à faire. Lavoisier, dont les conclusions furent adoptées, fait
paraître, en posant d’excellents principes, des vues aussi sages
qu’élevées:
«Les travaux académiques me paraissent, dit-il, dans la circonstance
actuelle, devoir être distingués en deux classes: les uns, relatifs à
des découvertes particulières que l’auteur a intérêt à garder secrètes,
demandent à être suivis dans le silence du laboratoire et du cabinet.
Les travaux de cette sorte appartiennent plutôt aux particuliers qu’au
corps, et l’Académie ne pourrait s’engager à en faire les frais sur
la simple parole des auteurs sans s’exposer à partager l’enthousiasme
naturel à chacun pour les découvertes qu’il a faites ou qu’il croit
avoir faites, à favoriser la suite d’une infinité de chimères qu’on
aurait prises pour des réalités, enfin à autoriser un emploi secret
de fonds qui aurait les plus grands inconvénients. On pense, d’après
cela, que tout académicien qui voudra tenir ses expériences secrètes
ne doit prétendre à aucune récompense qu’à la gloire même attachée à
une découverte importante. Non pas que l’Académie doive s’ôter le
droit de rembourser les frais de ces sortes d’expériences, si elle
le juge à propos, mais elle ne doit statuer que lorsqu’elle en aura
pris connaissance et dans la supposition où il se trouvera des fonds
libres et qui n’auront pas été destinés à des objets plus importants.
Il est d’autres genres de travaux qui, loin de demander du mystère,
exigent, au contraire, une sorte de publicité et le concours de
plusieurs agents. Ces travaux, qui sont vraiment académiques et que
le gouvernement a eus principalement en vue lors de l’institution de
cette compagnie, consistent à répéter tous les faits principaux qui
servent de base à chaque science, à constater toutes les découvertes
importantes qui se font journellement par les savants de toutes les
nations, à entreprendre de ces grandes suites d’expériences qui sont
au-dessus des forces des particuliers, mais qui font époque dans les
sciences et qui en établissent les masses. L’Académie, en reprenant ce
plan, qui était celui des premiers académiciens, parviendrait à former
un dépôt de faits d’autant plus précieux, que tous auraient un but
relativement à l’avancement des sciences, qu’elle pourrait espérer de
remplir des lacunes immenses que laissent dans ce moment la plupart des
sciences physiques, enfin qu’elle parviendrait à mettre en œuvre une
infinité de matériaux qui se multiplient de jour en jour, mais dont la
place et l’arrangement sont absolument inconnus.
«Ce plan, qui ne peut être adopté que pour un corps et par un corps
aidé et appuyé par le gouvernement, ne conduira pas toujours à des
découvertes brillantes; mais il servira à assurer en peu de temps la
marche des sciences, à dissiper le prestige des systèmes nouveaux qui
ne sont point appuyés sur des preuves, à réduire toutes les choses à
leur juste valeur, enfin à faire marcher les sciences en quelque façon
tout d’une pièce, semblables à ces phalanges redoutables dont la marche
lente mais sûre ne connaissait pas d’obstacles invincibles. Telles sont
les vues d’après lesquelles on a rédigé le projet de règlement.»
Cinq ans après, en 1783, lorsque le bruit se répandit qu’aux
applaudissements des états du Vivarais assemblés Joseph Montgolfier
avait enlevé, sur la place publique d’Annonay, un ballon de cent
pieds de diamètre, l’opinion publique en demandant à l’Académie la
confirmation d’une découverte aussi prodigieuse semblait attendre
d’elle des applications sans limite et la réalisation des plus
chimériques espérances.
L’Académie fut invitée de la part du roi à s’occuper des expériences
nouvelles en associant à ses recherches l’inventeur Montgolfier
et Charles, professeur habile de physique qui, substituant l’air
inflammable à l’air chaud, s’était audacieusement élevé à la vue des
Parisiens effrayés et charmés jusqu’à 7,000 pieds au-dessus du sol. «La
dépense, ajoutait la lettre de M. d’Ormesson, pourrait être prise sur
les 12,000 livres allouées pour les expériences de l’Académie.»
L’Académie fut doublement choquée. Montgolfier et Charles malgré
leur mérite éminent lui étaient jusque-là restés étrangers, et ses
habitudes n’étaient pas d’associer à ses travaux des savants pris hors
de son sein. La dernière phrase de la lettre de d’Ormesson semblait
en outre une atteinte portée à la libre disposition de ses revenus.
Des observations furent adressées au ministre, qui répondit fort
gracieusement: «Je n’ai pas eu l’intention de proposer rien qui pût
gêner l’Académie ou contrarier ses usages ou ses statuts. Le roi, qui
connaît le zèle de l’Académie et ses dispositions à rendre utile une
découverte aussi importante, s’en rapporte parfaitement à elle sur ce
qu’elle croit devoir à des hommes estimables, dont l’un est inventeur
de la machine et dont les autres ont fait avec succès les premières
tentatives propres à en indiquer et à en perfectionner les propriétés.»
LES EXPÉDITIONS SCIENTIFIQUES.
La somme régulièrement allouée à l’Académie était trop faible pour
subvenir aux frais de voyages ou d’expéditions jugées utiles au progrès
de la science. La générosité du ministre et celle du souverain lui-même
étaient donc invoquées dans toutes les occasions importantes et elles
faisaient rarement défaut. Les voyages scientifiques entrepris à la
demande de l’Académie étaient défrayés par une allocation spéciale
accordée chaque fois pour un but déterminé et au membre même désigné
par elle. Presque tous eurent pour but le progrès de l’astronomie et
de la géographie; quelques-uns cependant furent consacrés aux études
d’histoire naturelle.
C’est ainsi que l’on trouve dans les cartons de l’Académie une lettre
non signée et datée du 13 juillet 1717, qui commence ainsi: «J’ai
l’honneur de vous envoyer la notte pour une ordonnance de 4,000
livres par rapport à un voyage de M. de Jussieu. Je vous avoueray que
j’aurais souhaité le delay d’un voyage de cette nature jusqu’à l’année
prochaine, les affaires seront en meilleur estat. S. A. R. a trouvé
l’objet trop médiocre pour attendre; pour moy je prendray seulement la
liberté de vous faire remarquer que, dès que c’est là son intention,
cette ordonnance est pressée, parce qu’il faut que M. de Jussieu parte
à la fin de ce mois ou les premiers jours de l’autre tout au plus tard.»
M. de Jussieu était Antoine, le premier des académiciens de sa
glorieuse famille. Son frère Bernard, âgé alors de dix-sept ans, devait
l’accompagner dans ce voyage, le seul qu’il ait entrepris pendant sa
belle et modeste carrière. Sa famille ne songeait nullement alors à
en faire un savant et le destinait au commerce; lui-même au retour,
attristé de ne pouvoir s’arrêter à aucun parti, fit une retraite au
couvent de Saint-Lazare pour y méditer tout à son aise et sortit
décidé pour la pharmacie à laquelle succéda bientôt la médecine, mais
il revint heureusement à la botanique en s’associant à son frère
qu’il ne quitta plus. Si le souvenir du voyage d’Espagne décida sa
détermination, on peut assurer qu’en accordant les 4,000 livres malgré
le mauvais état des affaires, le régent, dont la main s’ouvrit si
souvent pour favoriser la science, lui rendit ce jour-là l’un des plus
grands services dont elle doive remercier sa mémoire.
La mission de Tournefort, antérieure à celle de Jussieu, eut aussi pour
but l’histoire naturelle. Tournefort savait voyager. La narration de
ses aventures est pleine de détails intéressants racontés naïvement
et non sans esprit quelquefois. Observateur curieux et sagace des
mœurs et des coutumes, très-versé dans la lecture des auteurs anciens,
Tournefort a composé deux volumes qui, sous forme de lettres à M. de
Pontchartrain, rapportent les incidents de son voyage, les singularités
observées, les opinions recueillies et les souvenirs éveillés par les
lieux qu’il parcourt. L’histoire naturelle n’occupe pas tellement son
esprit que d’autres études n’y puissent trouver place, et sa narration
peut satisfaire, en même temps que la curiosité du savant, celle de
l’homme politique, de l’historien et du géographe.
Les appréciations toujours sincères de Tournefort sont parfois
singulières. Il recueille les renseignements et les traditions et les
rapporte sans les contrôler; jamais dans l’interprétation des monuments
anciens il ne semble apercevoir de difficultés, ou ce qui revient
presque au même, il ne soupçonne pas qu’on puisse les éclaircir. L’île
de Crète et le mont Ida lui rappellent la naissance et le règne de
Jupiter; quelques ruines d’origine douteuse pourraient être suivant
lui le temple où Ménélas sacrifia lorsqu’il eut appris l’enlèvement
de sa femme Hélène; l’excellent vin de Candie, qui lorsqu’on en a
goûté fait mépriser tous les autres, devait être le nectar que buvait
autrefois Jupiter. Ces traits d’érudition naïve ne diminuent ni
l’intérêt ni l’authenticité du récit des faits observés.
Les mœurs et les superstitions des Grecs et des Turcs, l’animosité qui
sépare les deux races, sont mis en relief par une grande abondance
de détails recueillis à toute occasion. Les sympathies de Tournefort
pour les chrétiens vont jusqu’à l’horreur des infidèles auxquels il
rend parfois justice cependant, et lorsque sa bonne foi triomphe de
ses préventions et de ses préjugés, ses récits sont loin de confirmer
ses appréciations générales. «Les Turcs, dit-il en parlant de l’île de
Milo, font toujours quelque nouvelle avanie pour rançonner les pauvres
Grecs, et d’ailleurs il faut leur faire des présents si l’on veut
éviter la chaîne ou les coups de bâtons. Les Turcs sont plus insolents
que jamais dans les îles depuis la retraite des corsaires français;
ainsi les Grecs ne savent qui souhaiter. Les corsaires tenaient les
Turcs en raison et mangeaient le profit de leurs prises dans le pays;
mais aussi les corsaires étaient parfois des hôtes incommodes, avec
lesquels il n’était pas trop aisé de vivre. Les plus habiles d’entre
les Grecs, après la perte de la capitale de leur empire, se retirèrent
en divers endroits de la chrétienté; ils emportèrent avec eux toutes
les sciences de leur pays et par conséquent toutes les vertus.» Voilà
donc, suivant Tournefort, Constantinople privée de toutes les vertus et
pour longtemps sans doute, car les sciences, cela est notoire, n’y ont
pas encore fait retour. Comment concilier cependant cette appréciation
avec les lignes suivantes: «Comme la charité et l’amour du prochain
sont les points les plus essentiels de la religion mahométane, les
grands chemins sont ordinairement bien entretenus et l’on y trouve
assez fréquemment des sources, parce qu’ils en ont besoin pour les
ablutions; les pauvres gens prennent soin de la conduite des eaux, et
ceux qui sont dans une fortune médiocre établissent des chaussées. Ils
s’associent avec leurs voisins pour bâtir des ponts sur les grandes
routes et contribuent au bien public suivant leurs facultés. Les
ouvriers payent de leur personne: ils servent gratuitement de maçons
et de manœuvres pour ces sortes d’ouvrages. On voit dans les villages,
aux portes des maisons, des cruches d’eau pour l’usage des passants.
Quelques bons musulmans se logent sous des espèces de barrières qu’ils
font construire sur les grands chemins, et là ils ne sont occupés
pendant les grandes chaleurs qu’à faire reposer et rafraîchir ceux qui
sont fatigués. L’esprit de charité est si généralement répandu parmi
les Turcs, que les mendiants mêmes, quoiqu’on en voie très-peu chez
eux, se croient obligés de donner leur superflu à d’autres pauvres.»
Les pages que Tournefort consacre à la science sont souvent des plus
curieuses pour l’histoire de ses progrès et révèlent plus d’une erreur
singulière acceptée alors sans difficulté par les hommes les plus
éclairés. Rencontrant à Candie une source thermale, il y plonge des
œufs qui ne cuisent pas; mais au lieu d’en conclure simplement que la
température n’est pas suffisante, il y voit un caractère spécifique de
cette eau et se rappelle qu’en France il a vu des soldats faire cuire
une poule dans les eaux thermales du fort des Bains dans le Roussillon.
«Toutes les sources d’eaux bouillantes que j’ai observées dans les
divers pays m’ont paru, dit-il, également chaudes, parce que je n’avais
d’autre thermomètre que ma main, et certainement je n’en ai rencontré
aucune de celles qu’on appelle bouillantes, où j’aie pu tremper les
doigts sans me brûler. Toutes ces sources fument également, cependant
on trouve entre elles cette différence par rapport aux œufs que, dans
les unes, ils ne s’y cuisent pas dans l’espace de deux heures, et dans
quelques autres, ils se cuisent en quatre ou cinq minutes.»
L’évaporation continuelle des eaux de la mer semble d’après une autre
lettre complétement inconnue à Tournefort, et il s’étonne de voir la
mer Noire recevoir, par les diverses rivières qui s’y déchargent,
plus d’eau que le Bosphore n’en peut rendre à la Méditerranée. «Que
pouvaient, dit-il, devenir les eaux qui se ramassaient ensemble jour
et nuit dans le même bassin sans qu’elles eussent leur décharge. La
décharge de la Méditerranée dans l’Océan est au détroit de Gibraltar,
où heureusement les eaux trouvent plus de facilité à creuser un canal
que de se répandre sur la terre d’Afrique. Le Seigneur avait laissé
cette ouverture entre les monts Atlas et celui de Gadès; il ne fallait
que déboucher les digues.»
Les travaux relatifs à la forme de la terre et à la construction de
la carte de France, incessamment discutés et repris depuis près d’un
siècle, trouvèrent dans Louis XV et dans son successeur des protecteurs
aussi zélés et aussi généreux que l’avaient été Louis XIV et le régent.
Le problème dont l’Académie avait confié la solution à Picard semblait
d’abord des plus simples. La terre était pour elle une sphère dont il
s’agissait de déterminer le rayon en évaluant l’arc d’un degré sur l’un
de ses grands cercles. Les astronomes de l’antiquité et ceux du moyen
âge avaient sans plus de preuves adopté l’opinion d’une sphéricité
parfaite, et le même problème s’était présenté à eux, mais leurs
déterminations inégales et par conséquent incertaines se ressentaient
trop évidemment de la grossièreté des instruments employés. Le degré
terrestre, si l’on en croit Aristote qui l’accepte des astronomes de
son temps, aurait 1,111 stades de longueur. Ératosthène, qui vint
après, n’en comptait plus que 700, Posidonius 666, et enfin Ptolémée
500 seulement. Les Arabes diminuèrent encore l’évaluation de Ptolémée.
Les astronomes assemblés par ordre d’Almamoun ayant pris la hauteur
du pôle se séparèrent en deux troupes, les uns s’avançant vers le
septentrion et les autres vers le midi, allant le plus droit qu’il leur
fût possible, jusqu’à ce que l’une des troupes eût trouvé le pôle plus
élevé d’un degré, et que l’autre au contraire l’eût trouvé abaissé
d’un degré. Ils revinrent à leur première station pour comparer leurs
observations, et l’on trouva que l’une des troupes avait compté sur son
chemin 56 milles ⅔ et l’autre 56 milles juste; mais ils demeurèrent
d’accord de compter le degré de 56 milles ⅔, ce qui revient à diminuer
de 10 milles environ ou de plus d’un dixième l’évaluation reçue par
Ptolémée.
La comparaison de ces diverses mesures avec les nôtres semble
d’ailleurs fort difficile à cause de l’incertitude sur la valeur
du stade ancien ou du mille des Arabes. Fernel et Snellius, sans
se contenter d’une tradition incertaine, ont voulu à leur tour et
chacun de son côté déduire de leurs observations la longueur du degré
terrestre. Fernel, suivant précisément la méthode des Arabes, partit
de Paris et marcha vers le nord jusqu’à ce que la hauteur du pôle
eût augmenté d’un degré. Pour savoir alors quelle distance il avait
parcourue, il monta dans un coche et compta les tours de roues jusqu’à
Paris, en estimant pour les corriger de son mieux les erreurs causées
par les inégalités et les détours de la route. Il trouva ainsi, pour
la longueur du degré, 56,746 toises de Paris, auxquelles il eut la
hardiesse presque risible d’ajouter 4 pieds. Snellius à peu près à la
même époque ne trouvait que 55,011 toises, et Norwood par une méthode
toute différente en obtenait 57,442.
Picard, chargé par l’Académie d’obtenir une évaluation définitive,
employa la méthode suivie encore aujourd’hui dans les opérations
de même nature. Son premier soin fut de mesurer avec une extrême
précision, sur une route pavée et parfaitement droite, la distance de
5,662 toises qui sépare Villejuif de Juvisy. Ce fut la première base
d’une série de triangles enchaînés dans la direction du nord au sud,
et que le premier côté connu permettait de résoudre en ne mesurant
plus sur le terrain que des angles seulement, pour lesquels l’emploi
des lunettes, adoptées pour la première fois, assurait une exactitude
inconnue jusque-là aux observateurs les plus habiles. L’orientation
connue du réseau permettait d’ailleurs de calculer la portion de
méridienne comprise dans l’intérieur de chaque triangle et enfin, par
la mesure directe des latitudes extrêmes, la longueur d’un arc d’un
nombre connu de degrés, minutes et secondes. Un arc de 1° 22′ 55″ ayant
été trouvé ainsi de 77,850 toises, il en résulta par une proportion
facile la longueur de degré 57,060 toises, et l’on fixa en conséquence
la longueur de la lieue à 2,283 toises, afin qu’il y en eût 9,000 juste
dans la circonférence de la terre.
Les opérations de Picard n’étaient que le préparatif et le fondement
d’un travail plus considérable. La construction astronomique d’une
carte du royaume fut proposée à Colbert et accueillie avec grande
faveur; mais la vie d’un astronome, si habile et si actif qu’il fût, ne
pouvait suffire à l’accomplissement d’une telle tâche. L’entreprise,
plusieurs fois interrompue par des difficultés financières, fut après
la mort de Picard confiée à Cassini, qui devait la léguer aux héritiers
de son nom, de ses fonctions et de son ardeur pour la science. Sept
degrés furent successivement mesurés sur un même méridien entre
Paris et Perpignan et puis entre Paris et Dunkerque. Les opérations,
commencées en 1701, reprises en 1713 et terminées en 1718 seulement,
s’accordaient à montrer les degrés inégaux, en assignant constamment
la plus grande longueur aux plus rapprochés de l’équateur et par
conséquent à la terre une forme allongée dans le sens des pôles.
Ce résultat fort imprévu était confirmé par d’autres opérations.
Cassini de Thury, le petit-fils de Dominique, ayant mesuré en 1733
l’arc de parallèle qui sépare Saint-Malo de Strasbourg et cherché
en même temps l’écartement de ce parallèle avec le grand cercle
perpendiculaire au méridien, fut par cette voie très-différente
conduit à une conclusion que le célèbre d’Anville vint appuyer et
fortifier à son tour par des considérations purement géographiques. Il
ne s’agissait de rien moins, suivant lui, que d’ôter 300 lieues à la
circonférence de l’équateur en faisant son diamètre plus petit d’un
trentième environ que celui qui réunit les pôles.
La conviction de d’Anville résultait d’une comparaison attentive des
cartes les plus exactes avec les documents anciens et modernes. Les
cartes construites géométriquement et en supposant la terre sphérique
assignent toujours, suivant lui, aux lieux éloignés une trop grande
différence de longitude, et l’écart réel de deux méridiens est par
conséquent plus petit que si la terre était sphérique. Les travaux de
la carte de France, l’étude des cartes de Palestine et les opérations
des missionnaires en Chine s’accordaient à confirmer cette opinion, en
faveur de laquelle tant d’épreuves concordantes semblaient prévaloir
sur tous les raisonnements.
Les géomètres cependant ne cessèrent jamais de douter et de réclamer
de nouvelles mesures. La théorie de Newton, qui ne s’était pas encore
imposée à l’Académie tout entière, assignait à l’Océan la forme
nécessaire d’un sphéroïde aplati, et si, conformément à l’hypothèse au
moins vraisemblable qu’il adoptait en même temps qu’Huyghens, notre
globe primitivement fluide a conservé sa forme en se refroidissant, la
partie solide elle-même ne peut manquer d’être aplatie aux pôles.
Huyghens et Newton, en signalant cet effet nécessaire de la force
centrifuge, avaient tenté d’en calculer la grandeur. La méthode
d’Huyghens repose sur une supposition qui ne peut plus aujourd’hui
compter de partisans, et celle de Newton mêle à ses principes solides
et inébranlables une hypothèse trop douteuse pour qu’on puisse taxer
d’inexactitude nécessaire les opérations qui viendraient la démentir et
la désavouer. La question de droit était donc incertaine aussi bien que
celle de fait, et l’Académie partagée agitait l’opinion publique sans
la diriger.
Les degrés du méridien augmentent-ils ou diminuent-ils de l’équateur
au pôle? La seule méthode infaillible pour le décider était de
prendre des mesures précises et rapprochées des points extrêmes. Avant
de proposer dans ce but des expéditions lointaines et coûteuses,
l’Académie écouta sur la question un grand nombre de mémoires qui,
sans avancer beaucoup la solution, réussirent au moins à stimuler
la curiosité des ministres et du roi et à les faire consentir avec
empressement aux dépenses considérables qui leur furent demandées
ensuite. Deux commissions furent envoyées, l’une en Laponie, l’autre au
Pérou, pour mesurer les degrés dont la comparaison devait tout décider.
Maupertuis, Clairaut, Lemonnier et l’abbé Outhier partirent pour le
nord. La Condamine, Bouguer et Godin, accompagnés de Joseph de Jussieu
et de Couplet, neveu du trésorier de l’Académie, s’étaient embarqués
six mois avant pour le Pérou.
L’expédition du nord fut heureuse. Tous les missionnaires revinrent
après avoir terminé rapidement leur travail dont les résultats
incontestés tranchèrent la question. Aucune rivalité ne troubla leurs
relations. Maupertuis, le plus ancien des trois académiciens et chef
reconnu de l’expédition, s’attribua le mérite et recueillit l’honneur
du succès; les autres le laissèrent faire sans que l’amitié cimentée
par les fatigues et par les travaux communs en parût un instant altérée.
L’expédition de l’équateur traversée par de plus grands obstacles
devint funeste au contraire à plusieurs de ceux qui y prirent part.
Bien peu d’entre eux devaient revoir la France. Couplet en arrivant
à Quito fut emporté par une fièvre maligne; Seniergues, chirurgien
de l’expédition, à la suite de querelles étrangères à la science fut
assassiné au milieu d’une fête par la populace de Cuença. L’astronome
Godin accepta à Lima une chaire de mathématiques que, suivant le
vice-roi, il n’avait pas le droit de refuser. En promettant sur son
passeport de rendre au gouvernement espagnol tous les services qui
seraient en son pouvoir, ne s’était-il pas engagé à instruire en cas
de besoin les étudiants de Lima? Un des aides-dessinateurs, nommé
Moranval, resta au Pérou pour y exercer la profession d’architecte et
tombant d’un échafaudage mourut des suites de sa chute. L’horloger
Hugot et Godin des Odonais partis pour étudier les langues d’Amérique,
se marièrent à Rio-Bomba et restèrent au Pérou, ainsi que Joseph de
Jussieu qui y exerça la profession de médecin.
Godin quitta le Pérou trente-huit ans après seulement pour terminer
pauvrement sa carrière dans une petite ville de Normandie. De Jussieu
infirme et privé de mémoire fut renvoyé à peu près à la même époque.
Ses deux frères l’entourèrent des soins les plus affectueux, mais ils
n’osèrent jamais le conduire à l’Académie qui l’avait élu pendant son
absence; c’est le seul académicien qui n’ait jamais siégé.