ALBERT GLATIGNY

La petite ville de Lillebonne, doucement couchée dans sa verte vallée,

avec ses ruines romaines et son château normand, ses filatures et ses

blanchisseries, était toute pavoisée en l'honneur d'un de ses fils qui

fut, de son vivant, comédien errant et rimeur très magnifique. Il se

nommait Albert Glatigny.

Devant le buste qu'on venait de découvrir au bruit des fanfares,

mademoiselle Nau récita des strophes qui furent très applaudies:

Ô vagabond! frère des dieux,

Qui, pour l'amour de la Chimère,

Grimpas vingt ans la côte amère,

Les pieds saignants, l'oeil radieux;...

Poète errant ou bateleur

À qui l'hôte ferme la porte,

Tu dormais en plein champ? Qu'importe

Lorsque la luzerne est en fleur!...

Tu buvais l'eau des sources vives,

Tu t'attablais aux noisetiers;

Maigre festin; mais vous étiez,

La fauvette et toi, les convives.

Si, rousse et rouge, te bouda

La maritorne de l'auberge,

Tu voyais en leur neige vierge

Les trois déesses de l'Ida!...

C'est Catulle Mendés qui invoquait avec ce lyrisme fraternel le poète

dont il fut le confrère et l'ami au temps ancien du Parnasse et des

parnassiens.

Albert Glatigny n'est mort que depuis dix-huit ans, mais son existence

semble reculée dans un passé profond, et il semble plus proche de Destin

et de l'Étoile que des comédiens qui donnent aujourd'hui des

représentations en province. Ses aventures rappellent les comédiens

pittoresques de Le Sage et de Scarron, dont la race est maintenant

éteinte.

C'était un grand et maigre garçon à longues jambes terminées par de

longs pieds. Ses mains, mal emmanchées, étaient énormes. Sur sa face

imberbe et osseuse s'épanouissait une grosse bouche, largement fendue,

hardie, affectueuse. Ses yeux, retroussés au-dessus des pommettes rouges

et saillantes, restaient gais dans la fièvre. M. Louis Labat, qui a

recueilli des souvenirs conservés à Bayonne depuis 1867, dit qu'il était

taillé à coups de serpe, en façon d'épouvantail. Quand je le vis, quatre

ans plus tard, il était tout à fait décharné. Sa peau, que la bise et la

fièvre avaient travaillée, s'écorchait sur une charpente robuste et

grotesque. Avec son innocente effronterie, ses appétits jamais

satisfaits et toujours en éveil, son grand besoin de vivre, d'aimer et

de chanter, il représentait fort bien Panurge. C'était Panurge, mais

Panurge dans la lune. Cet étrange garçon avait la tête pleine de

visions. Tous les héros et toutes les dames romantiques, en robe de

brocart, en habit Louis XIII, se logèrent dans sa cervelle, y vécurent,

y chantèrent, y dansèrent; ce fut une sarabande perpétuelle. Il ne vit,

n'entendit jamais autre chose, et ce monde sublunaire ne parvint jamais

que très vaguement à sa connaissance. Aussi n'y chercha-t-il jamais

aucun avantage et n'y sut-il éviter aucun danger. Pendant qu'il traînait

en haillons sur les routes et que le froid, la faim, la maladie le

ruinaient, il vivait dans un rêve enchanté. Il se voyait vêtu de velours

et de drap d'or, buvant dans des coupes ciselées par Benvenuto Cellini à

des duchesses d'Este et de Ferrare, qui l'aimaient.

Il avait coutume de dire qu'il était fils d'un gendarme et même il se

plaisait à conter que, s'en étant allé avec des comédiens errants, il

avait emporté les bottes de son père. Il lui advint même de traverser

les landes à pied avec l'ingénue dont les chaussures trop fines se

déchirèrent dans le sable. Ému de pitié, Glatigny lui donna les bottes

du gendarme. Toutefois, l'extrait de naissance du poète, publié par M.

Léon Braquehais, est ainsi rédigé: «Joseph-Albert-Alexandre Glatigny, né

à Lillebonne, le 21 mai 1849, de l'union de Joseph-Sénateur Glatigny,

ouvrier charpentier, en cette ville, et de Rose-Alexandrine Masson,

couturière audit lieu.»

Il résulte de ce document que Joseph-Sénateur Glatigny, de Lillebonne,

était charpentier quand un fils lui vint, qui devait être poète. Il

n'était pas gendarme alors. Mais, comme le fait observer M. Léon

Braquehais, il le devint plus tard. Et, s'il en faut croire Théodore de

Banville, ce gendarme était brave comme un lion et cultivait des roses.

Son fils Albert devint petit clerc d'huissier, puis apprenti typographe.

Il travaillait dans une imprimerie à Pont-Audemer, quand une troupe de

comédiens ambulants vint donner des représentations dans cette ville. Il

prit sa place au parterre. Que vit-il à la lumière des quinquets? De

pauvres diables jouant les grands seigneurs, des meurt-de-faim en bottes

molles, des loques, des grimaces? Non pas, certes! Il vit un monde de

splendeurs et de magnificences. Les paysages tachés d'huile, les ciels

crevés, lui révélaient la nature. Ces grands mots mal dits lui

enseignaient la passion; ses yeux étaient dessillés; il voyait, il

croyait, il adorait. C'est avec l'ardeur d'un néophyte qu'il reçut le

baptême de la balle et qu'il entra dans la confrérie. MM. les comédiens

furent bons princes et estimèrent que l'apprenti imprimeur saurait les

souffler aussi bien qu'un autre. Ils lui permirent même de s'essayer au

besoin dans le comique et dans le tragique. Son ambition n'était pas de

s'enfariner le visage, d'avoir sur la nuque un papillon au bout d'un fil

de fer et de recevoir agréablement des coups de pied, mais bien de

porter le feutre à plume, de se draper dans la cape espagnole et de

traîner la rapière funeste aux traîtres. Or, sa face de carême, son

corps long comme un jour sans pain, ses pieds interminables qui le

précédaient de longtemps sur la scène, faisaient de lui un personnage

tout à fait incongru sous le velours et la soie. Et quand vous saurez

que, doué du plus pur accent normand, du parler traînant de Bernay, il

était en outre affecté d'un bredouillement qui lui faisait manger la

moitié des mots, vous reconnaîtrez qu'il fut sifflé et hué en toute

justice, bien que poète lyrique. Car, chemin faisant, dans Alençon, il

s'aperçut qu'il était poète, après avoir lu les _Odes funambulesques_,

et tout de suite il fit des vers exquis et superbes. «Des vers avec leur

musique», dit son bon maître Théodore de Banville. Et, ce qui rendit sa

vie impossible et chimérique, c'est que, n'ayant pas d'autre ressource

que de composer des vers excellents et de jouer fort mal la comédie, il

voulait manger cependant, voir le soleil de Dieu et jouir des bienfaits

de la civilisation dans une certaine mesure. Afin que son roman fût

complet, en plein hiver, habillé tout le long de nankin, il s'éprit

d'amour pour une princesse de théâtre, qui malheureusement n'entendait

rien aux sentiments poétiques. Abîmé de désespoir, il voulut se plonger

son canif dans le coeur et se fendit le pouce. Il ne faut pas croire

pourtant qu'il fut très malheureux. Sa misère était grande, mais il ne

la sentait pas. Il aimait sa vie vagabonde et il y exerçait largement

cette verve picaresque qui anime sa poésie. On en peut juger par le joli

sonnet irrégulier que voici:

La route est gaie. On est descendu. Les chevaux

Soufflent devant l'auberge. On voit sur la voiture

Des objets singuliers jetés à l'aventure;

Des loques, une pique avec de vieux chapeaux.

Une femme, en riant, écoute les propos

Amoureux d'un grand drôle à la maigre structure.

Le père noble boit et le conducteur jure.

Le village s'émeut de ces profils nouveaux.

En route! et l'on repart. L'un sur l'impériale

Laisse pendre une jambe exagérée. Au loin

Le soleil luit, et l'air est plein d'odeur de foin.

Destin rêve, à demi couché sur une malle,

Et le roman comique au coin de la forêt

Tourne un chemin rapide et creux, et disparaît.

En relisant une notice déjà bien ancienne que j'ai faite sur Albert

Glatigny, j'y retrouve quelques historiettes qui couraient au lendemain

de sa mort. Je ne les donne pas pour littéralement vraies; mais si elles

sont légendaires, elles appartiennent à la légende de la première heure,

qui contient toujours beaucoup de vérité. Et puis, elles sont amusantes.

C'est une raison pour les conter. Il faut bien, de temps à autre,

divertir les honnêtes gens.

Je vous dirai donc, sur la foi des meilleurs auteurs, que, se trouvant à

Paris, Glatigny obtint du directeur des Bouffes le rôle du Passant dans

les _Deux Aveugles_.

C'est un rôle muet. Ce passant met un sou dans le chapeau d'un aveugle

et ne dit rien. On affirme, et je le crois sans peine, qu'un soir

Glatigny n'avait pas un centime. En cette conjoncture, il retourna ses

goussets et dit: «Je n'ai rien à vous donner aujourd'hui, mon brave

homme.» Cette phrase lui valut une forte amende, mais le comédien avait

trouvé un effet et il en concevait un juste orgueil.

Vers le même temps il joua, au Théâtre-Lyrique, dans l'_Othello_

d'Alfred de Vigny, le troisième sénateur. Il avait à dire un vers et

demi et touchait deux francs par soirée.

Mais voici le trait le plus mémorable de sa vie dramatique. C'était dans

je ne sais quelle sous-préfecture. On jouait _Andromaque_, pour le

malheur de Racine. Glatigny tenait le rôle modeste de Pylade et il n'y

brillait pas. Mécontent de son succès et persuadé, en bon romantique,

que le texte de Racine était insuffisant, il y ajouta une beauté. Dans

la scène II de l'acte III, annonçant l'entrée d'Hermione (je ne sais

quelle était cette Hermione; le ciel lui accorde de ravauder en paix les

bas de sa famille!) le Pylade de basse Normandie récita les trois vers

écrits par l'auteur d'_Andromaque_ et en ajouta deux autres tout à fait

étrangers au texte: «Gardez, dit-il,

Gardez qu'avant le coup votre dessein n'éclate; Oubliez jusque-là

qu'Hermione est ingrate; Oubliez votre amour. Elle vient, je la

_vois_ Et si _celle_ du sang n'est point une chimère, Tombe aux

pieds de ce sexe à qui tu dois ta mère.

L'effet de ces deux derniers vers, soudés au texte de Racine, fut

merveilleux. Les lettrés de la petite ville se sentirent transportés

d'admiration, et le sous-préfet lui-même donna le signal des

applaudissements.

Albert Glatigny avait un coeur d'or. Les jours où il dînait, il

partageait son repas avec Toupinel, qui était un petit griffon errant et

maigre comme son maître. M. Louis Labat a conservé dans le _Bulletin de

la Société des sciences et arts de Bayonne_ le souvenir de Toupinel.

«Les jours de paye, nous dit-il, étaient jours d'orgie pour Glatigny et

celui qu'il avait élevé au rang d'ami intime. L'un suivant l'autre, ils

s'en allaient, rasant les murs de la ville, droit au café Farnié,--lui

en une sorte d'extase, le coeur plein des soixante-dix bienheureux francs

qu'il venait de toucher. Gravement, il s'asseyait devant une table

solitaire, Toupinel lui faisant face, et commandait deux côtelettes. Les

deux côtelettes servies, toutes fumantes, c'était un spectacle

ridiculement drôle, à la fois, et touchant de voir ce grand garçon naïf

découper en menues tranches la part de son camarade, lui en offrir avec

des tendresses toutes maternelles chaque bouchée et, mélancolique,

regarder s'envoler en claires spirales la fumée de son assiette,

cependant que le griffon, posté sur son siège, dégustait en gourmet la

moindre bribe de ce festin. Du coup, c'était pour un mois qu'il en

fallait prendre. Toupinel, sans doute, en avait conscience: aussi se

gardait-il de perdre une minute. Par rare occurrence, ces aubaines se

renouvelaient parfois, mais à des périodes essentiellement variables.»

Je n'ai pas connu Toupinel, qui dut terminer sa vie errante vers 1868.

Mais j'ai connu Cosette, qu'un sonnet a rendue immortelle. Cosette était

de race douteuse et de mine commune, mais elle avait beaucoup d'esprit

et de coeur. Durant plusieurs années, on ne put voir Glatigny sans

Cosette. Dans une lettre où le pauvre comédien raconte avec une gaieté

courageuse les souffrances et les mauvais traitements qu'il a endurés,

il ajoute: «Ma pauvre petite chienne a reçu un coup de pied dans le

ventre qui a failli la tuer. Pour le coup, j'ai pleuré.» Les

circonstances dans lesquelles Cosette fut traitée avec cette brutalité

sont singulières. Elles ont été racontées tout au long dans le _Temps_

du 17 janvier 1891, en première page. Je les rappellerai très

sommairement d'après la version que le poète en a donnée lui-même dans

un petit livret aujourd'hui introuvable, qui s'appelle le _Jour de l'an

d'un vagabond_.

Le 1er janvier 1869, après bien des aventures de grands chemins,

Glatigny, qui se trouvait alors à Bocognano, en Corse, fut arrêté par un

gendarme et mis au cachot où il resta enfermé quatre jours sous

l'inculpation d'avoir assassiné un magistrat. Le gendarme l'avait pris

pour Jud, qu'on cherchait partout et qu'on ne trouvait nulle part, pour

la raison suffisante qu'il n'existait pas. Le gendarme de Bocognano

était comme les chiens de garde, il n'aimait pas les gens mal habillés

et ses soupçons s'éveillèrent au seul aspect des braies et de la veste

sordides du poète-comédien. C'est du moins ce que révèle le

procès-verbal d'arrestation dans lequel on lit ceci:

«Nous avons remarqué cet individu dont son aspect nous a paru fugitif.»

Et, ce qui est singulier, il se trouva un juge suppléant pour répondre:

«Oui, oui, effectivement, effectivement» à cette observation de la

gendarmerie, et faire mettre Glatigny aux fers, dans un cachot où

Cosette défendit courageusement son maître contre les rats qui voulaient

le dévorer. Il était déjà atteint de la phtisie dont il devait mourir,

et son état s'aggrava dans la prison malsaine de Bocognano.

De retour au pays normand en 1870, il y trouva une jeune fille qui y

fuyait l'invasion allemande, mademoiselle Emma Dennie. Elle l'aima pour

son bon coeur, pour son talent de poète, et surtout parce qu'il était

malheureux. Elle consentit à l'épouser et, atteinte du même mal, elle se

fit sa garde-malade. Cette charmante femme donna un foyer au pauvre

vagabond, revenu, hélas! de toutes ses courses. Après la guerre, ils

allèrent tous deux habiter à Sèvres, près Paris, une petite maison au

pied du coteau, sur le bord d'un chemin en pente, raviné par les pluies.

C'est là qu'Albert Glatigny mourut le 16 avril 1873, dans sa

trente-cinquième année. Il avait écrit:

... Que l'on m'enterre un matin

De soleil, pour que nul n'essuie,

Suivant mon cortège incertain,

De vent, de bourrasque ou de pluie;

Car n'ayant jamais fait de mal

À quiconque ici, je désire,

Quand mon cadavre sépulcral

Aura la pâleur de la cire,

Ne pas, en m'en allant, occire

Des suites d'un rhume fâcheux

Quelque pauvre dévoué sire

Qui suivra mon corps de faucheux.

Ses amis le conduisirent au cimetière de Sèvres (il m'en souvient) par

une de ces matinées de printemps, mêlées de pluie et de soleil, qui

ressemblent à un sourire dans des larmes.

Il laissait les vers brillants des _Vignes folles_ et des _Flèches

d'or_. Comme poète, Glatigny procède de Banville, avec une nuance

d'originalité. Et en art il faut saisir la nuance. L'oeuvre de ce poète a

son prix et sa valeur, et la municipalité de Lillebonne a été bien

inspirée en honorant la mémoire de son enfant qui fut pauvre et qui,

dans sa vie innocente, oublia tous ses maux en chantant des chansons.

La vie littéraire. Quatrième série · 第 56 / 68 题