juin Le Gentil muni d’excellents instruments attendait le passage
dans un observatoire solide et bien disposé qui semblait donner toute
garantie d’exactitude; le temps des journées précédentes promettait une
observation facile, la matinée était belle encore, mais tout à coup le
vent s’éleva, et un nuage léger d’abord déroba à Le Gentil l’important
spectacle qu’il attendait depuis huit ans et qu’aucun contemporain
ne devait voir renaître. Lorsque le soleil perça les nuages, Vénus
était sortie de son disque. L’entreprise était définitivement manquée:
«Je ne pouvais, dit-il, revenir de mon étonnement, j’avais peine à
me figurer que le passage de Vénus fût enfin passé. D’autres fois je
pensais que quelque contre-temps pareil avait fait imaginer à Manès son
système (ridicule à la vérité) des deux principes, en songeant au beau
temps qu’il avait fait le matin; pendant près d’un mois encore après,
on eût été tenté de penser que la matinée du 4 juin avait été faite
exprès pour mortifier les observateurs placés le long de cette côte.
Enfin, ajoute Le Gentil, je fus plus de quinze jours dans un abattement
singulier, à n’avoir presque pas le courage de prendre la plume pour
continuer mon journal, et elle me tomba plusieurs fois des mains
lorsque le moment vint d’annoncer en France le sort de mon opération.»
Ce journal, qui devait être le seul résultat du voyage de Le Gentil
n’est nullement à dédaigner. De nombreuses observations d’astronomie
et de météorologie, la détermination exacte de plusieurs latitudes
importantes, l’orientation vérifiée d’un grand nombre de monuments, un
tableau très-simplement tracé des mœurs de l’Inde observées à loisir
par un esprit sage et éclairé, remplissent deux volumes d’un grand
intérêt, dont la publication occupa Le Gentil plusieurs années après
son retour en France. L’histoire de l’astronomie indienne en fournit un
des chapitres les plus curieux.
Le calcul des éclipses était un secret transmis et conservé dans la
caste des brames; des jésuites autrefois l’avaient envoyé, disait-on,
à de La Hire qui avait trouvé les calculs exacts en se disant trop
âgé pour en examiner la théorie; mais Le Gentil qui raconte cette
anecdote ne la tient pas pour vraie. Le Gentil questionnait sur ces
méthodes les Indiens les plus instruits sans réussir à en obtenir
communication. Un jour un brame, nommé Nana Mouton, vint le voir
en lui faisant dire par un interprète qu’il pourrait satisfaire sa
curiosité. Le Gentil l’ayant prié de calculer devant lui l’éclipse
du mois de décembre 1768, l’Indien revint le lendemain avec un petit
paquet de feuilles de palmier et un sac de coquillages; il s’assit par
terre, et tout en maniant les coquillages avec une vitesse singulière,
il consultait de temps en temps son petit livret; il obtint ainsi
toutes les phases de l’éclipse en moins de trois quarts d’heure. Il
les trouva assez justes pour redoubler chez Le Gentil le désir de
connaître sa méthode. L’Indien consentit à la lui enseigner, en faisant
espérer qu’avec des dispositions et beaucoup de travail, il pourrait,
en quatre mois apprendre à calculer une éclipse de lune. Il fallait
de plus s’engager au secret, car un Malabar indiscret, en abusant
de la science qu’il lui avait enseignée, avait rendu Nana Mouton
extrêmement prudent. Le Gentil promit ce qu’on voulut, et les leçons
commencèrent. Tout alla bien pendant quelques jours, à cela près que
ni le professeur ni l’interprète ne pouvaient donner l’explication
d’aucun terme, et Le Gentil bientôt ne comprenait plus rien. On
changea trois fois d’interprète, mais sans plus de succès; force eût
été de renoncer à l’entreprise sans le secours d’un tamoul chrétien,
ancien élève lui-même de Nana-Mouton, qui savait le français. Les
progrès furent alors rapides, mais plus l’élève se montrait capable
et désireux d’apprendre, plus le maître multipliait les difficultés.
Le brame évidemment voulait retenir son secret. Il dictait patiemment
les nombres, les repassait et les collationnait tant qu’on voulait,
sans se rattacher à aucune doctrine et sans satisfaire aux questions
que leur emploi faisait naître. Après un mois de patience Le Gentil le
congédia en tenant sa mauvaise foi pour certaine, mais il avait pénétré
le principe de la méthode, et aidé du tamoul qui la connaissait un
peu, il parvint à s’en servir sans jamais la trouver commode. «Cette
méthode, dit-il, m’a paru avoir son avantage; elle est bien plus
prompte et plus expéditive que la nôtre, mais en même temps elle a un
grand inconvénient; il n’y a pas moyen de revenir sur ses calculs,
encore moins de les garder; on efface à mesure qu’on avance; si l’on
s’est par malheur trompé dans le résultat, il faut recommencer sur de
nouveaux frais, mais il est bien rare que les Indiens se trompent. Ils
travaillent avec un calme singulier, un flegme et une tranquillité
dont nous sommes incapables et qui les mettent à couvert des méprises
que nous autres Européens ne manquerions pas de faire à leur place. Il
paraît donc que nous devons les uns et les autres garder chacun notre
méthode; il semble que la leur ait été faite uniquement pour eux.»
L’abbé Chappe lors du passage de 1761 s’était rendu en Sibérie à
Tobolsk. Le récit de son voyage publié avec grand luxe remplit deux
gros volumes in-4º, où la science n’a pas la plus grande part. «L’abbé
Chappe, dit Catherine à Voltaire, a tout vu en Russie en courant
la poste dans un traîneau bien fermé.» Le pauvre abbé qui n’avait
rien vu en beau devait scandaliser les amis de Catherine, en leur
fournissant de nombreux prétextes pour le quereller. «Il n’y a qu’une
tête française, dit Grimm, à qui le ciel accorde de tout savoir sans
apprendre, de tout voir sans regarder, de tout deviner sans être
sorcier, de tout approfondir en courant la poste de Paris à Tobolsk et
de tout trancher sans être Alexandre, fils de Philippe de Macédoine.
Il serait difficile, ajoute-t-il, de réunir dans le même sujet au même
degré, autant d’ignorance, de légèreté, de goût pour les puérilités
les plus minutieuses et d’indifférence pour la vérité.»
Tout cela est injuste et dépasse le but; l’abbé académicien, un peu
trop désireux, il est vrai, d’intéresser le lecteur et se vantant de
connaître ce qu’il a entrevu, aborde tous les sujets au hasard et
sans ordre avec plus de prétention que de compétence et de talent.
On est surpris par exemple de le voir décrire minutieusement les
divertissements auxquels il a pris part et les danses où il semble fier
de s’être fait remarquer; mais la sincérité brutale des récits donne
à d’autres pages de son livre un véritable intérêt, et sans prétendre
y démêler le vrai d’avec le faux, on peut croire que Catherine, qui a
pris la peine d’y répondre, y voyait plus d’un rayon incommode de la
vérité. Rien toutefois ne trouve grâce devant Grimm dont l’aveuglement,
complaisant ou sincère, l’emporte jusqu’à la moins vraisemblable
calomnie. «L’Académie des sciences balance elle-même, dit-il, si
elle doit ajouter foi à l’observation astronomique pour laquelle
l’abbé Chappe a été envoyé en Sibérie; plusieurs de nos académiciens
prétendent avoir de grands motifs de douter et de l’exactitude de
l’observation et de la véracité de l’observateur. Ils supposent, avec
assez de vraisemblance, en comparant ses résultats avec ceux des autres
astronomes dispersés sur les différents points de la surface du globe,
que le temps étant couvert à Tobolsk pendant tout le passage de Vénus,
l’abbé Chappe n’a pas voulu perdre les frais de son voyage et a calculé
dans son cabinet à peu près comment ce passage a dû avoir lieu en
l’observant à Tobolsk, et a donné à l’Académie l’approximation de ses
calculs pour le résultat de ses observations.»
Cette odieuse allégation n’a pas le moindre fondement, et l’Académie,
qui n’éleva aucun doute sur la sincérité de l’abbé Chappe, lui confia
huit ans après l’une des observations importantes du passage de 1769.
Chappe fut envoyé par elle en Californie. Il ne devait pas revoir la
France. Une maladie contagieuse envahit le village où il avait observé;
tous ses compagnons furent frappés, et lorsqu’il tomba malade le
dernier, aucun d’eux n’était en état de lui rendre les secours qu’ils
avaient reçus de lui. Privé de médecins et sur les indications d’un
livre, il prit deux purgatifs qui le soulagèrent; il se crut sauvé et
voulut observer une éclipse de lune, mais il avait trop présumé de ses
forces, et il mourut peu de jours après, victime sans doute de son
dévouement à la science.
LES RAPPORTS.
L’Académie ne prenait de décisions sur les principes de la science
qu’à regret en quelque sorte et dans de rares occasions. La méthode
infinitésimale par exemple et la théorie de l’attraction, adoptées
par les uns et contredites par les autres, ne furent jamais jugées
régulièrement par une sentence expresse; tant que ses membres partagés
continuèrent à en disputer, l’Académie, sans se déclarer indifférente,
demeura sagement indécise, et l’on pourrait seulement la blâmer de
prolonger la prudence bien au delà des doutes qui l’ont fait naître.
On lit par exemple au procès-verbal du 22 août 1759: «L’hypothèse du
père Berthier est tout à fait opposée à la philosophie newtonienne,
presque universellement adoptée aujourd’hui; mais nous croyons que
cette hypothèse peut se soutenir dans l’hypothèse du plein et des
tourbillons; sous ce point de vue l’Académie, qui persiste à n’adopter
aucun système, nous paraît pouvoir recevoir l’hommage que lui offre de
son livre le père Berthier et permettre que cet ouvrage soit imprimé
sous son privilége.»
Dix-sept ans plus tard l’Académie, toujours dans les mêmes principes,
se refusant de nouveau à étudier les causes dans les effets, écarte
obstinément la recherche des lois primordiales comme une chimère
indigne d’encouragement. «Tout le reste de l’écrit de M. Dolomieu,
dit le rapporteur d’une commission, est purement systématique, et
l’Académie n’étant pas dans l’usage de prononcer sur les systèmes, nous
passerons sous silence les raisonnements de l’auteur, quelque bien
écrits qu’ils nous paraissent, parce que cela entraînerait dans de trop
grandes discussions et que _tous les raisonnements possibles dans l’art
de traiter les mines ne valent pas un fait décrit avec clarté_.
L’empressement des savants à lui soumettre leurs projets et leurs
travaux, comme à la maîtresse de la science dans tout le royaume,
transformait peu à peu l’Académie en une sorte de conseil réglé dont
la confiance publique faisait l’autorité et la force. D’après ses
règlements et suivant les desseins de son fondateur, l’Académie était
tenue de prononcer sur le mérite des machines et sur les demandes de
privilège; c’est par là que ses jugements prirent leur commencement,
mais on lui soumit bien vite des découvertes, des inventions et des
projets de toute sorte. Les commissaires désignés étaient exacts et
diligents, dans les premières années surtout, à présenter en quelques
paroles un rapport trop concis pour que nous ayons beaucoup à y
apprendre, et qui, plus assuré dans le blâme que dans la louange,
semble plus propre souvent à rebuter ou à irriter les inventeurs qu’à
les enseigner et à les soutenir. Tels sont ceux-ci par exemple: «MM.
Parent et Renau n’ont rien trouvé d’utile dans le livre qu’ils avaient
à examiner et pour la théorie elle est pleine d’erreurs.»
«Nous avons examiné par ordre de l’Académie la manière que M. Besson
lui a proposée pour relever un vaisseau submergé en lui attachant de
tous côtés des tonneaux vides, ce qui, suivant la manière dont l’auteur
l’emploie, nous a paru impraticable.»
Réaumur chargé d’examiner un taille-plumes mécanique le décrit
minutieusement et ajoute: «Il pourra être un outil commode à la plupart
des gens qui écrivent peu.» Le succès d’une autre invention lui paraît
plus utile qu’assuré et là se borne son approbation.
On lit ailleurs au procès-verbal: «M. Lemonnier a parlé ainsi sur
le mémoire de M. Desaussedats: L’auteur n’entend pas l’état de la
question.»
Quelquefois plus sévère encore, le rapporteur engage l’Académie à
refuser les communications nouvelles du même auteur. «Nous avons lu
par ordre de l’Académie, dit une fois le chimiste Hellot, la lettre
de M..... Je crois qu’on fera bien de lui répondre qu’il est inutile
qu’il écrive davantage à l’Académie ou à quelques académiciens; on ne
doit pas établir de correspondance avec un homme sans lettres, sans
principes et qui d’ailleurs est très-importun.»
Certaines questions, telles que la quadrature du cercle, après
avoir été faussement résolues un trop grand nombre de fois, furent
elles-mêmes rejetées du cercle des travaux académiques, en même temps
que la recherche reconnue impossible du mouvement perpétuel. Ce
problème de la quadrature du cercle se trouve placé en quelque sorte
au seuil de la science comme un appât pour les débutants incapables
de comprendre dans quel sens on le tient pour si difficile. D’après
un bruit populaire qui n’est pas absolument oublié aujourd’hui,
les gouvernements auraient promis pour sa solution des récompenses
considérables, et un effort heureux après quelques mois d’étude aurait
pu, suivant cette fausse opinion, procurer à la fois la gloire et la
fortune. Un des inventeurs osa même assigner d’Alembert devant le
Parlement, comme le frustrant, par son refus d’examiner sa solution, de
la récompense de 150,000 livres, qu’il croyait obstinément promise et
qu’il prétendait mériter.
L’Académie, sans être jamais négligente, se montrait souvent sévère et
impatiente et non sans raison quelquefois. La plupart des inventions
qu’on lui propose dans les premières années sont indignes d’un jugement
sérieux et au-dessous de toute critique; c’est elle-même qui le déclare
officiellement, en quelque sorte, dans la préface du premier volume du
Recueil des savants étrangers publié en 1750.
«Dès les premiers temps de l’institution de l’Académie, dit le
secrétaire Grandjean Fouchy, plusieurs savants tant étrangers que
régnicoles s’empressèrent de prendre part à ses travaux en lui
adressant des mémoires et des dissertations sur différents sujets. Nous
ne pouvons dissimuler que, surtout dans les commencements, l’Académie
n’ait eu plus souvent à louer la bonne volonté des auteurs d’un grand
nombre de ces pièces que l’excellence de leurs ouvrages.»
Le nombre des mémoires présentés s’augmentait cependant tous les jours,
et l’Académie a plus d’une fois l’occasion d’accorder judicieusement
à des idées ingénieuses et utiles un précieux témoignage d’exactitude
et de nouveauté; mais plus d’une fois aussi, il faut le dire, elle
décourage par sa prudence et son incrédulité les inventeurs qu’il
aurait fallu diriger ou mettre en lumière.
«Ceux qui se mêlent de donner des préceptes et des conseils, dit
Descartes, se doivent estimer plus habiles que ceux auxquels il les
donnent, et s’ils manquent en la moindre chose, ils en sont blâmables.»
L’Académie le fut plus d’une fois.
On lit par exemple au procès-verbal du 21 juin 1704: «On a lu un écrit
de M. Brunet qui propose des machines lithotritiques qui doivent, à la
faveur d’une sonde dans laquelle elles seront comme pliées, entrer dans
la vessie, là se déployer par des lamelles à ressort et articulées,
prendre la pierre et la tenir ferme, après quoi une espèce de lance
comprise dans la machine la brisera, ce qui la mettra en état de sortir
par les urines comme du simple gravier. La composition et la difficulté
du jeu de ces machines et le long temps que l’opération durerait ont
fait rejeter cette idée par toute la compagnie.»
L’abbé Nollet, en rendant compte d’un mémoire sur les moyens de
préserver les édifices de la foudre, a l’imprudence d’ajouter: «Ce
mémoire nous paraît propre à dissiper, si tant est qu’elle subsiste
encore, l’espérance que quelques personnes (c’est de Franklin qu’il
s’agit) avaient conçue de préserver les édifices des funestes effets du
tonnerre, en épuisant la matière fulminante de la nue et la détournant
à leur gré par le moyen des conducteurs métalliques dressés en l’air
et prolongés jusqu’à terre. Nous croyons qu’il mérite à tous égards
d’être imprimé avec l’approbation de l’Académie.»
Les registres de l’Académie contiennent près de dix mille rapports
aussi divers par la forme que par la nature et par l’importance des
questions discutées et dont le détail serait infini. Nous avons dit et
montré la sincérité un peu rude du plus grand nombre; l’indulgence de
quelques autres prodigue parfois au contraire des louanges exagérées.
Certains rapporteurs, entrant dans la pensée qu’ils devraient discuter
et juger, acceptent toutes les assertions sans s’étendre à développer
le détail des preuves pour les examiner et les peser; d’autres enfin,
avec plus d’assurance et plus d’autorité, contrôlent et fortifient les
raisonnements, vérifient et interprètent les faits et, les rattachant
aux théories dont ils sont l’occasion ou la preuve, les illuminent de
nouvelles clartés.
On aime surtout à retrouver l’accueil fait par l’Académie aux premiers
essais des grands hommes qui font aujourd’hui sa gloire. Le 26 avril
1726, MM. Nicole et Pitot rendent compte du premier mémoire présenté
par Clairaut à l’âge de douze ans. «Ces productions, disent-ils, qui
auraient autrefois fait honneur aux plus habiles géomètres, deviennent
encore aujourd’hui surprenantes lorsqu’on sait qu’elles sont l’ouvrage
d’un jeune homme de douze ans et quelques mois, ce qui montre les
progrès qu’on doit attendre de lui et combien il est estimable d’avoir
acquis à cet âge tant de connaissances dans la géométrie et le calcul
différentiel.»
«Il est bien rare, est-il dit deux ans plus tard dans un autre rapport,
de voir un jeune homme de quatorze ans entendre les découvertes faites
par MM. de l’Hopital, Wallis et Tchirnauss, et plus rare encore de voir
le même jeune homme renchérir et ajouter de nouveau aux découvertes de
ces grands géomètres.»
Fontenelle dans les mémoires de l’Académie exprime la même pensée avec
plus d’élégance: «Autrefois, dit-il, de pareilles productions auraient
fait honneur aux plus habiles géomètres; la louange aujourd’hui est
à partager entre l’excellence des nouvelles méthodes et le génie
singulier d’un enfant.»
Les premiers essais de d’Alembert sont quinze ans plus tard dignement
loués et appréciés par Clairaut lui-même. Après avoir analysé avec
bienveillance un mémoire dans lequel le jeune débutant rectifie une
assertion inexacte du père Guinée, le rapporteur ajoute: «Ces remarques
prouvent sa capacité, son exactitude et son amour pour la vérité.» En
rendant compte quelques mois après d’un travail de plus grande portée
mais imparfait encore, car d’Alembert s’est abstenu de le faire
imprimer, Clairaut termine en disant: «Il serait trop long de le suivre
dans toutes les considérations qu’il a faites sur cette matière; il
suffit de dire qu’elles nous ont paru montrer bien de la science et de
l’industrie dans l’auteur.»
Lavoisier également fut soutenu et encouragé dès ses débuts; Duhamel
et Jussieu disent de son premier travail: «Ce mémoire est rempli de
faits bien observés, d’observations de chimie exactement exécutées,
de réflexions physiques très-judicieuses qui jettent un grand jour
sur la substance gypseuse, sur sa nature et même sur la formation des
fossiles, qui sont une partie considérable de l’histoire naturelle.»
Citons encore ces lignes extraites du rapport sur le premier mémoire de
Coulomb: «Tel est le précis des recherches que M. Coulomb a présentées
à l’Académie. Nous avons remarqué partout dans ses recherches une
profonde science de l’analyse infinitésimale, beaucoup de sagacité dans
le choix des hypothèses physiques qui servent de base aux calculs de
l’auteur et dans les applications qu’il en a faites.» Maupertuis et
Clairaut, en rendant compte du premier mémoire de Buffon relatif au
calcul des probabilités, terminent leur rapport en disant: «Tout cela
fait voir, outre beaucoup de savoir en géométrie, beaucoup d’invention
dans l’auteur.»
Les étrangers embarrassés par un problème ou arrêtés dans une
entreprise difficile consultaient souvent l’Académie qui, flattée de
leur confiance, répondait de son mieux et sans retard. C’est ainsi
qu’en 1705, le célèbre astronome et antiquaire Bianchini demanda
des conseils sur un projet qui fit grand bruit alors, quoique son
insuccès l’ait condamné à l’oubli. On avait découvert à Rome, dans les
vieilles constructions du Monte Citorio, non loin de la grande colonne
triomphale de Marc Aurèle, les restes d’une autre colonne monolithe en
granit rouge d’Égypte dédiée à l’empereur Antonin le Pieux. C’était
un des monuments funéraires qui dans la Rome impériale ornaient et
encombraient le Champ de Mars. Le pape Benoît XIV, très-ami des arts
et des sciences, avait chargé Bianchini, son camérier d’honneur,
de restaurer cette colonne et de la transporter vis-à-vis la Curia
innocenziana située à peu de distance. C’est après plusieurs essais
inutiles que Bianchini consulta l’Académie en lui envoyant un rapport
détaillé des procédés employés et proposés jusque-là. «Les méchaniciens
de l’Académie, dit le procès-verbal du 6 mai 1705, feront réflexion
sur le transport de ce grand fardeau et en donneront leur avis.»
Les réflexions furent faites avec grande diligence; dès le samedi 9
mai, les mécaniciens apportèrent une réponse et des conseils un peu
vagues qui ne furent pas de grande utilité. La colonne se rompit et
les débris servirent à réparer l’obélisque d’Auguste sur la place du
Monte Citorio; le piédestal représentant l’apothéose d’Antonin orne
aujourd’hui les jardins du Vatican, et il ne reste d’autre trace de
l’opération qu’un mémoire latin fort rare composé par Bianchini et la
mention qui en est faite dans les registres de l’Académie.
Le parlement lui-même dans certains cas prenait directement l’Académie
pour arbitre des difficultés relatives à la science qui embarrassaient
ses décisions. Le 26 janvier 1732, avant d’enregistrer un privilége
demandé par le sieur Texier fabricant de soieries, il demande l’avis
de l’Académie sur la nouveauté, l’utilité et les conséquences de ses
ouvrages. Le sieur Texier avait inventé un nouveau moulin à foulon;
les opposants à son privilége prétendaient qu’ils pouvaient donner
aux étoffes de soie des apprêts semblables à ceux du sieur Texier et
même meilleurs, seulement ils avancent qu’ils ne se servent pas du
moulin à foulon dont l’usage ne peut être qu’inutile et nuisible. A une
question ainsi posée la réponse semblait bien simple: pourquoi ne pas
autoriser le sieur Texier à employer son moulin qu’il trouve bon et les
opposants qui le jugent mauvais à ne s’en pas servir? La commission
fut moins hardie et par le refus du sieur Texier de se soumettre aux
épreuves proposées par elle, elle se déclara ingénument hors d’état de
donner son avis. Une telle réponse d’ailleurs n’était pas rare, et
l’Académie, en déclarant sincèrement ses incertitudes, avait souvent
l’excellent esprit de s’abstenir.
Consultée par le ministre de la marine sur la valeur d’un procédé
proposé pour relever les vaisseaux submergés, elle répond sur le
rapport de Réaumur et Couplet: «Pour être en état de porter un jugement
sur la réussite d’une telle entreprise, il faudrait avoir examiné
soi-même sur les lieux l’état où sont les vaisseaux échoués, leur
profondeur, la quantité dont ils sont envasés, la qualité de la vase,
etc., etc.; nous ne sommes pas en état de rien prononcer sur ce sujet.»
Désignée dans une autre occasion par le tribunal consulaire comme
arbitre de la contestation survenue entre l’horloger de la Samaritaine
et le fondeur de timbres, l’Académie décide qu’_il ne lui convient pas
d’accepter cette commission_.