CHARLES LE GOFFIC[30]

M. Charles Le Goffic n'a pas encore vingt-huit ans révolus, et pourtant

il touche par son origine au temps jadis; il naquit contemporain des

vieux âges, car il vit le jour et fut nourri dans la petite ville de

Lannion, qui était encore, il y a un quart de siècle, une ville du moyen

âge. Il coula de longues heures à voir, sur les quais, les eaux

paresseuses du Leguer caresser mollement les coques noires des cotres et

des chasse-marée. Il mena ses premiers jeux dans les rues montueuses, à

l'ombre de ces vieilles maisons aux poutres sculptées et peintes en

rouge, aux murs que les ardoises revêtent comme d'une cotte d'armes

azurée et sombre. Il courut sur le pont à dos d'âne et à éperons qui,

près du moulin, ouvrait naguère encore la route de Plouaret. D'origine

italienne par sa mère, l'enfant était, par Jean-François, son père, de

vieille souche bretonne. Le Goffic veut dire, en celtique, petit

forgeron. Jean-François Le Goffic était libraire à Lannion, mais c'était

un libraire d'une espèce rare et singulière, c'était le libraire-éditeur

des bardes. Dans ce pays, où, dit François-Marie Luzel, «le barde chante

sur le seuil de sa porte», où, dit Émile Souvestre, «les couplets se

répondent de roche en roche, où les vers voltigent dans l'air comme les

insectes du soir, où le vent vous les fouette au visage par bouffées,

avec les parfums du blé noir et du serpolet», Jean-François Le Goffic

imprimait en têtes de clous les gwerz héroïques et les sônes gracieux,

et sans doute il avait beaucoup à faire, étant l'éditeur attitré des

disciples de Taliesin et de Hyvarnion, des modernes Kloers et de toute

la confrérie du bon saint Hervé. M. Charles Maurras nous apprend que

laïques et clercs, mendiants et lettrés, tous les jouglars du pays se

réunissaient une fois l'an dans la maison de Jean-François à un banquet

où l'on chantait toute la nuit sur vingt tonneaux de cidre défoncés.

Conçu dans ces fêtes de la poésie populaire, Charles Le Goffic naquit

poète. Par la suite, il étudia, il alla faire ses classes à Rennes et

devint un monsieur. En bon Breton qu'il était, il eut un duel à dix-huit

ans. Destiné au professorat, il vint achever ses études à Paris. Là, sur

la montagne Sainte-Geneviève, il lui souvint des fêtes paternelles et

des femmes de Lannion. Sous leur coiffe blanche et dans leur robe noire,

les femmes de Lannion sont d'une exquise beauté. Leur teint pâle, leur

démarche austère, le bandeau qui couvre à demi leurs cheveux les font

ressemblera des nonnes; mais, brunes aux yeux bleus, elles ont aux

lèvres un sourire mystérieux qui prend le coeur. Au sortir des études,

Charles Le Goffic fit des vers, et ils parlaient d'amour, et cet amour

était breton. Il était tout breton, puisque celle qui l'inspirait avait

grandi dans la lande, et que celui qui l'éprouvait y mêlait du vague et

le goût de la mort. Le poète nous apprend que sa bien-aimée, paysanne

comme la Marie de Brizeux, avait dix-huit ans et se nommait Anne-Marie.

Elle est née au pays de lande,

À Lomikel, où débarqua,

Dans une belle auge en mica,

Monsieur saint Efflam, roi d'Irlande.

C'était, en effet, la coutume des vieux saints irlandais d'aborder la

côte armoricaine dans une auge, et Charles Le Goffic devait connaître

par le menu l'histoire de saint Efflam et de son épouse Énora, pour

l'avoir vu jouer en mystère, dans son enfance, à la Saint-Michel, à

Lannion.

Elle est sous l'invocation

De madame Marie et d'Anne,

Lis de candeur, urnes de manne,

Double vaisseau d'élection.

Elle aura dix-huit ans le jour,

Le jour de la fête votive

Du bienheureux monsieur saint Yve,

Patron des juges sans détour.

Or, la fête de saint Yves Hélouri tombe le 19 mai. Et le poète lui-même

nous dit ailleurs que Anne-Marie est née «un joli dimanche de printemps»

et que, selon l'usage, sainte Anne et la Vierge en personne se tenaient

l'une au lit de la mère, l'autre sur le berceau de l'enfant.

Le poète ne nous a pas conté ses amours par le menu. Il nous apprend

seulement qu'il a retrouvé sa payse à Paris, sauvage encore, naïvement

jolie, ayant gardé sa grâce rustique, sa voix lente; mais, on peut le

soupçonner, égarée et déchue.

Hélas! tu n'es plus une paysanne:

Le mal des cités a pâli ton front,

Mais tu peux aller de Paimpol à Vanne,

Les gens du pays te reconnaîtront.

Car ton corps n'a point de grâces serviles,

Tu n'as pas changé ton pas nonchalant,

Et ta voix rebelle au parler des villes

A gardé son timbre augural et lent.

Et je ne sais quoi dans ton amour même,

Un geste fuyant, des regards gênés,

Évoque en mon coeur le pays que j'aime,

Le pays très chaste où nous sommes nés.

Qu'est devenue Anne-Marie à Paris? Nous l'ignorons, et cela ne laisse

pas de nous inquiéter. On ne peut s'empêcher de voir vaguement, dans

l'ombre du soir, tourner sur la tête de la jeune Bretonne les ailes

enflammées du Moulin-Rouge, tandis que l'étudiant rêveur lui arrange des

triolets avec une infinie douceur d'âme:

Puisque je sais que vous m'aimez,

Je n'ai pas besoin d'autre chose.

Mes maux seront bientôt calmés,

Puisque je sais que vous m'aimez

Et que j'aurai les yeux fermés

Par vos doigts de lis et de rose.

Puisque je sais que vous m'aimez,

Je n'ai pas besoin d'autre chose.

Je voudrais mourir à présent,

Pour vous avoir près de ma couche,

Allant, venant, riant, causant.

Je voudrais mourir à présent,

Pour sentir en agonisant

Le souffle exquis de votre bouche.

Je voudrais mourir à présent

Pour vous avoir près de ma couche.

Jasmins d'Aden, oeillets d'Hydra,

Ou roses blanches de l'Écosse,

Fleurs d'églantier, fleur de cédrat,

Jasmins d'Aden, oeillets d'Hydra,

Dites-moi les fleurs qu'il faudra,

Les fleurs qu'il faut pour notre noce,

Jasmins d'Aden, oeillets d'Hydra,

Ou roses blanches de l'Écosse.

Sur les lacs et dans les forêts.

Pieds nus, la nuit, coûte que coûte,

J'irai les cueillir tout exprès,

Sur les lacs et dans les forêts.

Hélas! et peut-être j'aurais

Le bonheur de mourir en route.

Sur les lacs et dans les forêts,

Pieds nus, la nuit, coûte que coûte.

Le poète semble bien croire là que, si l'amour est bon, la mort est

meilleure. Il est sincère, mais il se ravise presque aussitôt pour nous

dire sur un ton leste avec Jean-Paul que «l'amour, comme les cailles,

vient et s'en va aux temps chauds». Au reste, je n'essayerai pas de

chercher l'ordre et la suite de ces petites pièces détachées qui

composent l'_Amour breton_ ni de rétablir le lien que le poète a

volontairement rompu. C'est à dessein qu'il a mêlé l'ironie à la

tendresse, la brutalité à l'idéalisme. Il a voulu qu'on devinât le

joyeux garçon à côté du rêveur et le buveur auprès de l'amant. Il en est

de l'amour breton, comme de ces fêtes que Jean-François donnait aux

bardes bretons; on y conviait Viviane et Myrdinn, les enchanteurs et les

fées, mais on y défonçait des foudres de cidre. _Amour breton_

embarrassait déjà les commentateurs qui, comme Jules Tellier, vivaient

dans l'intimité du poète. L'un d'eux ayant interrogé M. Quellien, qui

est barde, en tira cette réponse précieuse: «Nous autres Bretons, nous

aimons que dans un livre il y ait de l'âme. Pour ce qui est du coeur,

nous nous en passons.» Pourtant il y a aussi du coeur dans _Amour

breton_. On sent une vraie douleur, de vrais troubles, de vraies larmes

dans le poème du _Premier soir_.

Toi qui fuis à pas inquiets,

Je t'avais pardonné ta faute.

Pourquoi t'en vas-tu? Je croyais

Qu'on devait vivre côte à côte.

Ô nuits, ô douces nuits d'antan,

Où sont nos haltes et nos courses;

Le vieux saule près de l'étang,

Et les genêts au bord des sources?

Mais, pour la bien sentir, il faudrait citer la pièce tout entière.

Comme art, le poème de M. Le Goffic est rare, pur, achevé. «Ces vers, a

dit M. Paul Bourget, donnent une impression unique de grâce triste et

souffrante. Cela est à la fois très simple et très savant... Il n'y a

que Gabriel Vicaire et lui à toucher certaines cordes de cet archet-là,

celui d'un ménétrier de campagne qui serait un grand violoniste aussi.»

On ne saurait mieux dire, et si, en effet, le jeune poète breton

rappelle un autre poète, c'est celui de la Bresse, c'est Gabriel Vicaire

et sa rusticité exquise.

M. Jules Simon, qui est resté Breton à Paris, au milieu de sa gloire,

disait un jour bien joliment: «Je ne sors jamais de l'Opéra sans penser

que je serais bien heureux d'entendre un air de biniou.»

Je ne suis pas Breton et je n'ai vu la Bretagne que dans ces promenades

rapides et étonnées qui ressemblent à de beaux rêves. Mais en entendant

le biniou de Le Goffic, je crois revoir la grève désolée, la fleur d'or

de la lande, les chênes plantés dans le granit, la sombre verdure qui

borde les rivières et sur les chemins bordés d'ajoncs, au pied des

calvaires, des paysannes graves comme des religieuses.

La vie littéraire. Quatrième série · 第 55 / 68 题