II

Dans l'agreste quartier du Luxembourg, à la jonction des rues de Sèvres

et du Bac, s'élevait alors, au milieu de jardins maraîchers, un vaste

bâtiment dont la façade s'étendait sur une longueur de dix toises de

France, ou deux cent cinquante pas environ. L'intérieur renfermait onze

cours, deux potagers, huit puits, un cimetière et une église surmontée

d'un clocher. C'était l'hôpital établi en 1637, par le cardinal de la

Rochefoucauld. On y recevait les hommes, et les femmes qui, selon

l'expression de l'ordonnance de fondation, «étant privés de fortune et

de secours, n'avaient pas même la consolation d'entrevoir un terme aux

maux dont ils étaient affligés». Le peuple disait simplement: C'est

l'hospice des Incurables, donnant ainsi le nom qui a prévalu. Madame de

la Sablière vint, dans cette maison, partager avec les soeurs grises le

service des malades. Madame de Sévigné, qui reçut aux Rochers la

nouvelle de cette retraite, en fit part à sa fille, le 21 juin 1680,

avec cette riante abondance de paroles qui lui était naturelle.

«Madame de la Sablière, dit-elle, est dans ses Incurables, fort bien

guérie d'un mal que l'on croit incurable pendant quelque temps et dont

la guérison réjouit plus que nulle autre. Elle est dans ce bienheureux

état; elle est dévote et vraiment dévote.» Et voilà l'écrivante marquise

louant Dieu, citant saint Augustin et conciliant, à sa façon légère, la

grâce avec le libre arbitre.

Madame de la Sablière était veuve. Ses deux filles étaient mariées. Son

fils restait attaché à la religion réformée. Cette même année 1680, il

publia chez Barbin, en un petit volume in-12, les madrigaux de son père.

Rien ne la retenait plus dans ce monde qu'elle haïssait pour en avoir

trop attendu. Pourtant, elle n'avait pas rompu tout à fait avec la

société dans laquelle elle avait vécu ses plus belles années. Elle avait

gardé sa maison et ses gens. Elle habitait alors un bel hôtel de la rue

Saint-Honoré, dont les jardins s'étendaient jusqu'à ceux des Feuillants,

des dames de la Conception et des Tuileries. Elle y logeait La Fontaine

qui était à elle depuis sept ou huit ans. «Elle pourvoyait à ses

besoins, dit l'abbé d'Olivet, persuadée qu'il n'était guère capable d'y

pourvoir lui-même.» C'est de ce bel hôtel et de ces beaux ombrages

qu'elle partait pour aller au bout de la sauvage rue du Bac soigner les

malades. Bien que dévote et pénitente, elle recevait et rendait des

visites. Elle s'intéressait encore aux ouvrages de son poète domestique,

ou, du moins, elle feignait, par bonté, de s'y plaire, puisque, ayant

envoyé de Château-Thierry des vers à Racine, La Fontaine priait son ami

de ne les montrer à personne, madame de la Sablière ne les ayant pas

encore vus. Et il est à remarquer que cet envoi est de 1686, et qu'alors

madame de la Sablière s'était beaucoup enfoncée dans la retraite.

C'est peu de temps après qu'elle se mit sous la direction spirituelle de

Rancé. Armand-Jean Le Bouthillier, abbé de Rancé, était alors dans la

soixante et unième année de son âge et dans la douzième de sa retraite.

Restaurateur de la Trappe, il achevait dans la pénitence une vie

commencée avec scandale. Jeune, il avait été, comme Retz, un prélat

ambitieux et galant. La mort de madame de Montbazon, qu'il aimait, avait

changé son âme et retourné sa vie. Mais il gardait dans sa nouvelle

existence l'indomptable énergie de son âme et l'infatigable activité de

son esprit. De sa cellule monacale il disputait avec les bénédictins

qu'effrayait sa fureur ascétique et correspondait avec les plus grands

docteurs. Sa connaissance du monde dont il avait épuisé les plaisirs et

les honneurs, jointe à l'inflexibilité d'un caractère qui n'hésitait

jamais, le rendait très propre à ce que l'Église appelle les directions

spirituelles. Il était excellent en particulier pour les pécheresses de

condition. La princesse Palatine l'avait consulté plusieurs fois sur des

difficultés de conscience, et ils avaient tous deux entretenu un

commerce de lettres qui n'avait fini qu'à la mort de cette illustre

pénitente.

Madame de la Sablière obtint que la main qui avait écrit des maximes

pour Anne de Gonzague lui traçât des règles de vie. Elle en fut pénétrée

de reconnaissance et d'amour. On m'a communiqué cinquante-trois lettres

écrites du 14 mars 1687, au (?) janvier 1693. Je n'ai point vu les

originaux, et l'on a tout lieu de croire qu'ils sont perdus. Mais j'ai

sous les yeux une copie faite au XVIIe siècle, dans un cahier in-4°.

J'en vais publier quelques extraits, avec le regret de ne pouvoir faire

davantage, car ces lettres me semblent un beau monument de littérature

mystique.

Je citerai d'abord quelques lignes de la première lettre en avouant une

ignorance qui ne serait point pardonnable à un éditeur, mais qu'on

excusera peut-être dans une simple causerie. Je ne sais pas le nom du

confesseur dont parle madame de la Sablière. J'avais d'abord songé que

ce pouvait être le P. Rapin. Le P. Rapin avait connu La Fare. Bien que

ce ne soit pas là une raison, je songeais à Rapin. Mais Rapin est mort

en 1687, et le confesseur de madame de la Sablière a quitté ce monde à

la fin de 1688, ainsi que nous l'apprend une des lettres à Rancé que

j'ai sous les yeux. Nous savons du moins que ce n'était pas un

janséniste, puisqu'il lui était donné par l'abbé de la Trappe, assez

ennemi de Port-Royal.

La vie littéraire. Quatrième série · 第 60 / 68 题