique dont sa famille

était depuis longtemps investie. Plusieurs missions diplomatiques

habilement accomplies pour les États de Hollande lui avaient fait en

France, en Angleterre et en Italie de nombreux amis, empressés plus

tard à servir son fils et heureux d’applaudir à ses succès. Le roi

Louis XIII lui-même, pour lui prouver son estime et récompenser son

mérite, avait ajouté aux armoiries de Constantin une fleur de lis d’or

que ses descendants étaient autorisés à y placer comme lui. Père de

cinq enfants tous remarquables par l’intelligence, Constantin appela

à orner et à éclairer leur esprit les maîtres les plus excellents

d’un pays illustre entre tous par la culture intellectuelle. En même

temps que les langues anciennes, le jeune Christian apprit les langues

étrangères, et tandis que dans les sciences il dépassait rapidement

ses maîtres, il réussissait dans la musique et dans le dessin assez

pour pouvoir, s’il l’eût voulu, suivre la carrière d’un artiste; il

trouvait enfin le temps d’étudier en droit à l’université de Leyde et

d’y prendre le diplôme de docteur. Constantin, pour le diriger, n’eut

d’ailleurs qu’à imiter et à recommencer ce que son père avait fait pour

lui:

Et minus hic ovo non discrepat ovum,

dit-il avec orgueil, dans un poëme latin sur sa propre vie.

Aimable, spirituel, de figure agréable, adroit à tous les exercices du

corps, aussi curieux de l’étude qu’ardent au plaisir et salué du nom de

jeune Archimède, Huyghens vint à Paris dans tout l’éclat d’une jeunesse

déjà illustre, sans autre ambition que de polir son esprit et d’étendre

ses idées par la société des honnêtes gens et le commerce des plus

habiles.

L’académicien Conrard, en annonçant à Constantin Huyghens l’accueil

fait à son aimable fils, lui laisse deviner que le jeune Archimède ne

voyageait pas seulement en philosophe.

«Je m’en rapporte, dit Conrard, parlant d’une question insignifiante

et de pure politesse, je m’en rapporte à votre excellent Archimède

quand il voudra parler sincèrement, comme il fera sans doute lorsque la

mer nous aura séparés et qu’il sera tête à tête avec vous dans votre

paradis terrestre dont il m’a fait une si belle description. Je ne

crains plus tant qu’il se trouve auprès de vous que je le craignais

il y a quelque temps, car il fait ici tant de bonnes et agréables

connaissances, que je ne le vois guère plus que s’il était à la Haye

ou à Zulichem. Au lieu donc que je vous conjurais au commencement de

ne nous le redemander pas sitôt, je vous avertis aujourd’hui, mais en

grand secret, que si vous n’y prenez garde, on l’arrêtera ici pour

toujours et peut-être même de son consentement, car il trouve tant de

gens et tant de compagnies à son gré, que s’il se pouvait partager en

vingt ou trente parts tous les jours, il ne contenterait pas encore

tous ceux qui le désirent. Il y a trois mois qu’il a fait espérer une

visite à une dame de très-grand mérite, avec laquelle je lui ai fait

faire connaissance, et il n’a pu encore trouver moyen de la lui rendre,

quoiqu’il ne le désire pas moins qu’elle et qu’il ne leur faille

qu’une après-dînée pour les satisfaire tous deux. Jugez d’après cela,

monsieur, ce que peut attendre de lui un misérable comme moi, qui n’est

bon à rien.»

L'Académie des sciences et les académiciens de 1666 à 1793 · 第 12 / 24 段