«Convaincus, comme nous sommes, que vous n’avez rien plus à cœur que

le bien de l’Académie, nous vous suplions avec une vraye confiance de

vouloir bien représenter à S. A. R., notre auguste protecteur, que,

dans le renouvellement de l’Académie, il y eut un fond de 30,000 livres

destiné pour les pensions; que ce fond ne put être alors distribué

également, parce que la pension considérable qu’avait feu M. Cassini

en faisait partie, mais qu’on fit espérer et qu’on a toujours fait

espérer depuis, qu’après la mort de M. Cassini chaque académicien

aurait 1,500 livres; cependant cette mort étant arrivée, il plut

à M. de Pontchartrain de prendre un autre arrengement. Des 30,000

livres, il n’en employa que 20,000 en pensions fixes et distribua les

10,000 livres restantes sous le nom de gratifications pour le travail

de l’année. Nous ne vous ferons point remarquer, monsieur, que ces

gratifications ne furent rien moins que données proportionnellement

au travail; vous scavez le découragement où cela jetta la plus grande

partie de la Compagnie. Mais nous vous supplions instamment de vouloir

bien représenter à S. A. R.: 1º que le fonds de 30,000 livres a

toujours été regardé comme affecté aux pensions de l’Académie pour être

distribué également; 2º que 1,500 livres de rente ne suffisent pas,

à Paris, pour mettre un homme en état de se livrer entièrement aux

sciences; que leurs progrès demanderaient que les pensions fussent plus

considérables et plus sûres, et que les réduire à 1,000 livres, c’est

mettre les académiciens hors d’état de travailler; 3º que l’Académie

des inscriptions a été traitée bien plus favorablement. Les pensions y

sont sur le pied de 2,000 livres, puisqu’elle a 20,000 livres pour dix

pensionnaires; 4º que la libéralité de S. A. R. peut bien s’étendre

jusqu’à donner des gratifications à ceux qui les auront méritées par

leur travail, mais il ne semble pas qu’elles doivent être prises sur

ce qui est destiné pour la subsistance des académiciens et qui y peut

à peine suffire. Comme vous vous intéressez autant à nos besoins que

nous-mêmes, nous osons nous promettre que vous voudrez bien donner

encore plus de force à nos raisons en les représentant.»

Cette lettre, écrite vers la fin de 1716, est destinée évidemment à

être mise sous les yeux du régent. On a écrit en marge: «S. A. R. loue

le zèle des académiciens et entre assez dans leur pensée. Mais, comme

elle ne veut rien diminuer à ce que chaqu’un a touché jusqu’ici, on ne

saurait songer au changement proposé qu’en donnant des gratifications

séparées, tant pour indemniser les quatre pensionnaires (Ces quatre

pensionnaires étaient: J. Cassini, Maraldi, deLahire et Duverney, qui

seuls n’ont pas signé la requête.) qui perdraient suivant ce nouveau

projet, que pour récompenser ceux qui se distingueront par leur

travail. Pour cela il faudrait, outre le fonds ordinaire de 30,000

livres, en destiner un nouveau de 6,000 livres au moins: c’est ce

que S. A. R. ne croit pas devoir faire dans le temps qu’il diminue

toutes les pensions, tant de la cour que des officiers, et le prince

remet donc cette libéralité à l’estat qui sera expédié pour l’année

prochaine.»

Le régent en effet augmenta de 6,000 livres l’allocation destinée

aux pensionnaires et crut avoir dégagé sa parole; mais les abus

continuèrent ou se reproduisirent, car cinquante ans plus tard une

décision de Malesherbes, approuvée par le roi, fut jugée nécessaire

pour diminuer l’inégalité en la réglementant. «Sur le compte que

j’ai, dit-il, rendu au roy du mémoire qu’on m’a remis, par lequel

l’Académie demande unanimement qu’il soit établi une nouvelle forme de

distribution des pensions qui lui sont accordées, et où elle expose, à

ce sujet, le plan qu’elle désirerait qu’on suivît, Sa Majesté a bien

voulu approuver le projet de distribution et agréer les vues qui ont

engagé l’Académie à le proposer. Le roy a décidé en conséquence que

chacune des six classes de l’Académie jouirait, à l’avenir, de la somme

fixe de 6,000 livres, qui sera partagée entre les trois pensionnaires

attachés à chacune d’elles, et que, par une suite de l’exécution

complète de ce projet, il sera accordé 3,000 livres au premier

pensionnaire, 1,800 livres au second et 1,200 livres au troisième.»

Indépendamment des pensionnaires, fort peu rétribués comme on voit,

l’Académie comptait vingt associés et adjoints, qui n’avaient aucune

part à ses revenus et que les travaux les plus excellents n’élevaient

que bien lentement dans la hiérarchie académique. D’Alembert, nommé

adjoint en 1742, ne devint pensionnaire que vingt-trois ans après, et

Lacaille, qui fut pendant dix ans une des gloires de l’Académie, mourut

avec le titre d’associé.

L’auteur d’un mémoire conservé dans les archives semble élever la voix

au nom de l’Académie tout entière pour signaler en termes formels la

situation difficile et la misère même d’un grand nombre d’académiciens.

Des corrections faites de la main de Réaumur permettent de lui

attribuer la rédaction de cet écrit, qui est sans signature. Après

avoir vanté l’utilité des sciences et dit quel avantage elles procurent

à l’État, l’auteur attire l’attention sur la situation précaire de

l’Académie des sciences.

«L’Académie, dit-il, dans l’état où elle est aujourd’huy, fait beaucoup

d’honneur au royaume. Les étrangers en ont une grande idée, aussy

a-t-elle découvert nombre de choses curieuses et utiles. Mais nous

osons avouer qu’il s’en faut bien que le royaume n’ayt retiré de cette

compagnie tous les avantages qu’il aurait pu en tirer. Nous osons dire

plus, c’est que cette Académie, en si grande réputation parmy les

étrangers, semble près de sa chute, si elle n’est soutenue par quelque

grand changement fait en sa faveur, pareil à ceux qui ont été faits

pour d’autres parties de l’État. On a cherché à ranimer sa langueur par

de nouveaux règlements dont elle avoit besoin, mais la vraye source du

mal n’étoit pas seullement dans le deffaut des règlements. Il ne la

faut chercher, la vraye source du mal, que dans la propre constitution

de l’Académie; une grande moitié de ceux qui la composent ne peuvent

prendre les occupations académiques que comme des amusements; ils ont

des professions qui les obligent de donner leurs soins à toutte autre

chose que ce qui fait l’objet de l’Académie. Les uns sont obligés

d’être médecins, les autres chirurgiens, les autres apoticaires. Quels

ouvrages peut-on attendre de sçavants contraints à passer sur le pavé

de Paris des jours qu’ils devraient employer dans leurs cabinets? Un

homme qui arrive chez soy las et distrait est-il en état de travailler

à ce qui le demande tout entier? Employera-t-il les nuits à des

expériences? Malgré pourtant cette diversion, plusieurs académiciens

de ces classes ont donné des choses excellentes, mais qui doivent nous

faire regretter celles que nous eussions eues, s’il leur eust été

permis de se livrer aux recherches où leur inclination les portoit. De

l’autre moitié des académiciens, une partie est obligée à enseigner les

mathématiques pour subsister. Enfin, il en reste très-peu qui soient en

état de faire des expériences et de vivre avec cette aysance qui met

l’esprit en repos et en état de se livrer à des recherches utilles.

Entre quarante-huit académiciens destinés au travail, l’Académie ne

sauroit compter qu’un petit nombre de travailleurs. Le seul remède à

apporter seroit d’obliger tous les académiciens, ou au moins le plus

grand nombre, à n’être qu’académiciens, de les mettre en état de

n’avoir d’autres occupations que celles qui ont un rapport direct aux

objets de l’Académie. Une autre cause de la décadence de l’Académie,

qui tient à celle dont nous venons de parler, c’est qu’il ne se forme

plus de sujets; on en fait l’expérience toutes les fois qu’on a des

places vaccantes à remplir. Il faut être né avec des talents rares

pour réussir dans les sciences, et, parmy ceux qui naissent avec

ces talents, combien y en a-t-il qui en puissent profiter? Un jeune

homme qui veut suivre ses heureuses dispositions se trouve arresté

par les clameurs de toutte sa famille et de tous ses amis; on ne veut

point consentir qu’il s’abandonne à des recherches qui peut-estre

luy donneroient quelque gloire en le conduisant à mourir de faim.

L’Académie fournit des exemples de cette nature: un de ses membres,

habile anatomiste, mourut il y a quelques années à l’Hostel-Dieu. Si

l’Académie a pu, pendant quelque temps, se fournir de sujets, elle

le devoit à la protection que l’illustre M. Colbert avoit donnée aux

sciences; quand elle est venue à manquer, on ne s’est plus tourné de

leur costé; la pépinière s’est épuisée et il ne s’en forme point de

nouvelle. A la vérité, M. l’abbé Bignon a fait, pour l’Académie et pour

les sciences en général, tout ce qu’on peut attendre du zelle le plus

ecclairé, mais les trésors n’étoient pas entre ses mains. Il y a peu

d’apparence aussy que le royaume puisse se repeupler de vrays sçavants,

tant que la condition, de touttes la plus laborieuse, ne mènera à

rien. Y a-t-il de la justice que celui qui s’applique à des recherches

importantes au bien de l’État, ne puisse espérer de parvenir à quelque

fortune? L’homme de guerre, le magistrat, le marchand, peuvent se

promettre des récompenses de leurs travaux; le sçavant seul n’a rien

à en espérer; peut-estre que le cas que les Chinois font des lettrés

n’est pas à la gloire de la France.»

L’auteur, qui bien vraisemblablement est Réaumur, cherche ensuite

les moyens de relever l’Académie suivant lui prête à périr; il

propose d’appliquer le savoir et l’esprit inventif des académiciens

au perfectionnement des arts et métiers et de l’agriculture, et,

descendant même au détail des questions que l’on pourrait proposer

à chacun: «Qu’on se fasse, par exemple, dit-il, une loy de donner

toujours à des académiciens la direction des monnoyes, comme le célèbre

M. Newton l’a en Angleterre, et qu’on leur donne les inspections des

différentes manufactures, les inspections généralles des chemins, ponts

et chaussées. Croiroit-on trop faire, si on accordoit des entrées dans

le conseil du commerce ou dans ceux des compagnies qui l’ont pour

objet, aux sçavants qui ont fait des études particulières des matières

que les arts et la médecine nous engagent à tirer des pays étrangers;

à ceux qui se sont appliqués à s’instruire à fond des manufactures du

royaume, de ses productions qui se sont négligées et qu’on pourroit

mettre à proffit? Un gouvernement qui a les eaux pour objet, tel qu’est

celuy de la Samaritaine, ne devroit-il pas entrer dans le partage des

académiciens? Ce seroit une récompense pour un de ceux qui se seroit

le plus appliqué aux hydrauliques; un pareil gouvernement l’engageroit

à faire une étude particulière de tout ce qui a rapport à la conduitte

des eaux; ce même gouvernement seroit un appas qui excitteroit un grand

nombre d’autres sujets à travailler sur la même matière; au moins

semble-t-il qu’il seroit mieux dans les mains d’un sçavant que dans

celles d’un vallet de chambre d’un grand seigneur; à la Pépinière,

il y a une place de quelque revenu qui conviendroit à un botaniste.

On pourroit même donner à l’Académie une espèce d’inspection sur

tous les arts mécaniques qui, sans leur être à charge, contribueroit

extrêmement à leur progrez; un expédient assez simple rendroit nos

ouvriers incomparablement plus habiles qu’ils ne sont, leur donneroit

de l’émulation pour la perfection de leurs arts et augmenteroit par

conséquent le débit de tous nos ouvrages d’industrie, car on se fournit

des ouvrages de chacque espèce dans les pays où les ouvriers sont

en réputation de mieux travailler; de là est venu le grand débit des

montres d’Angleterre. L’expédient seroit que l’Académie proposast

chaque année des prix pour ceux des ouvriers de chaque profession qui

auroient inventé ou mieux fini quelque ouvrage; que ces prix fussent

distribués aux arts mesmes qui semblent les plus grossiers, comme

coutelliers, taillandiers, serruriers; on proposeroit par exemple

aux taillandiers de chercher la manière la plus simple de faire une

excellente faulx et à bon marché. Le succez de ce prix nous empêcheroit

peut-estre d’avoir besoin à l’avenir des faulx d’Allemagne. Le royaume

se trouveroit bien indemnisé de ce qu’il luy en coûteroit pour le prix.

* * * * *

«Mais, à vray dire, ajoute-t-il, on ne sçauroit attendre l’exécution

de si grands projets d’une compagnie qui n’a que 30,000 livres à

distribuer entre plus de vingt particuliers, et qui en a une trentaine

d’autres à soutenir seullement par l’espérance d’entrer un jour en

partage de cette petite somme. Les pensions n’étoient guères plus

fortes du temps de M. Colbert; communément, elles étoient de 1,500

livres; mais 1,500 livres alors valloient plus que quatre ou cinq

mille aujourd’huy. Celle de feu M. Cassini était de 9,000 livres, et a

seulle produit bien des sçavants; des gratifications vinrent souvent

au secours de la modicité des pensions; si ce grand ministre eust été

plus longtemps conservé à la France, il eust apparemment mis sur un

autre pied l’Académie dont il étoit le père; depuis qu’elle l’a perdu,

elle a eu le temps d’apprendre combien on doit peu compter sur de

petittes pensions, dont les payements peuvent estre suspendus par une

infinité d’événements.

«Pour faire fleurir l’Académie, il faudroit donc luy donner des

fondements inébranslables, luy assigner des fonds à l’épreuve de toutte

révolution, comme sont les fonds en terre possédés par l’université

d’Oxfort et de Cambridge; que ces fonds fussent suffisans pour faire

vivre les académiciens d’une manière commode, leurs montrer des places

distinguées où ils pussent se promettre d’arriver.

«Quelques considérables que fussent les fonds assignés, l’Académie ne

seroit peut-estre pas un an ou deux à en dédommager le royaume. Une

seulle découverte pourroit les remplacer.»

Ce plaidoyer habile et sincère resta sans résultat. L’Académie n’en

vécut pas moins en se recrutant souvent fort heureusement, en dépit

des sinistres prédictions de son défenseur; elle fut même un instant

menacée de la concurrence d’une compagnie rivale, dont les membres

paraissaient assez considérables pour lui porter sérieusement ombrage.

Vers l’année 1726, Julien et Pierre Leroy et Henri Sulli, célèbres tous

trois dans l’histoire de l’horlogerie, instituèrent des conférences

réglées sur les moyens de perfectionner leur art. Ils s’associèrent

Clairaut père et fils et un fabricant d’instruments mathématiques,

nommé Jacques Lemaire, et convinrent de se réunir tous les dimanches

dans le jardin du Luxembourg; tout marcha bien pendant l’été; mais, à

la mauvaise saison, il fallut chercher un autre asile; on le trouva

dans la cour du Dragon, chez un M. Puisieux, qui devint membre de la

société, à laquelle Degua, Nollet, La Condamine, Grand Jean Fouchy,

Renard du Tosta directeur de la Monnaie, le célèbre orfévre Germain et

le compositeur Rameau, se joignirent bientôt en l’engageant à étendre

ses études et ses travaux à la totalité des arts et à augmenter encore

le nombre des associés. La compagnie, selon les habitudes du temps,

devait avoir un protecteur; on s’adressa au comte de Clermont, qui,

flatté de ce rôle, offrit pour les séances une salle de son palais

et obtint la permission royale, qui fut donnée en 1730. La société,

devenue de plus en plus importante et honorée des fréquentes visites

du prince de Clermont, se partagea, comme l’Académie, en honoraires

et en associés, forma comme elle des sections, et nomma même des

correspondants. L’un d’eux fut l’astronome danois Horrebow qui, dans

son livre intitulé _Basis astronomiæ_, imprimé en 1735, à Copenhague,

prend le titre de membre de la Société des arts de Paris. Réaumur

et Dufay, inquiets des succès et de l’influence d’une compagnie

nouvelle, proposèrent au prince de Clermont, dont ils étaient connus,

que l’Académie s’engageât à choisir, autant qu’il se pourrait, ses

sujets parmi les théoriciens de la société, à la condition de les

posséder tout entiers en les autorisant seulement à garder dans

l’autre compagnie le titre de vétéran. Un tel arrangement n’était

pas acceptable et fut rejeté; les deux académiciens déclarèrent

alors nettement qu’ils feraient tomber la société. Leur moyen fut

très-simple: L’Académie s’adjoignit successivement La Condamine,

Clairaut, Fouchy, Nollet et Degua en leur imposant l’obligation

d’opter. L’effet ne se fit pas attendre, et la Société des arts, privée

de ses membres les plus actifs, ne tarda pas à s’affaiblir et à tomber

complétement, sans avoir produit aucune œuvre qui en perpétuât le

souvenir.

L’Académie, outre les 36,000 livres destinées aux pensions, recevait,

chaque année, sur le trésor royal une allocation de 12,000 livres

attribuée aux dépenses générales et aux expériences jugées utiles mais

employée, en grande partie, à aider ou à secourir les pensionnaires ou

les associés les plus pauvres ou les plus en faveur.

Ces fonds bien insuffisants paraissent d’ailleurs avoir été, pendant

longtemps au moins, administrés avec beaucoup de désordre. Une

fois, par exception, en 1725, le maréchal de Tallard, président de

l’Académie, avant d’approuver les dépenses, voulut en connaître le

détail; peu satisfait d’un premier examen, il nomma une commission dans

laquelle siégeaient l’abbé Bignon, Réaumur et Cassini; leur rapport est

réellement curieux:

«Les registres du sieur Couplet, trésorier de l’Académie, disent les

commissaires, n’ont aucune forme de livre de comptable. Il rapporte

uniquement les articles de dépense, sans faire aucune mention de la

recette, et c’est ou une ignorance inexcusable de sa part, ou une

affectation très-suspecte pour éviter l’examen de ses comptes; mais,

outre ce défaut essentiel dans la forme, il y a si peu de règle dans la

dépense, qu’il paroist que ledit sieur Couplet a disposé entièrement à

sa fantaisie de la pluspart des fonds qu’il a reçus, comme si ç’eût été

son propre bien; il a augmenté de sa propre authorité les gages de son

domestique, qu’il a portés de 364 à 500 livres. L’entretien de la salle

des machines, qui, du temps du feu sieur Couplet père et prédécesseur,

n’alloit qu’à 5 livres, il le porte à 50 livres par quartier; pour

l’entretien d’un miroir ardent, il fait monter la dépense, dans une

année, à environ 500 livres, et l’on ne peut s’empêcher de remarquer,

à cette occasion, une chose honteuse pour l’Académie et pourtant de

notoriété publique: c’est l’argent qu’il souffre que son mestique

exige de tous ceux qui vont voir cette salle des machines.

«Presque tous les articles de dépense en général sont si excessivement

enflés, qu’il y en a qu’il porte au delà de trente et quarante fois

leur juste valeur, comme pour le papier, plumes et ancre, etc.

«On peut assurer qu’il n’y a jamais eu de registre aussi mal tenu pour

la forme et si deffectueux dans le fond. On peut réduire à quatre

principaux chefs les observations des commissaires.

«Le premier regarde l’employ des deniers du roy, fait pour le propre

usage du sieur Couplet, sans qu’il puisse produire aucun ordre qui

l’authorise. Cet article seul monte à la somme de douze mil quatre

cent dix sept livres dix sols; laquelle somme il a employée en

batimens, remises, grenier, mur de jardin, remuage de terre faits à

l’observatoire pour son usage particulier. Le tout sans qu’il produise

aucun ordre pour cette dépense entièrement inutile, d’autant plus

qu’il a encore tout le logement qu’avoit feu son père, lequel s’en est

contenté pendant trente années quoy qu’il eut une nombreuse famille, au

lieu que le sieur Couplet est seul. D’ailleurs, cette dépense regarde

le surintendant des bâtimens du roy et nullement l’Académie. Il est

à remarquer que ces dépenses en bâtimens ont été faites dans un tems

où les académiciens qui occupent l’observatoire ne pouvoient obtenir

qu’on leur fît les réparations les plus pressantes, comme des vitres,

couvertures, etc.

«Le second chef regarde les dépenses faites sous le titre de dépenses

extraordinaires, sans qu’il en fasse aucun détail, ny qu’il rapporte

aucune preuve justificative; elles montent à la somme de sept mil

dix-sept livres quinze sols; on ne sçauroit imaginer en quoy consistent

ces dépenses extraordinaires, d’autant plus que, dans des mémoires que

l’on a trouvé excessifs et enflés, il a employé en dépense et bien

en détail, le papier, les plumes, l’ancre, les ports de lettres, le

remuage des poesles, les petites gratifications faites aux suisses

dans les assemblées publiques de l’Académie; en un mot, il entre dans

une infinité de petits détails et ensuitte il y ajoute cette somme

exhorbitante de 7,017 livres 15 sols.

«Le troisième chef renferme les faux ou doubles employs dont on

rapportera icy deux articles: l’un de 1,310 livres pour l’envoy du

caffé aux Indes et l’autre de 100 livres pour le congé d’un soldat; ces

deux sommes luy ont été fournies en 1718, et, lorsque les commissaires

luy ont demandé les preuves de l’envoy de ces sommes, il leur a avoué

qu’il n’en avoit point fait d’employ. On pourroit encore mettre au rang

des faux employs une somme de 160 livres qu’il dit dans son compte

avoir été employée pour faire gobter le mur du côté de l’orient de

son nouveau logement, laquelle somme il a avoué depuis n’avoir point

employée.

«Le quatrième chef regarde les diminutions d’espèces dont il demande

le remboursement et qu’il fait monter à la somme de six mil cinq cent

trente-quatre livres, dont il ne rapporte ny ne peut rapporter aucun

procès-verbal, ne tenant aucun registre par recette et dépense; ce qui

a empêché les commissaires de pouvoir statuer sur ce qui pouvoit luy

être véritablement deu; l’on peut aussi remarquer qu’il passe dans son

compte les diminutions, mais qu’il ne parle point des augmentations

qui sont arrivées depuis 1718 jusqu’en 1722, lesquelles méritaient

bien qu’on y fit quelque attention, puisqu’il y en a eu qui ont porté

les espèces au triple de leur ancienne valeur, c’est-à-dire depuis

40 livres le marc d’argent monnoyé jusqu’à 120 livres et l’or à

proportion. Il résulte de tous les articles précédens que le sieur

Couplet est redevable de vingt-deux mil six cent soixante-trois livres

cinq sols pour sommes non payées et qu’il a reçues ou payées non

vallablement.»

La défense de Couplet, sans être concluante, atténue beaucoup, il faut

le dire, la portée du rapport en présentant les irrégularités signalées

comme une conséquence toute naturelle de l’absence de contrôle et de

règle. Couplet, touchant fort irrégulièrement les fonds de l’Académie

et faisant pour elle de fortes avances, cherchait à diminuer le

retard des rentrées en portant en compte les dépenses prévues; il

arrivait parfois que les circonstances venant à changer, la somme

touchée se trouvait sans emploi; mais Couplet, il le prétend au moins,

l’appliquait alors à d’autres besoins de l’Académie.

Il ne faut donc pas trop s’étonner de voir le sieur Couplet siéger

vingt ans encore près de ceux qui ont signé le rapport et gérer

les affaires de l’Académie sans que les discussions relatives à sa

comptabilité se soient renouvelées.

La somme de 12,000 livres annuellement accordée à l’Académie aurait

dû être doublée en 1757. Le régent, en 1721, avait en effet accordé

à Réaumur une pension de 12,000 livres qui, par lettres patentes et

par arrêt du conseil, avait été déclarée reversible sur l’Académie.

Réaumur mourut en 1757; de nouvelles lettres patentes confirmèrent

les premières, et la rente fut transférée à l’Académie mais pour lui

échapper aussitôt, car par une subtilité à laquelle on ne devait

pas s’attendre, on la regarda comme tenant lieu de la somme égale

assurée jusque-là chaque année sur le trésor royal et qui dès lors

devenait inutile. Dans une lettre datée du 31 janvier 1759, le duc de

la Vrillière déclare, il est vrai, que, si les besoins de l’Académie

exigeaient que le fonds fût excédé, il y avait lieu d’espérer que

Sa Majesté voudrait bien y avoir égard sur les propositions qu’en

feraient MM. les officiers de l’Académie et dont il aurait l’honneur de

rendre compte à Sa Majesté. L’Académie se plaignit, il n’en faut pas

douter, et ses efforts furent persévérants, car, dix-sept ans après,

en 1775, on voit ses représentations favorablement accueillies par

Turgot et Malesherbes. Les négociations durèrent cependant trois années

encore, et c’est en 1778 seulement, vingt ans après la mort de Réaumur,

que l’Académie obtint enfin justice. La correspondance relative à cette

affaire nous apprend que 8,000 livres sur les 12,000 qui formaient

la première allocation étaient alors affectées à des augmentations

de pensions: 4,000 livres restaient donc disponibles seulement pour

les frais généraux, les expériences et les allocations demandées

souvent par le libraire lorsque les volumes publiés contenaient un

trop grand nombre de planches. C’est donc avec grande raison que le

roi, en accordant enfin une subvention dont le refus avait été un

déni de justice, en réservait expressément l’emploi aux expériences

scientifiques et autres travaux de l’Académie.

«’^{er} juillet 1778.

«C’est avec bien du plaisir, écrit M. Amelot à l’Académie, que j’ai

l’honneur de vous annoncer que Sa Majesté a bien voulu rétablir cette

somme à compter du 1^{er} du mois prochain. Mais son intention est que

la totalité des 12,000 livres soit employée à faire des expériences,

sans qu’il puisse jamais en être rien distrait pour quelque autre objet

que ce soit.»

L'Académie des sciences et les académiciens de 1666 à 1793 · 第 5 / 24 段