Ceux qui s’adressaient à l’Académie, ministres, magistrats ou

particuliers, la trouvaient cependant presque toujours prête à

juger, et lorsque l’équité le demandait, elle n’hésitait pas à

rendre témoignage contre elle-même pour ainsi dire, en proclamant la

vérité tardivement reconnue.—Le propriétaire des eaux minérales de

Passy, nommé Levieillard, expose en 1763 à l’Académie, que dans un

ouvrage imprimé en son nom, une analyse inexacte des eaux dont il est

propriétaire conduit à les déclarer peu utiles et nuit à ses intérêts.

Tout considéré, dirent les rapporteurs de l’Académie, nous jugeons que

la plainte de M. Levieillard est juste... c’est pourquoi nous sommes

d’avis qu’ayant égard à la plainte de M. Levieillard, et pour l’utilité

du public on peut imprimer ce rapport en forme d’avertissement au

commencement de la suite de l’_Art des forges_.

Mais si l’Académie était prête à juger sur toutes les questions et sur

tous les mérites, elle ne permettait pas qu’on lui rendît la pareille

et s’offensait des moindres critiques. Le procès-verbal du 1^{er} avril

1730, qui le laisse voir avec beaucoup de naïveté, montre que dans plus

d’une rencontre la liberté des journalistes de notre époque aurait été

prise pour de la licence au XVIII^e siècle. «Le président Desmaisons,

dit le procès-verbal, a dit que M. le duc du Maine, sous l’autorité

duquel s’imprime le journal de Trévoux, ayant su que dans quelques-uns

des derniers tomes de ce journal les ouvrages de l’Académie avaient

été traités tout autrement qu’ils auraient dû l’être, Son Altesse

sérénissime avait ordonné qu’il en serait fait une satisfaction

authentique à l’Académie dans le tome prochain et que l’emploi de

travailler à ce journal serait ôté à celui qui avait fait les mauvais

extraits. On a dit que c’était le père Castel.»

En lisant ces articles qui, sans appel et sans débats contradictoires,

ont attiré une punition si sévère, on demeure aussi affligé que

surpris. Les comptes rendus du père Castel contiennent en effet plus

d’une page entièrement consacrée à la louange des académiciens, et les

critiques les plus sévères, bien loin de passer au delà des bornes,

semblent la plupart d’une parfaite justesse.

«M. Pitot, dit-il, a quarré la moitié d’une courbe qu’il appelle la

compagne de la cycloïde. Il y a mille courbes particulières quarrées de

la sorte lorsqu’on veut se donner la peine d’y appliquer la méthode et

les formules ordinaires du calcul.

«M. Nicole travaille toujours aux différences finies; la suite des

temps pourra en faire voir l’utilité.

«Le jaugeage sur lequel M. de Mairan travaille serait plus utile si

l’usage n’avait déjà à peu près toute la perfection qu’il peut avoir.

«M. le chevalier de Louville considère les corps célestes à peu

près comme les boules de billard qui vont l’une contre l’autre, se

rencontrent, se choquent. C’est une fiction ingénieuse du moins si elle

n’est solide, et qui fait voir que les astronomes de ce siècle sont

assez habiles dans leur art pour avoir bien du temps à perdre dans des

spéculations qui n’y ont aucun rapport.»

En rendant compte d’une hypothèse de Maupertuis sur la structure des

instruments de musique: «C’est dommage, dit avec grande raison le père

Castel, que la preuve manque à une si jolie conjecture.»

Parlant enfin de trois éloges de Fontenelle insérés dans le volume

qu’il analyse, il accorde à l’élégance et à la finesse du style des

louanges sérieuses et méritées, mais il le reprend d’avoir blâmé

Hartsoecker pour la rudesse de sa polémique. «Cette manière franche et

ouverte de réfuter les sentiments qu’on ne peut goûter est préférable,

dit le père Castel, à toutes ces critiques, satires et invectives

secrètes qui ne sont que trop ordinaires à ce qu’on appelle les savants

polis et d’un style précieusement radouci à l’égard de ceux qui ne sont

pas de leur avis ou de leur cabale.»

Ces extraits, qu’on ne l’oublie pas, ne donnent pas même une idée

exacte du ton de l’article, où plus d’une appréciation élogieuse ne

peut laisser supposer aucune hostilité systématique. Le journaliste,

parlant de questions qu’il semble comprendre, blâmant quelques

académiciens sans impertinence et louant les autres sans emphase,

ne songeait à obtenir par reconnaissance ou par crainte aucune des

récompenses qu’ils décernaient, et il semble ici un fort honnête homme

qui, dans cette triste affaire, a eu le beau rôle.

L’ombrageuse compagnie n’entendait pas qu’on discutât ses arrêts, et

le _Journal des savants_ lui-même, toujours rédigé par ses membres,

n’avait pas le droit de la critiquer. En rendant compte d’un nouveau

volume de la _Connaissance des temps_, le rédacteur qui, il est vrai,

était Lalande lui-même, s’était permis de désirer certaines innovations

en regrettant les décisions contraires prises par l’Académie chargée de

diriger l’impression du recueil.

«Nous avons rendu compte plusieurs fois de la _Connaissance des

temps_, disait-il, depuis que M. Lalande en est chargé, parce qu’elle

contient chaque année des articles nouveaux. Quoique pendant six ans

elle ait porté le titre de _Connaissance des mouvements célestes_,

l’Académie a jugé que celui de _Connaissance des temps_ était assez

ancien pour devoir être conservé, et M. Lalande l’a rétabli, quoiqu’il

fût persuadé, avec beaucoup d’autres, que le titre de _Connaissance

des mouvements célestes_ était bien plus convenable à la nature de

cet ouvrage et à sa destination. Il y a fait entre autres jusqu’ici

l’abrégé de ce qui s’est fait de plus intéressant pour l’astronomie

et la navigation en France ou ailleurs, mais il avait supprimé pour

cet effet différentes tables qu’on s’était accoutumé d’y trouver pour

l’usage ordinaire de la navigation et de l’astronomie et que l’Académie

a cru devoir y être rétablies. M. Lalande paraît se plaindre de la

nécessité où il s’est trouvé de supprimer beaucoup de choses nouvelles,

qu’il se proposait d’insérer dans ce volume, et les astronomes verront

aussi avec peine qu’on les prive de l’agrément qu’ils trouvaient

chaque année à avoir dans cet ouvrage de nouveaux secours pour leurs

calculs, des observations nouvelles et une notice intéressante de ce

qui se faisait de nouveau parmi les astronomes.»

L’Académie maintenant ses décisions trouva mauvais qu’on ne se bornât

pas à s’y soumettre sans les discuter. «Lecture faite de l’article,

dit le procès-verbal, l’Académie a été d’avis de prier M. de Mairan,

président du journal (qui a déclaré n’avoir point été présent à la

lecture de cet article) de veiller particulièrement à ce qu’à l’avenir

il ne fût rien inséré qui regardât l’Académie ou les académiciens sans

son aveu.»

Cette susceptibilité d’ailleurs était dans l’esprit du temps, et

chacun veillait soigneusement à ne rien laisser entreprendre contre

ses priviléges et ses droits. C’est ainsi que l’Académie des sciences,

ayant sur le rapport de Lagny et de Mairan approuvé un nouveau système

d’écriture, reçut une réclamation de l’_Académie royale d’écriture_

dans laquelle est cité un arrêt du 26 février 1633, qui assujettit les

maîtres d’écriture à des formes de caractères, lettres et alphabets

déterminés, parce qu’il fallait, comme l’arrêt l’explique, apporter un

remède à l’écriture que l’on faisait alors de très-difficile lecture.

L’Académie royale d’écriture étant, sans contestation, la gardienne

officielle de ces alphabets et formes de caractères, le rapport de

l’Académie usurpait sur ses droits et encourageait à la désobéissance;

l’Académie le maintint cependant, et le public écrivit comme il voulut.

Les jugements de l’Académie, demandés et reçus avec un continuel

empressement, soulevèrent plus d’une fois, malgré leur autorité

croissante, les protestations de ceux qui se croyaient au-dessus de

tout contrôle. En 1783, le sieur Defer, architecte, avait contesté dans

un mémoire sur la théorie des voûtes la solidité du pont de Neuilly,

chef-d’œuvre récent de Perronet. L’Académie sans déclarer son opinion

renvoya suivant l’usage ce travail à des commissaires. On en parla

dans la ville, et les ennemis de Perronet en prirent occasion pour

annoncer la ruine certaine du pont et l’écroulement reconnu imminent,

disaient-ils, par l’Académie des sciences. Des curieux, chaque jour,

se rendaient à Neuilly pour jouir du spectacle. L’administration

des ponts et chaussées s’en plaignit, et les lettres échangées à

cette occasion font paraître la force morale acquise par la savante

compagnie qui, sans esprit d’opposition mais sans craindre de déplaire,

repousse les reproches qu’elle ne mérite pas et maintient avec fermeté

ses traditions et ses droits. M. Joly de Fleury lui avait écrit le

15 février 1783: «Je viens d’être informé qu’il a été présenté à

l’Académie des sciences un mémoire au sujet du pont de Neuilly et j’en

ai rendu compte au roi. Sa Majesté a grande confiance dans les lumières

de Messieurs de l’Académie; mais comme ils n’ont aucune inspection sur

les ponts et chaussées, Sa Majesté n’a point approuvé qu’ils aient

nommé des commissaires pour visiter un pont qui a été construit par ses

ordres.»

L’Académie cependant en retenant le mémoire de Defer était restée dans

ses limites, sans manquer en rien de discrétion ou de prudence.

«J’ai rendu compte à l’Académie, écrit Condorcet, de la lettre que

vous m’avez fait l’honneur de m’adresser, et elle m’a chargé d’avoir

celui de vous faire un exposé fidèle de sa conduite relativement au

mémoire de M. Defer. Elle se flatte que cette conduite mieux connue

ne pourra que mériter l’approbation du roi. Le mémoire de M. Defer

traite de plusieurs sujets; un des plus importants est l’examen de la

méthode de construire les ponts, connue sous le nom de système des

poussées horizontales; c’est une question importante de statique et

de mécanique pratique, et l’Académie pouvait, devait même, en vertu

de ses règlements, nommer des commissaires pour l’examiner. M. Defer

cite dans son mémoire plusieurs exemples qui lui paraissent prouver le

danger de ce système, et les mouvements qu’il a observés dans le pont

de Neuilly sont un de ces exemples. Comme ce pont a été construit par

M. Perronet, membre de l’Académie, les commissaires se proposaient,

suivant l’usage, de communiquer le mémoire à cet académicien pour

avoir sa réponse aux objections, et, dans le cas où ils auraient

jugé la visite du pont nécessaire, ils ne l’auraient faite qu’après

y avoir été autorisés par l’administration. L’Académie désirerait,

à la vérité, qu’un examen qui intéresse la réputation d’un de ses

membres fût fait avec l’attention la plus scrupuleuse, et M. Perronet

désirerait d’avoir l’Académie pour juge, et pour examinateurs de son

ouvrage des confrères dont il connaît l’équité et les lumières. Vous

avez désiré, monsieur, que le mémoire de M. Defer fût remis entre

vos mains. L’Académie est dans l’usage de ne remettre qu’aux auteurs

mêmes les ouvrages qui lui ont été confiés, et seulement dans quelques

circonstances. C’est en partie à cet usage invariablement observé,

qu’elle doit la confiance de ceux qui lui présentent des découvertes ou

des travaux utiles; confiance qui l’honore et que l’utilité publique

demande qu’elle conserve sans aucune atteinte. D’ailleurs comme ce qui

regarde le pont de Neuilly ne forme qu’une petite partie du mémoire

de M. Defer, l’Académie désirerait connaître si c’est le mémoire en

entier ou seulement cette partie dont vous lui demandez communication,

et elle m’a permis, lorsque vous aurez bien voulu me faire savoir vos

intentions, d’avoir l’honneur de vous adresser une copie certifiée,

soit du mémoire en entier, soit des observations faites sur le pont de

Neuilly.»

M. Joly de Fleury répond à la séance suivante: «Je mettrai, monsieur,

votre lettre sous les yeux du roi. Je suis très-persuadé que Messieurs

de l’Académie n’ont eu ni l’intention d’entreprendre sur le département

des ponts et chaussées, ni de donner des inquiétudes au public, mais

il est cependant très-vrai que l’un et l’autre ont eu lieu contre leur

intention.

Par rapport au mémoire du sieur Defer, _quoiqu’il n’y ait rien de

secret pour le roi_, il suffit que vous m’adressiez un extrait de ce

qui concerne le pont de Neuilly...»

L’Académie ne fit pas de rapport et sans rien relâcher de ses droits,

évita sagement un conflit inutile. Les craintes de Defer étaient

d’ailleurs sans fondement, et le pont de Neuilly est cité depuis un

siècle comme un des monuments les plus irréprochables du talent de

Perronet.

Tout en déniant à l’Académie le droit d’examiner et de juger ses

travaux, l’administration vient souvent elle-même lui commettre

l’examen d’un grand nombre de projets étrangers à ses attributions.

C’est à l’Académie par exemple que fut renvoyé, en 1776, le projet de

Perrier pour la distribution des eaux dans Paris. «Je vous ai adressé,

écrit M. de Malesherbes au secrétaire de l’Académie, le 3 février

1776, un projet pour distribuer l’eau dans Paris, vous marquant de

le mettre sous les yeux de l’Académie, afin qu’elle pût nommer des

commissaires pour l’examiner: en voici un nouveau qui vient de m’être

remis. Le sieur Perrier, qui le propose, jouit d’une très-bonne

réputation, et son expérience dans l’art mécanique est connue. Ce

projet peut être remis aux mêmes commissaires chargés d’examiner le

premier. Comme le sieur Perrier offre de faire toutes les avances

des travaux, c’est un objet qui mérite considération, en supposant

toutefois que son projet puisse remplir les vues que le gouvernement se

propose.»

L’Académie connaissait depuis longtemps un excellent projet de

Deparcieux pour amener à Paris les eaux de l’Yvette mêlées sur le

trajet à celles de la Bièvre. Perronet, après la mort de Deparcieux,

l’avait discuté et loué plus d’une fois devant ses confrères; c’est

pour lui que conclut sans réserve le rapport de l’Académie. On devait

le prévoir, mais on reste surpris de voir le rapporteur Condorcet

mêler aux études techniques qui devraient faire tout le sujet de son

jugement, des attaques sans mesure, dont la haineuse emphase semble un

présage anticipé de la révolution déjà menaçante.

«M. Deparcieux, dit Condorcet, espérait que, quoique la principale

utilité de son projet fût pour le peuple, néanmoins comme il importe

à tout le monde de boire de bonne eau, de respirer un air pur,

d’habiter un pays où les épidémies sont plus rares, les gens riches

s’intéresseraient à son projet; mais malheureusement la classe d’hommes

à qui il s’adressait ne trouve malsain que le pays où il n’y a ni

fortune, ni faveur à espérer.»

De telles lignes sont heureusement fort rares dans les recueils de

l’Académie qui, fidèle à sa tradition et marchant constamment dans la

droite voie de la science, n’y rencontre et n’y cherche, même dans les

plus mauvais jours, aucune trace des passions politiques.

L’Académie est même quelquefois consultée dans des cas où sa compétence

peut sembler fort douteuse.

«Vous trouverez ci-joint, écrit le baron de Breteuil à l’Académie le

14 août 1787, un projet qui concerne l’embellissement de la ville de

Paris et qui m’a été remis par le sieur de Wailly, membre de l’Académie

d’architecture.

«Je pense depuis longtemps qu’il serait très-important pour

l’administration d’avoir un plan général arrêté et approuvé par le roi,

et qui comprît autant qu’il serait possible tous les embellissements

dont la ville de Paris est susceptible. Je conçois qu’un pareil plan ne

pourrait être l’ouvrage d’un seul artiste. Je conçois encore que les

circonstances peuvent être longtemps un obstacle à l’exécution de ces

embellissements jugés dignes d’être exécutés; mais il me semble qu’on

peut toujours s’occuper de l’examen des projets des différents artistes

qui présenteront des vues utiles et des idées heureuses, et les faire

approuver et déterminer par Sa Majesté lorsqu’ils le mériteront, sauf à

ne les réaliser que dans le temps où il sera possible d’en supporter la

dépense. Le projet du sieur de Wailly m’a paru être du nombre de ceux

qui doivent fixer l’attention et qu’il pourra être bon d’examiner.» Le

projet de de Wailly consistait à combler le bras de rivière qui sépare

l’île Saint-Louis de la Cité en coupant les deux îles sur toute leur

longueur par une rue nouvelle qui en aurait fait un des plus beaux

quartiers de Paris.

L’Académie, dans son rapport, paraît priser très-haut le mérite un

peu banal aujourd’hui d’une rue très-longue et très-droite. «Un effet

heureux et agréable, dit Perronet dans son rapport, tant du local que

des dispositions du projet du sieur de Wailly, est que la grille du

palais se trouve dans le prolongement de la rue Saint-Louis, en sorte

qu’en changeant la direction des rues de la Vieille-Draperie et des

Marmousets on a une longue rue qui, partant de la place et du pont

établis à l’extrémité de l’île Saint-Louis, traverse toute cette île,

l’île de la Cité, et vient aboutir à la grille neuve du palais, et

même, si on perçait cet édifice, elle traverserait la place Dauphine

et se terminerait à la statue Henri IV. On a dit, ajoute le rapporteur,

qu’une compagnie se chargerait de cette entreprise qui ne coûtera rien

au gouvernement; c’est à cette compagnie à s’assurer par un examen plus

détaillé que nous ne pouvons le faire du montant des dépenses et de la

valeur du produit.»

Les assemblées provinciales s’adressaient aussi à l’Académie, soit pour

s’éclairer sur des projets d’utilité publique, soit pour autoriser de

son jugement leur résistance à des décisions qu’elles combattaient.

La maîtrise des eaux et forêts de Paris, dans un intérêt de salubrité,

avait interdit en 1784 le rouissage du chanvre dans tous les cours

d’eau de l’Ile de France et créé par là de grandes difficultés aux

agriculteurs. L’Académie, consultée par l’assemblée provinciale de

l’Ile de France, blâma formellement la mesure. «Nous ne craignons

pas de dire, disent les commissaires Lavoisier et Daubenton, que les

changements apportés aux anciens usages de la province nous paraissent

avoir été ordonnés prématurément et avant que la question ait été

suffisamment éclaircie. Nous pensons qu’il serait à souhaiter que les

choses fussent provisoirement remises à l’état où elles étaient avant

le 4 avril 1784.»

En 1775 déjà, la question avait été soumise une première fois à

l’Académie, et le rapport très-court de Duhamel se terminait ainsi:

«Il vaut mieux faire l’aveu de son ignorance que de hasarder une

opinion inconsidérée.»

Les états de Bretagne s’adressèrent à plusieurs reprises à l’Académie

des sciences et obtinrent d’elle des consultations importantes sur de

grands projets soumis à leur délibération. Les mémoires de l’Académie

contiennent un rapport de Coulomb sur un projet de canalisation de

plusieurs rivières de Bretagne.

L’Académie fut aussi consultée sur l’endiguement des grèves du mont

Saint-Michel; mais, faute de documents précis, elle refusa de se

prononcer formellement. On lui demanda enfin des instructions sur

la meilleure manière d’aérer la salle des états à Rennes, et les

commissaires conseillèrent de faire une ouverture au plafond en

augmentant le tirage, s’il était nécessaire, par le moyen d’un petit

poêle.

Un des projets les plus importants soumis à l’Académie fut sans

contredit celui de la translation de l’Hôtel-Dieu et de la

réorganisation des hôpitaux de Paris. Déjà, en 1784, une commission

académique, dans un rapport sur le régime intérieur des prisons,

avait signalé fortement l’état horrible des infirmeries. L’Hôtel-Dieu

pendant longtemps avait été chargé des prisonniers malades; mais

leur translation était un moyen souvent tenté d’évasion, et l’ordre

fut donné de les soigner dans la prison même, où la place manquait

aussi bien que les ressources les plus nécessaires. Au For-l’Évêque

par exemple, dans une chambre étroite, obscure et mal aérée, seize

malades parfois devaient se partager quatre lits. Les prisonniers

pour dettes, les pères détenus faute de pouvoir payer les mois de

nourrice de leurs enfants, y gisaient côte à côte avec les criminels

de la pire espèce. L’Hôtel-Dieu présentait des tristesses non moins

grandes et la mortalité y était plus forte qu’en aucun autre hôpital

de l’Europe. L’Académie, consultée sur les réformes à y introduire,

voulut réunir toutes ses lumières pour donner sur une telle question

un rapport digne d’elle et de sa renommée. Les plus illustres de ses

membres, Lavoisier, de Jussieu, Bailly et Laplace furent chargés,

avec le chirurgien Tenon, d’étudier le projet de translation. Les

administrateurs de l’Hôtel-Dieu, sans alléguer leurs motifs faciles à

deviner, avaient refusé non-seulement d’aider la commission académique,

mais de l’introduire dans les salles; c’est sur le témoignage de Tenon

que la commission récite l’intolérable état des choses.

Non-seulement quatre malades, mais six dans le même lit; les morts

mêlés aux vivants, les maladies contagieuses ou non soignées pêle-mêle

et se compliquant les unes les autres; la gale et la petite vérole

sévissant avec fureur, et les malades emportant de l’hôpital au lieu

de guérison le nouveau mal qu’ils ont contracté; les fous proférant

leurs cris jusqu’à la porte de la salle des opérés; des lits de paille

pour ceux qui gâtaient leurs matelas, et là chaque matin exposés

pendant plusieurs heures au contact des malades les plus dégoûtants,

les nouveaux arrivants que l’on ne sait où placer: telle est une

faible partie des misères qui, dans le rapport de Bailly dont la

minutieuse précision ne diminue ni l’éclat ni la force, tiennent d’un

bout à l’autre le lecteur dans une longue et pénible angoisse. Bailly

se piquait fort de littérature, mais la douloureuse éloquence des

faits le dispensait cette fois de tout artifice de style. On l’a loué

souvent de l’avoir compris en montrant la vérité à découvert sans

l’exagérer ni l’apprêter; il se laisse aller cependant à développer

des preuves évidemment superflues. Lorsqu’il a dit par exemple que

douze cents lits reçoivent trois mille malades, chacun imagine ce que

peuvent espérer de sommeil et de repos les infortunés qu’on y entasse;

que sert-il d’ajouter froidement: «Qu’est-ce qu’un lit en général,

et surtout un lit de malade? C’est un lieu de repos pour la nature

souffrante et un moyen de sommeil pour la nature que les souffrances

ont fatiguée; l’homme n’a qu’une manière de reposer son corps, c’est de

mettre tous les muscles destinés au mouvement volontaire dans un état

de relâchement; un homme debout ne se repose pas, parce que... etc.,

etc.» Après avoir dit dans un autre passage l’effrayante mortalité des

blessés et des femmes en couche, il ajoute avec bien peu de délicatesse

de goût et de sentiment: «L’État a le plus grand intérêt à conserver

les blessés et les mères dans la fleur de l’âge, qui renouvellent la

population.»

Quoi qu’il en soit le rapport de Bailly, écho fidèle du cri des plus

extrêmes misères, eut un immense retentissement; le roi, profondément

ému par les révélations de l’Académie, ne se pardonnait pas de les

avoir si longtemps ignorées. Une souscription, ouverte sous ses

auspices, produisit aussitôt plus de deux millions de livres; mais

il n’était plus question d’améliorer, il fallait détruire et refaire

ailleurs. «On avait déjà, disait Tenon, apporté à l’Hôtel-Dieu toutes

les améliorations possibles, sauf la seule efficace qui eût été de le

jeter à bas.» Deux millions ne suffisaient pas à une telle œuvre, et le

gouvernement, réduit bientôt aux derniers expédients, porta la main sur

le dépôt sacré qu’il avait imploré lui-même. Parmi toutes les fautes

qui préparaient de si cruelles catastrophes celle-là sans contredit fut

une des plus honteuses.

La ville de Bordeaux, instruite des études faites par l’Académie des

sciences, lui soumit à son tour les projets d’un nouvel Hôtel-Dieu pour

ses malades. «C’est une preuve, disaient avec raison les commissaires,

de l’opinion avantageuse que l’on a des lumières de l’Académie, et

elle les doit à tous ceux qui les réclament.»

L’Académie, en effet, ne refusait à personne ses jugements et ses

conseils; près de dix mille rapports, composés de 1699 à 1790, se

trouvent encore dans ses archives, et c’est une grande preuve de

discernement, de savoir et d’activité, que d’avoir pu ainsi, pendant

près d’un siècle, accroître sans cesse la confiance de tous en la

méritant de mieux en mieux.

LES PRIX.

L'Académie des sciences et les académiciens de 1666 à 1793 · 第 9 / 24 段