esprit de lui adjoindre Ferdinand Berthoud; c’était pour l’illustre
horloger français l’invitation la plus pressante à égaler, à surpasser
peut-être un jour l’œuvre excellente qu’il était capable de juger et
digne d’admirer sans réserve. Malheureusement Harrison, mécontent de
ses juges, refusa de montrer les détails de son horloge, et le voyage
fut inutile à Berthoud. Les commissaires, presque tous astronomes, tout
en jugeant l’horloge d’Harrison excellente et utile, refusèrent de
la déclarer parfaitement sûre. Les observations de la lune restaient
indispensables suivant eux pour corriger les bizarres inégalités
qui surviennent parfois dans les meilleurs instruments. L’horloge
n’obtint donc que la moitié de la récompense promise, et Mayer de
Gottingue reçut pour ses tables de la lune la plus grande partie de
l’autre moitié. C’est dix ans plus tard seulement, qu’un nouvel acte
du parlement compléta pour Harrison la récompense de 20,000 livres; il
était âgé de soixante-dix ans.
L’Académie des sciences, qui bien des fois déjà, par le programme de
ses prix, avait rappelé à l’attention des savants le problème des
longitudes, proposa de nouveau, en 1765, la recherche du meilleur
moyen de déterminer la longitude en mer. Le succès d’Harrison et la
connaissance sommaire de ses procédés avaient déjà encouragé et stimulé
le zèle de Berthoud qui, s’adressant directement au ministre de la
marine, lui avait proposé plusieurs horloges dont sa grande renommée
exigeait un sérieux examen. Le ministre organisa une expédition dont le
plan tracé par les officiers de marine fut approuvé par l’Académie.
Mais elle avait en même temps à juger les pièces du concours auquel
Berthoud refusait de prendre part: par l’organe de son président le
marquis de Courtanvaux, elle demanda au ministre la disposition d’un
bâtiment pour y faire ses études. M. de Saint-Florentin répondit, comme
on aurait pu s’y attendre, qu’un bâtiment étant frété pour éprouver
les horloges de M. Berthoud, il était très-facile d’y embarquer
celles des concurrents, et que MM. les académiciens qui voudraient
les accompagner trouveraient à bord toutes les facilités et tous les
égards désirables. Peu satisfait de cette réponse, M. de Courtanvaux,
président de l’Académie, se décida à faire construire à ses frais une
corvette appropriée par son peu de tirant d’eau aux nombreuses relâches
qu’il conviendrait de faire, et, prenant Pingré à son bord, il partit
du Havre le 14 mai 1767, emportant deux montres présentées au concours
par P. Leroy, qui voulut les suivre lui-même et faire partie de
l’expédition.
Craignant que l’exactitude vérifiée au retour ne résultât d’une
compensation d’erreurs, il plaça sur son itinéraire un grand nombre de
points dont la longitude bien connue devait fournir des vérifications.
Comme il s’agissait d’éprouver les montres, non de s’en servir, elles
furent placées dans le lieu le plus défavorable, c’est-à-dire le plus
agité du navire. Les deux montres réalisèrent les promesses de Leroy;
l’une d’elles, il est vrai, avait varié de 2′, 34″ dans les trente-cinq
premiers jours, mais réglées de nouveau à Amsterdam, la première varia
de 36″ seulement, et l’autre de 7″½ pendant quarante-huit jours de
traversée. Elles furent jugées dignes du prix, et Leroy le reçut dans
la séance publique de 1769.
Berthoud n’avait pas concouru, mais sur le rapport très-favorable des
commissaires nommés par le ministre, il obtint une pension de 3,000
livres avec le titre d’horloger de la Marine et d’inspecteur de ses
horloges.
L’Académie, malgré la perfection des pièces présentées par Leroy, ne
regardait pas le problème comme définitivement résolu, et malgré les
justes louanges qu’il lui accorda, son rapporteur l’engageait à mieux
faire encore. La même question fut proposée en 1771 et le prix n’étant
pas décerné fut doublé et remis à 1773. Cette fois, pour éprouver
les montres présentées au concours, le ministre mit à la disposition
de l’Académie une frégate commandée par M. de Verdun et sur laquelle
Borda, lieutenant de vaisseau et membre lui-même de l’Académie,
s’embarqua avec l’infatigable et dévoué Pingré.
Outre les montres des concurrents, les commissaires emportaient celles
de Berthoud qui, tout en continuant à refuser le concours se prêtait
loyalement à la comparaison.
On se rendit successivement sur la côte d’Afrique, aux Antilles, à
Terre-Neuve, en Islande et en Danemark. La longitude fournie par les
montres fut comparée à chaque station avec les résultats astronomiques
les plus précis. Les montres de Leroy et celles de Berthoud
justifièrent cette fois encore toute la réputation de leurs auteurs:
malgré le froid de l’Islande, la chaleur de la côte d’Afrique et les
agitations de la mer, on n’obtint qu’un demi-degré d’erreur en moyenne
pour six semaines de traversée. Le prix fut une seconde fois décerné à
Leroy.
Ces horloges n’étaient pas portatives, et c’était un grave
inconvénient; souvent même les pièces les plus parfaites étaient
gâtées pendant le transport au navire. L’Académie, toujours préoccupée
des progrès de l’horlogerie, appela une fois encore sur ce sujet
l’attention des savants et des artistes. Le dernier programme de prix,
publié par elle en 1793, était ainsi conçu:
«Le prix sera décerné à la meilleure montre de poche propre à
déterminer les longitudes en mer, en observant que les divisions
indiquent les parties décimales du jour, le jour étant divisé en dix
heures, l’heure en cent minutes, et la minute en cent secondes.»
Le prix devait être décerné en 1795, mais l’Académie n’existait
plus alors et le concours se trouva annulé. La première classe de
l’Institut l’ouvrit de nouveau et couronna le neveu de Berthoud.
M. de Meslay eut des imitateurs. Montyon d’abord, en cachant son nom
qui devait être tant de fois répété depuis, fit don à l’Académie en
1779, d’une rente de 1,080 livres, pour récompenser chaque année un
mémoire soutenu d’expériences tendant à simplifier les procédés de
quelque art mécanique.
Montigny, mort en 1782, légua une rente de 600 livres, destinée à
établir un prix annuel dont l’objet serait de _quelque art dépendant de
la chimie_.
L’abbé Raynal enfin, célèbre, disent les programmes de 1790 à 1793, par
ses ouvrages, par son patriotisme et par son zèle pour les droits et le
bonheur des hommes, fit don à l’Académie d’une rente de 1,200 livres,
pour fonder un prix dont le sujet était laissé à son choix.
L’Académie elle-même renonçant en 1777, sur la proposition de
d’Alembert, aux honoraires alloués pour le jugement des prix, les
consacra à fonder un prix d’histoire naturelle qui, sous le nom de prix
de physique, devait être décerné tous les deux ans.
M. d’Alembert a lu l’écrit suivant:
«L’Académie nous ayant fait l’honneur de nous nommer commissaires du
prix, MM. Cassini, Lemonnier, de Condorcet, l’abbé Bossut et moi,
nous avons une proposition à lui faire que nous désirons fort de voir
acceptée, parce qu’elle a pour objet le bien et le progrès des sciences.
«Les cinq commissaires du prix ont, comme on sait, un honoraire
très-modique pour chacun d’eux, puisqu’il n’est que de 125 francs
une année et de 175 francs l’autre; ces honoraires réunis forment en
deux ans une somme de 1,500 francs; nous proposons de nous désister
de ce très-modique honoraire et nous invitons nos confrères, qui sans
doute penseront comme nous, à s’en désister de même pour l’avenir;
il suffirait pour cela que chaque académicien voulût bien y renoncer
dès ce moment, ou peut-être même qu’il n’y eût sur cet objet aucune
réclamation, comme nous avons lieu de le croire. En ce cas, nous
proposons d’employer tous les deux ans la somme de 1,500 francs, qui
proviendrait de cette renonciation, à un prix de physique qui serait
proposé par l’Académie. Nous disons à un prix de physique, parce que le
sujet du prix annuel ordinaire étant presque toujours de mathématiques
ou physico-mathématique, les classes de physique de l’Académie,
c’est-à-dire les trois classes d’anatomie, de chimie et de botanique
partageraient avec les classes de mathématiques l’avantage d’avoir
aussi un sujet de prix à proposer qui pourrait aussi avoir pour objet
ces différentes sciences.
«Un autre somme, qui est aussi de 1,500 francs en deux ans, est
affectée au secrétariat de l’Académie par l’institution du prix. Cette
somme a été accordée à M. de Fouchy, comme un dédommagement nécessaire
des sacrifices qu’il a faits par sa retraite et comme la récompense
très-juste de ses services.
«M. le marquis de Condorcet, secrétaire actuel, déclare qu’il renonce
dès à présent au droit qu’il pourrait avoir un jour sur cette somme,
qui servirait alors à augmenter ou doubler ce prix que nous proposons.»
Sans être aussi versé que Condorcet dans la théorie des probabilités,
chacun pouvait comprendre que l’importance de sa renonciation dépendait
de la vie probable du vieux Grand-Jean Fouchy, et il eût été de
meilleur goût de ne pas provoquer aussi nettement à en faire le calcul.
Les propositions cependant furent adoptées à l’unanimité.
Indépendamment de ces institutions régulières, l’Académie reçut à
plusieurs reprises, tant des particuliers que du gouvernement, des
sommes parfois considérables destinées à encourager l’étude d’une
question désignée. Sans rechercher exactement toutes celles qui furent
successivement offertes et acceptées, citons seulement quelques-unes
des donations les plus remarquables:
D’Alembert, en 1758, apporta à l’Académie, de la part d’un donateur
anonyme, une somme de 500 livres destinée à l’auteur du meilleur
travail sur la fabrication du verre, dont la savante compagnie était
priée d’accepter le jugement, afin que l’honneur de recevoir le prix de
ses mains lui donnât une valeur capable d’exciter les bons esprits à le
mériter.
Déjà, sans se nommer, un membre de l’Académie avait proposé un prix de
1,200 livres à qui trouverait le moyen de fabriquer sûrement des pièces
de flint-glass sans défaut, propres à la construction des lentilles
achromatiques.
En 1766, un _citoyen zélé pour l’utilité publique_ consigna au
trésorier de l’Académie une somme de 1,000 livres, qui fut doublée
l’année suivante, pour l’auteur du meilleur travail sur la manière
d’éclairer une grande ville pendant la nuit. Le prix fut partagé entre
trois concurrents: Lavoisier, dont le mémoire a été récemment publié,
concourut et obtint une médaille d’or. L’Académie, fidèle observatrice
des conditions du concours, laissa les noms des autres concurrents sous
les plis cachetés qui les renferment encore aujourd’hui.
Plusieurs particuliers de la ville d’Amiens proposèrent, en 1776, un
prix de 1,200 livres pour l’auteur du meilleur ouvrage sur la teinture.
L’Académie, jugeant sagement la question trop étendue, n’accepta
la mission qu’en réduisant le programme à l’étude et à l’analyse de
l’indigo.
Le sujet proposé fut une autre fois complétement refusé par l’Académie.
Le prix de 500 livres, dont La Condamine avait voulu faire les frais,
roulait sur deux questions proposées et publiées à l’avance par les
journaux, sans que l’Académie eût été consultée; l’une d’elles était
puérile et fut cause du refus. On demande, disait le programme, les
véritables causes des différences qu’on observe dans les diverses
espèces d’animaux entre les mâles et les femelles, surtout par rapport
au poil et à la plume parmi les quadrupèdes et les oiseaux. Mais la
seconde question, réellement belle et importante, pouvait hâter les
progrès de la science et faire honneur à l’Académie.
Le roi lui-même, à plusieurs reprises, fit paraître son estime pour
l’Académie, en la chargeant de décerner des prix considérables sur des
questions dont la solution importait au bien public.
Citons entre beaucoup d’autres:
Un prix de 2,400 livres, proposé en 1774, pour être décerné à l’artiste
qui présentera les instruments mathématiques les plus parfaits.
Un prix de 12,000 livres, à partager inégalement entre ceux des
concurrents qui auront proposé la meilleure manière de rétablir ou de
perfectionner la machine de Marly.
Un prix de 4,000 livres, porté à 8,000, puis à 12,000, à qui trouvera
le moyen d’accroître, en France, la récolte du salpêtre, et de
dispenser surtout des recherches que les salpêtriers ont le droit de
faire dans les caves des particuliers.
De telles récompenses, considérables pour l’époque, accroissaient
l’importance de l’Académie qui, prudente et digne en toute
circonstance, sut, par sa constante impartialité, ajouter à la valeur
de ses prix l’honneur envié de tous d’être distingué par elle.
II.
LES ACADÉMICIENS.
LES SECRÉTAIRES PERPÉTUELS.
Le premier secrétaire de l’Académie fut un modeste et savant
ecclésiastique choisi par Colbert à cause de sa belle latinité et
habile à exposer les opinions récentes ou anciennes qu’il aimait à
connaître plus encore qu’à juger. Le rôle de Duhamel dans l’Académie
fut presque borné à la rédaction des procès-verbaux résumés vers la fin
de sa vie sous le titre de _Regiæ scienciarum Academiæ Historia_ dans
un ouvrage intéressant qu’une traduction élégante de Fontenelle devait
bientôt condamner à l’oubli.
Lorsque l’organisation nouvelle de l’Académie lui imposa le devoir de
la représenter chaque année dans les séances publiques et solennelles,
Duhamel se hâta de résigner ses fonctions à celui que depuis longtemps
déjà il avait choisi pour aide et pour successeur. Duhamel a donné
Fontenelle à l’Académie, c’est un titre à sa reconnaissance.
Prolixe et disert sans être fécond, Duhamel a écrit un grand nombre
de volumes que l’historien des sciences, aussi bien que celui de la
philosophie, peut sans injustice passer sous silence. Duhamel, en
effet, expose les idées d’autrui, non les siennes; sur aucun sujet
il n’a été inventeur ou novateur, mais il avait beaucoup lu et bien
lu. Soigneux de s’enquérir de toutes les opinions, il analyse les
sentiments de chaque philosophe, et sans se soumettre à aucune école,
les apprécie toujours avec liberté, parfois avec bon sens. Aristote est
le guide qu’il préfère, il ne s’en cache pas, mais il admet le progrès.
Galilée, Descartes et Bacon sont cités plus d’une fois avec ses savants
confrères de l’Académie, Huyghens, Cassini et Mariotte, dans son livre
un instant célèbre: _Philosophia vetus et nova_.
Lorsque le maître de philosophie énumère à M. Jourdain les trois
opérations de l’esprit: la première, la seconde et la troisième, en lui
apprenant que la première est de bien concevoir, la seconde de bien
juger par le moyen des catégories et la troisième de bien tirer les
conséquences par le moyen des figures, c’est le traité de Duhamel qu’il
commence à lui enseigner. De telles distinctions ne sont plus pour
nous qu’un vain et ridicule jeu de paroles; on y voit cependant avec
intérêt de quelles entraves, quarante ans après la mort de Descartes,
l’esprit humain restait embarrassé, et l’on en salue avec plus de
respect encore la méthode réellement scientifique, qui dès le début
dirige invariablement les recherches, même les moins heureuses, de
l’académie nouvelle. Le livre de Duhamel dicté pendant longtemps dans
les écoles était lui-même un grand progrès sur la dialectique du moyen
âge. Les questions y sont posées avec clarté; l’expérience, quand elle
intervient, est acceptée comme un juge sans appel, et jamais un texte
n’y est opposé à une raison. Non content d’étudier les phénomènes,
Duhamel veut malheureusement en pénétrer le premier principe, et au
milieu des rêveries qui y occupent la plus grande place, la science
véritable, dans son livre, semble étouffée et cachée à la fois au
métaphysicien peu curieux des faits qu’il accorde avec tous les
systèmes, et au lecteur moderne, impatient des vagues subtilités qui en
semblent inséparables.
Deux fois par an le secrétaire de l’Académie devait, dans une séance
publique, prononcer l’éloge des académiciens morts depuis la dernière
réunion. Les éloges furent composés d’abord par Fontenelle avec un
inimitable talent et une exactitude relative, qui, malgré quelques
concessions aux convenances et aux nécessités du genre, a rarement
été surpassée dans les écrits analogues. Fontenelle ne fut jamais fort
savant. Neveu des deux Corneille, dont sa mère était sœur, il voulut
d’abord imiter ses oncles et composer des tragédies dont l’insuccès
fut complet; son esprit juste et sans passion comprit la leçon et
s’y résigna; jamais auteur en effet ne sembla moins né pour la scène
tragique.
Les lettrés se passionnaient alors pour ou contre la supériorité des
anciens sur les modernes. Fontenelle, dans un ouvrage où il faisait
parler quelques morts illustres de l’antiquité, se rangea sans
grand bruit, mais très-clairement pourtant, dans le camp de leurs
adversaires. Ésope s’adressant à Homère lui reproche l’invraisemblance
de ses poëmes et reçoit cette réponse singulièrement placée dans la
bouche du plus vrai des poëtes: «Vous vous imaginez que l’esprit humain
ne cherche que le vrai; détrompez-vous, l’esprit humain et le faux
sympathisent extrêmement.» Le nom que ses premiers essais lui avaient
acquis fut grandi jusqu’à la célébrité par l’ouvrage resté justement
classique qu’il publia deux ans après sur la _Pluralité des mondes_.
Malgré les hérésies scientifiques que doit nécessairement contenir
l’œuvre astronomique d’un disciple de Descartes, cet ouvrage donne dans
un style excellent, avec l’ingénieuse finesse dont le nom de Fontenelle
éveille le souvenir, une exposition très-exacte et très-claire des
traits les plus saillants du système du monde. Le spirituel causeur,
fort à l’aise d’ailleurs avec la science, rêve souvent plus encore
qu’il n’enseigne.
«Il ne faut réserver, dit-il, qu’une moitié de son esprit aux choses
de cette espèce et en réserver une autre moitié libre où le contraire
puisse être admis.» Tel est, en effet, l’état dans lequel les œuvres
scientifiques qu’il devait exposer plus tard laissèrent constamment
l’esprit de Fontenelle. Croyant tout incertain, il croit tout possible.
Sous la modestie du savant qui sait ce qu’il ignore, suspend son
jugement et ne craint pas d’en faire l’aveu, on voit percer le secret
orgueil du philosophe qui marque son indépendance. Toujours clair et
jamais lumineux, ses affirmations, quand il ose en faire, ne sont ni
vives ni pressantes; il ne connaît pas l’enthousiasme et loue presque
du même ton l’excellent et le médiocre; non qu’il cherche à grandir
outre mesure les petites choses, mais il ne prise pas toujours assez
haut les grandes, et l’éternel sourire qu’il promène avec grâce sur
la science s’adresse moins aux grandes vérités qu’il contemple,
qu’aux fines pensées dont elles sont l’occasion et aux ingénieux
rapprochements qu’il croit, à force d’art, rendre naturels et simples.
Sceptique d’ailleurs avec parti pris, sous la force des plus grands
génies, il se plaît à montrer la faiblesse de l’esprit humain, et s’il
lui arrive de dire d’une théorie: cela est quelque chose de plus que
vraisemblable, il atteint ces jours-là la limite de son dogmatisme.
Fontenelle, dans ses _Éloges_, semble s’imposer la loi de n’être
ni profond ni sublime; son âme, qui ne s’échauffe jamais, n’a pas
pour cela grand effort à faire, et sans s’étonner des plus grandes
conquêtes de la science, il les raconte du même ton dégagé dont il
expose les systèmes les plus arbitraires. Ami des études faciles il
cache habilement qu’il en existe d’autres; il montre ceux qu’il peint
plus dignes d’estime que d’admiration, en en faisant d’honnêtes gens
qu’il réduit à leur juste grandeur et non des héros inimitables et plus
grands que nature. Sa voix qui ne s’enfle jamais s’élève quelquefois,
mais un doute finement exprimé ou une locution familière font alors
reparaître bien vite son accent habituel.
On a le droit de se demander si Fontenelle a toujours eu la pleine
compréhension des découvertes qui, sous sa plume, semblent si simples,
et s’il a pénétré jusqu’au fond des théories si variées qu’il effleure
avec tant d’aisance. Après avoir relu ses Éloges et une grande partie
des mémoires qu’il y loue, j’oserai sur ce point dire franchement
mon opinion: Fontenelle sans tout savoir pouvait tout comprendre. Il
connaissait, sans s’y soumettre toujours, les règles d’un raisonnement
exact et sévère. Interprète de tous ses confrères, il entend la langue
de chacun et sait la parler avec esprit. Il peut soulever, sans être
accablé sous leur poids, les théories les plus élevées, et suivre
jusqu’au bout, dans un sérieux examen, l’enchaînement des déductions
les plus subtiles; mais une telle application n’était ni dans ses goûts
ni dans ses habitudes, et l’on peut, dans ses Éloges, relever plus
d’une page où son style, habituellement si précis et si juste, devient
inexact et obscur sans être jamais négligé, en trahissant plus encore
le vague et la confusion des idées que l’incertitude et la réserve de
l’esprit.
Si Fontenelle d’ailleurs pouvait comprendre toutes les découvertes, sa
science n’était pas assez assurée pour en embrasser toute l’étendue,
tirer de son fonds un jugement sur leur importance, peser dans une
juste balance le vrai et le faux d’une théorie, et prononcer avec
discernement sur le degré de vraisemblance d’un système. Une telle
entreprise, étendue à l’immense variété des sujets qu’il aborde, serait
d’ailleurs trop périlleuse même pour les plus habiles, et elle n’était
pas dans son rôle.
Fontenelle n’eut donc pas dans la science assez d’autorité
personnelle pour y prendre le rôle d’historien et de juge. Il en a
été l’incomparable nouvelliste. Nul mieux que lui n’a su indiquer les
vérités scientifiques sans les expliquer méthodiquement, et en les
rendant accessibles à tous il a grandement contribué à la célébrité
sinon à la gloire de l’Académie. Prêtant aux travaux de ses confrères
la finesse de ses aperçus et la vivacité ingénieuse de son style, il
a su dans leurs portraits qui sont des chefs-d’œuvre, plus encore que
dans l’analyse de leurs découvertes, donner aux plus humbles et aux
plus obscurs une célébrité imprévue et durable, et le juste et sérieux
hommage qu’il rend au vrai mérite fait aimer et respecter tout à la
fois les savants et la science, car l’admiration s’accepte aisément de
la bouche d’un homme de tant d’esprit, qui ne l’impose jamais et la
tempère par de si fins sourires.
Le style ingénieux de Fontenelle se retrouve avec toute son élégance
dans les analyses annuelles des travaux de l’Académie, jusqu’en
1739. Mairan lui succéda dans cette charge de premier ministre de la
philosophie, comme l’appelait Voltaire, qui la désira un instant et
l’aurait portée sans fatigue.
Né à Béziers en 1678, Mairan fut nourri aux lettres dès son enfance;
on citait son savoir précoce et la vivacité de son esprit. Versé dans
les langues anciennes et habile à discourir sur tous les sujets, il
concourut trois années de suite pour le prix de l’Académie de Bordeaux
et fut trois fois couronné. L’Académie l’adoptant alors comme membre
titulaire motiva gracieusement son choix sur le désir d’écarter de ses
concours, en le plaçant parmi les juges, un jouteur tel que lui.
L’Académie des sciences de Paris, par une distinction jusque-là unique
et que n’obtinrent depuis ni Réaumur, ni Buffon, ni Clairaut, ni
d’Alembert, ni Laplace, ni Lavoisier, ni Haüy, ni Laurent de Jussieu,
le nomma peu après pensionnaire sans qu’il eût été associé ou adjoint.
L’Académie française enfin l’élut en 1743, à la place de Saint-Aulaire.
Les ouvrages fort nombreux de Mairan ne justifient ni ses succès, ni
le titre d’illustre que les journaux du temps lui décernent à toute
occasion. Attaché en physique aux idées de Descartes, et fidèle à la
doctrine des tourbillons, Mairan, de même que Fontenelle, demeura
toujours ferme à repousser l’attraction. Généralisant la théorie des
couleurs, il voulait que les rayons sonores plus ou moins graves
fussent propagés simultanément par des molécules de nature diverse,
à chaque note de la gamme correspondant dans l’atmosphère un fluide
spécial uniquement propre à la transmettre et que les autres peuvent
battre vainement sans l’ébranler.
Voltaire, dans le _Dictionnaire philosophique_, admet cette théorie
comme la seule qui puisse faire concevoir la propagation du son dans
l’air, et par une déduction difficile à saisir, en conclut que l’air
n’existe pas, et l’affirme par une coïncidence malheureuse au moment
même où Priestley et Lavoisier en faisaient l’analyse.