Il y a beaucoup moins de lecteurs pour les nouvelles que pour les
romans, par cette raison suffisante que seuls les délicats savent goûter
une nouvelle exquise, tandis que les gloutons dévorent indistinctement
les romans bons, médiocres ou mauvais. Il n'est pas de feuilleton, si
fade ou si coriace, qui ne soit avalé jusqu'à la dernière tranche par
quelque pauvre d'esprit affamé de grosse littérature.
Les gloutons sont nombreux en ce monde terraqué où l'on mange. Pour neuf
lecteurs sur dix, un roman est un plat dont ils s'empiffrent et dont ils
veulent avoir par-dessus les oreilles. Aussi les fournisseurs ordinaires
du public ont-ils un tour de main incomparable pour fabriquer des romans
compacts et lourds comme des pâtés. Ils vous bourrent leur clientèle,
ils vous la gavent jusqu'à la rendre stupide. Ils connaissent leur
monde. Le vrai liseur de romans demande seulement qu'on l'abêtisse.
Celui-là lit un roman dans sa soirée et il serait bien incapable de lire
autre chose qu'un roman. Il lit très vite, car rien ne l'arrête, et
quand il a fini il ne sait plus ce qu'il a lu. Ce genre de lecteur n'est
pas rare, et c'est pour lui que nos bons faiseurs travaillent.
Il n'y aurait pas grand mal à cela si, pour grossir leur clientèle, des
écrivains de talent ne s'obstinaient à produire roman sur roman et ne
s'étudiaient à dire en quatre cents pages ce qu'ils eussent mieux dit en
vingt. Je ne me plains pas des mauvais romans, faits sans art pour les
illettrés. Tout innombrables qu'ils sont, ils ne comptent pas. Je me
plains de voir paraître tant de romans médiocres, écrits par des gens de
quelque valeur et lus par un public cultivé. On en publie, de ceux-là,
jusqu'à trois et quatre par semaine et c'est un flot montant qui nous
noie. J'admire que des gens de bon sens, intelligents et qui ne sont pas
sans lecture, se flattent d'avoir tous les ans à faire au public un
récit en un volume in-18 jésus, et qu'ils se livrent de gaieté de coeur à
ce genre de travail sans songer que notre siècle, en le supposant à cet
égard plus heureux que les précédents, laissera après lui tout au plus
une vingtaine de romans lisibles. C'est pourtant, si l'on y songe, une
excessive prétention que de vouloir imposer une fois l'an au monde trois
cent cinquante pages de choses imaginaires! Que le conte ou la nouvelle
est de meilleur goût! Que c'est un moyen plus délicat, plus discret et
plus sûr de plaire aux gens d'esprit, dont la vie est occupée et qui
savent le prix des heures! La première politesse de l'écrivain, n'est-ce
point d'être bref? La nouvelle suffit à tout. On y peut renfermer
beaucoup de sens en peu de mots. Une nouvelle bien faite est le régal
des connaisseurs et le contentement des difficiles. C'est l'élixir de la
quintessence. C'est l'onguent précieux. J'admire infiniment Balzac; je
le tiens pour le plus grand historien de la France moderne qui vit tout
entière dans son oeuvre immense. Mais à la _Cousine Bette_ et au _Père
Goriot_ je préfère encore, pour l'art et le tour, telle simple nouvelle:
la _Grenadière_, par exemple, ou la _Femme abandonnée_. Aussi je ne
crois pas donner une médiocre louange à M. Marcel Schwob en disant qu'il
vient de publier un excellent recueil de nouvelles. M. Marcel Schwob a
intitulé son livre _Coeur double_, et je n'en conçois pas très bien les
raisons, même après qu'il les a déduites dans sa préface. Cette préface
me plaît, parce qu'on y parle d'Euripide et de Shakespeare et qu'elle
respire un amour fervent des lettres. Mais je n'ose me flatter de
l'avoir bien comprise. M. Marcel Schwob, comme un nouvel Apulée, affecte
volontiers le ton d'un myste littéraire. Il ne lui déplaît pas qu'au
banquet des Muses les torches soient fumeuses. Je crois même qu'il
serait un peu fâché si j'avais pénétré trop facilement les mystères de
son éthique et les silencieuses orgies de son esthétique.
Il est très occupé d'Aristote qui voulait que le poète tragique
corrigeât la terreur par la pitié, et il se flatte d'avoir observé dans
son _Coeur double_ ce précepte du Stagirite. Il peut avoir raison, mais
c'est une raison qui ne me frappe pas, et je ne sais pas démêler le lien
mystérieux qui, dans sa pensée, unit ses contes et en fait un tout
indivisible. Je ne connais pas M. Marcel Schwob. On me dit qu'il est
très jeune, et, à ce compte, sa préface peut passer pour une folie
charmante de jeunesse.
À son âge, je n'étais pas content quand je n'avais pas expliqué
l'univers dans ma matinée, sous les platanes du Luxembourg. En ce
temps-là j'aurais été capable, je crois, de faire une préface comme
celle de M. Marcel Schwob, le talent mis à part, bien entendu. Je ne
parle que de la générosité tumultueuse des idées générales. Mais il n'y
a que M. Marcel Schwob pour écrire tout jeune des récits d'un ton si
ferme, d'une marche si sûre, d'un sentiment si puissant. Il nous avait
promis la Terreur et la Pitié. Je n'ai guère vu la Pitié. Mais j'ai
senti la Terreur. M. Marcel Schwob est dès aujourd'hui un maître dans
l'art de soulever tous les fantômes de la peur et de donner à qui
l'écoute un frisson nouveau. Bien qu'il procède parfois d'Edgar Poë et
de Dickens (l'influence de Dickens est sensible dans un _Squelette_),
bien qu'il montre une aptitude naturelle et méthodique à calquer les
formes d'art les plus diverses, bien que tel de ses contes soit du
Pétrone très réussi, que tel autre rappelle les apologues orientaux de
l'abbé Blanchet et que tel autre semble tiré d'un livre bouddhiste, il
est original, il a une manière composite qui lui est propre, et il a
trouvé un genre de fantastique sincère et personnel. Il serait assez
difficile de définir ce fantastique et d'en montrer les ressorts. M.
Marcel Schwob semble peu crédule. Il ne donne point dans le merveilleux
de ce temps-ci. Il est tout à fait brouillé avec les spirites et, loin
de revêtir leurs pratiques de poésie et de passion, comme l'a fait M.
Gilbert-Augustin Thierry dans sa _Rediviva_, il se moque de M. Medium
avec une massive et terrible gaieté qui sent un peu l'ale et le gin.
Quant aux mages, si nombreux aujourd'hui et si vaillants à écrire de
gros traités, il doute de l'efficacité de leur science, à juger par ce
qu'il dit (dans le conte des _Oeufs_) de Nébuloniste, magicien d'un
certain roi de féerie. «C'était un élève des mages de la Perse; il avait
digéré tous les préceptes de Zoroastre et de Cakyâmouni, il était
remonté au berceau de toutes les religions et s'était pénétré de la
morale supérieure des gymnosophites. Mais il ne servait ordinairement au
roi qu'à lui tirer les cartes». C'est tout ce que j'ai pu découvrir de
magie dans le _Coeur double_, et l'on n'y voit point, comme chez M.
Joséphin Peladan, un vieux docteur allemand, épris d'esthétique, visiter
la nuit en corps astral la jolie femme qui avait eu l'imprudence de
remettre sa jarretière sous la fenêtre où il prenait le frais en
songeant à l'Aphrodite des Cnidiens. M. Marcel Schwob n'est point tenté
par les nouvelles hypothèses sur l'au delà. Les anciennes le laissent
aussi incrédule. Son fantastique est tout intérieur; il résulte soit de
la construction bizarre des cerveaux qu'il étudie, soit du pittoresque
des superstitions qui hantent ses personnages, ou tout simplement d'une
idée violente chez des gens très simples. Il ne nous montre ni spectres
ni fantômes; il nous montre des hallucinés. Et leurs hallucinations
suffisent à nous épouvanter. Rien de plus effrayant que ce riche
affranchi romain, cet autre Trimalcion, qui a vu des stryges dévorer un
cadavre:
Soudain, le chant du coq me fit tressauter et un souffle glacé du
vent matinal froissa les cimes des peupliers. J'étais appuyé au
mur; par la fenêtre, je voyais le ciel d'un gris plus clair et une
traînée blanche et rose du côté de l'Orient. Je me frottai les
yeux, et lorsque je regardai ma maîtresse, que les dieux
m'assistent! je vis que son corps était couvert de meurtrissures
noires, de taches d'un bleu sombre, grandes comme un as--oui, comme
un as--et parsemées sur toute la peau. Alors je criai et je courus
vers le lit; la figure était un masque de cire sous lequel on vit
la chair hideusement rongée; plus de nez, plus de lèvres, ni de
joues, plus d'yeux; les oiseaux de nuit les avaient enfilés à leur
bec acéré, comme des prunes. Et chaque tache bleue était un trou en
entonnoir, où luisait au fond une plaque de sang caillé; et il n'y
avait plus ni coeur, ni poumons, ni aucun viscère; car la poitrine
et le ventre étaient farcis avec des bouchons de paille.
Voyez aussi le conte des trois gabelous bretons qui poursuivent en mer
le galion du capitaine Jean Florin. Ce galion, chargé des trésors de
Montezuma, ne débarquait jamais. Là encore, dans cette histoire de
vaisseau fantôme, la terreur est produite par une superstition grossière
et poétique que le conteur nous oblige à partager avec les trois marins.
On peut dire de M. Marcel Schwob, comme d'Ulysse, qu'il est subtil et
qu'il connaît les moeurs diverses des hommes. Il y a dans ses contes des
tableaux de tous les temps, depuis l'époque de la pierre polie jusqu'à
nos jours. Mais M. Marcel Schwob a un goût spécial, une prédilection
pour les êtres très simples, héros ou criminels, en qui les idées se
projettent sans nuances en tons vifs et crus.
Je ne sais s'il est Breton, son nom ne semble pas l'indiquer, mais ses
figures les mieux dessinées, du trait le plus pittoresque et le plus
sympathique, sont des Bretons, soldats ou marins. (Voir _Poder_, les
_Noces d'Ary_, _Pour Milo_, les _Trois Gabelous_.)
En tout cas, ce Breton sait au besoin parler le plus pur argot parisien.
Il emploie la langue verte, autant que j'en puis juger, avec une
élégance que M. Victor Meusy lui-même pourrait envier.
Il aime le crime pour ce qu'il a de pittoresque. Il a fait de la
dernière nuit de Cartouche à la Courtille un tableau à la manière de
Jeaurat, le peintre ordinaire de mam'selle Javotte et de mam'selle
Manon, avec je ne sais quoi d'exquis que n'a pas Jeaurat. El dans ses
études de nos boulevards extérieurs, M. Marcel Schwob rappelle les
croquis de Raffaelli, qu'il passe en poésie mélancolique et perverse.
Que dire enfin? Il y a près de quarante contes ou nouvelles dans _Coeur
double_. Ces nouvelles sont toutes ou rares ou curieuses, d'un sentiment
étrange, avec une sorte de magie de style et d'art. Cinq ou six, les
_Stryges_, le _Dom_, la _Vendeuse d'ambre_, la _Dernière Nuit_, _Poder_,
_Fleur de cinq pierres_, sont en leur genre de vrais chefs-d'oeuvre.