I
On m'a communiqué cinquante-trois lettres, adressées par madame de la
Sablière à l'abbé de Rancé, du mois de mars 1687 au mois de janvier
1693. Cette correspondance est tout à fait inédite. Je la crois assez
précieuse pour être offerte au public, du moins dans ses parties les
plus touchantes.
Madame de la Sablière est surtout connue pour avoir accordé à La
Fontaine une hospitalité gracieuse; sa mémoire, associée à celle du
poète, mérite un souvenir fidèle. Au reste, cette dame est par elle-même
très intéressante. Elle avait un esprit agile et curieux, une âme
inquiète, un coeur enflammé. Elle fit de sa vie, comme tant d'autres
femmes, deux parts consacrées, la première à l'amour profane, la seconde
à l'amour divin. Sa pénitence souleva quelque admiration dans cette
société accoutumée à voir les dames faire de pareilles fins. Jamais
conversion ne fut plus sincère que celle de madame de la Sablière. Mais,
en changeant d'existence, elle ne changea point de coeur et l'on peut
bien dire qu'elle aima Dieu comme elle avait aimé M. de la Fare. Les
lettres dont je parle furent écrites après la conversion. Ce sont des
entretiens spirituels d'une extrême ardeur et dont la monotonie
fatiguerait, si l'on ne sentait sous le vague du langage les élans de
l'âme.
Marguerite Hessin, née d'une famille bourgeoise et réformée, épousa, à
vingt-quatre ans, en 1654, Antoine de Rambouillet de la Sablière, fils
du financier Rambouillet qui, titulaire d'une des cinq grosses fermes,
avait tracé à grands frais, dans le faubourg Saint-Antoine, des jardins
magnifiques, qu'on nommait les Folies-Rambouillet. Antoine de la
Sablière était conseiller du roi et des finances, régisseur des domaines
de la couronne et assez riche pour prêter un jour quarante mille écus au
prince de Condé. Ils eurent trois enfants en trois ans: Nicolas, l'aîné,
en 1656, Anne, la cadette, en 1657, Marguerite, la troisième, en 1658.
Il y avait alors des femmes savantes. Madame de la Sablière fut de
celles-là et fit figure dans le groupe des libertins et des libertines.
Le libertinage, à l'entendre comme on l'entendait alors, était une
disposition d'esprit à ne croire à rien, sans le dire trop haut. Les
libertins formaient une petite société très brillante. Le roi tolérait
leur discrète impiété de table et de ruelle, bien moins dangereuse pour
la paix de l'Église que les fières disputes des solitaires de
Port-Royal.
Pendant que M. de la Sablière, qui était aimable, faisait de petits vers
aux dames, sa femme se jeta avec ardeur dans la philosophie et dans les
sciences. Le vieux mathématicien Roberval lui donnait des leçons.
Saint-Évremond était en correspondance avec elle. Bernier logeait chez
elle, Bernier, qu'on nommait le joli philosophe, qui avait parcouru la
Syrie, l'Égypte, l'Inde, la Perse, et servi de médecin à Aureng-Zeb, et
qui, étant allé partout, revenu de tout, avait beaucoup à dire, étudiait
sans cesse et ne croyait guère. Il fit pour madame de la Sablière un
abrégé du système de Gassendi, son maître; et c'est un abrégé qui n'a
pas moins de huit volumes.
La maison de madame de la Sablière était l'hôtellerie des savants. Elle
y recueillit même un géomètre, le jeune Sauveur, qui devint par la suite
un des plus grands mathématiciens français. Passant Armande en zèle pour
les belles connaissances, elle allait le matin chez Dalancé faire des
expériences au microscope et le soir assistait chez le médecin Verney à
une dissection. À trente ans, elle était illustre. Le roi Sobieski, de
passage à Paris, l'alla voir. Pour tout dire, c'était Vénus Uranie sur
la terre. Elle s'était jetée dans la science avec une curiosité
dévorante, et toute l'ardeur d'une âme qui ne quittait les choses
qu'après les avoir épuisées. Point précieuse, pédante moins encore, quoi
qu'en ait pensé Boileau après qu'elle eut blessé son amour-propre de
rimeur.
Boileau était un bon humaniste, d'un esprit judicieux, sans grande
curiosité. Il s'enferma toute sa vie dans le cercle des belles-lettres
et resta toujours étranger aux sciences physiques et naturelles. Aussi
lui arrivait-il parfois d'employer dans ses vers des termes savants dont
il ignorait le sens. Quand madame de la Sablière lut les Épîtres, elle
s'arrêta, dans la cinquième, à ces vers:
Que, l'astrolabe en main, un autre aille chercher
Si le soleil est fixe et tourne sur son axe,
Si Saturne à ses yeux peut faire un parallaxe...
Elle marqua de l'ongle cet endroit du livre et se moqua du poète qui
parlait de l'astrolabe sans savoir ce que c'était, qui disait un
parallaxe quand il fallait dire avec tous les savants une parallaxe et
qui semblait enfin ne pas se faire une idée bien exacte du cours des
planètes. Le régent du Parnasse, pris en faute comme un écolier et
corrigé par une femme, en eut du dépit. Elle le jugeait trop ignorant;
il la jugea trop savante et lui garda rancune. Son jugement était droit
et son coeur honnête; mais, cultivant la satire, il était vindicatif par
profession. Méditant une poétique vengeance, il polit et repolit dans sa
tête quelques vers destinés à prendre place dans sa satire des femmes.
Je ne saurais dire au coin de quel bois, selon son usage, il en attrapa
les rimes; contentons-nous d'affirmer que l'ombre du bonhomme Chrysale,
lui tenant lieu de muse, en fournit l'inspiration. Le poète y désignait,
sans la nommer
cette savante,
Qu'estime Roberval et que Sauveur fréquente.
Et, dans son envie de piquer la savante à l'endroit sensible, il s'avisa
de dire que l'astronomie lui fatiguait les yeux et lui gâtait le teint.
D'où vient, s'écriait-il dans un mouvement d'enthousiasme calculé,
D'où vient qu'elle a l'oeil trouble et le teint si terni?
C'est que, sur le calcul, dit-on, de Cassini,
Un astrolabe en main, elle a, dans sa gouttière,
À suivre Jupiter passé la nuit entière.
On voit que l'astrolabe lui tenait au coeur et qu'il était assez content
de faire voir qu'il en connaissait enfin le véritable usage. On ne sait
si le trait eût porté et si madame de la Sablière en eût été blessée.
L'irréprochable Boileau, satisfait d'avoir pu se venger, ne se vengea
pas. _Satis est potuisse videri._ Il garda ses vers en manuscrit.
Poète de bonne compagnie, il ne se fût pas pardonné d'avoir offensé une
femme. Il n'aurait pas eu, du reste, tous les rieurs de son côté, et
quelques gentilshommes auraient pu payer ses rimes, un soir, au coin
d'une rue, d'une volée de bois vert. En ce temps-là, c'était assez
l'usage. Madame de la Sablière, sans beaucoup de beauté, ce semble, ni
de santé, était charmante et savait plaire. Sa maison n'était pas
ouverte qu'aux savants et aux poètes. Les gens de cour y soupaient, et
ces soupers devaient être fort gais; l'abbé de Chaulieu y donnait le
ton. En lui commençait l'espèce des abbés d'alcôve qui devait bientôt
pulluler autour des femmes de condition. Chapelle lui avait appris au
cabaret à rimer des chansons. Il se servait de ce petit talent aux
soupers de madame de la Sablière, où se réunissaient Rochefort, Brancas,
le duc de Foy, Lauzun et quelques autres écervelés. La Grande
Mademoiselle, qui avait des droits sur le coeur de Lauzun, trouvant qu'il
fréquentait trop assidûment les Folies-Rambouillet, en prit de
l'ombrage. On tenta de donner le change à sa jalousie. «La Grande
Mademoiselle, lui disait-on, doit-elle s'inquiéter de cette petite femme
de la ville nommée la Sablière?» Mais la petite-fille de Henri IV
n'était rassurée qu'à demi.
Certainement madame de la Sablière avait une très mauvaise réputation.
Il est délicat de rechercher en quoi elle pouvait la mériter. Mais il
semble bien qu'elle ait manqué surtout de prudence qu'elle n'ait pas
assez sacrifié à l'opinion et, pour parler le langage du temps, pris
trop peu de soin de sa gloire. Au fond, elle était plus passionnée que
voluptueuse. Et Bernier, qui vivait chez elle, lui trouvait des
préjugés. Il est vrai qu'il en trouvait aussi à Ninon. Causant un jour
avec Saint-Évremond de la mortification des sens, il lui dit:
«Je vais vous faire une confidence que je ne ferais pas à madame de la
Sablière, à mademoiselle de Lenclos même, que je tiens d'un ordre
supérieur; je vous dirai en confidence que l'abstinence des plaisirs me
paraît un grand péché.»
Et ce propos nous apprend que madame de la Sablière n'était point aussi
avancée dans la philosophie épicurienne que la grande Ninon, qui avait
elle-même, au gré de Bernier, encore quelques progrès à faire.
L'événement devait donner raison à Bernier. Madame de la Sablière aima
La Fare, et rien n'est plus contraire que l'amour à la sagesse
d'Épicure. La Fare était un joli homme qui avait l'esprit agréable et
froid, un débauché fort sage. Il se laissa d'abord aimer, et pendant
quelque temps montra même de l'empressement. Ses compagnons de table,
qu'il négligeait, se moquaient de lui. Chaulieu vint lui dire:
--On vous met à la place de la tourterelle pour être le symbole de la
fidélité.
Au printemps de 1677, il vendit sa charge de sous-lieutenant des
gendarmes-Dauphin. Il a donné lui-même les raisons qui l'avaient poussé
à quitter le service. À la demande d'un avancement mérité, Louvois avait
répondu par un refus brutal. «Cette réponse, dit La Fare, jointe au
mauvais état de mes affaires, à ma paresse et à l'amour d'une femme qui
le méritait, tout cela me fit prendre le parti de me défaire de ma
charge.» On voit que madame de la Sablière n'est que pour un quart tout
au plus dans cette détermination. Le sentiment de La Fare, qui semble
avoir été d'abord assez vif, se tempéra très vite. Madame de la Sablière
le vit de jour en jour moins assidu, plus distrait. Les tourments de la
pauvre femme ne cessèrent plus; il lui fallut essuyer sans relâche «les
mauvaises excuses, les justifications embarrassées, les conversations
peu naturelles, les impatiences de sortir».
Ce refroidissement n'échappait pas à la malignité du monde. Quelques-uns
accusaient d'inconstance madame de la Sablière. D'autres, mieux avisés,
prenaient sa défense:
«Non, non, répondaient-ils, elle aime toujours son cher Philadelphe; il
est vrai qu'ils ne se voient pas du tout si souvent, afin de faire vie
qui dure, et qu'au lieu de douze heures, par exemple, il n'est plus chez
elle que sept ou huit. Mais la tendresse, la passion, la distinction, et
la parfaite fidélité sont toujours dans le coeur de la belle, et
quiconque dira le contraire aura menti.»
Cependant La Fare relâchait des liens qui commençaient à l'impatienter.
Ennemi de toute contrainte, il reprit peu à peu sa chère liberté.
Maintenant, il soupait comme devant; la Champmeslé lui donnait quelque
occupation. De plus, s'il faut en croire l'effronté petit abbé de
Chaulieu, La Fare versa un soir avec Louison devant la porte de madame
de la Sablière, qui eut bientôt une nouvelle rivale plus redoutable que
les autres, la bassette.
Ce jeu de cartes, introduit en France par l'ambassadeur de Venise, y
était alors dans toute sa nouveauté. Fontenelle, dans les _Lettres du
chevalier d'Her..._, reprochait à ce jeu de nuire à la galanterie.
«Cette maudite bassette, écrivait-il, est venue pour dépeupler l'empire
d'amour, et c'est le plus grand fléau que la colère du ciel pût envoyer.
On peut appeler ce jeu-là l'art de vieillir en peu de temps.» Sauveur
fit une table de probabilités pour montrer qu'il y avait dans le jeu des
coups plus avantageux les uns que les autres. On crut dans le public que
cette table enseignait les moyens de jouer à coup sûr, et la rage des
joueurs en redoubla. En dépit de cette modération renouvelée d'Horace
dont il se piquait, La Fare devint un des plus obstinés joueurs. Il
passait les jours et les nuits à Saint-Germain, devant des cartes, avec
un visage enflammé. Il perdait assez, car le bruit de sa déveine parvint
jusqu'à La Fontaine, alors à l'ombre et au vert dans son pays natal.
Pendant qu'il jouait, madame de la Sablière se consumait d'angoisse et
de dépit, séchait dans la fièvre et dans les larmes. M. de la Sablière,
de son côté, dépérissait de chagrin. Après la mort subite de
mademoiselle Manon de Vaughangel qu'il aimait, il s'affaissa, languit
pendant un an et s'éteignit le 3 mai 1679, âgé de cinquante-cinq ans,
après vingt-cinq années de mariage.
Au bout de deux ans, M. de La Fare laissa paraître une telle négligence
que tout le monde vit que c'était fini. Et cette négligence parut
blâmable. On peut dire même qu'elle fit scandale. Madame de Coulanges se
faisait remarquer parmi les belles indignées. Elle ne saluait plus M. de
La Fare et disait joliment:
--Il m'a trompée!
Madame de la Sablière, bien qu'elle aimât toujours, ne put garder
d'illusions. Elle était dans l'âge où les femmes ont besoin d'être
aimées pour rester jolies. Puisqu'on l'abandonnait, elle sentit qu'elle
n'avait plus rien à faire en ce monde. Trahie, désespérée, vieillie,
assaillie d'images funèbres, elle alla porter à Dieu sa santé ruinée, sa
beauté perdue et son coeur encore brûlant.