de l’expédition qui, retardée par des difficultés de tout genre, ne
dura pas moins de sept années. Bouguer revint en 1742. La Condamine,
qui fit de son retour un voyage d’exploration à travers l’Amérique
du Sud, ne reparut à l’Académie qu’une année plus tard. Bouguer,
dès son arrivée, s’était empressé de confirmer par le témoignage de
ses résultats les conclusions déjà anciennes et presque décisives
de Maupertuis et de Clairaut. Cassini, après avoir avec l’aide de
Lacaille revu les mesures prises en France et trouvé la cause de leur
désaccord, s’était rendu lui-même à la vérité désormais bien constante,
en sorte que La Condamine arrivant le dernier trouva la curiosité du
public épuisée et peut-être lassée sur cette question, naguère encore
si ardemment débattue. Les discussions et les chicanes par lesquelles
Bouguer et lui agitèrent si longtemps l’Académie naquirent peut-être de
la mauvaise humeur qu’il en conçut.
Bouguer était sans contredit le plus instruit des trois académiciens
envoyés au Pérou. Sa connaissance profonde des mathématiques et son
habileté depuis longtemps acquise à manier les instruments en avaient
fait le chef véritable et l’âme de tous les travaux. Inférieur à
Bouguer par la science, La Condamine, esprit prompt et aisé, hardi
à tout entreprendre, plein d’intelligence, de curiosité et d’ardeur
mais incapable d’une forte application, ne devait se préparer que
lentement à la discussion approfondie des méthodes employées.
Consultant souvent son savant confrère il s’adressait à lui, disait-il,
dans le commencement surtout, comme on ouvrirait un livre qu’on
a sous la main ou comme on demande l’heure au compagnon dont la
montre est bien réglée; mais les services qu’il reçut ainsi sont de
ceux que deux collaborateurs doivent se rendre sans les compter et
sans en prendre avantage. Plus habitué d’ailleurs que ses confrères
aux relations du monde, La Condamine fut dans les circonstances
difficiles le négociateur de l’expédition et son représentant auprès
de l’administration espagnole. Insinuant et ferme tour à tour il sut,
par énergie ou par adresse, écarter les difficultés de toutes sortes
qui lui furent suscitées; possesseur enfin d’une fortune considérable,
il mettait sans hésiter sa bourse et son crédit au service de
l’entreprise, pour laquelle plus de cent mille livres furent prélevées
sur son patrimoine.
Dévoués tous deux à la science et d’un caractère également honorable,
La Condamine et Bouguer étaient dignes de se rendre mutuellement
justice en revenant à jamais unis comme Maupertuis et Clairaut par la
longue communauté de leurs travaux, de leurs fatigues et de leurs
inquiétudes. Il n’en fut rien pourtant. De longues discussions, qui
dégénérèrent en hostilités déclarées, avaient troublé leur trop longue
collaboration et rompu leur société, en ne leur laissant l’un pour
l’autre que jalousie, défiance et implacable ressentiment. Bouguer,
dès son retour, avait loyalement fait connaître les résultats sans
se les approprier et sans s’attribuer une part exagérée du travail
commun. La Condamine cependant commença à se plaindre avant même
d’avoir vu les communications encore inédites de son confrère. Avec
la curiosité impatiente et l’humeur dominatrice qui formaient le
trait saillant de son caractère il réclamait la communication de ces
pièces, et sans s’adresser à Bouguer avec lequel depuis longtemps il
n’avait plus de relations directes, les revendiquait comme un droit
près de l’Académie. Les procès-verbaux des séances sont remplis
pendant plusieurs années par les plaintes, les chicanes et les
protestations solennelles de La Condamine, suivies souvent de répliques
non moins fortes dans lesquelles Bouguer ne reste en arrière ni de
récriminations, ni d’insinuations blessantes. Sans vouloir les suivre
sur ce terrain qui n’est pas celui de la science, ni remonter à la
source de leurs mutuels griefs pour en faire le discernement et en
raconter l’interminable suite, il suffira de citer les lignes suivantes
extraites du procès-verbal du 11 juillet 1750, où La Condamine
découvre assez visiblement, si je sais le comprendre, le vrai motif de
son mécontentement et de l’aigreur de ses reproches:
«M. Bouguer, en publiant son ouvrage avant le mien et sans vouloir
me communiquer ce qu’il avait lu en pleine Académie en mon absence,
s’est mis en pleine possession de ce qu’il a dit le premier sur notre
travail commun. J’ai déjà reconnu que rien ne peut m’appartenir
évidemment que ce qu’il m’a peut-être laissé à dire, en sorte que, s’il
n’a rien oublié, il m’est comme impossible de rien dire de nouveau.»
Mais La Condamine voulait absolument parler. Après tant de fatigues
supportées, de dangers affrontés et d’obstacles péniblement surmontés,
il n’entendait céder à personne le droit de les raconter au public. Il
prit alors le parti singulier de ne pas lire l’ouvrage dont il avait
avec tant d’insistance demandé la communication:
«Je sais, dit-il, que le traité de M. Bouguer ayant paru depuis
longtemps, j’ai été le maître de le lire et que je ne puis donner la
preuve que je ne l’ai pas lu, mais j’ai la satisfaction de penser que
ceux qui me connaissent m’en croiront sur ma parole.»
Avec de l’esprit, dit La Bruyère, on peut entrer dans le ridicule,
mais on en sort; c’est ce que fit cette fois La Condamine. Son esprit
quoique trop contentieux est vif et brillant jusque dans ses colères,
sa vanité est toujours enjouée et ses invectives mêmes ne sont pas sans
gaieté; il sut se faire lire, et l’opinion publique, contre laquelle
son savant compagnon eut quelque droit de s’irriter, lui accorda la
plus grande part dans l’expédition dont son nom encore aujourd’hui
éveille surtout le souvenir.
Les travaux de la carte de France n’étaient pas encore terminés, et la
solution définitive en apparence de la question de la forme du globe
n’y servait que fort peu, sinon point du tout. Le canevas cependant
était fait et un réseau de grands triangles reliait les principales
villes de la France en fixant leur position avec certitude; mais il
fallait découper chaque triangle en d’autres plus petits en prenant
pour sommets toutes les villes, les villages et même les clochers
intermédiaires. Cette seconde opération était de beaucoup la plus
longue. Cassini de Thury, en commençant en 1750 cette nouvelle série de
travaux, proposa d’y consacrer une somme annuelle de 40,000 livres, que
le roi aurait libéralement augmentée s’il eût été possible de trouver
un assez grand nombre d’ingénieurs et de graveurs capables d’une
telle tâche; on en forma peu à peu, et la dépense annuelle s’accrut
graduellement jusqu’à la somme de 90,000 livres.
Louis XV se lassa bien vite. Dès 1755, Cassini de Thury fut prévenu
que les besoins de la guerre ne permettaient plus la distraction
d’aucun fonds et que les économies du roi allaient supprimer toutes
les dépenses d’agrément. L’une d’elles était la carte de France pour
laquelle toute subvention cessait ainsi brusquement. Tant de travaux et
de soins allaient être perdus sans retour. Les collaborateurs formés
à grand’peine et dont le plus grand nombre n’avait plus d’autre moyen
d’existence étaient menacés d’une ruine complète. Le roi était alors à
Compiègne. Cassini alla l’y trouver en lui soumettant le plan terminé
de la forêt dont la précision et l’exactitude le charmèrent. «Je
voudrais, dit-il, continuer un aussi bel ouvrage, mais mon _contrôleur
général ne le veut pas_. C’était sous une forme gracieuse le plus
formel des refus. Cassini cependant ne pouvait renoncer à son œuvre,
et trois jours après il présentait au roi un projet d’association
particulière qui, sous la protection royale, soutiendrait à ses frais
et terminerait l’entreprise. Approuvés et encouragés par Louis XV, le
prince de Soubise, le duc de Bouillon, M. de Saint-Florentin et M^{me}
de Pompadour s’inscrivirent en tête de la liste qui, peu de jours
après, comptait cinquante noms tous considérables à la cour, dans le
parlement ou dans l’Académie. Chacun des souscripteurs devait pendant
dix ans contribuer chaque année pour une somme de 1,600 livres, en
s’engageant même par-devant notaire à fournir, quelle qu’elle dût
être, la dépense nécessaire à l’exécution de l’ouvrage.
Le sacrifice en réalité fut beaucoup moindre et chaque souscripteur ne
donna en tout que 2,000 livres. Les pays d’États contribuèrent pour
une somme importante et la vente des feuilles tirées permit d’alléger
la dépense. Sur 182 feuilles qui devaient composer la carte 166
étaient livrées au public en 1790. La situation resta la même jusqu’au
moment où, en 1793, Fabre d’Églantine représenta à la Convention que
la carte de France, ouvrage de la ci-devant Académie des sciences
et appartenant au gouvernement, était tombée entre les mains d’un
particulier qui la vendait un prix excessif, de sorte qu’on ne pouvait
plus se la procurer; et sans plus ample examen, on décida que dans
les vingt-quatre heures la carte et les planches seraient enlevées et
transportées au dépôt de la guerre. Un rapport fait au conseil des
Cinq-Cents en 1797 rétablit, il est vrai, et reconnaît complétement
les droits de la compagnie pour laquelle il propose une équitable
indemnité, et un arrêté consulaire du 25 février 1801 ordonna en effet
que la somme de 9,060 francs fût remboursée à chaque porteur d’actions;
mais la créance, datant de l’an II, se trouva bientôt après frappée par
la loi sur l’arriéré, et la spoliation fut irrévocablement consommée.
Le tracé de la carte de France, quoique dirigé par des membres de
l’Académie des sciences, était depuis 1755 une entreprise toute
spéciale à laquelle la compagnie comme corps restait complétement
étrangère. Plusieurs expéditions demandées et dirigées par elle furent,
comme celles de La Condamine et de Clairaut, accomplies avec grand
succès par les membres qu’elle avait désignés. Les grands traits du
système du monde étant connus et les lois, des mouvements mises hors
de doute, ce sont les irrégularités d’abord négligées dont l’étude
minutieuse pourra désormais conduire à de véritables découvertes. Pour
qui veut pénétrer le secret d’un mécanisme, aucun détail n’est en effet
sans importance, et telle oscillation imperceptible des étoiles est
liée aux mystères les plus cachés de l’optique ou aux conséquences
les plus profondes de l’attraction newtonienne. Les étoiles, on le
sait depuis longtemps, ne sont pas fixes dans le ciel; la suite des
observations les montre soumises à un lent mais continuel déplacement,
qui leur fait accomplir en vingt-six mille ans la révolution complète
connue sous le nom de précession des équinoxes. Mais des apparences
illusoires et des inégalités variables se mêlent à ce mouvement pour
en masquer la constance et en troubler la régularité; l’aberration due
à la combinaison du mouvement qui nous entraîne avec celui que nous
apporte la lumière et la nutation de l’axe terrestre, découverts tous
deux par Bradley, la variation de l’obliquité de l’écliptique enfin, en
déplaçant continuellement les étoiles que nous nommons fixes, rendaient
les tables anciennes constamment inexactes et insuffisantes aux travaux
de précision.
Préoccupé de cette lacune dans la science, Lacaille employa quinze
années d’observations et de calculs assidus à déterminer les positions
précises de toutes les étoiles, en ayant égard à leurs déplacements
apparents ou réels. Le désir de compléter son œuvre le conduisit au
cap de Bonne-Espérance. Son dessein principal était d’enrichir son
catalogue en y inscrivant les étoiles de ce nouveau ciel et de le
perfectionner en observant dans des conditions plus favorables celles
qui s’élèvent peu sur l’horizon de Paris. Mais loin de se réduire à
l’exécution d’un dessein si fructueux pour l’astronomie, sa curiosité
active et infatigable prêtait à tous les problèmes scientifiques autant
d’attention que de patience. Lacaille, qui fut peut-être le plus
exact comme le plus diligent des astronomes, rapporta d’un voyage de
quinze mois un nombre immense d’observations, dont l’abondance aurait
semblé impossible à tout autre et que l’excellence et la minutie de
ses précautions portaient au plus haut degré d’exactitude compatible
avec les instruments imparfaits dont il disposait. S’interdisant
tout commerce inutile ou banal, Lacaille consacrait tout son temps
à la science. Son premier projet avait été de déterminer les étoiles
des quatre premières grandeurs; non-seulement cette tâche ne pouvait
suffire à son activité, mais par sa facilité même elle lui sembla
surpasser ses forces. Trop souvent inoccupé pendant la nuit, il
craignait de se relâcher et de dormir, et c’est pour se tenir forcément
en haleine qu’il voulut décupler son travail.
La réussite de telles opérations dépend beaucoup, on le comprend, de la
pureté du ciel, et il n’y a pas de pays peut-être où l’air soit en même
temps plus tempéré et le ciel aussi clair qu’au cap de Bonne-Espérance,
mais il s’en faut de beaucoup que le ciel le plus clair soit le plus
propre aux observations. Cette pureté est due en effet au Cap à un vent
du sud-est extrêmement violent et qui rend impossible toute observation
précise avec les grands instruments; les astres paraissent confusément
terminés et dans une agitation d’autant plus vive que la lunette
grossit davantage: «On peut juger, dit Lacaille, quel doit être le
déplaisir d’un astronome de voir couler tant de nuits d’un si beau ciel
sans en pouvoir profiter.»
Lacaille tout entier à ses travaux n’avait pas le temps d’écrire de
longues lettres à ses confrères. Sa correspondance avec l’Académie,
fort intéressante cependant quoique très-laconique, révèle la rare et
naïve bonté de cet homme éminent et réellement modeste. L’une de ses
grandes préoccupations est de ne pas rendre son voyage trop onéreux au
gouvernement qui en fait les frais: «J’ai toujours, écrit-il, ménagé
la dépense depuis que je suis ici, et si je n’avais pas avec moi un
ouvrier qui dépense plus que moi, quoique jamais mal à propos, je
n’aurais pas dépensé cinquante piastres par-dessus ma pension.»
Non content d’avoir déterminé la position de près de dix mille étoiles
et réuni en même temps des observations précieuses pour la parallaxe
de la lune et des planètes, la longueur du pendule à seconde et les
coordonnées géographiques de plusieurs points importants, Lacaille
trouva le temps de mesurer un degré terrestre: «Je m’occupe, dit-il
dans une lettre du 26 août 1752, de la mesure d’un degré terrestre.
J’ai déjà fait, du 5 au 22 août, un voyage pour visiter les points de
station où je dois observer et pour y placer les signaux nécessaires.
Jamais pays ne fut plus propre à de pareilles opérations; des plaines
très-étendues bordées de montagnes médiocrement hautes, nues et bien
détachées les unes des autres, ne laissent d’embarras que dans le choix
de la meilleure disposition; mais il ne faudrait pas être étranger
dans ce pays-ci pour profiter de ces avantages; car comme il n’y a
pas ici de routes réglées, ni d’auberges, que la partie du nord du
Cap est toute sablonneuse et peu cultivée, il faut nécessairement se
réfugier dans les habitations dispersées au loin dans la campagne et se
contenter de la réception qu’on veut bien vous faire. Heureusement pour
moi, M. Pesthier a la complaisance de me conduire partout, et comme il
est connu et très-estimé dans le pays, je ne manque avec lui d’aucun
secours.»
«On pourrait s’attendre, dit Lacaille dans le compte rendu de son
voyage, que je fisse ici quelque description de ce fameux cap de
Bonne-Espérance et que j’exposasse les mœurs des naturels du pays
connus sous le nom de Hottentots, et que je parlasse des productions
de la terre et des mers voisines; mais, outre qu’on peut juger que je
n’ai eu guère de loisirs pour faire des recherches sur ce que je viens
de dire, je dois avouer que mes connaissances sont trop bornées pour
être en état de satisfaire les curieux et les physiciens sur cette
partie de l’histoire naturelle. Ce qu’il y a encore de plus fâcheux,
c’est que l’intérêt de la vérité m’oblige à déclarer que rien n’est
moins exact que ce qu’on lit sur ce sujet dans un gros livre écrit en
allemand par Pierre Kolbe et dont nous avons en français un extrait
en trois volumes. Kolbe était un Prussien, envoyé au Cap par feu M.
le baron de Kronick pour y faire toutes les observations possibles de
physique, d’astronomie et d’histoire naturelle; il y séjourna sept
années environ, mais tous ceux qui l’ont connu dans le pays assurent
constamment qu’il ne s’est point occupé à remplir l’objet de sa
mission, et que, quoi qu’il en dise, il n’a fait aucun voyage dans
l’intérieur du pays.»
Malgré les travaux de Richer, de Cassini et de Picard et les
observations plus récentes de Lacaille, la distance du soleil à la
terre était encore incertaine. Un phénomène qui se renouvelle deux fois
seulement dans un siècle et à huit années d’intervalle, le passage de
Vénus sur le disque du soleil, était annoncé depuis plus d’un siècle
pour l’année 1761, et les détails du phénomène soigneusement observés
de différents points du globe devaient fournir, comme l’avait montré
Halley, cette distance inconnue quoique tant de fois calculée. Sans
proposer distinctement le détail d’une méthode hérissée de calculs, je
chercherai seulement à mettre dans son jour le principe très-simple et
l’esprit général de la théorie.
Les cercles divisés et les horloges sont les instruments habituels
des astronomes qui dans leurs observations ne mesurent que des temps
et des angles; mais une longueur ne peut se déterminer que par une
autre longueur à laquelle, d’une manière plus ou moins directe, on
parvient à la comparer. La raison en est évidente; quelle que soit une
figure géométrique, il en existe une infinité d’autres qui lui sont
semblables, dans lesquelles les longueurs homologues sont augmentées
ou diminuées dans tel rapport que l’on voudra, sans qu’il y ait aucune
différence dans les angles, dont la mesure seule ne peut par conséquent
servir à distinguer ces deux figures semblables, si simples ou si
compliquées qu’on les suppose. Tant que l’on n’aura pas mesuré une
première ligne, les dimensions absolues resteront indéterminées. On a
donc pu, par de simples mesures d’angles, trouver la forme de l’orbite
décrite par la terre autour du soleil, la figure des ellipses dans
lesquelles se meuvent Vénus, Mercure, Mars, Jupiter et Saturne, les
rapports précis des axes de ces diverses courbes et les inclinaisons
mutuelles de leurs plans; mais en connaissant ainsi les proportions
exactes de l’univers, on en ignore cependant encore la véritable
grandeur. Ce système, si bien connu dans ses détails comme dans son
ensemble, pourrait être amplifié ou diminué; les planètes pourraient,
sans que rien fût changé dans les apparences, rouler d’un mouvement
tout semblable dans les orbites mille fois plus grandes ou mille
fois plus petites. La distance de la terre au soleil est-elle de dix
mille lieues ou de mille millions de lieues? Les travaux de Copernic
et de Kepler sur la forme des orbites planétaires ne permettent pas
de le décider mais ne laissent subsister que cette seule inconnue,
en sorte que la détermination d’une seule distance entraînera celle
de toutes les autres. Cette détermination présente malheureusement
des difficultés considérables et exceptionnelles. La base qu’il
faut nécessairement choisir à la surface de la terre ne peut pas en
dépasser le diamètre; les lignes qui de ses extrémités vont se réunir
au centre du soleil ou sur l’une quelconque des planètes, forment un
angle de quelques secondes seulement, et la plus légère erreur peut
évidemment renverser l’édifice qui repose sur un fondement aussi
délicat. La méthode indirecte de Halley élude mieux qu’aucune autre
cette grave difficulté. Lorsque Vénus se plaçant entre la terre et
le soleil vient se projeter sur son disque, les astronomes prévenus
longtemps à l’avance peuvent aisément observer dans leur lunette une
tache noire qui, passant d’un bord à l’autre, accuse nettement pendant
quelques heures la position des deux astres par rapport à la terre;
mais si exacte qu’elle soit, une observation isolée ne fournit aucune
conséquence. Les dimensions du système du monde pourraient être dix
mille fois plus grandes ou dix mille fois moindres, sans que cela
changeât une seule seconde de temps à la durée du passage ou une seule
seconde d’angle à la longueur de la corde que parcourt la planète.
L’astronome peut calculer cent ans d’avance, à une seconde près, si les
méthodes sont assez perfectionnées, l’instant de l’entrée de Vénus et
celui de la sortie, pour un observateur placé au centre de la terre;
mais il lui est impossible de dire si, pour deux observateurs placés à
Paris et au cap de Bonne-Espérance, les durées des passages diffèrent
d’une minute ou de dix. Tout dépend du rapport inconnu du rayon de la
terre à la distance du soleil, et c’est pour cela que la comparaison
des deux observations permet de le calculer. La méthode fait connaître
en outre les points du globe pour lesquels les différences plus
nettement accusées doivent donner les plus grandes chances de succès;
rien n’empêche d’ailleurs de contrôler par des observations multipliées
le résultat toujours douteux d’une épreuve qu’il est impossible de
recommencer.
Le 6 juin 1761 cinquante-cinq observateurs, répartis sur différents
points du globe, purent observer le passage et en déterminer les
circonstances.
Pingré en choisissant l’île Rodrigues pour station avait fait preuve
de courage et de dévouement. «Nous sommes instruits, avaient dit les
commissaires de l’Académie, que dans toute cette partie de l’Afrique
l’air, à cause de ses intempéries pendant la saison des pluies, est
très-dangereux pour les étrangers.» On pourrait croire que, pour éviter
de tels dangers à un confrère, ils vont proposer un autre poste.
Nullement: «La crainte du dérangement que la santé de M. Pingré
pourrait éprouver «leur fait désirer seulement qu’il ait un compagnon
capable de le suppléer au besoin.»
Pingré ne trouva à l’île Rodrigues aucun secours pour ses observations.
Sans ouvriers pour construire un observatoire, il dut observer en
plein air. Des mesures avaient été prises pour lui assurer des
conditions plus favorables, mais la guerre qui régnait alors dans
les deux hémisphères les avait déjouées en plaçant Pingré dans une
position dont il se plaignit fort. Muni d’un passeport délivré par le
gouvernement anglais qui enjoignait à tous les agents et officiers de
respecter les astronomes français et de les aider au besoin, Pingré se
croyait inviolable ainsi que le petit navire, nommé _la Mignonne_, qui
l’avait conduit à l’île Rodrigues et qui l’y attendait; mais la veille
précisément du jour fixé pour le départ on vit paraître un vaisseau
anglais, sur lequel _la Mignonne_ commença par lâcher une bordée. Le
vaisseau, beaucoup mieux armé qu’on ne l’avait cru, s’approcha aussitôt
et sans coup férir fit comprendre que la lutte était impossible. _La
Mignonne_, déclarée de bonne prise, fut malgré les réclamations de
Pingré conduite à Pondichéry. Par une détermination _presque cruelle_,
dit-il, on le laissa à Rodrigues avec son aide, réduits tous deux
au strict nécessaire. Chanoine régulier de Sainte-Geneviève, Pingré
n’était habitué ni aux privations ni aux incommodités de la vie de
voyageur, et il les supportait fort mal. «J’ai été entre autres,
écrit-il à l’Académie en rendant compte de sa mésaventure, réduit à
l’ignoble breuvage de l’eau,» et il demandait une réparation qu’il
n’obtint pas.
Le Gentil avait choisi pour station Pondichéry où le phénomène
s’accomplissait au zénith. Mais plus prudent que celui de _la
Mignonne_, le capitaine qui le conduisait, trouvant les Anglais
maîtres de la place, retourna bien vite à l’île de France. Le jour
du passage Le Gentil était encore en mer; il vit le phénomène sans
pouvoir l’observer. Un second passage devait avoir lieu en 1769; Le
Gentil résolut de l’attendre. La physique du globe et l’astronomie
l’occupèrent utilement pendant huit années, en lui laissant le loisir
de se livrer à quelques entreprises commerciales dont le résultat fut
heureux pour sa fortune.