Sa destinée fut diverse comme son âme. Les contrariétés de son esprit
gênèrent sa fortune. Doué d'une intelligence toute spéculative, il
nourrit les ambitions d'un homme d'État. Il se croyait formé pour les
affaires, et, en vérité, ce qui le tentait, c'était le roman des
affaires. S'il avait écrit ses mémoires, la littérature française
posséderait un grand chef-d'oeuvre de plus et l'on s'émerveillerait de
voir dans notre démocratie un Retz universitaire, un Saint-Simon
plébéien.
Jean-Jacques Weiss naquit à Bayonne, dans la caserne, sous les plis du
drapeau blanc qui devait trois ans plus tard faire place aux trois
couleurs. Sa mère rêva pour lui, sur son berceau, le hausse-col du
capitaine. Son père, musicien gagiste dans un régiment de ligne, le fit
inscrire au corps comme enfant de troupe, et jusqu'à l'âge de douze ans,
il mena, de garnison en garnison, une vie saine et pittoresque.
Cinquante ans plus tard, sous le pressentiment de sa mort prochaine, se
rappelant son enfance, il en a fait la peinture la plus fraîche et la
plus vive:
J'ai toujours devant l'esprit, a-t-il dit, ma petite chambre du
grand quartier à Givet, entre le roc abrupt de Charlemont et la
Meuse au flot âpre; le fort Saint-Jean, où le mugissement de la
vague berçait mes nuits; Vincennes, de qui le donjon, aux rayons
d'une pleine lune de juin, me versait la mélancolie des siècles. Un
beau jour, le sapeur de planton chez le colonel arrivait à la
caserne avec un pli cacheté pour l'adjudant-major de service:
«Faisons les sacs, disait-il, nous partons dans dix jours». Chaque
année me découvrait un nouveau coin de la France et me livrait une
nouvelle impression de ce pays multiple, bien plus divers en son
unité artificielle que l'Allemagne aux trente-six États. Nous
étions dans les monts du Jura; en route pour la Durance et la
fontaine de Vaucluse! La soif de voir et de regarder était chez moi
inextinguible. À trois heures et demie du matin, le tambour, par
les rues, battait la marche du régiment; la colonne de marche se
formait sur la place principale du lieu; je prenais rang à
l'arrière-garde; quand les jambes me manquaient, ce qui n'était pas
fréquent, je me hissais parmi les bagages sur la charrette louée
jusqu'à l'étape prochaine par le bataillon; et devant moi défilait
la France, monts et vallons, fleuves et ruisseaux, sombres châteaux
crénelés des temps lointains et riantes villas bâties de la veille.
Victor Hugo, lui aussi, fut, dans son enfance, pupille d'un régiment, et
il a pu dire:
Moi qui fus un soldat quand j'étais un enfant.
Immatriculé par son père, alors colonel, sur les contrôles de
Royal-Corse, créé en 1806 dans le royaume de Naples pour aider Joseph à
combattre les partisans de la Pouille et des Calabres, il parcourut de
ses petites jambes, au pas militaire, les routes d'Italie, d'Espagne et
de France et vit une suite infinie de paysages qui devaient rester
peints dans ses yeux, les plus puissants du monde.
Avec nos camps vainqueurs, dans l'Europe asservie
J'errai, je parcourus la terre avant la vie.
Voilà les premières sources où s'alimenta le génie de Victor Hugo. J.-J.
Weiss tira aussi le meilleur profit de ces belles promenades qu'il
faisait d'un bout de la France à l'autre, quand la patrie, en bonne
mère, le nourrissait de pain noir et d'air pur. Il y prit un sens large
de la nature, le goût de la chose vivante et de la chose humaine,
l'intelligence et l'amour de la terre natale. Pour les enfants bien
doués, il n'est pas d'école qui vaille l'école buissonnière. Car les
buissons des routes, la fumée des toits et les champs et les villes, et
le ciel ou riant ou sombre, révèlent aux âmes naissantes qui
s'entr'ouvrent des secrets plus précieux mille fois que ceux qui sont
éclaircis dans les livres. Et l'école buissonnière devient de tout point
excellente quand la discipline militaire en tempère la fantaisie.
Il ne faut pas croire aussi que J.-J. Weiss n'ait lu, jusqu'à l'âge de
onze ans, que dans les feuilles des arbres et dans les nuages du ciel.
Il y avait dans le fourgon, à côté des instruments du musicien gagiste,
quelques volumes dépareillés dont l'enfant faisait ses délices.
C'étaient les fables de Florian, avec les deux idylles de _Ruth_ et de
_Tobie_, le _Télémaque_, _Robinson_, les histoires de Rollin et
l'_Odyssée_, si amusante et si facile dans les vieilles traductions. On
le voit, le choix était bon, et le pupille du régiment trouvait dans
cette petite bibliothèque de campagne tout le romanesque ingénu et toute
la raison ornée qu'il était en état de comprendre.
Et puis parfois, dans les villes de garnison, il allait au théâtre et
voyait jouer quelque drame bien sombre ou un joli vaudeville du
répertoire de Madame. Si bien qu'étant entré à douze ans au collège de
Dijon, il brûla deux classes en dix mois et devint tout de suite un
humaniste excellent.
En même temps qu'il étudiait Homère et Virgile, il apprenait à danser.
La chose est en elle-même de peu de conséquence, et je n'ai entendu dire
à aucun de ceux qui ont connu J.-J. Weiss qu'il se soit poussé dans le
monde par son art à conduire le cotillon. Il convenait lui-même de bonne
grâce que ses leçons de danse lui avaient fort peu profité et qu'il
n'était point un Bassompierre. Il le regrettait peut-être un peu dans le
fond de son coeur, car, tout négligé qu'il était dans ses habits, il
s'entendait aux grandes élégances, ayant beaucoup fréquenté les cours
avec madame de Motteville, Saint-Simon, madame de Caylus et madame de
Staël. Quoiqu'il en soit, je ne dirais rien de son maître à danser, s'il
n'avait rendu le bonhomme immortel en une page qu'on ne trouve dans
aucun de ses livres et qui est un chef-d'oeuvre d'esprit, de sens et de
bon langage. Donc c'était en l'an 1839, le jeune Weiss prenait des
leçons de danse et de maintien d'un vieux Dijonnais, nommé Mercier,
professeur de la bonne école et classique s'il en fut jamais. On me
saura gré, pour le surplus, de citer littéralement:
Il [Mercier] jouait lui-même sur le violon les pas qu'il nous
faisait danser. On enfilait la rue Condé qui est l'artère centrale
de Dijon; on tournait à gauche, en venant de la place d'Armes, dans
une petite rue sombre; on traversait une boutique, on descendait
trois marches, et c'était là. Là, dans une arrière-salle éclairée
en plein jour par de fumeux quinquets, trônait le père Mercier,
professeur de violon, de danse, de maintien et de salut à la
française, célèbre dans Dijon par lui-même et par son fils, un
grand violoniste, qui aurait acquis une gloire européenne, s'il
avait consenti à échanger le séjour de sa ville natale, qu'il
aimait autant qu'elle est aimable, contre le séjour de Paris qu'il
n'aimait pas. La figure du père Mercier respirait la sérénité
rébarbative d'un digne homme qui a vécu cinquante ans sous l'oeil de
ses concitoyens, sans qu'aucun d'eux puisse lui reprocher d'avoir
manqué une seule fois aux bons principes ni sur la danse, ni sur le
violon, ni autrement. En matière de danse, surtout, ses principes
étaient terribles. En voilà un qui pouvait se vanter de ne pas
concevoir la danse comme un amusement! J'avais déjà lu dans les
livres que cet art est un art amollissant. Les auteurs inconsidérés
qui donnaient des définitions pareilles n'avaient jamais pioché les
cinq positions, les battements et les pliés sous le père Mercier,
au mois de juillet, par trente degrés de chaleur.
Un jour qu'il me tenait dans la cinquième position--croiser les
deux pieds de manière que la pointe de l'un et le talon de l'autre
se correspondent--j'osai lui dire que je ne comprenais pas bien les
avantages de cette position, peu habituelle dans le monde et pas
mal gênante, et je poussai la hardiesse jusqu'à lui demander quand
est-ce qu'il m'apprendrait enfin la valse? Si vous aviez vu sa
surprise et sa suffocation! Il posa d'abord ses lunettes, puis son
violon; il me regarda en silence avec sévérité; quand il jugea que
j'étais suffisamment couvert de confusion, il me tint ce discours
féroce: «Jeune homme, respectez mon âge. Je n'enseigne pas le
bastringue. Votre honoré père peut vous ôter de mon cours quand il
lui plaira. Tant que vous y resterez par sa volonté, retenez bien
mes deux principes. _Primo_, la grande maxime, en quelque art que
ce soit, est de ne jamais adoucir les difficultés de la chose au
commençant. _Secundo_, qu'est-ce que M. Maîtrejean vous enseigne au
collège royal? Des langues que vous ne parlerez jamais. Eh bien!
donc, ici, vous n'apprendrez que des pas qui ne se dansent plus, le
menuet, la gavotte, l'anglaise, etc.» Et se rengorgeant: «Je suis
professeur de danses mortes!» Je rattrapai tant bien que mal la
cinquième position.
Et, faisant, au déclin de sa vie, ce retour vers le caveau du père
Mercier, J.-J. Weiss déclarait que le professeur de danses mortes était
dans la bonne doctrine et que son élève le tenait pour obligé de ses
fortes leçons. «Il est évident, disait-il, qu'il n'a pas réussi à me
communiquer l'élégance d'Alcibiade. J'ai cependant une petite idée que
je n'ai pas perdu ma peine avec les cinq positions. Je dois au père
Mercier le besoin et le sentiment de l'agilité dans le style.» Au temps
du père Mercier, J.-J. Weiss, à Dijon, partageait son admiration entre
Homère, Théocrite, Virgile et Paul de Kock, qu'il lisait d'une âme
légère et innocente. Ces bigarrures de sentiment et de goût sont
ordinaires à la jeunesse. Mais elles étaient si naturelles à J.-J.
Weiss, qu'il en resta quelque peu arlequiné jusqu'à la fin. La _Laitière
de Montfermeil_ lui rappela toujours les _Syracusaines_ de Théocrite. Et
il était déjà vieux quand il écrivait: «Je ne puis prononcer le nom de
Paul de Kock, sans évoquer un essaim de Nausicaas au lavoir et de
Galathées fuyant à âne vers les saules!»
De tels rapprochements peuvent choquer un froid esthète! Mais peut-être
serait-on mieux avisé de s'y plaire comme aux jeux d'un esprit aimable
et aux fantaisies d'une intelligence merveilleusement agile. J.-J. Weiss
termina ses études à Paris, au collège Louis-le-Grand. À vrai dire, il
fréquentait les théâtres avec autant d'assiduité que les classes. On a
son témoignage sur ce point: «J'ai fait mes classes moitié à
Louis-le-Grand, moitié à Feydeau et à l'Odéon.» Quand il n'avait pas
mieux, il avait le Petit-Lazari, où le parterre coûtait cinq sous. Par
cette raison et pour beaucoup d'autres, il remporta le prix d'honneur en
philosophie. Après quoi il entra à l'École normale et fit partie de la
promotion orageuse de 1847. Paris, ses théâtres, ses clubs, ses pavés
soulevés par l'émeute, ses cabinets de lecture, ses cafés politiques et
littéraires, les promenades dans le jardin du Luxembourg, sous les
platanes, les jeunes conversations devant le Velléda de la Pépinière,
les longs espoirs, les grandes ambitions, les ardeurs, le bruit, il
fallut quitter tout cela pour le silence de la province, pour la vie
étroite et monotone du professeur. J.-J. Weiss fut envoyé au lycée de La
Rochelle, où il fit la classe d'histoire.
Aux ennuis du métier s'ajoutaient alors les dégoûts dont l'Université,
qu'avaient abattue la loi du 15 mars 1850 et le décret du 19 mars 1852,
était abreuvée par une administration jalouse, haineuse et dure. On sait
que le ministère Fortoul a laissé dans la mémoire des vieux
universitaires un pénible souvenir. En 1855, l'inspecteur d'académie
ayant adressé aux professeurs du lycée de La Rochelle une circulaire
rédigée de telle sorte qu'ils en furent offensés, J.-J. Weiss répondit,
au nom de ses collègues, par une lettre qui valut au signataire sa mise
en non-disponibilité immédiate. Mais cette disgrâce fut courte et se
termina heureusement. L'année suivante, J.-J. Weiss remplaçait
Prévost-Paradol comme professeur de littérature française à la Faculté
d'Aix. Il y passa un an, l'année la plus délicieuse peut-être de toute
sa vie. Il en garda toujours un souvenir charmé.
La ville d'Aix en 1857, a-t-il dit, n'était plus qu'un mausolée du
XVIIe et du XVIIIe siècle. En sa contexture lapidaire, le mausolée
avait tout à fait grand air; sous le soleil éternel et le ciel bleu
inaltérable dont ils étaient baignés, les édifices, les palais et
les hôtels des grands seigneurs d'antan, les promenades, les
fontaines disaient magnifiquement l'élégance, la sobriété, la
simplicité et la grâce, qualités essentielles des temps où la
ville, qu'on ne voyait plus maintenant qu'à l'état amorti et sous
quelque moisissure, avait été reluisante de nouveauté et de vie...
Vers 1855, dans le coin reculé et isolé du pays de France,
palpitait encore, au fond des esprits, un peu de pure France
classique. Je serais bien embarrassé aujourd'hui de définir au
juste ce que j'entends par classique. À la Faculté d'Aix, et sous
ce climat particulier, sec et limpide, je n'étais pas embarrassé de
le sentir. Un cours de faculté, un cours d'éloquence et de
poésie... n'est possible, il n'échappe à l'ennui de la trivialité
vide, il n'a de substance et de prix que s'il est l'oeuvre commune
de l'auditoire et du maître...
Mon auditoire d'Aix-en-Provence m'a rendu pour toujours classique.
C'était environ deux cents personnes de tout âge, depuis seize ans
jusqu'à soixante, la plupart de condition moyenne, un fonds
d'étudiants..., des conseillers à la cour et des magistrats de tout
grade, des intendants et des officiers d'intendance..., un certain
nombre de femmes... Tout cela formait un auditoire attentif et
redoutable, en qui la nourriture était riche et solide, dont le
goût surgissait par éclairs, prompt et fin. Le jeudi, vers quatre
heures de l'après-midi, je traversais le Cours, principale artère
de la ville, pour me rendre au coin retiré et silencieux où
s'abritait la salle des conférences de la Faculté. Le soleil
dardait encore; ses rayons expiraient, mais violemment, et je
pouvais quelquefois me demander si l'excès de la chaleur n'aurait
pas retenu une partie de mon public. Mais ils étaient tous là, mes
fidèles auditeurs, si appropriés aux choses dont j'allais les
entretenir, si munis pour m'y approprier moi-même par toute la
curiosité intelligente qui s'échappait de leurs physionomies!
Au-dessus de nos têtes, entre eux et moi, une muse flottait,
invisible et transparente sous son éther, semant le feu poétique
qui allume les âmes et qui les transporte ou les tient au niveau
des hauts et profonds poètes ou des poètes dégagés, qui nous met à
l'unisson de leurs grandes paroles, de leurs jeux et de leurs ris,
qui nous fait créer à nouveau les belles oeuvres dans le moment que
nous les lisons, les sentons et les expliquons. Cet état d'esprit
apparaissait alors libre et discipliné tout ensemble, cohérent, et,
de plus, dans une réunion de deux cents personnes de toute
condition et de tout âge, il n'est pas commun. Je ne me flattais
pas de l'avoir éveillé... Il était le produit d'un esprit plus
général créé et entretenu par l'éducation qu'avait donnée pendant
quarante ans l'Université aux enfants des classes aisées ou
cultivées de la nation, aux enfants de tous ceux qui cherchaient à
s'élever vers l'aisance ou la culture par le travail continu et
l'épargne acharnée.
Ce cours dans lequel J.-J. Weiss traita de la comédie en France eut un
vif succès. Je n'imagine pas ce que pouvait être la parole du jeune
professeur, car il est impossible de la retrouver dans la conversation
attristée, voilée, mais éclatante encore, du vieillard que j'ai eu deux
ou trois fois l'honneur d'entendre dans l'intimité. Du moins, on peut
juger de l'originalité solide et brillante de ses idées par les débris
de ce cours qui ont été recueillis dans le livre intitulé: _Essai sur
l'histoire de la littérature française_. J.-J. Weiss s'y montre
infiniment ingénieux, varié, neuf, abondant en vues profondes et vives.
Il alla, l'année suivante, professer à la Faculté de Dijon. Puis il
renonça à l'enseignement. Il était dans sa destinée d'être tout en
fusées. M. Bertin lui ayant offert la rédaction du bulletin politique
des _Débats_, Weiss accepta et le professeur devint journaliste. Dès
lors il ne m'appartient plus, ou du moins il ne m'appartient que dans
les intervalles où, brusquement, il sort de la politique pour rentrer
dans les lettres qui l'ont à demi consolé des chagrins et des mécomptes
de la vie publique.
Je rappellerai seulement, pour ne pas briser tout à fait la chaîne des
faits, que, fondateur, avec M. Hervé, du _Journal de Paris_, en décembre
1868, il fut condamné par la 6e chambre pour manoeuvres à l'intérieur, à
l'occasion de la souscription Baudin, dont il avait été un des
promoteurs. Il se défendit lui-même et, dans une plaidoirie sobre et
forte, il rappela que Cremutius Cordus avait été accusé de lèse-majesté,
sur l'ordre de Tibère, pour avoir écrit une apologie de Brutus et de
Cassius. Le mouvement parut beau. Il l'était en effet. C'était le temps
où Rogeard écrivait les _Propos de Labienus_; c'était le temps des
derniers humanistes français. Notre génération est séparée de la leur
par un abîme. Un an après, par un de ces coups brusques plus fréquents
sous les gouvernements absolus que sous les républiques, le condamné de
la 6e chambre, rallié à l'empire, entra aux affaires avec le cabinet
Ollivier et fut nommé secrétaire général du ministère des beaux-arts,
puis conseiller d'État en service ordinaire hors section. Six mois plus
tard l'empire s'écroulait, emportant, parmi d'incalculables ruines, la
fortune politique de J.-J. Weiss. Cet homme de tant d'esprit n'avait pas
le sens de l'à-propos. Sa grande erreur fut de croire qu'il était apte
aux affaires parce qu'il avait la curiosité et la pénétration de
l'histoire. L'intelligence de l'historien est divergente et rayonne
largement. Celle du politique, tout au contraire, est convergente et
réunit ses feux sur le point convenable. Or, jamais intelligence ne fut
plus divergente que celle de J.-J. Weiss. Après la guerre de 1870, il
était, au dedans de lui-même et à lui seul, aussi divisé sur une
restauration monarchique que toute la majorité de l'Assemblée. C'est
pourquoi, sans doute, l'Assemblée le replaça en 1873, au conseil d'État
dont il fut exclu presque aussitôt. Quand il forma le ministère du 14
novembre 1881, Gambetta appela J.-J. Weiss aux fonctions de directeur
politique et des archives au ministère des affaires étrangères. Mais à
la chute du grand ministère il dut donner sa démission. Je n'ai pas à
juger, je le répète, le personnage politique que fit J.-J. Weiss. Je
n'ai pas même à dire que, dans sa mouvante fortune, il resta toujours un
parfait honnête homme: personne n'en a jamais douté. Précipité de ses
ambitions et de ses illusions, à cinquante-cinq ans, il redevint
journaliste littéraire et, par son talent, il honora grandement notre
profession. Il aimait les lettres, les lettres, disait-il, «entretien
innocent des heures, délices et noblesse de la vie»! et les lettres du
moins n'ont pas trahi son amour. À cinquante-cinq ans il retrouva en
elles la jeunesse et la force. Ses feuilletons dramatiques, des _Débats_
sont de merveilleux ouvrages, remplis de sens et d'agrément.
Ainsi que M. Taine, J.-J. Weiss conçut la critique littéraire comme une
des formes de l'histoire. Il comprit que le grand intérêt d'une oeuvre
d'art, poème, roman ou comédie, est de nous faire comprendre, sentir,
goûter délicieusement la vie avec le goût particulier qu'elle avait au
temps où cette oeuvre fut conçue et dans la société dont elle est
l'expression la plus subtile, et qu'enfin il n'est pas de monument plus
précieux des moeurs d'autrefois, pas de témoignages plus sûrs des vieux
états d'âme que tel conte ou telle chanson, à les bien entendre. Dans
cette voie où M. Taine s'avança avec une lente et sûre méthode, J.-J.
Weiss ne fit jamais que de folles et toujours heureuses échappées. Il
avait l'esprit vagabond et se plaisait à courir à l'aventure. À
l'aventure, il découvrit maintes fois les transformations du peuple
français dans les divers types littéraires que ce peuple a créés.
J'avoue que sa critique me plaît encore et surtout pour ce qu'elle a
d'enthousiaste et d'amoureux. J.-J. Weiss adorait cet esprit français
dont il avait, à son insu, plus que sa part. Et sa grande connaissance
de la littérature allemande lui faisait mieux juger combien cet esprit
est rare, original, unique. De l'esprit français il aimait l'exactitude.
Il disait excellemment: «La justesse toute seule est aussi du génie». Il
aimait, il prisait dans l'esprit français le talent d'analyse, l'art de
décomposer les sentiments et les idées, la science profonde du coeur
humain, la science délicate de la vie et du jeu des passions. Il aimait
l'esprit français pour sa politesse, pour ses façons honnêtes, pour sa
grâce facile. Il adorait le génie français jusque dans les petits poètes
du XVIIIe siècle. «Ce n'est, disait-il, qu'un filet d'eau, mais qu'il
est limpide! c'est une source qui tiendrait dans le creux de votre main,
mais qu'elle a de fraîcheur!» Sans doute il n'avait pas de mesure dans
ses admirations. C'était un berger du Ménale qui, grisé de cytises et de
sureaux en fleurs, oubliait de compter ses troupeaux.
Qu'importe! le goût trouvait toujours son compte à ses fautes de goût.
Et puis il pouvait bien se plaire çà et là à quelque oeuvre un peu pâle
et maigre qu'il nourrissait et colorait merveilleusement dans son
imagination!
Il avait l'âme si pittoresque! Que n'a-t-il donc écrit ses Mémoires!...
J'y reviens; c'est mon regret cuisant. Mais après tout, ses Mémoires, il
les a écrits par fragments au hasard de mille articles épars dans les
journaux et qu'il faudra réunir.