En 1769 Pondichéry était rentré sous la domination française. Le 4

juin Le Gentil muni d’excellents instruments attendait le passage

dans un observatoire solide et bien disposé qui semblait donner toute

garantie d’exactitude; le temps des journées précédentes promettait une

observation facile, la matinée était belle encore, mais tout à coup le

vent s’éleva, et un nuage léger d’abord déroba à Le Gentil l’important

spectacle qu’il attendait depuis huit ans et qu’aucun contemporain

ne devait voir renaître. Lorsque le soleil perça les nuages, Vénus

était sortie de son disque. L’entreprise était définitivement manquée:

«Je ne pouvais, dit-il, revenir de mon étonnement, j’avais peine à

me figurer que le passage de Vénus fût enfin passé. D’autres fois je

pensais que quelque contre-temps pareil avait fait imaginer à Manès son

système (ridicule à la vérité) des deux principes, en songeant au beau

temps qu’il avait fait le matin; pendant près d’un mois encore après,

on eût été tenté de penser que la matinée du 4 juin avait été faite

exprès pour mortifier les observateurs placés le long de cette côte.

Enfin, ajoute Le Gentil, je fus plus de quinze jours dans un abattement

singulier, à n’avoir presque pas le courage de prendre la plume pour

continuer mon journal, et elle me tomba plusieurs fois des mains

lorsque le moment vint d’annoncer en France le sort de mon opération.»

Ce journal, qui devait être le seul résultat du voyage de Le Gentil

n’est nullement à dédaigner. De nombreuses observations d’astronomie

et de météorologie, la détermination exacte de plusieurs latitudes

importantes, l’orientation vérifiée d’un grand nombre de monuments, un

tableau très-simplement tracé des mœurs de l’Inde observées à loisir

par un esprit sage et éclairé, remplissent deux volumes d’un grand

intérêt, dont la publication occupa Le Gentil plusieurs années après

son retour en France. L’histoire de l’astronomie indienne en fournit un

des chapitres les plus curieux.

Le calcul des éclipses était un secret transmis et conservé dans la

caste des brames; des jésuites autrefois l’avaient envoyé, disait-on,

à de La Hire qui avait trouvé les calculs exacts en se disant trop

âgé pour en examiner la théorie; mais Le Gentil qui raconte cette

anecdote ne la tient pas pour vraie. Le Gentil questionnait sur ces

méthodes les Indiens les plus instruits sans réussir à en obtenir

communication. Un jour un brame, nommé Nana Mouton, vint le voir

en lui faisant dire par un interprète qu’il pourrait satisfaire sa

curiosité. Le Gentil l’ayant prié de calculer devant lui l’éclipse

du mois de décembre 1768, l’Indien revint le lendemain avec un petit

paquet de feuilles de palmier et un sac de coquillages; il s’assit par

terre, et tout en maniant les coquillages avec une vitesse singulière,

il consultait de temps en temps son petit livret; il obtint ainsi

toutes les phases de l’éclipse en moins de trois quarts d’heure. Il

les trouva assez justes pour redoubler chez Le Gentil le désir de

connaître sa méthode. L’Indien consentit à la lui enseigner, en faisant

espérer qu’avec des dispositions et beaucoup de travail, il pourrait,

en quatre mois apprendre à calculer une éclipse de lune. Il fallait

de plus s’engager au secret, car un Malabar indiscret, en abusant

de la science qu’il lui avait enseignée, avait rendu Nana Mouton

extrêmement prudent. Le Gentil promit ce qu’on voulut, et les leçons

commencèrent. Tout alla bien pendant quelques jours, à cela près que

ni le professeur ni l’interprète ne pouvaient donner l’explication

d’aucun terme, et Le Gentil bientôt ne comprenait plus rien. On

changea trois fois d’interprète, mais sans plus de succès; force eût

été de renoncer à l’entreprise sans le secours d’un tamoul chrétien,

ancien élève lui-même de Nana-Mouton, qui savait le français. Les

progrès furent alors rapides, mais plus l’élève se montrait capable

et désireux d’apprendre, plus le maître multipliait les difficultés.

Le brame évidemment voulait retenir son secret. Il dictait patiemment

les nombres, les repassait et les collationnait tant qu’on voulait,

sans se rattacher à aucune doctrine et sans satisfaire aux questions

que leur emploi faisait naître. Après un mois de patience Le Gentil le

congédia en tenant sa mauvaise foi pour certaine, mais il avait pénétré

le principe de la méthode, et aidé du tamoul qui la connaissait un

peu, il parvint à s’en servir sans jamais la trouver commode. «Cette

méthode, dit-il, m’a paru avoir son avantage; elle est bien plus

prompte et plus expéditive que la nôtre, mais en même temps elle a un

grand inconvénient; il n’y a pas moyen de revenir sur ses calculs,

encore moins de les garder; on efface à mesure qu’on avance; si l’on

s’est par malheur trompé dans le résultat, il faut recommencer sur de

nouveaux frais, mais il est bien rare que les Indiens se trompent. Ils

travaillent avec un calme singulier, un flegme et une tranquillité

dont nous sommes incapables et qui les mettent à couvert des méprises

que nous autres Européens ne manquerions pas de faire à leur place. Il

paraît donc que nous devons les uns et les autres garder chacun notre

méthode; il semble que la leur ait été faite uniquement pour eux.»

L’abbé Chappe lors du passage de 1761 s’était rendu en Sibérie à

Tobolsk. Le récit de son voyage publié avec grand luxe remplit deux

gros volumes in-4º, où la science n’a pas la plus grande part. «L’abbé

Chappe, dit Catherine à Voltaire, a tout vu en Russie en courant

la poste dans un traîneau bien fermé.» Le pauvre abbé qui n’avait

rien vu en beau devait scandaliser les amis de Catherine, en leur

fournissant de nombreux prétextes pour le quereller. «Il n’y a qu’une

tête française, dit Grimm, à qui le ciel accorde de tout savoir sans

apprendre, de tout voir sans regarder, de tout deviner sans être

sorcier, de tout approfondir en courant la poste de Paris à Tobolsk et

de tout trancher sans être Alexandre, fils de Philippe de Macédoine.

Il serait difficile, ajoute-t-il, de réunir dans le même sujet au même

degré, autant d’ignorance, de légèreté, de goût pour les puérilités

les plus minutieuses et d’indifférence pour la vérité.»

Tout cela est injuste et dépasse le but; l’abbé académicien, un peu

trop désireux, il est vrai, d’intéresser le lecteur et se vantant de

connaître ce qu’il a entrevu, aborde tous les sujets au hasard et

sans ordre avec plus de prétention que de compétence et de talent.

On est surpris par exemple de le voir décrire minutieusement les

divertissements auxquels il a pris part et les danses où il semble fier

de s’être fait remarquer; mais la sincérité brutale des récits donne

à d’autres pages de son livre un véritable intérêt, et sans prétendre

y démêler le vrai d’avec le faux, on peut croire que Catherine, qui a

pris la peine d’y répondre, y voyait plus d’un rayon incommode de la

vérité. Rien toutefois ne trouve grâce devant Grimm dont l’aveuglement,

complaisant ou sincère, l’emporte jusqu’à la moins vraisemblable

calomnie. «L’Académie des sciences balance elle-même, dit-il, si

elle doit ajouter foi à l’observation astronomique pour laquelle

l’abbé Chappe a été envoyé en Sibérie; plusieurs de nos académiciens

prétendent avoir de grands motifs de douter et de l’exactitude de

l’observation et de la véracité de l’observateur. Ils supposent, avec

assez de vraisemblance, en comparant ses résultats avec ceux des autres

astronomes dispersés sur les différents points de la surface du globe,

que le temps étant couvert à Tobolsk pendant tout le passage de Vénus,

l’abbé Chappe n’a pas voulu perdre les frais de son voyage et a calculé

dans son cabinet à peu près comment ce passage a dû avoir lieu en

l’observant à Tobolsk, et a donné à l’Académie l’approximation de ses

calculs pour le résultat de ses observations.»

Cette odieuse allégation n’a pas le moindre fondement, et l’Académie,

qui n’éleva aucun doute sur la sincérité de l’abbé Chappe, lui confia

huit ans après l’une des observations importantes du passage de 1769.

Chappe fut envoyé par elle en Californie. Il ne devait pas revoir la

France. Une maladie contagieuse envahit le village où il avait observé;

tous ses compagnons furent frappés, et lorsqu’il tomba malade le

dernier, aucun d’eux n’était en état de lui rendre les secours qu’ils

avaient reçus de lui. Privé de médecins et sur les indications d’un

livre, il prit deux purgatifs qui le soulagèrent; il se crut sauvé et

voulut observer une éclipse de lune, mais il avait trop présumé de ses

forces, et il mourut peu de jours après, victime sans doute de son

dévouement à la science.

LES RAPPORTS.

L’Académie ne prenait de décisions sur les principes de la science

qu’à regret en quelque sorte et dans de rares occasions. La méthode

infinitésimale par exemple et la théorie de l’attraction, adoptées

par les uns et contredites par les autres, ne furent jamais jugées

régulièrement par une sentence expresse; tant que ses membres partagés

continuèrent à en disputer, l’Académie, sans se déclarer indifférente,

demeura sagement indécise, et l’on pourrait seulement la blâmer de

prolonger la prudence bien au delà des doutes qui l’ont fait naître.

On lit par exemple au procès-verbal du 22 août 1759: «L’hypothèse du

père Berthier est tout à fait opposée à la philosophie newtonienne,

presque universellement adoptée aujourd’hui; mais nous croyons que

cette hypothèse peut se soutenir dans l’hypothèse du plein et des

tourbillons; sous ce point de vue l’Académie, qui persiste à n’adopter

aucun système, nous paraît pouvoir recevoir l’hommage que lui offre de

son livre le père Berthier et permettre que cet ouvrage soit imprimé

sous son privilége.»

Dix-sept ans plus tard l’Académie, toujours dans les mêmes principes,

se refusant de nouveau à étudier les causes dans les effets, écarte

obstinément la recherche des lois primordiales comme une chimère

indigne d’encouragement. «Tout le reste de l’écrit de M. Dolomieu,

dit le rapporteur d’une commission, est purement systématique, et

l’Académie n’étant pas dans l’usage de prononcer sur les systèmes, nous

passerons sous silence les raisonnements de l’auteur, quelque bien

écrits qu’ils nous paraissent, parce que cela entraînerait dans de trop

grandes discussions et que _tous les raisonnements possibles dans l’art

de traiter les mines ne valent pas un fait décrit avec clarté_.

L’empressement des savants à lui soumettre leurs projets et leurs

travaux, comme à la maîtresse de la science dans tout le royaume,

transformait peu à peu l’Académie en une sorte de conseil réglé dont

la confiance publique faisait l’autorité et la force. D’après ses

règlements et suivant les desseins de son fondateur, l’Académie était

tenue de prononcer sur le mérite des machines et sur les demandes de

privilège; c’est par là que ses jugements prirent leur commencement,

mais on lui soumit bien vite des découvertes, des inventions et des

projets de toute sorte. Les commissaires désignés étaient exacts et

diligents, dans les premières années surtout, à présenter en quelques

paroles un rapport trop concis pour que nous ayons beaucoup à y

apprendre, et qui, plus assuré dans le blâme que dans la louange,

semble plus propre souvent à rebuter ou à irriter les inventeurs qu’à

les enseigner et à les soutenir. Tels sont ceux-ci par exemple: «MM.

Parent et Renau n’ont rien trouvé d’utile dans le livre qu’ils avaient

à examiner et pour la théorie elle est pleine d’erreurs.»

«Nous avons examiné par ordre de l’Académie la manière que M. Besson

lui a proposée pour relever un vaisseau submergé en lui attachant de

tous côtés des tonneaux vides, ce qui, suivant la manière dont l’auteur

l’emploie, nous a paru impraticable.»

Réaumur chargé d’examiner un taille-plumes mécanique le décrit

minutieusement et ajoute: «Il pourra être un outil commode à la plupart

des gens qui écrivent peu.» Le succès d’une autre invention lui paraît

plus utile qu’assuré et là se borne son approbation.

On lit ailleurs au procès-verbal: «M. Lemonnier a parlé ainsi sur

le mémoire de M. Desaussedats: L’auteur n’entend pas l’état de la

question.»

Quelquefois plus sévère encore, le rapporteur engage l’Académie à

refuser les communications nouvelles du même auteur. «Nous avons lu

par ordre de l’Académie, dit une fois le chimiste Hellot, la lettre

de M..... Je crois qu’on fera bien de lui répondre qu’il est inutile

qu’il écrive davantage à l’Académie ou à quelques académiciens; on ne

doit pas établir de correspondance avec un homme sans lettres, sans

principes et qui d’ailleurs est très-importun.»

Certaines questions, telles que la quadrature du cercle, après

avoir été faussement résolues un trop grand nombre de fois, furent

elles-mêmes rejetées du cercle des travaux académiques, en même temps

que la recherche reconnue impossible du mouvement perpétuel. Ce

problème de la quadrature du cercle se trouve placé en quelque sorte

au seuil de la science comme un appât pour les débutants incapables

de comprendre dans quel sens on le tient pour si difficile. D’après

un bruit populaire qui n’est pas absolument oublié aujourd’hui,

les gouvernements auraient promis pour sa solution des récompenses

considérables, et un effort heureux après quelques mois d’étude aurait

pu, suivant cette fausse opinion, procurer à la fois la gloire et la

fortune. Un des inventeurs osa même assigner d’Alembert devant le

Parlement, comme le frustrant, par son refus d’examiner sa solution, de

la récompense de 150,000 livres, qu’il croyait obstinément promise et

qu’il prétendait mériter.

L’Académie, sans être jamais négligente, se montrait souvent sévère et

impatiente et non sans raison quelquefois. La plupart des inventions

qu’on lui propose dans les premières années sont indignes d’un jugement

sérieux et au-dessous de toute critique; c’est elle-même qui le déclare

officiellement, en quelque sorte, dans la préface du premier volume du

Recueil des savants étrangers publié en 1750.

«Dès les premiers temps de l’institution de l’Académie, dit le

secrétaire Grandjean Fouchy, plusieurs savants tant étrangers que

régnicoles s’empressèrent de prendre part à ses travaux en lui

adressant des mémoires et des dissertations sur différents sujets. Nous

ne pouvons dissimuler que, surtout dans les commencements, l’Académie

n’ait eu plus souvent à louer la bonne volonté des auteurs d’un grand

nombre de ces pièces que l’excellence de leurs ouvrages.»

Le nombre des mémoires présentés s’augmentait cependant tous les jours,

et l’Académie a plus d’une fois l’occasion d’accorder judicieusement

à des idées ingénieuses et utiles un précieux témoignage d’exactitude

et de nouveauté; mais plus d’une fois aussi, il faut le dire, elle

décourage par sa prudence et son incrédulité les inventeurs qu’il

aurait fallu diriger ou mettre en lumière.

«Ceux qui se mêlent de donner des préceptes et des conseils, dit

Descartes, se doivent estimer plus habiles que ceux auxquels il les

donnent, et s’ils manquent en la moindre chose, ils en sont blâmables.»

L’Académie le fut plus d’une fois.

On lit par exemple au procès-verbal du 21 juin 1704: «On a lu un écrit

de M. Brunet qui propose des machines lithotritiques qui doivent, à la

faveur d’une sonde dans laquelle elles seront comme pliées, entrer dans

la vessie, là se déployer par des lamelles à ressort et articulées,

prendre la pierre et la tenir ferme, après quoi une espèce de lance

comprise dans la machine la brisera, ce qui la mettra en état de sortir

par les urines comme du simple gravier. La composition et la difficulté

du jeu de ces machines et le long temps que l’opération durerait ont

fait rejeter cette idée par toute la compagnie.»

L’abbé Nollet, en rendant compte d’un mémoire sur les moyens de

préserver les édifices de la foudre, a l’imprudence d’ajouter: «Ce

mémoire nous paraît propre à dissiper, si tant est qu’elle subsiste

encore, l’espérance que quelques personnes (c’est de Franklin qu’il

s’agit) avaient conçue de préserver les édifices des funestes effets du

tonnerre, en épuisant la matière fulminante de la nue et la détournant

à leur gré par le moyen des conducteurs métalliques dressés en l’air

et prolongés jusqu’à terre. Nous croyons qu’il mérite à tous égards

d’être imprimé avec l’approbation de l’Académie.»

Les registres de l’Académie contiennent près de dix mille rapports

aussi divers par la forme que par la nature et par l’importance des

questions discutées et dont le détail serait infini. Nous avons dit et

montré la sincérité un peu rude du plus grand nombre; l’indulgence de

quelques autres prodigue parfois au contraire des louanges exagérées.

Certains rapporteurs, entrant dans la pensée qu’ils devraient discuter

et juger, acceptent toutes les assertions sans s’étendre à développer

le détail des preuves pour les examiner et les peser; d’autres enfin,

avec plus d’assurance et plus d’autorité, contrôlent et fortifient les

raisonnements, vérifient et interprètent les faits et, les rattachant

aux théories dont ils sont l’occasion ou la preuve, les illuminent de

nouvelles clartés.

On aime surtout à retrouver l’accueil fait par l’Académie aux premiers

essais des grands hommes qui font aujourd’hui sa gloire. Le 26 avril

1726, MM. Nicole et Pitot rendent compte du premier mémoire présenté

par Clairaut à l’âge de douze ans. «Ces productions, disent-ils, qui

auraient autrefois fait honneur aux plus habiles géomètres, deviennent

encore aujourd’hui surprenantes lorsqu’on sait qu’elles sont l’ouvrage

d’un jeune homme de douze ans et quelques mois, ce qui montre les

progrès qu’on doit attendre de lui et combien il est estimable d’avoir

acquis à cet âge tant de connaissances dans la géométrie et le calcul

différentiel.»

«Il est bien rare, est-il dit deux ans plus tard dans un autre rapport,

de voir un jeune homme de quatorze ans entendre les découvertes faites

par MM. de l’Hopital, Wallis et Tchirnauss, et plus rare encore de voir

le même jeune homme renchérir et ajouter de nouveau aux découvertes de

ces grands géomètres.»

Fontenelle dans les mémoires de l’Académie exprime la même pensée avec

plus d’élégance: «Autrefois, dit-il, de pareilles productions auraient

fait honneur aux plus habiles géomètres; la louange aujourd’hui est

à partager entre l’excellence des nouvelles méthodes et le génie

singulier d’un enfant.»

Les premiers essais de d’Alembert sont quinze ans plus tard dignement

loués et appréciés par Clairaut lui-même. Après avoir analysé avec

bienveillance un mémoire dans lequel le jeune débutant rectifie une

assertion inexacte du père Guinée, le rapporteur ajoute: «Ces remarques

prouvent sa capacité, son exactitude et son amour pour la vérité.» En

rendant compte quelques mois après d’un travail de plus grande portée

mais imparfait encore, car d’Alembert s’est abstenu de le faire

imprimer, Clairaut termine en disant: «Il serait trop long de le suivre

dans toutes les considérations qu’il a faites sur cette matière; il

suffit de dire qu’elles nous ont paru montrer bien de la science et de

l’industrie dans l’auteur.»

Lavoisier également fut soutenu et encouragé dès ses débuts; Duhamel

et Jussieu disent de son premier travail: «Ce mémoire est rempli de

faits bien observés, d’observations de chimie exactement exécutées,

de réflexions physiques très-judicieuses qui jettent un grand jour

sur la substance gypseuse, sur sa nature et même sur la formation des

fossiles, qui sont une partie considérable de l’histoire naturelle.»

Citons encore ces lignes extraites du rapport sur le premier mémoire de

Coulomb: «Tel est le précis des recherches que M. Coulomb a présentées

à l’Académie. Nous avons remarqué partout dans ses recherches une

profonde science de l’analyse infinitésimale, beaucoup de sagacité dans

le choix des hypothèses physiques qui servent de base aux calculs de

l’auteur et dans les applications qu’il en a faites.» Maupertuis et

Clairaut, en rendant compte du premier mémoire de Buffon relatif au

calcul des probabilités, terminent leur rapport en disant: «Tout cela

fait voir, outre beaucoup de savoir en géométrie, beaucoup d’invention

dans l’auteur.»

Les étrangers embarrassés par un problème ou arrêtés dans une

entreprise difficile consultaient souvent l’Académie qui, flattée de

leur confiance, répondait de son mieux et sans retard. C’est ainsi

qu’en 1705, le célèbre astronome et antiquaire Bianchini demanda

des conseils sur un projet qui fit grand bruit alors, quoique son

insuccès l’ait condamné à l’oubli. On avait découvert à Rome, dans les

vieilles constructions du Monte Citorio, non loin de la grande colonne

triomphale de Marc Aurèle, les restes d’une autre colonne monolithe en

granit rouge d’Égypte dédiée à l’empereur Antonin le Pieux. C’était

un des monuments funéraires qui dans la Rome impériale ornaient et

encombraient le Champ de Mars. Le pape Benoît XIV, très-ami des arts

et des sciences, avait chargé Bianchini, son camérier d’honneur,

de restaurer cette colonne et de la transporter vis-à-vis la Curia

innocenziana située à peu de distance. C’est après plusieurs essais

inutiles que Bianchini consulta l’Académie en lui envoyant un rapport

détaillé des procédés employés et proposés jusque-là. «Les méchaniciens

de l’Académie, dit le procès-verbal du 6 mai 1705, feront réflexion

sur le transport de ce grand fardeau et en donneront leur avis.»

Les réflexions furent faites avec grande diligence; dès le samedi 9

mai, les mécaniciens apportèrent une réponse et des conseils un peu

vagues qui ne furent pas de grande utilité. La colonne se rompit et

les débris servirent à réparer l’obélisque d’Auguste sur la place du

Monte Citorio; le piédestal représentant l’apothéose d’Antonin orne

aujourd’hui les jardins du Vatican, et il ne reste d’autre trace de

l’opération qu’un mémoire latin fort rare composé par Bianchini et la

mention qui en est faite dans les registres de l’Académie.

Le parlement lui-même dans certains cas prenait directement l’Académie

pour arbitre des difficultés relatives à la science qui embarrassaient

ses décisions. Le 26 janvier 1732, avant d’enregistrer un privilége

demandé par le sieur Texier fabricant de soieries, il demande l’avis

de l’Académie sur la nouveauté, l’utilité et les conséquences de ses

ouvrages. Le sieur Texier avait inventé un nouveau moulin à foulon;

les opposants à son privilége prétendaient qu’ils pouvaient donner

aux étoffes de soie des apprêts semblables à ceux du sieur Texier et

même meilleurs, seulement ils avancent qu’ils ne se servent pas du

moulin à foulon dont l’usage ne peut être qu’inutile et nuisible. A une

question ainsi posée la réponse semblait bien simple: pourquoi ne pas

autoriser le sieur Texier à employer son moulin qu’il trouve bon et les

opposants qui le jugent mauvais à ne s’en pas servir? La commission

fut moins hardie et par le refus du sieur Texier de se soumettre aux

épreuves proposées par elle, elle se déclara ingénument hors d’état de

donner son avis. Une telle réponse d’ailleurs n’était pas rare, et

l’Académie, en déclarant sincèrement ses incertitudes, avait souvent

l’excellent esprit de s’abstenir.

Consultée par le ministre de la marine sur la valeur d’un procédé

proposé pour relever les vaisseaux submergés, elle répond sur le

rapport de Réaumur et Couplet: «Pour être en état de porter un jugement

sur la réussite d’une telle entreprise, il faudrait avoir examiné

soi-même sur les lieux l’état où sont les vaisseaux échoués, leur

profondeur, la quantité dont ils sont envasés, la qualité de la vase,

etc., etc.; nous ne sommes pas en état de rien prononcer sur ce sujet.»

Désignée dans une autre occasion par le tribunal consulaire comme

arbitre de la contestation survenue entre l’horloger de la Samaritaine

et le fondeur de timbres, l’Académie décide qu’_il ne lui convient pas

d’accepter cette commission_.

L'Académie des sciences et les académiciens de 1666 à 1793 · 第 8 / 24 段