Les prix, régulièrement décernés à partir de l’année 1721, devaient

accroître l’autorité de l’Académie et lui donner en quelque sorte

une vie nouvelle en lui demandant des jugements plus solennels sur

des travaux souvent considérables. Rouillé de Meslay, conseiller

au Parlement, avait légué à l’Académie une rente de quatre mille

livres, au principal de cent mille livres, constituée à son profit

par les prévôts des marchands et échevins de la ville de Paris, à

condition que Messieurs de l’Académie des sciences proposeraient tous

les ans un prix de la moitié de ladite somme pour être donné par eux

à qui aurait le mieux réussi par raison et non par éloquence, mais

en quelque langue et style que ce soit, au jugement de Messieurs de

l’Académie, partie d’icelle, ou des commissaires par elle nommés, sur

un traité philosophique ou dissertation touchant ce qui contient,

soutient et fait mouvoir en son ordre les planètes et autres substances

contenues dans l’univers, le fond premier et principal de leurs

productions et formations, le principe de la lumière et du mouvement.

«Mes méditations, ajoutait-il, m’ont ce me semble, conduit à cette

importante découverte et approché les yeux de mon entendement de la

connaissance de l’éternel et premier être. Mais n’ayant les talents

de mettre au jour mes conséquences, je m’en remets aux savants, et

j’espère qu’en suivant ces recherches, ils dévoileront des vérités

autant essentielles que manifestes et qui augmenteront l’admiration

qu’on doit à Dieu. Et sur l’autre moitié de ladite rente, il en sera

employé le quart pour les rétributions ou épices de MM. les juges,

l’autre quart à M. le secrétaire de l’Académie, pour les frais des

annonces et publications et copies des traités qui seront faits,

et d’en fournir deux exemplaires du plus prisé avec extrait des

principaux: un pour le château de Meslay-le-Vidame, aux seigneurs,

comtes et leurs successeurs; l’autre pour les propriétaires de ma

maison rue du Temple et de Meslay, à Paris, y adresse. En cas de

remboursement de ladite rente, l’emploi sera fait en fonds sujet aux

mêmes charges; et si cela manquait d’être exécuté pendant quelques

années, le revenu accumulé grossirait autant le prix et rétribution

jusqu’au double et triple; mais si quatre années se passaient sans

effet desdites conditions, le contrat de cent mille livres, ou le fonds

qui lui aurait servi de remploi, retournerait à mes héritiers en ligne

directe.

* * * * *

«_Item_, je donne et lègue à l’Académie des sciences de Paris la rente

de mille livres, au principal de vingt-cinq mille livres, constituée

à mon profit par messieurs les marchands et échevins de la ville de

Paris, à condition que Messieurs de l’Académie proposeront tous les ans

un prix de la moitié de ladite rente, pour être par eux donné tous les

ans à celui qui aura le mieux réussi en une méthode courte et facile

pour prendre plus exactement les hauteurs et degrés de longitude en mer

et en les découvertes utiles à la navigation et grands voyages.

«Et en cas que ces matières se trouvassent épuisées ou poussées à leur

perfection, il sera proposé de faire par cantons commencés au choix de

Messieurs de l’Académie, des cartes topographiques marquant le niveau

des terrains et cours des eaux par rapport à la mer à mi-marée et lit

ordinaire, en sorte que ces cartes rassemblées dans la suite des temps,

on puisse s’en servir pour les desseins de canaux et communications

de navigation, ménage et utilité de torrents perdus ou nuisibles, et

autres avantages que le bien public fait tenter, dont les succès ou

projets peuvent avoir besoin de ce principe des niveaux qui peuvent

diriger le choix des entreprises. Le niveau des puits ou sources vives

n’étant pas suffisant, je substitue dans ce legs plusieurs sujets:

celui des longitudes m’a occupé en vain, par rapport à la sphère

céleste; les constellations, les hauteurs et les phénomènes paraissent

les mêmes à pareilles heures, sur toute la longitude, quand on ne

change pas de latitude. Les savants peuvent aller plus loin; mais je

me trompe fort si le hasard mis à profit, ne fournit plus pour cette

découverte que l’astronomie ou règles de mathématiques. Peut-être que

ce globe donnera quelque aimant avec cette propriété. J’avais cru qu’il

se pourrait qu’un coq par exemple de Portugal, accoutumé de chanter à

minuit, ne chanterait en France qu’à une heure du matin et quelques

épreuves de recherche me persuadaient de la diversité que je n’ai pu

approfondir avec les expériences requises.»

Le fils de Meslay, plus soucieux de sa richesse que de l’honneur de sa

famille, osa résister aux dernières volontés de son père et disputer

avec acharnement la part trop généreusement faite par son testament

à des œuvres bonnes et utiles. L’exagération, la singularité ou

l’extravagance de certaines clauses furent injurieusement invoquées

comme preuves péremptoires de l’insanité de son esprit.

Le procès dura plusieurs années.

«Je supplie la divine Providence, avait dit M. de Meslay, qu’il me soit

accordé d’ordonner ou de disposer que d’une manière qui soit agréable

à sa divine sagesse et que je meure plutôt que de faire aucune chose

qui lui déplaise, et je désire ne respirer à l’avenir que pour faire

le bien et mon devoir. Plaise à Dieu que les douleurs longues et

aiguës dont je suis affligé depuis tant d’années me soient utiles pour

implorer l’effet de sa miséricorde.» A ces lignes, qui montrent tant

d’ardeur pour le bien, le fils de Meslay ne trouvait rien à redire,

mais la suite était livrée à l’ironie de son avocat: «Je veux, avait

écrit Meslay, être inhumé sans bière ni cérémonie, ordonnant que tous

les frais mortuaires et services seront faits à l’instar des pauvres

sauf le salaire dû aux porteurs qu’on payera au quadruple de la taxe

ordinaire.» Une telle parcimonie était-elle d’un homme sain d’esprit?

On alléguait encore un grand nombre de libéralités et legs peu

considérables à des domestiques, fermiers ou pauvres du voisinage, sous

la condition qu’ils promettraient de s’abstenir de viande et de poisson

pendant le reste de leur vie. «Je regrette, disait-il, de n’avoir pas

gardé cette abstinence toute ma vie.»

Une condition aussi insensée devait suffire, disait-on, pour invalider

tout le testament.

Mais l’avocat de M. Meslay fils insistait surtout sur le choix des

questions indiquées à l’Académie. N’est-il pas absurde de demander une

dissertation sur ce qui contient les planètes? «Ce sont, disait-il, les

espaces imaginaires sur lesquels ni l’Académie ni personne ne sauraient

rien nous apprendre.» La recherche des principes de la lumière et du

mouvement lui semblait non moins ridicule, «c’est Dieu,» disait-il, et

il défiait l’Académie d’en proposer une autre.

M^e Chevalier plaidant pour l’Académie ne le contestait pas: «Dieu,

disait-il, est la cause universelle de tout ce qui est; c’est lui qui

a fait la lumière, mais est-il interdit pour cela de chercher à s’en

faire une idée plus claire et plus distincte?» L’espoir enfin d’estimer

les longitudes à l’aide du chant d’un coq attirait les sarcasmes et y

prêtait un peu; mais M^e Chevalier, que rien ne déconcerte, triomphe au

contraire sur ce point en invoquant l’autorité imposante de Descartes.

«Tout le monde sait, disait-il, que suivant les principes de la

nouvelle philosophie tous les animaux sont des automates ou des

machines dont la structure est d’autant plus parfaite que leur auteur

surpasse infiniment tous les hommes dans la connaissance des véritables

principes de la mécanique. Cela supposé, si la structure de ce coq est

telle qu’il doit chanter à la même heure qu’il chante dans le lieu où

il est né, dans quelque partie du monde qu’il soit transporté, on

aurait dans ce cas, cette montre ou pendule que l’on cherche avec tant

de soin pour reconnaître en mer l’heure qu’il est au lieu de départ.»

Le Parlement, plein de courtoisie pour l’Académie, la pria de

s’expliquer sur les assertions de son adversaire pour en convenir

ou en disconvenir. L’Académie se déclara, avec beaucoup de raison,

prête à proposer chaque année les deux sujets demandés par M.

Meslay qui pouvaient tous deux donner lieu à des dissertations

utiles et intéressantes. Le célèbre axiome, _ab actu ad posse valet

consequentia_, était d’ailleurs une preuve convaincante. Les travaux

de Descartes, de Malebranche et de Newton ne pouvaient être le dernier

effort de la philosophie; pourquoi les découvertes de ces grands hommes

ne seraient-elles pas imitées ou accrues? Et quant au second legs

relatif aux longitudes, il suffisait de faire remarquer que depuis

longtemps déjà l’Angleterre proposait 500,000 fr., la Hollande presque

autant, et le régent de France 100,000 livres pour cette précieuse

découverte; il faudrait donc, si elle est impossible, associer ces noms

respectables aux visions et à la bizarrerie que l’on osait imputer au

testateur.

Le procès dura quatre ans; l’Académie le gagna sur tous les points. Le

Parlement, par une sentence immédiatement exécutoire, lui accorda le

capital et les arrérages qui portèrent le revenu total à 6,000 livres.

M^e Chevalier n’accepta pour honoraires qu’un exemplaire des ouvrages

publiés par l’Académie et le droit d’assister à ses séances.

Le Parlement avait bien jugé. Utile à l’Académie comme à la science,

l’inspiration de M. de Meslay fut des plus heureuses; le champ de

recherches que les héritiers présentaient comme étroit et stérile se

trouva au contraire aussi vaste que fécond; et quoique les paroles du

fondateur ne portent pas toujours jusqu’où tend son esprit, l’Académie,

fidèle sans explication forcée à ses volontés évidentes, eut, grâce à

lui pendant plus d’un demi-siècle, l’honneur de diriger les géomètres

vers les plus grandes voies de la science en récompensant d’admirables

découvertes qu’elle avait souvent provoquées.

Le choix judicieux des questions proposées, l’excellence des mémoires

couronnés et la juste célébrité des concurrents, devaient accroître,

avec l’étendue de son influence, le renom de l’Académie des sciences de

Paris. Entrant en commerce continu avec les savants les plus illustres

de l’Europe, et montrant le sentier qu’ils consentaient à suivre, elle

semblait marcher en quelque sorte devant eux, et partager leur gloire

en la proclamant.

Ses décisions un peu timides d’abord mais presque toujours reçues

dans la suite avec applaudissement, devaient au début donner prise à

de sévères critiques et causer bien des murmures. Nulle autorité en

matière de science ne prévaut contre la vérité, et les concurrents

étaient en droit de juger leurs juges. On peut croire qu’ils n’y

manquèrent pas. Le début, il faut en convenir, ne fut pas heureux.

Les concurrents devaient traiter du principe, de la nature et de la

communication du mouvement. Jean Bernoulli concourut; l’Académie, sans

comprendre la portée de son excellent mémoire, couronna le discours

superficiel et insignifiant d’un M. de Crousas. L’injustice était

flagrante, ou plutôt la méprise. L’Académie, en effet, ne possédait

alors aucun géomètre de marque; les mécaniciens, plus habiles dans

la pratique que dans la science spéculative, croyaient s’assurer sur

les théories de Descartes. Leur esprit, préoccupé de ses assertions

tranchantes et obscurci par ses erreurs respectées, aurait eu beaucoup

à désapprendre pour prononcer avec exactitude sur des principes qu’ils

entendaient fort mal. Bernoulli, irrité et blessé, protesta de toutes

ses forces contre une décision qu’il ne devait oublier ni pardonner.

«Il faut, écrivait-il à Mairan, en parlant de son concurrent, que son

système erroné et contre la raison tombe de lui-même. Cela étant,

dites-moi avec quelle justice peut-on avoir couronné son mémoire en le

préférant à un autre, où je défie qui qu’il soit de montrer le moindre

faux raisonnement. N’est-ce pas favoriser l’erreur au préjudice de

la vérité? Quelle honte! Qui est-ce qui voudra travailler désormais

sur vos questions, s’il ne peut plus compter ni sur la clairvoyance

ni sur l’équité de la plupart des commissaires?» Sa colère, vingt ans

après, dans une lettre à Euler, s’exhale avec la même énergie, et

sans se soucier du principe de la chose jugée, il se croirait fondé à

revendiquer ses droits devant les successeurs des juges qui les ont

méconnus.

Après avoir décerné quatre prix, l’Académie rencontra un embarras

imprévu: une mesure financière, qu’il est permis de nommer une

banqueroute, réduisit à 3,700 livres la rente de 6,000 livres

constituée par-devant notaire sur les revenus de la ville de Paris, et

il s’éleva une question difficile à résoudre; l’Académie ne pouvait

plus satisfaire aux obligations formellement imposées par le testament

de M. de Meslay. Quel usage devait-elle faire du revenu qui lui était

laissé? Le Parlement consulté, sans décliner sa compétence, déclara

s’en rapporter à la sagesse de MM. les académiciens, dont les avis

furent fort partagés. Fallait-il réduire proportionnellement la somme

allouée pour chaque prix ou diminuer le nombre des récompenses?

L’abandon des épices attribués aux juges aurait tout arrangé, mais

l’idée n’en vint alors à l’esprit de personne. Il fut décidé, après

longues discussions, que l’Académie décernerait chaque année, et

alternativement, un prix de 2,500 livres sur une question relative au

système général du monde, et l’autre de 2,000 sur un sujet touchant à

la navigation.

Les savants les plus illustres trouvaient alors ces récompenses fort

considérables et les disputaient avec ardeur. Les familles d’Euler et

de Bernoulli se partagèrent près de la moitié des prix décernés par

l’ancienne Académie. Lagrange, qui leur succéda, fut couronné pour

trois de ses plus beaux mémoires de mécanique céleste. L’orgueilleux

Jean Bernoulli lui-même rentra souvent dans la lice; il était fort

sensible à la gloire; «mais vous savez, écrivait-il à Mairan, qu’il

faut quelque chose de plus solide pour faire bouillir la marmite.»

Aussi, lorsqu’il recevait le prix, ne négligeait-il aucun soin pour

recevoir la somme due par la voie la plus avantageuse.

«Depuis ma dernière lettre, écrit-il à Mairan (27 mai 1734), nous

attendions toujours, moi et mon fils, d’apprendre la proclamation de

nos pièces victorieuses, avant que de disposer de la somme du prix.

Nous voyons présentement par l’honneur de la vôtre, du 19 mai, que la

proclamation se fit à la rentrée publique, suivant la coutume, quoique

nous ne sachions pas encore si elle a été annoncée au public dans la

_Gazette de Paris_, comme cela se pratiquait les autres fois, ce qui

m’apprenait d’abord le nom de celui qui avait remporté le prix par

l’extrait que l’on faisait toujours de votre _Gazette_ à mettre dans la

nôtre. Quoi qu’il en soit, il n’y a rien de perdu, la somme qui nous

a été adjugée étant en bonne sûreté, soit chez vous, soit encore chez

le trésorier. Nous croyons aussi que mon seul récépissé que je vous ai

envoyé suffira pour toute la somme, mais il en faudra parler à M. de

Maupertuis, à qui mon fils écrivit la semaine passée pour lui donner

plein pouvoir de retirer sa part afin que M. de Maupertuis puisse se

rembourser d’une petite dette que mon fils lui doit. Le reste et ma

portion ensemble pourraient nous être remis par une lettre de change

qui serait tirée sur un banquier d’Amsterdam et que nous pourrions

négocier ici avec plus d’avantage que si elle s’adressait immédiatement

à quelque marchand ou banquier d’ici.»

Tout en veillant de son mieux à ses intérêts, Bernoulli mettait

l’honneur du succès à un plus haut prix encore. «Je vous avoue, dit-il,

que l’événement du prix échu à moi et à mon fils nous est infiniment

glorieux, aussi est-ce l’honneur que nous estimons beaucoup plus que

l’intérêt pécuniaire, quelque considérable qu’il soit. C’est pour cette

raison que nous désirons savoir si cet événement a été rendu public

dans votre _Gazette_, suivant la coutume.»

L’Académie dut à l’institution de ses prix l’honneur de jouer un grand

rôle dans l’histoire du célèbre problème des longitudes.

Presque tous les gouvernements de l’Europe avaient depuis longtemps,

par des promesses considérables, dirigé les recherches des inventeurs

vers ce difficile et important problème. Philippe III d’Espagne

avait promis 100,000 écus; les États de Hollande 100,000 florins,

et l’Angleterre 20,000 livres sterling à qui pourrait déterminer la

longitude en mer avec l’exactitude nécessaire aux marins; une somme de

2,000 livres (50,000 fr.) était mise en même temps à la disposition de

la Commission permanente chargée de juger les inventions de toute sorte

que l’espoir d’une telle récompense faisait naître presque chaque jour.

L’emploi du loch et de la boussole élude la question et ne la résout

pas; il consiste à déterminer d’heure en heure la position du navire

par la grandeur et la direction du chemin parcouru. Un flotteur nommé

loch est dans ce but jeté à la mer, et l’on suppose qu’il y reste

immobile; l’écart du navire pendant trente secondes étant alors

multiplié par 120 est considéré comme le chemin parcouru pendant une

heure dans la direction indiquée par la boussole. Les erreurs d’une

telle méthode peuvent dans une courte traversée s’élever à plusieurs

degrés.

L’heure étant la même sur tous les points d’un même méridien, il

suffirait pour connaître la longitude d’obtenir, directement ou

indirectement, l’heure exacte du lieu d’où l’on est parti; mais si l’on

songe que quatre minutes d’erreur correspondent à un degré, c’est là

en pratique une très-grande difficulté; construire une horloge qui,

après plusieurs mois de traversée, ne laisse pas craindre d’erreur de

cet ordre, semblait au XVII^e siècle une entreprise impossible, et

Jean-Baptiste Morin, qui le premier proposa une solution raisonnable

du problème, doutait qu’une créature mécanique, fût-elle l’œuvre du

diable, pût atteindre une telle précision _idvero_, dit-il, _an ipsi

dæmonio possibile sit, nescio_.

Professeur d’astronomie au Collége de France, Morin, quoique inventif

et hardi, repoussait le système de Copernic, contre lequel, en

1643, l’année même de la mort de Galilée, il publiait sous ce titre

triomphant: _Alæ telluris fractæ_, une dissertation devenue fort rare.

Morin de plus était astrologue, et, s’il faut en croire ses disciples,

souvent heureux dans ses prédictions. Quoi qu’il en soit, on lui doit

une idée excellente et pleine d’avenir. Les horloges ne pouvant donner

l’heure exacte et certaine, c’est aux astres qu’il la demande, et sans

recourir, comme Galilée, aux mouvements mal connus des satellites

invisibles de Jupiter, il résout le problème en observant la distance

de la lune aux étoiles voisines. Malgré le rapport défavorable de la

commission nommée qui déclarait avec raison la méthode impraticable

dans l’état actuel de la science, une pension plus que triple de ses

appointements au collége royal, récompensa justement l’excellente

idée de Morin. Le célèbre géologue et théologien Whiston proposa

au contraire un projet absolument ridicule dont on fit grand bruit

cependant; il fut l’occasion de la récompense si considérable promise

par le Parlement britannique, et que plusieurs commissions examinèrent

très-minutieusement.

Whiston proposait simplement de placer sur les routes que peuvent tenir

les vaisseaux une série de navires attachés par leurs ancres, sorte

d’îles flottantes de position fixe et connue, sur chacune desquelles,

à minuit précis, heure de Londres, on lancerait chaque jour une fusée

qui, en éclatant à 6,000 pieds de hauteur, montrerait l’heure exacte ou

la ferait entendre à plusieurs centaines de milles à la ronde.

On fit aussi beaucoup de bruit, en France, d’une méthode proposée

à Louis XIV par un aventurier suédois nommé Reussner Neystadt.

L’inventeur ne voulait la livrer qu’en échange d’une riche récompense.

Il consentit néanmoins à en expliquer le principe devant une commission

dans laquelle siégeaient, sous la présidence de Colbert, Huyghens,

Duquesne, de Carcavy, Roberval, Picard et Auzout. Les explications

fort confuses de Reussner étaient données en allemand et traduites

immédiatement par Huyghens qui, dans la commission, pouvait seul les

entendre. L’approbation de son projet devait faire accorder à Reussner

une somme de 60,000 livres à laquelle se serait ajouté à perpétuité

un droit de quatre sols par tonneau pour chaque voyage des vaissaux

qui emploieraient sa méthode. Mais le projet, qu’il est inutile de

rapporter ici, se trouva impraticable et fondé sur des principes

inexacts; les commissaires furent unanimes à le rejeter.

Henri Sully, célèbre horloger établi en France, présenta en 1724 à

l’Académie, une horloge marine qui ne donna pas de bons résultats;

cette manière d’aborder la question sembla cependant reprendre faveur,

et plusieurs artistes habiles s’illustrèrent en s’y appliquant. Sully,

découragé, paraissait cependant passer condamnation.

«Puisque, dit-il, le pendule lui-même a manqué de réussir pour donner

avec certitude la connaissance des longitudes en mer et cela seulement

à cause des changements auxquels les métaux sont sujets par la chaleur,

le froid, les autres causes physiques, par l’inégalité de la force

élastique, par l’inégalité de l’action de la pesanteur des corps et par

les mouvements violents des vaisseaux sur la mer, quelle apparence y

a-t-il qu’on trouve jamais de remède à tous ces inconvénients? Peut-on

changer la nature des corps?»

Un simple charpentier anglais, Jean Harrison, merveilleusement doué

du génie de la mécanique, entreprit à son tour de mériter la riche

récompense promise par le parlement. Ses premiers essais datent de

1726. Il parvint à cette époque à construire deux pendules dont l’écart

n’était pas d’une seconde en un mois. En 1736, une horloge présentée

par lui supporta sans dérangement un voyage à Lisbonne. La Société

royale de Londres lui accorda en 1737 la médaille de Copley qui, chaque

année depuis cent cinquante ans, récompense l’œuvre scientifique jugée

par elle la plus remarquable et la plus méritante. Vingt-cinq ans

plus tard, en 1762, Harrison, avançant toujours dans la même voie,

soumettait à l’amirauté anglaise une horloge éprouvée par deux voyages

successifs à la Jamaïque; elle fut déclarée _fort utile_ et lui valut

une récompense de 2,500 livres (65,000 francs). Le succès, sans être

jugé complet et définitif, produisit une grande sensation.

Le 16 avril 1763, M. Saint-Florentin communiquait à l’Académie des

sciences la lettre suivante, écrite à M. de Choiseul par l’ambassadeur

de France en Angleterre.

«Je crois devoir avoir l’honneur de vous informer qu’un Anglais,

nommé Harrison, a trouvé un instrument propre, à ce qu’on croit par

sa justesse, à fixer la longitude. C’est une espèce de pendule qui,

dans le voyage de la Jamaïque, l’aller et le retour pris ensemble, n’a

souffert qu’une minute cinquante-quatre secondes de variation. Cette

machine va être examinée publiquement et en même temps on donnera

environ 100,000 francs à l’auteur. Ces 100,000 francs seront à-compte

du prix total promis à la découverte des longitudes, et la somme

entière du Præmium ne sera adjugée au sieur Harrison qu’après une

nouvelle épreuve dans un voyage aux îles qu’il fera encore cet été. Les

savants ou artistes qui voudraient assister à l’examen de l’instrument

devront donner incessamment leurs noms pour être enregistrés et doivent

se rendre ici de leur personne. On m’a chargé de vous demander si

vous voudriez envoyer ici un Français pour être témoin et partie de

l’examen, et on m’a dit qu’il faudrait que ce fût un habile et savant

horloger comme sans doute nous en avons.»

L'Académie des sciences et les académiciens de 1666 à 1793 · 第 10 / 24 段