Quant à l’incertitude sur le dénombrement des suffrages comptés à

chaque candidat, le récit détaillé d’une autre élection en fait

paraître une cause vraisemblable: «Le 19 janvier 1763, MM. les

pensionnaires et associés astronomes ayant proposé à l’Académie pour

la place d’adjoint dans la même classe vacante par la promotion de M.

Legentil à celle d’associé, MM. Messier, Bailly, Jeaurat et Thuillier,

on a procédé suivant la forme ordinaire à l’élection, où il s’est

trouvé, en comptant les billets, que M. Bailly avait eu quatorze voix

et MM. Messier et Jeaurat chacun treize, mais qu’il y avait un billet

qui se trouvait nul parce qu’il ne portait que le seul nom de M.

Jeaurat au lieu de deux qu’il devait contenir suivant le règlement. Sur

quoi MM. les officiers et l’évangéliste, ayant fait réflexion que si ce

billet avait porté les deux noms de MM. Jeaurat et Messier, eux et M.

Bailly auraient eu parfaite égalité de voix, et que si le billet avait

été bon, quand même on aurait nommé M. Thuillier avec M. Jeaurat, ce

dernier aurait toujours eu l’égalité des suffrages avec M. Bailly, M.

le président est entré dans l’assemblée pour y proposer le cas, sans

désigner aucun de ceux qui y avaient été nommés et pour faire décider

si l’on recommencerait totalement l’élection ou si l’on se contenterait

de décider entre les deux seconds, sur quoi il a été décidé que celui

qui avait eu la pluralité des suffrages devait être regardé comme nommé

et être présenté le premier, quel que pût être le nombre des voix

qu’aurait celui des deux seconds entre lesquels on allait choisir; en

conséquence de quoi on a prononcé par scrutin entre MM. Jeaurat et

Messier, et la pluralité des voix a été pour M. Jeaurat.»

La franchise confiante du patronage exercé parfois sur des candidatures

par les grands seigneurs et les ministres étonnerait peut-être

aujourd’hui. Indépendamment des sollicitations individuelles et des

discrètes recommandations qui sont de tous les temps, on procédait

parfois ouvertement et publiquement par lettres collectives

officiellement adressées à l’Académie et qu’elle recevait fort bien

en ne se défendant nullement d’y avoir égard. On lit par exemple au

procès-verbal du 27 juin 1770: «Je vous donne avis que le roi approuve

que l’Académie procède à la nomination d’un pensionnaire surnuméraire

dans la classe de géométrie et que Sa Majesté verrait avec plaisir les

voix de l’Académie se réunir en faveur de M. Darcy.» M. Darcy, cela va

sans dire, obtint l’unanimité des suffrages.

M. de Saint-Florentin avait écrit le 4 avril 1760: «Le prince

Jablonowski demande d’être admis à l’Académie en qualité d’associé

étranger; l’honneur qu’il a d’appartenir à la reine et le soin qu’il a

toujours pris de protéger et de cultiver _lui-même_ les lettres et les

arts paraissent mériter qu’on anticipe en sa faveur le moment d’une

place vacante dans la classe des associés étrangers pour l’y admettre.

Sa Majesté désire qu’il soit délibéré sur sa demande; l’Académie est

unanimement d’avis qu’il n’y a pas d’inconvénient à accorder cette

place à condition que la première qui vaquera dans cette classe sera

censée remplie par la nomination de M. le prince Jablonowski.» Huit

jours après, Sa Majesté fait savoir qu’elle agrée la nomination du

prince qui se trouve ainsi préféré d’avance à Linné dont l’élection fut

par là retardée de plusieurs années.

Le 30 avril 1758, on lit enfin: «M. de Chabert, lieutenant des

vaisseaux du roi, désire être admis à l’Académie en qualité d’associé

libre; l’intérêt de la marine et celui de l’Académie concourent à

anticiper le moment d’une place vacante dans la classe des associés

libres, pour y admettre un officier de marine, n’y en ayant point à

présent. Outre qu’il y a plusieurs exemples de pareilles expectations,

les approbations que l’Académie donne depuis si longtemps aux

travaux de M. de Chabert pour le progrès de la géographie et de la

navigation le rendent encore plus favorable. Sa Majesté désire qu’il

soit délibéré sur sa demande le plus tôt possible. L’Académie est

unanimement d’avis qu’il n’y a aucun inconvénient.» Il y en avait au

contraire de très-sérieux, et l’Académie ne les ignorait pas. On lit

en effet au procès-verbal du 18 mars 1778, et à l’occasion d’une

anticipation de ce genre: «MM. les officiers de l’Académie ont rendu

compte des représentations qu’ils ont faites à M. Amelot en vertu de

la délibération prise à la séance précédente et de la réponse de ce

ministre portant qu’à l’avenir il ne serait plus nommé de surnuméraires

et qu’il en donnait sa parole.» On n’en lit pas moins au procès-verbal

du 5 juin 1779: «Le roi étant informé que dans le nombre actuel des

honoraires de l’Académie des sciences, il y en a plusieurs que leurs

affaires personnelles et celles qui exigent d’eux des soins plus

particuliers empêchent d’assister aux assemblées de l’Académie, Sa

Majesté a pensé qu’il y aurait un avantage réel dans la nomination

d’un honoraire surnuméraire. Sa Majesté, instruite d’ailleurs du

désir qu’avait l’Académie de pouvoir compter parmi ses membres M. le

président de Sarron, dont elle a été souvent dans le cas de juger les

lumières et les connaissances, a cru faire un choix qui lui serait

agréable en le nommant à cette place.»

Une lettre écrite par M. de Breteuil, le 24 avril 1784, énonce des

principes assez singuliers sur les cas dans lesquels on peut faire ce

que la règle ne permet pas: «A ce sujet, dit M. de Breteuil, je vais

vous écrire une lettre particulière au sujet de la nomination de M.

Darcet à une place d’associé surnuméraire dans la classe de chimie; je

sais que le vœu général de l’Académie était de se l’associer, et je

ne vous répéterai pas les motifs qui ont déterminé Sa Majesté à lui

accorder la qualité de surnuméraire plutôt que celle de vétéran; mais

je dois à cette occasion vous prévenir que par la suite, lorsqu’il

se présentera des circonstances où l’on croira devoir s’écarter des

règles et des usages de l’Académie, en faveur d’un sujet distingué et

vraiment utile, tel que M. Darcet, et qu’il sera question de le nommer

soit adjoint, soit associé ou pensionnaire surnuméraire, je compte ne

le proposer au roi qu’autant que le vœu de l’Académie à cet égard sera

exprimé par une délibération qui réunira les deux tiers des suffrages;

je vous prie d’en informer l’Académie et de vouloir bien lui rappeler

qu’il faut en général se rendre très-circonspect sur ces sortes de

grâces, qui ne sont pas moins contraires aux principes du roi qu’aux

statuts de la Compagnie et qui entre autres inconvénients ont celui de

détruire l’émulation et de décourager les personnes qui s’occupent de

telle ou telle partie des sciences, avec le projet et l’espoir de se

rendre dignes d’être académiciens. Je dois vous ajouter qu’il me paraît

très-convenable que la condition des deux tiers des suffrages soit à

l’avenir regardée comme nécessaire, non-seulement pour les places des

surnuméraires, mais encore pour toutes les délibérations qui ne sont

pas prises en vertu des règlements de l’Académie.» L’Académie, on doit

le remarquer, avait très-régulièrement demandé pour Darcet une place

d’associé vétéran, et la transgression contre la règle dont se plaint

M. de Breteuil n’était commise que par lui.

Quoique les lettres et les sollicitations adressées à l’Académie par

les plus grands personnages marquent en attestant son indépendance une

grande déférence pour ses suffrages, le roi, consultant parfois le

témoignage de la voix publique, ne se fit jamais scrupule de choisir

librement sur la liste de présentation; mais loin de donner à sa

décision l’apparence d’une faveur gracieusement accordée au candidat

préféré, il invoque, alors non sans raison quelquefois, sa volonté

d’être juste et de protéger le mérite. Le 30 janvier 1709 par exemple,

l’Académie propose pour successeur de Tournefort, Reneaume, Chomel et

Magnol. Le roi choisit Magnol à cause de «sa grande réputation dans la

botanique.» De telles décisions toujours acceptées sans murmure ont

été plus d’une fois l’équitable tempérament des partialités et des

injustices qu’aucun mode d’élection ne saurait prévenir.

Parmi les candidats assez nombreux préférés par le roi, non par

l’Académie, il ne s’est trouvé que le seul géomètre Lagny, qui n’ayant

pas, dit-il, assez de temps libre, osa refuser une faveur acceptée

avant et après lui par des savants plus considérables, tels que

Magnol, Vaillant, Clairaut, La Condamine et l’abbé Nollet.

Si l’influence des grands seigneurs ou la volonté du roi lui-même

tenait lieu quelquefois de titres scientifiques, il arrivait aussi

que par un sentiment contraire, une situation trop humble ou trop

dépendante devint pour quelques-uns une cause d’exclusion. La lettre

suivante, écrite par l’horloger Leroy (neveu et cousin des célèbres

Julien et Pierre Leroy) le jour même de son élection dans la classe

de mathématiques, est évidemment destinée à faire disparaître des

objections de ce genre: «Monsieur, désirant faire connaître à

l’Académie mes intentions sur l’horlogerie à l’occasion de la place

d’adjoint pour la géométrie que je sollicite, je me flatte que vous ne

trouverez pas mauvais que j’aie recours à vous pour vous prier de me

rendre ce service; à vous, Monsieur, qui êtes le doyen de cette classe

et un des plus respectables membres de cette Compagnie. Permettez

donc que je vous expose sincèrement mes sentiments sur ce sujet. Dès

l’instant que j’eus songé à solliciter une place dans l’Académie,

je songeai à renoncer au commerce et à la pratique de l’horlogerie,

résolution, que j’ai prié MM. Clairaut et Darcy de déclarer quand ils

en trouveraient l’occasion et dont j’ai prévenu moi-même la plupart

des académiciens que j’ai eu l’honneur de voir; mais comme je serais

très-fâché d’entrer dans une Compagnie en professant un art qui,

quoique très-beau en lui-même, pourrait déplaire à quelques-uns de

ses membres et que je le serais encore davantage si, lorsque j’aurai

l’honneur d’y être admis, on pourrait s’imaginer ou soupçonner que je

fusse tenté de le professer de nouveau, j’ai cru que je ne pourrais

m’expliquer d’une manière trop précise sur ce sujet; c’est pourquoi,

Monsieur, je vous déclare par la présente que je renonce pleinement,

entièrement et de la manière la plus solennelle au commerce et à la

pratique de l’horlogerie. Si j’étais maître horloger ou que j’eusse

quelque autre qualité, je vous enverrais par la même occasion un acte

de renonciation, mais je ne le puis n’en ayant aucune. Tels sont mes

sentiments et tels ils seront toujours.»

Dans la séance même où Mairan donna lecture de cette lettre, Leroy

fut nommé adjoint de la section de géométrie. Fidèle à sa promesse,

il renonça à l’horlogerie mais ne s’occupa guère de mathématiques, et

l’Académie n’eut en lui ni un horloger qui lui aurait été souvent utile

ni un géomètre.

Désireuse d’assurer l’équité des élections, l’Académie s’y appliqua

plus d’une fois. Mécontente de ses propres faiblesses, on la voit à

plusieurs reprises pour en rechercher les causes et pour les réprimer,

retracer en vain dans des rapports soigneusement travaillés les maximes

et les principes d’impartialité et d’exacte droiture qui n’apprenaient

rien à personne, et s’élever contre des abus qui renaissaient aussitôt.

Le 1^{er} avril 1778, Darcy, Montigny et d’Alembert font le rapport

suivant:

«Nous avons observé deux sortes d’abus dans les élections: l’intrigue

et l’autorité. Toutes deux peuvent remplir l’Académie de sujets

médiocres, si elle n’y met ordre. Le plus sûr moyen de bannir

l’intrigue est de ne pas laisser le temps d’intriguer et de diminuer

le nombre des intrigants, c’est-à-dire ceux qui doivent être proposés.

Le seul moyen de prévenir les abus d’autorité est de ne présenter

jamais au Ministre que les sujets dont les talents soient bien connus

et qui puissent faire honneur à l’Académie. Il est très-rare que

quatre sujets aient en même temps le même droit aux places vacantes

dans l’Académie. En conséquence de ces principes, nous proposons

le règlement qui suit pour le choix des associés libres et pour le

choix des associés étrangers qui peuvent appartenir indistinctement

aux différentes classes: Le jour même qui aura été indiqué pour

l’élection, l’Académie fera tirer au sort les noms de six académiciens

pensionnaires ou associés, un de chaque classe: trois mathématiciens

et trois physiciens, lesquels s’assembleront aussitôt pour proposer

à l’Académie quatre sujets bien connus pour la supériorité de leurs

talents s’ils sont régnicoles et par une grande célébrité s’ils

sont étrangers. De ces quatre sujets, l’Académie en élira deux au

scrutin pour les présenter au roi en la manière accoutumée. Rarement

on présenterait à l’Académie un plus grand nombre de concurrents sans

mettre des sujets médiocres à côté des bons. Au moyen de ce règlement,

s’il est régnicole, personne n’aura le temps de faire écrire les

ministres, les gens puissants, de faire agir ses amis, les amis de ses

amis, les femmes mêmes auprès des académiciens qui se croient souvent

obligés de donner leur voix contre leur avis pour ne pas manquer soit à

leurs protecteurs, soit à leurs amis.»

Entre la plupart des candidats, le temps, il faut le dire, efface pour

nous toute différence, et des hommes considérables alors et de grande

réputation tombés depuis longtemps dans la foule et dans l’obscurité

sont devenus les égaux les plus humbles devant l’oubli commun de la

postérité.

Presque toujours d’ailleurs, on voit l’Académie favorable et

sympathique aux véritablement grands hommes, applaudir à leurs premiers

essais, leur ouvrir ses rangs au plus vite et les élever sans trop

tarder au plus haut degré de sa hiérarchie. De regrettables exceptions

existent cependant et pour n’en citer qu’une seule, je rapporterai

simplement et sans commentaires l’histoire des candidatures académiques

de Laplace.

Laplace, qui brilla plus tard dans la première classe de l’Institut

comme le représentant le plus illustre et le plus respecté de

l’ancienne Académie des sciences, n’avait pas rencontré d’abord autant

d’empressement et de bienveillante justice que ses prédécesseurs

d’Alembert et Clairaut, et les louanges sont mesurées à ses premiers et

excellents travaux avec une circonspection presque défiante.

Laplace, âgé de vingt ans, inspiré par la lecture de Lagrange et

d’Euler, avait voulu dans une première communication à l’Académie

expliquer, confirmer et perfectionner, pour les fondre dans un ensemble

nouveau, plusieurs beaux mémoires de ceux qu’il devait bientôt égaler.

Les rapporteurs de l’Académie signalent le mérite d’un tel travail

sans en dissimuler les défauts. «Il nous paraît, disent-ils, que le

mémoire de M. Laplace annonce plus de connaissances mathématiques

et plus d’intelligence dans l’usage du calcul qu’on n’en rencontre

ordinairement à cet âge dans ceux qui n’ont pas un vrai talent. Nous

jugeons que les remarques nouvelles dont nous avons parlé méritent

l’approbation de l’Académie et qu’ainsi le mémoire doit être imprimé

dans le recueil des savants étrangers, en priant seulement M. Laplace

d’abréger ce qui n’est pas à lui et de se servir des notations plus

communes et plus commodes de M. Euler et de M. Lagrange.»

Dans un rapport sur un second mémoire, Condorcet et Bossut, sans

produire aucune objection ni lui imputer aucune erreur précise,

affaiblissent leurs louanges par un doute formel sur l’exactitude de sa

méthode. «Ce mémoire, disent-ils, prouve que M. de Laplace réunit des

talents à beaucoup de connaissances, qu’il a approfondi les matières

les plus épineuses de l’astronomie physique, et l’on doit l’exhorter

à continuer le travail qu’il a annoncé et où il donnera les résultats

de celui-ci. Nous craignons cependant que sa méthode ne soit pas

suffisante pour résoudre complétement et sûrement par la théorie de la

gravitation le problème de la variation de l’obliquité de l’écliptique

et pour décider irrévocablement cette grande question. Mais malgré

ce qui peut rester d’incertitude, son mémoire nous paraît mériter

l’approbation de l’Académie.»

Et à l’occasion des mémoires suivants où se révèle clairement déjà la

grandeur et l’excellence de la fin qu’il se propose: «L’impression du

mémoire de M. de Laplace sera très-agréable aux géomètres, mais le

temps et la réunion de leurs suffrages pourront seuls apprendre à quel

point de précision M. de Laplace a porté la solution de ces problèmes.»

Ces trois rapports sont signés de Condorcet et de Bossut. D’Alembert,

à son tour, à l’occasion d’un beau et grand travail, mêle froidement à

de justes louanges des témoignages de doute et de défiance. Commençant

par applaudir aux efforts du jeune géomètre, il le loue d’avoir montré

une constance peu commune dans le travail et un grand savoir dans

l’analyse infinitésimale et dans l’astronomie physique, mais il ajoute

un peu sèchement: «Quant aux points sur lesquels il n’est pas d’accord

avec les géomètres qui l’ont précédé, nous ne pouvons pas prononcer

s’il a raison ou tort; il faudrait, pour juger le procès, vérifier une

longue suite de calculs, discuter les méthodes d’approximation qu’on a

employées jusqu’ici dans cette théorie, peser le degré de préférence

qu’elles peuvent mériter les unes sur les autres, ce qui demanderait

un travail que nous ne croyons pas que l’Académie veuille exiger de

nous. Le moyen le plus simple que M. de Laplace puisse employer pour

justifier l’exactitude de sa méthode est de nous donner, d’après elle,

de bonnes tables astronomiques. Il le promet et l’Académie le verra

avec intérêt.»

Lors même que, sans descendre des hauteurs de la science, Laplace,

comme pour se délasser des calculs approximatifs, mêle à ses fermes

ébauches de mécanique céleste la solution rigoureuse et parfaite de

problèmes d’analyse pure, ou se joue avec l’aisance la plus subtile

dans les ingénieuses théories du calcul des chances, l’Académie, par

ses louanges embarrassées et ambiguës, persiste à le traiter comme

un apprenti qui n’a pas encore donné le coup de maître. «Nous nous

bornons à observer et conclure, disent les commissaires de l’Académie

en rendant compte de l’une de ses découvertes, que ce mémoire est

savant, que l’auteur résout par une méthode uniforme plusieurs

équations difficiles et que ces recherches ne peuvent que _tendre_ à

perfectionner la théorie des suites et cette branche de l’analyse.»

Malgré toutes ces réserves et ces atténuations, ce n’est pas sans

étonnement qu’on lit au procès-verbal du 16 janvier 1775: «L’Académie

ayant procédé à l’élection de deux sujets pour remplir la place

d’adjoint vacante par la promotion de M. de Condorcet à celle

d’associé, la classe a proposé MM. Desmarest, Rochon, de Laplace,

Vandermonde et Girard de la Chapelle. L’Académie ayant été aux voix,

les premières ont été pour M. Desmarest, les secondes pour M. de La

Chapelle.»

Six mois après, l’Académie procède de nouveau à l’élection d’un

membre adjoint dans la classe des géomètres et vote unanimement pour

Vandermonde. Douze votants seulement sur dix-sept, en préférant Laplace

à un inconnu nommé Mauduit, lui accordent le second rang. Le 14 mars

1776, l’Académie, sur un rapport de la section compétente, lui préfère

dans une élection nouvelle le très-honorable mais très-médiocre Cousin.

L’ennui de ces échecs et les démarches nécessaires à de continuelles

candidatures ne ralentissent pas l’ardeur de Laplace. Toujours animé

à la poursuite de son œuvre, sans dépit apparent, sans amertume et

sans se soucier des contradictions, il fait paraître incessamment

dans de nouveaux mémoires cette abondance d’expédients et cette force

presque irrésistible qui, lorsqu’elle est impuissante à surmonter ou à

tourner un obstacle, le heurte de front et le brise en l’arrachant par

morceaux. Émule de d’Alembert et de Clairaut, il se montre déjà seul

capable en France de succéder à leur réputation, lorsque l’Académie,

déclarant dans un nouveau rapport qu’il «a acquis dès à présent un

rang distingué parmi les géomètres,» le nomme enfin adjoint dans la

section de géométrie, en accordant la seconde place sur la liste de

présentation au nommé Margueret, qu’elle préfère à Monge et à Legendre.

Membre de la Compagnie et assidu à ses séances, Laplace y prendra-t-il

le rang dû à son génie? Franchira-t-il rapidement les deux degrés

inférieurs de la hiérarchie académique? Non, il lui faut encore avec de

longs retards essuyer d’injurieux échecs.

En 1780 il est encore adjoint, et l’Académie présente pour une place

d’associé dans la section de géométrie Vandermonde en première

ligne et Monge en seconde ligne, plaçant ainsi les candidats, en

supposant qu’elle accordât le troisième rang à Laplace, dans l’ordre

précisément inverse de celui que leur assigne la postérité. C’est

en 1783 seulement que Laplace, âgé de trente-quatre ans, est nommé

associé dans la section de mécanique, où l’Académie avait appelé

déjà de préférence à lui, Rochon et Jeaurat; Jeaurat qui n’est connu

par aucune découverte et dont on ne cite qu’un seul trait: Quand

il rencontrait un confrère géomètre, il lui disait du plus loin en

faisant allusion à la théorie des équations: «Eh bien! c’est-il égal

à zéro?» Des préférences aussi aveugles si elles étaient moins rares

condamneraient à jamais le recrutement par élection, en enlevant toute

autorité aux jugements académiques. Leur explication la plus apparente

est, si je ne me trompe, dans les dispositions de d’Alembert, dont

l’influence considérable alors au plus haut point ne s’exerça jamais en

faveur de Laplace. Bon, généreux, loyal et ami de toutes les gloires,

d’Alembert ignora toujours les sentiments d’une mesquine jalousie; sa

droiture cependant, il est permis de le rappeler, n’allait pas jusqu’à

l’impartialité.

La belle intelligence et l’honorable caractère du futur marquis de

Laplace imposaient plus le respect qu’ils n’attiraient l’amitié,

et l’esprit hautain, qui dans la suite de sa vie acceptait si bien

et exigeait presque la flatterie, devait plaire difficilement à

l’observateur sardonique et à l’imitateur plein de verve des grands

airs de M. de Buffon; d’Alembert enfin, qui s’y connaissait, pouvait

entrevoir chez ce jeune homme gravement respectueux envers lui

quelques-uns des traits de l’illustre orgueilleux, qu’il aimait à

nommer le comte de Tufières.

LES FINANCES DE L’ACADÉMIE.

La somme totale allouée aux vingt pensionnaires de l’Académie avait

été fixée à 30,000 livres, mais la répartition en était irrégulière et

semblait souvent injuste. La lettre suivante, écrite en 1716 et signée

par quatorze pensionnaires sur dix-huit, donne à ce sujet de curieux

renseignements:

L'Académie des sciences et les académiciens de 1666 à 1793 · 第 4 / 24 段