Il y a trois ans environ, nous avons eu lieu de parler de _la Princesse
de Clèves_[29]. Le lecteur nous permettra de l'entretenir encore une
fois de madame de La Fayette. Le sujet est aimable et l'occasion est
belle. En effet, M. le comte d'Haussonville vient de publier, dans la
Collection des grands écrivains, une étude élégante et judicieuse sur
madame de La Fayette, et, par une rare fortune, il a découvert des
sources inconnues qui, bien employées, donnent à son ouvrage l'intérêt
de la nouveauté. Ces sources sont: 1° Des lettres de madame de La
Fayette à Ménage, qui, déjà signalées par Victor Cousin dans son
introduction à la _Jeunesse de madame de Longueville_, sont actuellement
aux mains des héritiers de M. Feuillet de Conches. On sait que les
documents provenant du cabinet de M. Feuillet de Conches ne doivent pas
être acceptés sans examen. Mais ces lettres de madame de La Fayette, qui
proviennent de la vente Tarbé, sont d'une authenticité non douteuse; 2°
les papiers de l'abbé, fils aîné de madame de La Fayette, conservés
aujourd'hui dans le trésor du duc de la Trémoïlle. Ce sont des
inventaires, des contrats, des papiers d'affaires. M. d'Haussonville les
a examinés avec un intérêt auquel se mêlait une sorte d'émotion que
comprendront tous ceux qui se sont plu à évoquer dans la poussière des
archives quelques figures du passé.
«Leur sécheresse, dit-il, et leur aridité même donnent, en effet, une
vie singulière aux personnages qu'ils concernent, en nous les montrant
mêlés, comme nous, aux incidents vulgaires de la vie... Personne, je
crois, ne les avait maniés avant moi, car sur plus d'une page la poudre
était encore collée à l'encre. Ce n'est pas sans regrets que je l'ai
fait tomber et que j'ai ajouté une destruction de plus à toutes celles
qui sont l'ouvrage de la vie.»
Culte charmant du souvenir! Aussi bien M. d'Haussonville a fait dans le
trésor de M. de la Trémoïlle des découvertes fort intéressantes et tout
à fait inattendues sur la vie domestique de madame de La Fayette. On
savait que Marie-Madeleine de la Vergne épousa, à l'âge de vingt-trois
ans, en 1655, Jean-François Motier de La Fayette, qui descendait d'une
très ancienne famille d'Auvergne. On avait quelque raison de croire que
ce gentilhomme n'avait pas été beaucoup aimé, et qu'aussi il n'était pas
très aimable. S'il faut en croire une chanson du temps, à la première
entrevue avec mademoiselle de la Vergne, il ne souffla mot et fut agréé
tout de même.
La belle consultée
Sur son futur époux,
Dit dans cette assemblée
Qu'il paraissait si doux
Et d'un air fort honnête,
Quoique peut-être bête.
Mais qu'après tout, pour elle, un tel mari
Était un bon parti.
Mademoiselle de la Vergne, avec beaucoup d'esprit et tout le latin que
lui avait enseigné Ménage, n'était pas d'un établissement facile. Son
bien était petit. Elle avait perdu son père. Sa mère, fort écervelée et
quelque peu intrigante, n'avait pas une très bonne réputation. Elle
n'avait pas su garder sa fille à l'abri de la médisance. D'ailleurs,
elle venait de se remarier. Marie-Madeleine, qui était raisonnable, fit
un mariage de raison, et s'en alla tranquillement en Auvergne.
Dans une lettre qui date des premières années du mariage, elle fait part
à son maître, Gilles Ménage, du genre de vie qu'elle mène en province et
du paisible contentement qu'elle y goûte. Cette lettre a été publiée
pour la première fois par M. d'Haussonville. Il faut la citer tout
entière:
Depuis que je vous ait écrit, j'ai toujours été hors de chez moi à
faire des visites. M. de Bayard en a été une et quand je vous
dirais les autres vous n'en seriez pas plus savant. Ce sont gens
que vous avez le bonheur de ne pas connaître et que j'ai le malheur
d'avoir pour voisins. Cependant je dois avouer à la honte de ma
délicatesse que je ne m'ennuie pas avec ces gens-là, quoique je ne
m'y divertisse guère; mais j'ai pris un certain chemin de leur
parler des choses qu'ils savent, qui m'empêche de m'ennuyer. Il est
vrai aussi que nous avons des hommes dans ce voisinage qui ont bien
de l'esprit pour des gens de province. Les femmes n'y sont pas, à
beaucoup près, si raisonnables, mais aussi elles ne font guère de
visites; par conséquent on n'en est pas incommodé. Pour moi, j'aime
bien mieux ne voir guère de gens que d'en voir de fâcheux, et la
solitude que je trouve ici m'est plutôt agréable qu'ennuyeuse. Le
soin que je prends de ma maison m'occupe et me divertit fort: et
comme d'ailleurs je n'ai point de chagrins, que mon époux m'adore,
que je l'aime fort, que je suis maîtresse absolue, je vous assure
que la vie que je mène est fort heureuse et que je ne demande à
Dieu que la continuation. Quand on croit être heureuse, vous savez
que cela suffit pour l'être; et comme je suis persuadée que je le
suis, je vis plus contente que ne le sont peut-être toutes les
reines de l'Europe.
La jeune femme laisse assez entendre que le bonheur si pâle qu'elle
goûte est le pur effet de sa raison. Elle s'en félicite comme de son
ouvrage. On sent bien que ce mari qui «l'adore» n'y est pour rien et que
«si elle l'aime fort», c'est avec résignation et parce qu'elle est une
personne tout à fait raisonnable. M. de La Fayette vivait sur ses terres
de Naddes et d'Espinasse. «Il paraît avoir été assez processif, dit M.
d'Haussonville, à en juger par d'assez nombreuses difficultés qu'il eut
avec ses voisins.»
Après quelques années de mariage, nous retrouvons la comtesse de La
Fayette à la cour de Madame et dans ce petit hôtel de la rue de
Vaugirard, en face du Petit-Luxembourg, où il y avait un jardin avec un
jet d'eau et un petit cabinet couvert. «C'était, dit madame de Sévigné,
le plus joli lieu du monde pour respirer à Paris». M. de la
Rochefoucauld y venait tous les jours.
De M. de La Fayette, point de nouvelles. Madame de Sévigné n'en dit mot.
Tous les biographes en ont conclu qu'il était mort, et c'était l'opinion
unanime que madame de La Fayette était devenue veuve après quelques
années de mariage. Or, il n'en est rien. M. de La Fayette était vivant
et vivait sur ses terres. Il survécut de trois ans à M. de la
Rochefoucauld mort en 1680. M. d'Haussonville (qui de nous n'enviera son
bonheur?) a trouvé dans les archives du comte de la Trémoïlle un acte
établissant que François Motier, comte de La Fayette, décéda le 26 juin
1683. Madame de La Fayette fut en réalité mariée pendant vingt-huit ans,
et elle n'était pas veuve quand elle souffrait les assiduités du duc.
Madame de Sévigné ne s'en scandalisait nullement. M. d'Haussonville se
montrerait plus sévère. Il ne cache point que madame de La Fayette lui
plairait moins si elle avait trahi la foi jadis promise à l'excellent
gentilhomme qui chassait dans les forêts d'Auvergne pendant qu'elle
écrivait des romans à Paris dans le petit cabinet couvert. Il la veut
toute pure. Heureusement qu'il est sûr que sa liaison avec M. de la
Rochefoucauld fut innocente. Elle aima le duc; elle en fut aimée; mais
elle lui résista. Il le veut ainsi. Au fond, il n'en sait rien. Je n'en
sais pas davantage, et, si je le contredisais, j'aurais pour moi la
vraisemblance. Mais la politesse resterait de son côté et ce serait pour
moi un grand désavantage. Aussi je veux tout ce qu'il veut. Mais je
confesse qu'il me faut pour cela faire un grand effort sur ma raison.
Madame de La Fayette avait vingt-cinq ans, le duc en avait quarante-six.
On se demandera comment, de l'humeur qu'il était, elle put l'attacher
sans se donner à lui. Il ne vivait que pour elle, et près d'elle. Il ne
la quittait pas. Cela donne à penser, quoi qu'on veuille. M.
d'Haussonville ne croit pas lui-même à la continence volontaire de M. de
la Rochefoucauld, et je doute, malgré moi, de la piété de madame de La
Fayette. L'âme de cette charmante femme lui semble limpide. J'ai beau
m'appliquer à la comprendre, elle reste pour moi tout à fait obscure.
À mon sens, cette personne «vraie» était impénétrable. Prude, dévote et
bien en cour, je la soupçonnerais presque d'avoir douté de la vertu, peu
cru en Dieu, et, ce qui est plus étonnant pour l'époque, haï le roi. Ses
plus intimes amis ne l'ont point connue. Ils la croyaient indolente.
Elle-même se disait _baignée de paresse_, et elle menait les affaires
avec une ardeur infatigable. Je ne lui en fais point un reproche; mais
je ne crois pas que jamais femme fût plus secrète.
Le livre de M. d'Haussonville est précieux pour la biographie de madame
de La Fayette. Ce n'est pas son seul mérite. On y trouve une étude
judicieuse des oeuvres de cette illustre dame. M. d'Haussonville estime à
sa valeur la délicate histoire d'Henriette. Il ne goûte qu'à demi
_Zaïde_, histoire espagnole où l'on rencontre des enlèvements, des
pirates, des solitudes affreuses, et où de parfaits amants soupirent
dans des palais ornés de peintures allégoriques. Et il garde très
justement le meilleur de son admiration pour _la Princesse de Clèves_.
Avec _la Princesse de Clèves_, qui parut en 1678, madame de La Fayette
entrait harmonieusement dans le concert des classiques, à la suite de
Molière et de la Fontaine, de Boileau et de Racine.
Mais il faut bien prendre garde que, si _la Princesse de Clèves_ atteste
par l'élégant naturel du style et de la pensée que Racine est venu,
madame de La Fayette n'en appartient pas moins, par l'esprit même de son
oeuvre, à la génération de la Fronde, et à cette jeunesse nourrie de
Corneille. Elle demeure héroïque dans sa simplicité et garde de la vie
un idéal superbe. Par le fond même de son caractère son héroïne est,
comme Émilie, une «adorable furie», furie de la pudeur, sans doute; mais
je distingue dans sa chevelure blonde quelques têtes de serpent.
Madame de Clèves, la plus belle personne de la cour, est aimée de M. de
Nemours, l'homme «le mieux fait» de tout le royaume. M. de Nemours, qui
avait jusque-là montré dans de nombreuses galanteries une audace
heureuse, devient timide dès qu'il est amoureux. Il cache sa passion;
mais madame de Clèves la devine et, bien involontairement, la partage.
Pour se fortifier contre le péril où son coeur l'entraîne, elle ne craint
pas d'avouer à son mari qu'elle aime M. de Nemours, qu'elle le craint et
se craint elle-même. Celui-ci la rassure d'abord. Mais par l'effet d'une
imprudence et d'une indiscrétion du duc de Nemours, il se croit trahi et
meurt de chagrin.
Ce qu'il y a de plus original dans la conduite de madame de Clèves,
c'est sans doute cet aveu qu'elle fait à son mari d'un amour qui n'est
pas pour lui. Sa vertu s'y montre, mais à considérer la simple humanité,
elle n'a pas lieu, il faut bien le reconnaître, de s'en féliciter
beaucoup. Cet aveu est la première cause de la mort de M. de Clèves. Si
elle n'avait point parlé, M. de Clèves ne serait pas mort; il aurait
vécu tranquille, heureux dans une douce illusion. Mais il fallait être
vraie à tout prix. Ce fut aussi l'avis d'une dame célèbre qui renouvela
cent ans plus tard cette scène d'aveux. Madame Roland éprouva sur les
quarante ans ce qu'elle appelle, en fille de Rousseau et de la nature,
«les vives affections d'une âme forte commandant à un corps robuste».
L'homme qu'elle aimait avait comme elle un sentiment exalté du devoir.
C'était le député Buzot. Ils s'aimèrent sans être l'un à l'autre. Madame
Roland avait un mari plus âgé qu'elle de vingt ans, honnête homme, mais
caduc et décrépit. Elle crut devoir, à l'exemple de madame de Clèves,
avouer à ce bonhomme qu'elle sentait de l'amour pour un autre que lui.
L'aveu fait à un mari si amorti ne pouvait tourner au tragique, et, à
cet égard, madame Roland semblera peut-être moins imprudente que madame
de Clèves. Pourtant les effets en furent lamentables. «Mon mari,
dit-elle dans ses _Mémoires_, excessivement sensible et d'affection et
d'amour-propre, n'a pu supporter l'idée de la moindre altération dans
son empire. Son imagination s'est noircie; sa jalousie m'a irritée; le
bonheur a fui loin de nous. Il m'adorait, je m'immolais à lui, et nous
étions malheureux.»
Madame de Clèves n'eut pas, dans sa cruelle franchise, que je sache,
d'autre imitatrice que madame Roland. Encore faut-il considérer qu'en
agissant comme madame de Clèves madame Roland n'avait pas de si bonnes
raisons. Madame de Clèves en se confiant à son mari lui demandait
secours dans sa détresse. Elle implorait un appui. Madame Roland ne
voulait qu'étaler sa passion avec sa vertu. Cela est moins admirable.