M. Charles Le Goffic n'a pas encore vingt-huit ans révolus, et pourtant
il touche par son origine au temps jadis; il naquit contemporain des
vieux âges, car il vit le jour et fut nourri dans la petite ville de
Lannion, qui était encore, il y a un quart de siècle, une ville du moyen
âge. Il coula de longues heures à voir, sur les quais, les eaux
paresseuses du Leguer caresser mollement les coques noires des cotres et
des chasse-marée. Il mena ses premiers jeux dans les rues montueuses, à
l'ombre de ces vieilles maisons aux poutres sculptées et peintes en
rouge, aux murs que les ardoises revêtent comme d'une cotte d'armes
azurée et sombre. Il courut sur le pont à dos d'âne et à éperons qui,
près du moulin, ouvrait naguère encore la route de Plouaret. D'origine
italienne par sa mère, l'enfant était, par Jean-François, son père, de
vieille souche bretonne. Le Goffic veut dire, en celtique, petit
forgeron. Jean-François Le Goffic était libraire à Lannion, mais c'était
un libraire d'une espèce rare et singulière, c'était le libraire-éditeur
des bardes. Dans ce pays, où, dit François-Marie Luzel, «le barde chante
sur le seuil de sa porte», où, dit Émile Souvestre, «les couplets se
répondent de roche en roche, où les vers voltigent dans l'air comme les
insectes du soir, où le vent vous les fouette au visage par bouffées,
avec les parfums du blé noir et du serpolet», Jean-François Le Goffic
imprimait en têtes de clous les gwerz héroïques et les sônes gracieux,
et sans doute il avait beaucoup à faire, étant l'éditeur attitré des
disciples de Taliesin et de Hyvarnion, des modernes Kloers et de toute
la confrérie du bon saint Hervé. M. Charles Maurras nous apprend que
laïques et clercs, mendiants et lettrés, tous les jouglars du pays se
réunissaient une fois l'an dans la maison de Jean-François à un banquet
où l'on chantait toute la nuit sur vingt tonneaux de cidre défoncés.
Conçu dans ces fêtes de la poésie populaire, Charles Le Goffic naquit
poète. Par la suite, il étudia, il alla faire ses classes à Rennes et
devint un monsieur. En bon Breton qu'il était, il eut un duel à dix-huit
ans. Destiné au professorat, il vint achever ses études à Paris. Là, sur
la montagne Sainte-Geneviève, il lui souvint des fêtes paternelles et
des femmes de Lannion. Sous leur coiffe blanche et dans leur robe noire,
les femmes de Lannion sont d'une exquise beauté. Leur teint pâle, leur
démarche austère, le bandeau qui couvre à demi leurs cheveux les font
ressemblera des nonnes; mais, brunes aux yeux bleus, elles ont aux
lèvres un sourire mystérieux qui prend le coeur. Au sortir des études,
Charles Le Goffic fit des vers, et ils parlaient d'amour, et cet amour
était breton. Il était tout breton, puisque celle qui l'inspirait avait
grandi dans la lande, et que celui qui l'éprouvait y mêlait du vague et
le goût de la mort. Le poète nous apprend que sa bien-aimée, paysanne
comme la Marie de Brizeux, avait dix-huit ans et se nommait Anne-Marie.
Elle est née au pays de lande,
À Lomikel, où débarqua,
Dans une belle auge en mica,
Monsieur saint Efflam, roi d'Irlande.
C'était, en effet, la coutume des vieux saints irlandais d'aborder la
côte armoricaine dans une auge, et Charles Le Goffic devait connaître
par le menu l'histoire de saint Efflam et de son épouse Énora, pour
l'avoir vu jouer en mystère, dans son enfance, à la Saint-Michel, à
Lannion.
Elle est sous l'invocation
De madame Marie et d'Anne,
Lis de candeur, urnes de manne,
Double vaisseau d'élection.
Elle aura dix-huit ans le jour,
Le jour de la fête votive
Du bienheureux monsieur saint Yve,
Patron des juges sans détour.
Or, la fête de saint Yves Hélouri tombe le 19 mai. Et le poète lui-même
nous dit ailleurs que Anne-Marie est née «un joli dimanche de printemps»
et que, selon l'usage, sainte Anne et la Vierge en personne se tenaient
l'une au lit de la mère, l'autre sur le berceau de l'enfant.
Le poète ne nous a pas conté ses amours par le menu. Il nous apprend
seulement qu'il a retrouvé sa payse à Paris, sauvage encore, naïvement
jolie, ayant gardé sa grâce rustique, sa voix lente; mais, on peut le
soupçonner, égarée et déchue.
Hélas! tu n'es plus une paysanne:
Le mal des cités a pâli ton front,
Mais tu peux aller de Paimpol à Vanne,
Les gens du pays te reconnaîtront.
Car ton corps n'a point de grâces serviles,
Tu n'as pas changé ton pas nonchalant,
Et ta voix rebelle au parler des villes
A gardé son timbre augural et lent.
Et je ne sais quoi dans ton amour même,
Un geste fuyant, des regards gênés,
Évoque en mon coeur le pays que j'aime,
Le pays très chaste où nous sommes nés.
Qu'est devenue Anne-Marie à Paris? Nous l'ignorons, et cela ne laisse
pas de nous inquiéter. On ne peut s'empêcher de voir vaguement, dans
l'ombre du soir, tourner sur la tête de la jeune Bretonne les ailes
enflammées du Moulin-Rouge, tandis que l'étudiant rêveur lui arrange des
triolets avec une infinie douceur d'âme:
Puisque je sais que vous m'aimez,
Je n'ai pas besoin d'autre chose.
Mes maux seront bientôt calmés,
Puisque je sais que vous m'aimez
Et que j'aurai les yeux fermés
Par vos doigts de lis et de rose.
Puisque je sais que vous m'aimez,
Je n'ai pas besoin d'autre chose.
Je voudrais mourir à présent,
Pour vous avoir près de ma couche,
Allant, venant, riant, causant.
Je voudrais mourir à présent,
Pour sentir en agonisant
Le souffle exquis de votre bouche.
Je voudrais mourir à présent
Pour vous avoir près de ma couche.
Jasmins d'Aden, oeillets d'Hydra,
Ou roses blanches de l'Écosse,
Fleurs d'églantier, fleur de cédrat,
Jasmins d'Aden, oeillets d'Hydra,
Dites-moi les fleurs qu'il faudra,
Les fleurs qu'il faut pour notre noce,
Jasmins d'Aden, oeillets d'Hydra,
Ou roses blanches de l'Écosse.
Sur les lacs et dans les forêts.
Pieds nus, la nuit, coûte que coûte,
J'irai les cueillir tout exprès,
Sur les lacs et dans les forêts.
Hélas! et peut-être j'aurais
Le bonheur de mourir en route.
Sur les lacs et dans les forêts,
Pieds nus, la nuit, coûte que coûte.
Le poète semble bien croire là que, si l'amour est bon, la mort est
meilleure. Il est sincère, mais il se ravise presque aussitôt pour nous
dire sur un ton leste avec Jean-Paul que «l'amour, comme les cailles,
vient et s'en va aux temps chauds». Au reste, je n'essayerai pas de
chercher l'ordre et la suite de ces petites pièces détachées qui
composent l'_Amour breton_ ni de rétablir le lien que le poète a
volontairement rompu. C'est à dessein qu'il a mêlé l'ironie à la
tendresse, la brutalité à l'idéalisme. Il a voulu qu'on devinât le
joyeux garçon à côté du rêveur et le buveur auprès de l'amant. Il en est
de l'amour breton, comme de ces fêtes que Jean-François donnait aux
bardes bretons; on y conviait Viviane et Myrdinn, les enchanteurs et les
fées, mais on y défonçait des foudres de cidre. _Amour breton_
embarrassait déjà les commentateurs qui, comme Jules Tellier, vivaient
dans l'intimité du poète. L'un d'eux ayant interrogé M. Quellien, qui
est barde, en tira cette réponse précieuse: «Nous autres Bretons, nous
aimons que dans un livre il y ait de l'âme. Pour ce qui est du coeur,
nous nous en passons.» Pourtant il y a aussi du coeur dans _Amour
breton_. On sent une vraie douleur, de vrais troubles, de vraies larmes
dans le poème du _Premier soir_.
Toi qui fuis à pas inquiets,
Je t'avais pardonné ta faute.
Pourquoi t'en vas-tu? Je croyais
Qu'on devait vivre côte à côte.
Ô nuits, ô douces nuits d'antan,
Où sont nos haltes et nos courses;
Le vieux saule près de l'étang,
Et les genêts au bord des sources?
Mais, pour la bien sentir, il faudrait citer la pièce tout entière.
Comme art, le poème de M. Le Goffic est rare, pur, achevé. «Ces vers, a
dit M. Paul Bourget, donnent une impression unique de grâce triste et
souffrante. Cela est à la fois très simple et très savant... Il n'y a
que Gabriel Vicaire et lui à toucher certaines cordes de cet archet-là,
celui d'un ménétrier de campagne qui serait un grand violoniste aussi.»
On ne saurait mieux dire, et si, en effet, le jeune poète breton
rappelle un autre poète, c'est celui de la Bresse, c'est Gabriel Vicaire
et sa rusticité exquise.
M. Jules Simon, qui est resté Breton à Paris, au milieu de sa gloire,
disait un jour bien joliment: «Je ne sors jamais de l'Opéra sans penser
que je serais bien heureux d'entendre un air de biniou.»
Je ne suis pas Breton et je n'ai vu la Bretagne que dans ces promenades
rapides et étonnées qui ressemblent à de beaux rêves. Mais en entendant
le biniou de Le Goffic, je crois revoir la grève désolée, la fleur d'or
de la lande, les chênes plantés dans le granit, la sombre verdure qui
borde les rivières et sur les chemins bordés d'ajoncs, au pied des
calvaires, des paysannes graves comme des religieuses.