Chaque pensionnaire choisissait son élève et le faisait agréer par la

Compagnie, qui le proposait à la nomination du roi. Plusieurs choix se

portèrent, comme on devait s’y attendre, sur des fils, des neveux ou

des frères qui furent admis sans opposition. Les élèves ne votaient

jamais; ils ne devaient parler que sur l’invitation du président

et ne partageaient dans les premières années aucun des droits des

académiciens; mais l’apprentissage peu à peu devint un surnumérariat

accepté et brigué par des candidats d’une science déjà éprouvée. Galois

proposa Ozanam plus que sexagénaire qui conserva, jusqu’à l’âge de

soixante-quinze ans, avec le titre d’élève, la situation presque

humiliante qu’il lui attribuait dans la compagnie; plusieurs autres,

en se distinguant par leurs découvertes, prirent dans l’Académie une

légitime influence. Le titre d’élève mettait une trop grande différence

entre des savants égaux souvent par le talent comme par la renommée;

on le supprima en 1716 en créant douze adjoints auxquels une plus

grande part fut accordée dans les délibérations et dans les travaux.

L’institution des associés libres est de même date; sans appartenir

à aucune section et sans cultiver spécialement une des branches

de la science, ils devaient par leurs lumières générales prêter à

l’Académie un précieux concours. C’est à cette classe qu’ont appartenu

le chirurgien Lapeyronie, l’ingénieur Belidor, le magistrat astronome

Dionis du Séjour et l’illustre Turgot, qui cependant aurait si bien

tenu sa place parmi les honoraires.

L’Académie renouvelée et agrandie fut solennellement installée au

Louvre, et un logement spacieux et magnifique remplaça la petite

salle de la bibliothèque du roi. Les séances, comme par le passé,

furent fixées au mercredi et au samedi, mais aux recherches en commun

condamnées par trente années d’épreuves médiocrement fructueuses

devaient succéder les efforts individuels, et la libre inspiration de

chacun remplacer les programmes qui, trop exactement suivis, avaient

rompu souvent les idées originales. Plusieurs fois déjà, il est vrai,

l’ancienne Académie avait réuni en un seul volume les recherches

personnelles et isolées de quelques académiciens, en s’excusant alors

en quelque sorte d’une dérogation aux vrais principes.

«Quelque application que l’on ait aux desseins principaux que l’on a

entrepris, il est difficile, disait Fontenelle, de ne s’en pas laisser

détourner de temps en temps pour travailler à d’autres petits ouvrages,

selon que l’occasion en fournit de nouveaux sujets et que l’on y est

porté par son inclination particulière. Ces interruptions de peu de

durée sont toujours permises lorsqu’on s’est occupé de desseins de

longue haleine, et il est même important de ne pas laisser échapper

les conjonctures favorables pour trouver certaines choses qu’il serait

impossible de découvrir en d’autres temps. Il arrive souvent à ceux qui

composent l’Académie des sciences de faire de ces petites pièces, pour

profiter des occasions qui se présentent et pour se délasser des longs

ouvrages à qui ils sont assidûment appliqués.»

Ces petites pièces, rassemblées dans le désordre de leur production,

forment la collection des mémoires, monument durable et œuvre par

excellence de l’Académie. Chaque académicien, marchant librement

dans sa voie sous la seule inspiration de son propre génie, signait

son écrit, comme il était juste, et en demeurait responsable. Tout

était permis excepté le repos; l’Académie, dépôt non-seulement mais

foyer de la science, avait pour maxime que vivant pour elle seule, un

savant doit, sans jamais s’en distraire, inventer et perfectionner

incessamment et sans fin ni relâche faire paraître au moins de

nouveaux efforts. Tout pensionnaire, associé ou élève qui s’éloignait

pour un temps de l’étude et du travail, cessait par cela même d’être

académicien. Chacun devait communiquer à jours fixes et à tour de

rôle le résultat de ses recherches et de ses essais; le président

avertissait et pressait les retardataires en les privant en cas de

récidive d’une partie de leurs droits académiques. Sans prévoir ni

admettre aucune excuse, le règlement, plus d’une fois appliqué dans sa

rigoureuse dureté, excluait même à jamais comme infidèles à la science

les membres assidus ou non aux séances, qui restaient trop longtemps

sans y prendre la parole. Cette loi sévère et aveugle, gardienne du

nombre et non de la qualité des productions, semblait dénier aux

académiciens le droit de se dévouer à une œuvre de longue haleine et de

suivre de grands desseins. On devait heureusement s’en relâcher bien

vite, mais plus d’une exclusion fut prononcée et maintenue.

On lit par exemple au procès-verbal du 17 février 1714: «Le roi ayant

été informé que quelques-uns d’entre les associés et les élèves de

l’Académie ne faisaient aucune fonction d’académicien, que même ils

n’assistaient presque point aux assemblées et que, malgré les divers

avis qui leur avaient été donnés, ils ne se corrigeaient pas de leur

négligence, elle pouvait devenir d’un dangereux exemple. Sa Majesté a

cru devoir ne pas différer davantage à prononcer leur exclusion. Vous

aurez donc soin au plus tôt de déclarer vacante la place d’associé

anatomiste du sieur Duverney le jeune, celle d’élève anatomiste du

sieur Auber, celle d’élève géomètre du sieur du Tenor.» Et le 15

décembre 1723: «M. de Camus, adjoint mécanicien, n’ayant satisfait à

aucun tour de rôle ordonné par les règlements, ni assisté à aucune

assemblée depuis deux ans, le roi a ordonné que sa place soit déclarée

vacante et qu’on procédât à la remplir d’un autre sujet.»

Un autre académicien rayé de la liste par décision du régent fut le

financier Law. L’Académie, qui aurait pu faire un meilleur choix,

l’avait proposé comme candidat unique à une place d’honoraire. Il

fut agréé et siégea plusieurs fois, mais son impopularité rapidement

croissante faisant regretter sans doute cette détermination, on s’avisa

que, n’étant pas Français, il ne pouvait être membre honoraire et que

son élection était nulle. L’Académie eut la dignité et le bon goût de

réclamer et de maintenir son choix. On lui envoya la note suivante, qui

ne porte aucune signature: «Des jurisconsultes, plus esclairez que MM.

de l’Académie des sciences en fait de lois et de formalitez, ont donné

avis qu’en nommant M. Law pour académicien honoraire, l’élection estoit

nulle. Ces jurisconsultes se fondent sur ce que l’art. 3 du règlement

de cette Académie porte en termes formels que les académiciens

honoraires seront _tous régnicoles_; or c’est une qualité qu’on ne

scaurait donner audit sieur Law qui, à la vérité, avait obtenu des

lettres de naturalité, mais qui, ne les ayant pas fait enregistrer à la

Chambre des comptes est toujours réputé étranger, suivant le sentiment

des autheurs et la jurisprudence des arrêts.»

A la loi d’exactitude imposée aux académiciens s’ajoutait, dans

l’obligation d’examiner les mémoires présentés par les étrangers, une

fatigue à laquelle les forces des pensionnaires âgés ne suffisaient

pas toujours. Par une faveur rarement refusée, ils obtenaient alors

le titre de vétérans. Saurin, Jacques Cassini, Maraldi, Fontenelle,

Leymery, Mairan, La Condamine et Grandjean-Fouchy l’obtinrent

successivement. Le pensionnaire nommé vétéran devenait libre de tout

travail; il perdait, il est vrai, ses droits à la pension, mais

l’Académie, par une faveur chaque fois renouvelée, lui assignait sur

les fonds destinés à ses travaux une indemnité équivalente.

L’Académie avait interdit à ses membres de prendre sur le titre

d’un ouvrage la qualité d’académicien sans s’y être fait autoriser

par le jugement d’une commission. Les approbations de ce genre sont

extrêmement nombreuses dans l’histoire de l’Académie. La franchise des

commissaires, sans aller dans aucun cas jusqu’à déclarer l’œuvre d’un

confrère indigne de l’impression, varie et gradue les louanges avec

une liberté dont la hardiesse surprend quelquefois. D’Alembert, par

exemple, chargé d’examiner le quatrième volume du traité de physique de

l’abbé de Molière, se borne spirituellement et sans commentaires, à le

déclarer _digne de faire suite aux trois premiers_.

Lorsqu’il s’agissait d’un écrit de polémique, la loi était surtout

étroitement observée, et nul ne pouvait s’y soustraire sans encourir

le blâme sévère de ses confrères. On lit par exemple au procès-verbal

du 13 décembre 1780: «J’ai dénoncé, c’est Condorcet qui parle, un

écrit de M. Sage, imprimé sans l’aveu de l’Académie, dans lequel il se

trouve plusieurs passages qui peuvent être désagréables à M. Tillet.

M. Sage écrit à la séance suivante pour donner des explications, mais

l’Académie décide, après avoir entendu lecture de sa lettre, qu’il n’y

sera pas fait de réponse.»

Quelle que fût la contrariété des opinions, les discussions entre

confrères devaient être courtoises. L’Académie le rappela plus d’une

fois sévèrement à ceux qui semblaient l’oublier. L’astronome Lefèvre,

possesseur d’un privilége pour la _Connaissance des temps_, ayant été

repris d’erreur par Lahire, l’avait violemment attaqué et invectivé

dans la préface de l’un de ses volumes.

«Je ne puis me dispenser, disait-il, de répondre aux invectives d’un

petit novice, auteur supposé d’une année d’_Éphémérides_ imprimées

depuis peu de temps. Ce nouvel auteur, rempli d’un esprit de vanité de

présomption et de mensonge, dit dans la préface de ses _Éphémérides_

que le grand nombre d’opérations et de calculs dans lesquels il n’est

pas possible qu’il ne se glisse quelque erreur lui fait craindre de ne

pouvoir pas répondre à l’attente du public, mais qu’il espère au moins

que l’on n’y trouvera pas les éloignements du ciel aussi grands qu’on

le voit dans des éphémérides qui sont fort estimées, et dans lesquelles

l’auteur se trompe d’une demi-heure sur l’époque de l’éclipse du

15 mars 1699. On répond à ce jeune novice que l’éclipse a été bien

calculée, mais qu’on s’est trompé en prenant un logarithme.» La

punition fut prompte et sévère. «M. le président, dit le procès-verbal

du 17 septembre 1700, a dit que dans la préface de la _Connaissance

des temps_ pour 1701, composée par M. Lefèvre, il y avait des choses

dures et offensantes pour MM. de Lahire père et fils qui étaient

suffisamment désignés, quoiqu’ils ne fussent pas nommés. M. le comte de

Pontchartrain, qui avait trouvé cette conduite entièrement contraire au

règlement, avait voulu d’abord que M. Lefèvre fût exclu de l’Académie,

et cependant à la prière de M. le président, il s’était relâché à

permettre qu’il continuât d’y prendre séance à l’avenir, à condition

qu’il retirerait aussitôt tous les exemplaires de son livre qui étaient

chez l’imprimeur pour en échanger la préface, qu’il en ferait une autre

où il rétracterait tout ce qu’il avait dit de MM. de Lahire et que de

plus il leur demanderait pardon en pleine assemblée. M. le président

a ajouté que M. le chancelier retirerait le privilége qui avait été

accordé à M. Lefèvre pour la _Connaissance des temps_, parce qu’il en

avait abusé. L’heure de la séparation de l’assemblée ayant sonné avant

que M. le président eût entièrement achevé de parler, M. Lefèvre n’a

rien répondu et on s’est séparé.»

Quinze jours après on lit au procès-verbal: «M. le président m’a donné

à lire une lettre qui lui a été écrite par M. Lefèvre. Il lui mande que

sa santé ne lui a pas permis de se trouver à l’assemblée précédente

ni à la suivante, mais qu’il se soumettra plutôt que de renoncer à

l’Académie et qu’il viendra au premier jour faire telle réparation

qu’on lui ordonnera.

«Comme l’assemblée se séparait, MM. de Lahire et tous les autres

académiciens ont été de leur propre mouvement prier M. le président

de vouloir bien dispenser M. Lefèvre de demander pardon en pleine

assemblée. M. le président s’est laissé fléchir.» Lefèvre cependant ne

reparut plus à l’Académie, et dès l’année suivante on lui appliquait

rigoureusement le règlement qui prononce l’exclusion de tout membre

absent plus d’un an sans congé.

Les médecins et les chirurgiens portèrent aussi plus d’une fois dans

l’Académie l’esprit de haine, de dissension et d’envie dont leurs

corporations ont été si longtemps affaiblies et troublées. Le triomphe

des médecins depuis le milieu du XVII^e siècle paraissait définitif

et complet. Dédaigneux autrefois de ce qu’ils appelaient la petite

chirurgie, les maîtres chirurgiens, qui dans leurs examens de l’école

de Saint-Côme avaient acquis le droit de se dire chirurgiens de robe

longue, abandonnaient aux barbiers le soin de saigner, d’appliquer les

vésicatoires et les ventouses, de panser les plaies légères, et de

soigner enfin les bosses, apostumes et contusions. Il n’était besoin

pour cela ni d’une science profonde, ni de culture littéraire, mais

les limites étaient vagues et les fraters, plus respectueux et plus

soumis aux médecins, étaient souvent aidés par eux à les franchir. On

put bientôt malgré les réglements et les maîtrises confondre, sans trop

d’affectation, les maîtres en chirurgie praticiens de robe longue avec

les étuvistes et les barbiers. Ce fut la ruine de la chirurgie qui,

tenue pour une profession manuelle, tomba dans une dure et humiliante

sujétion. L’Université, toujours favorable aux médecins, voyait en

eux les maîtres et les arbitres de la chirurgie et le prouvait par un

argument sans réplique: La chirurgie ne fait partie d’aucune faculté;

elle ne peut donc jouir des droits réservés dans l’Université aux

facultés qui en dépendent.

La Faculté de médecine s’arrogeait le droit d’être représentée aux

examens des chirurgiens à l’école de Saint-Côme et, ce qui envenimait

fort la querelle, interdisait aux candidats la robe et le bonnet. Ses

prétentions allaient plus loin encore; lorsque Lapeyronie, premier

chirurgien de Louis XV, obtint pour l’école de chirurgie la création

de cinq démonstrateurs rétribués par le roi, il importe, disait-il, de

fortifier l’intelligence des élèves et de ne rien omettre pour éclairer

leur esprit. La Faculté de médecine, loin d’en demeurer d’accord, s’y

opposait ouvertement et avec énergie; elle alléguait dans l’intérêt

même des chirurgiens, que: «le mérite ne consiste pas à savoir

plusieurs choses, mais à exceller dans une;» elle les rappelait aux

sages règlements, aux arrêts même du parlement qui défendaient de rien

enseigner aux chirurgiens en dehors de leur profession: «_qui chirurgos

docent, hirurgica tantum doceant_.» Est-il nécessaire en effet pour

bien saigner de connaître la nature du sang? Avec une instruction trop

étendue et trop élevée les chirurgiens seraient exposés à mépriser

leur art et à le délaisser pour des études spéculatives. La chirurgie

d’ailleurs est une profession manuelle, et la raison en est évidente:

chirurgie tire son origine d’un mot de la langue grecque qui signifie

la main, et celui qui ne travaille que de la main ne doit aussi exercer

que la main.

Sans s’arrêter à de tels arguments et malgré les contradictions les

plus opiniâtres, le roi autorisa l’Académie de chirurgie à publier ses

mémoires, et, ce que la faculté de médecine trouva plus insupportable

encore, l’école de Saint-Côme à exiger de ses élèves la maîtrise ès

arts, que nous nommons aujourd’hui baccalauréat ès lettres. Depuis

longtemps déjà la chirurgie pouvait citer des hommes de grand mérite.

Plusieurs chirurgiens avaient siégé à l’Académie des sciences, et leurs

confrères en tiraient avantage. On demande, disaient-ils dans leur

judicieuse et forte défense, on demande à la Faculté de Paris et à tous

les médecins, si les mémoires de MM. Méry, Rohault, Lapeyronie, J.-L.

Petit et Morand, imprimés parmi ceux de l’Académie des sciences, ne

sont pas en aussi grand nombre que ceux que les médecins ont fournis?

Les chirurgiens et les médecins, divisés par leur humeur discordante et

incompatibles ailleurs par leurs incessantes hostilités, siégeaient en

effet ensemble à l’Académie des sciences qui, sans se faire l’arbitre

de leurs dissensions ni les amener à une paix sincère, sut toujours les

apaiser sinon les unir, en modérant l’aigreur de leurs querelles et

leur imposant au dehors, avec le titre de confrère, les bons procédés

qui doivent en être la suite.

Le médecin Hunault était l’auteur connu et avoué d’un pamphlet anonyme

où, non content de traiter avec le dernier mépris la corporation

entière des chirurgiens, il s’efforçait de décrier et de ridiculiser

le caractère et les travaux du célèbre J.-L. Petit, son confrère à

l’Académie. «Quelques personnes, dit-il dans sa préface, trouvent

mauvais que j’aie critiqué des mémoires qui sont parmi ceux de

l’Académie des sciences. Je sais que dans les temples des dieux les

criminels étaient à couvert des poursuites de la justice, mais je n’ai

pas cru que l’erreur eût de tels priviléges.»

A l’inconvenance d’une telle publication, Hunault avait ajouté le tort

beaucoup plus grave d’en offrir à Petit la suppression à prix d’argent.

L’Académie, non moins émue par la violence des attaques que par le

récit de ce procédé malhonnête, voulut infliger à Hunault un blâme

public et sévère en lui enjoignant «de n’avoir plus à l’avenir aucun

procédé semblable contre M. Petit ni aucun académicien, et elle a cru

en cela, dit le président, vous traiter favorablement.»

L’Académie, dans une autre rencontre, prend au contraire parti pour

Hunault et réprouve la conduite d’un confrère qui, gardien trop zélé

des priviléges de sa corporation, avait assisté à la saisie de divers

objets d’étude et d’enseignement dont la rigueur des règlements lui

interdisait la possession et l’usage. «On a parlé, dit le procès-verbal

du ’’ mars 1733, de l’affaire de M. Hunault, chez qui les prévôts des

chirurgiens, du nombre desquels était M. Rouhault, membre de cette

Académie, ont saisi le 9 de ce mois plusieurs cadavres, des squelettes

et des instruments d’anatomie. On a prié M. Bignon, président,

d’envoyer chercher M. Rouhault pour lui dire le mécontentement que

l’Académie avait de sa conduite en cette occasion à l’égard d’un

confrère.»

LES ÉLECTIONS.

Le droit de se recruter elle-même, malgré toutes les divisions dont

il devait agiter et troubler l’Académie, fut une des suites les plus

heureuses de l’organisation de 1699. Indécise d’abord dans ses choix

et comme étonnée qu’on voulût bien la consulter, l’Académie dès le

commencement se montra cependant assez bien inspirée; l’honneur

d’obtenir ses premiers suffrages échut au médecin Fagon. «On ne pense

pas, dit le procès-verbal, qu’il puisse venir aux assemblées, mais on a

voulu donner cette distinction à son mérite et à sa personne.» Le début

était bon et la distinction justifiée. Fagon, sans être un inventeur,

connaissait à fond la botanique et la chimie de l’époque. Directeur

du Jardin des plantes où sans discussion et sans contrôle il nommait

à tous les emplois, il s’y montra toujours exact, désintéressé et

honorable à tous égards, et en remplissant sa charge à la satisfaction

de tous, il sut mériter, obtenir et attacher à son nom la sympathie

et la reconnaissance durable des naturalistes. L’abbé de Louvois

et Vauban, élus tous deux après Fagon, complétèrent la liste des

honoraires. Si le temps a affaibli l’éclat emprunté de l’un des deux

noms, l’autre, déjà grand par-dessus ses dignités et ses titres, devait

être à la lois pour la Compagnie naissante, une force, un appui et un

ornement.

Sur les huit associés étrangers institués par le règlement, trois

seulement, Leibnitz, Tchirnauss et Gulhiemini, appartenant à l’ancienne

Académie, étaient restés membres de la nouvelle. On leur adjoignit

par élection Hartsœcker, les deux frères Bernoulli, Rœmer et Isaac

Newton. Viviani compléta la liste sur laquelle ne figura jamais le

nom de Denis Papin, ballotté dans la dernière élection avec celui

du disciple de Galilée. Deux ans plus tard, l’Académie préférait à

Papin l’obscur charlatan Martino Poli. Fontenelle, dans un éloge

très-laconique, excuse un tel choix en l’expliquant. Pour récompenser

une invention restée secrète et par conséquent stérile, Louis XIV, avec

une forte pension, avait accordé à Poli le titre d’associé honoraire

de l’Académie. La volonté du roi était alors la règle suprême sous

laquelle tout devait plier, et l’Académie, incapable d’opposition ou de

résistance, se prêta avec empressement à la formalité d’une élection

devenue inutile.

Martino Poli, pendant deux ans assidu aux séances, n’y apporta que les

creuses imaginations des alchimistes. Attaquant la théorie des couleurs

de Newton comme inexacte et mal fondée, il allègue qu’à quatre éléments

qui composent tous les corps doivent correspondre quatre couleurs

seulement: le rouge, couleur du feu; le bleu, couleur de l’air; le vert

et le blanc enfin, couleur de l’eau et de la terre.

L’une des places d’associé devint presque immédiatement vacante.

Sauveur, résidant à Versailles, dut aux termes du règlement renoncer à

l’Académie, en conservant toutefois, avec le titre de vétéran, le droit

d’assister aux séances et d’y prendre la parole. «La place qu’avait

M. Sauveur d’associé mécanicien étant vacante, dit le procès-verbal,

M. le président a représenté qu’elle conviendrait à M. de Lagny, qui

est actuellement à un port de mer où il s’attache fort à tout ce qui

regarde la mécanique de la marine. La Compagnie a donc résolu de

proposer au roi M. de Lagny pour la place de M. Sauveur.»

Telle était, aux premiers temps de l’Académie, l’influence considérable

du président. Élevé au-dessus de ses confrères par son rang, par sa

naissance et par le choix direct du roi, il ne pouvait manquer d’être

fort écouté; mais il s’absentait souvent, et le vice-président, homme

de cour comme lui, se montrait encore moins exact. L’Académie, dès

la première année, pria en conséquence l’abbé Bignon de vouloir bien

déléguer à l’un de ses membres le droit de présider en son absence.

Sur son refus gracieusement motivé, elle nomma elle-même Gallois et

Duhamel, qui prirent le titre de directeur et de sous-directeur; mais

cette hardiesse ne dura que deux ans, et dès l’année 1702, le roi nomma

le directeur et le sous-directeur qui «étaient électifs et ne le seront

plus,» dit laconiquement le procès-verbal.

L’Académie a varié plusieurs fois dans son mode d’élection. Les

procès-verbaux des séances, sans rapporter aucun détail, ne donnent

pas même le dénombrement des suffrages. Les académiciens eux-mêmes

devaient l’ignorer; le président et le vice-président se retiraient en

effet avec le secrétaire pour dépouiller le scrutin en présence d’un

seul membre pensionnaire désigné par le sort et qui, chargé d’annoncer

le résultat, prenait le nom d’évangéliste. Deux fois seulement, des

difficultés imprévues soumises à la décision de l’Académie forcent,

pour faire connaître le point débattu, à montrer distinctement par des

chiffres précis tout le mécanisme de l’élection.

Le 28 mars 1733, l’Académie ayant été invitée à nommer un associé

dans la section de mécanique, on lit au procès-verbal: «La pluralité

a été pour MM. Camus et Fontaine.» Mais sur des réclamations, au

moins plausibles sans doute, élevées par un troisième candidat, on

ajoute huit jours après: «On a fait réflexion qu’il pouvait y avoir eu

erreur dans le calcul par lequel M. Camus a eu la pluralité des voix

le jour précédent et qu’en ce cas M. Clairaut aurait eu l’égalité; la

Compagnie, pour faire cesser toute difficulté, a résolu de demander

très-humblement au roi s’il voudrait les nommer tous deux ensemble.» Le

titre d’associé n’étant pas rétribué, l’expédient fut aisément accepté,

et sans avouer ou nier l’erreur de calcul on sauva tous les droits et

tous les intérêts.

Mais l’interprétation du passage cité reste embarrassée de deux

difficultés: Que signifie une erreur de calcul dans le dépouillement

d’un vote? Comment cette erreur, en faisant perdre à Clairaut le

premier rang, ne lui laisse-t-elle pas même le second? Le règlement

de 1716 explique tout d’abord ce dernier point: chaque liste de

présentation devait contenir le nom au moins d’un candidat étranger

jusque-là à l’Académie; Clairaut et Camus déjà adjoints l’un et l’autre

ne pouvaient donc pas composer la liste.

L'Académie des sciences et les académiciens de 1666 à 1793 · 第 3 / 24 段