_Passionnette_. Le mot n'est pas dans le Littré. Il n'est pas non plus
dans le dictionnaire de l'Académie. Du moins, je l'ai cherché sans le
trouver dans l'édition de l'an VI, qui est celle que je préfère, parce
qu'elle a une jolie vignette, de style Louis XIV, où l'on voit un
cartouche de palmes entre deux vases de fleurs, au milieu d'un paysage
historique, et le cartouche porte cette inscription en lettres
capitales: «À l'Immortalité». Je n'ai pas sous la main les éditions plus
récentes, mais je gagerais hardiment que _Passionnette_ ne s'y trouve
pas. Pourtant le mot est français et bien français. Pourquoi la
Compagnie ne l'accueillerait-elle pas dans la prochaine édition de ce
dictionnaire où elle obéit à l'usage, grand professeur de langue, notre
maître et le sien? Je présenterais volontiers à ce sujet une humble
requête à M. Camille Doucet, secrétaire perpétuel, qui, comme poète
comique, ne peut manquer de sentir combien ce mot de _passionnette_ est
clair, expressif, charmant. Je confesse qu'il est jeune. Ni le Trévoux
ni Furetière ne le connaissaient. Mon vieux Furetière, qui fait mes
fréquentes délices, donne seulement _passion_. Et après avoir cité cet
exemple de M. Nicole: «Les effets extraordinaires des passions ne
peuvent être imités par la raison», il ajoute, avec cette ingénuité si
touchante chez un savant: «Les philosophes ne s'accordent pas sur le
nombre des passions». Il leur serait également difficile de s'accorder
sur le nombre des passionnettes. Et ce ne serait pas un labeur indigne
des Quarante que de définir exactement _passionnette_. Je propose, en
attendant, la définition que voici:
_Passionnette_, s. f., petite passion, se dit du vif sentiment
d'une mondaine pour un mondain. Imperceptible piqûre d'aiguille au
coeur. Gyp croit qu'une femme de bien doit en mourir.
On l'avait bien dit, à madame de Gueldre, qu'elle aurait sa
passionnette. «Elle viendra, lui répétait une belle et savante amie,
elle viendra la passionnette, et peut-être étrangement banale, sans que
vous sachiez pourquoi ni comment vous vous éprendrez du premier venu
qui, probablement, ne sera capable ni de vous comprendre, ni même de
vous aimer.» Et ces fortes expressions, par lesquelles une mondaine
exagérait la fragilité des femmes, devaient être pour madame de Gueldre
si précises et si littérales!
C'était, une charmante femme que la comtesse de Gueldre. Elle se
nommait, de son nom de baptême, Auréliane, mais ses amis l'appelaient
Liane, lui donnant de la sorte le nom qui convenait à sa grâce flexible.
Blonde aux cheveux légers, petite, svelte, merveilleusement souple, elle
était toujours habillée de blanc, portant l'hiver de la peluche et du
velours, l'été de la mousseline ou du crêpe de Chine. Elle avait gardé,
après son mariage, une innocence imprudente qui s'était changée peu à
peu en tristesse revêtue de gaieté courageuse. Moqueuse et brusque, mais
tendre et bonne, elle avait grand pitié des hommes et des bêtes. Elle ne
pouvait voir souffrir une fleur. Très artiste, elle peignait des saintes
pour les églises de village et elle chantait avec sentiment de vieux
airs quand elle était seule. Elle était simple, droite, vraie.
On disait de madame de La Fayette que c'était une femme vraie. Mais elle
était tout ensemble vraie et secrète. Elle était vraie, mais ses amis ne
savaient jamais ce qu'elle faisait, ni surtout ce qu'elle pensait.
Madame de Gueldre n'était point secrète à la manière de madame de La
Fayette. Elle manquait de prudence, de sagesse mondaine, de cet esprit
de crainte qui est la plus apparente vertu des dames. Trop peu soucieuse
de l'opinion, elle mettait sa pudeur à cacher sa vertu.
Il n'en était point d'elle comme de cette dame (je ne sais plus où j'ai
lu cela) qui disait aussi: Je suis franche. Elle le dit un jour à
quelqu'un qui savait bien qu'elle ne pouvait pas l'être tout à fait, et
qui lui demanda:
--Qu'appelez-vous être franche?
--Mon Dieu, mon ami! répondit-elle, une femme franche est une femme qui
ne ment pas sans nécessité.
Madame de Gueldre avait passé de quelques années la trentaine sans
s'être mise une seule fois dans la nécessité de mentir. Bien que tout à
fait détachée d'un mari qui s'était détaché d'elle très vite et l'avait
trompée sans délicatesse, elle n'avait jamais ni distingué, ni remarqué
personne. On lui faisait beaucoup la cour, sans qu'elle y prît plaisir.
Elle n'avait pas le goût du flirt et n'aimait pas les déclarations. La
seule idée d'en entendre une la rendait malheureuse. Si la déclaration
venait d'un fat ou d'un sot, elle en était irritée et blessée, ce qui
prouve la délicate fierté de son âme. On conte qu'une femme d'esprit qui
a beaucoup l'habitude de ces méprisables hommages, car sa magnifique
beauté est très en vue dans le monde, se trouva récemment obsédée par un
séducteur de profession, qui, après les détours ordinaires, en vint à
lui confier qu'il l'aimait.
--Je m'en étais aperçue depuis un bon moment, lui répondit-elle en
riant.
--À quoi?
--À ce que vous deveniez horriblement ennuyeux.
Madame de Gueldre était femme à répondre de la sorte. Mais, si la
déclaration venait d'un homme sincère et vraiment ému, elle en
ressentait une véritable peine, craignant plus que tout au monde de
paraître coquette ou mauvaise et de faire souffrir. C'était une belle et
rare créature. Elle fut tout à fait attristée le jour où M. de Mons lui
dit d'un accent qui ne trompait point: «Je vous aime».
«Élégant sans être ridicule, spirituel sans être impertinent, instruit
sans être ennuyeux», montant bien à cheval, tirant à merveille, Bernard
de Mons était de plus un mauvais sujet: il avait donc tout ce qu'il faut
pour plaire à une femme. Mais Liane ne l'aimait point, bien qu'il fût
aimable, parce que les convenances ne forment point l'amour et parce que
son heure n'était point venue. Cette heure sonna au moment précis où le
vicomte de Guibray vint en buggy avec un très beau cheval alezan au
château de Kildare où madame de Gueldre passait l'été. M. de Guibray
prenait, quand il lui plaisait, la voix câline et l'oeil caressant. Mais
son front restait étroit et têtu. C'était un provincial très mondain qui
avait l'habitude de donner leur titre aux gens quand il leur parlait, et
d'appeler madame de Gueldre «marquise». M. Robert de Bonnières pourrait
nous dire exactement ce qu'il faut penser de ces mauvaises habitudes. M.
de Guibray avait, à mon sens, des torts encore moins pardonnables.
Content de lui, léger, insensible, d'un égoïsme odieux, il était
beaucoup moins aimable que Bernard de Mons, qui gaspillait en toute
rencontre son temps, son argent, sa santé, mais non point son coeur,
Bernard, grand enfant prodigue, si bien fait pour tomber en pleurant
entre deux beaux bras miséricordieux. Jean de Guibray n'était pas
aimable; il fut aimé. Comment s'y prit-il pour séduire cette fine et
fière créature, cette Liane, exquise et jusque-là assoupie dans une
chasteté facile? Il n'y mit point d'art ni d'étude. Il n'y mit pas même
de réflexion. Il fut seulement grossier. Au retour d'une partie de
campagne, dans la nuit, en landau, il risqua une caresse qui était une
insulte. Liane, offensée et charmée, sentit qu'elle était toute à lui et
qu'il la prendrait quand il voudrait, comme une proie inerte. Pourtant,
c'était une petite personne courageuse et clairvoyante. Elle le voyait
tel qu'il était, pitoyablement frivole, incapable d'aimer, plutôt
méchant que bon. Sa tête n'était pas prise. C'est précisément pour cela
qu'elle allait à sa perte infaillible. Elle n'avait pas même la
ressource du dialogue intérieur, du soliloque efficace. Elle ne pouvait
rien pour elle-même. Que répondre aux suggestions muettes? Qu'opposer à
ces forces aveugles qui nous travaillent dans le secret de l'être? «Elle
se considérait avec l'extrême sincérité qu'elle apportait en toutes
choses; elle se trouvait profondément bête et ridicule...
«Ainsi, ce monsieur, qu'elle connaissait à peine la veille, tenait
maintenant la première place dans sa vie! Et comment avait-il pris celle
place?... Était-ce en l'éblouissant par son esprit ou en lui révélant
une âme exquise?... C'était tout simplement en faisant ce qu'il eût fait
avec une fille.»
Enfin, elle l'aimait. «Elle voulait le voir, tout le reste lui était
égal.»
M. de Guibray, de son côté, poussait très mollement l'aventure, se
contentant çà et là de quelques privautés furtives, et surtout fort peu
désireux de conclure. Les embarras d'une liaison l'effrayaient d'avance,
et il s'occupait en ce moment même de se marier et de se bien marier. En
vérité, madame de Gueldre avait mal placé le trésor de son amour. Une
femme peut-elle se tromper à ce point? C'est presque un lieu commun
d'admirer l'instinct qui conduit les femmes dans l'amour. Les hommes à
bonnes fortunes quand ils se mêlent, par hasard, d'avoir des idées
générales, déclarent volontiers que les femmes ne se trompent guère dans
leurs choix. Ils songent évidemment à celles qui les ont choisis. Mais,
sans invoquer le témoignage de cette vieille dame qui avouait, de bonne
grâce, qu'elle avait été bigrement volée dans sa vie, il est croyable
que les femmes n'ont pas toujours la main gauche heureuse, dans un pays
où on les recherche par vanité autant que par goût. Et la France est
précisément ce pays-là. Enfin, elles peuvent mal choisir dans tous les
pays du monde parce que dans tous les pays l'homme est le plus souvent
léger, vain et trop égoïste pour consentir seulement à s'aimer lui-même
en elles. «On ne tombe jamais bien», dit Alexandre Dumas. On peut tomber
aussi mal, mais non plus mal que madame de Gueldre. Cette jolie petite
créature pétrie de grâce, de courage et de bonté, pour prix de tout son
être abondamment offert, ne reçut pas même un peu de tendresse hypocrite
ou de sensualisme vrai, ou d'estime indifférente. Car cet homme ne
l'aimait pas, ne la voulait pas et il la croyait légère; il ne se gênait
pas pour le lui faire entendre, et elle ne disait rien pour l'en
dissuader. Elle songeait: À quoi bon? Il ne me croirait pas. Et
peut-être lui plairais-je encore moins, s'il savait qu'il n'y a rien
dans ma vie. Elle avait vu jouer la _Visite de noces_ et elle le savait
un peu snob.
«Il ne lui avait rien promis; elle ne lui avait rien demandé; elle
n'espérait rien de cette liaison bizarre et inachevée. Elle ne
regrettait rien non plus... Malgré sa conviction absolue de n'être pas
aimée de Jean, elle éprouvait un désir fou d'être à lui tout de même; un
besoin de souffrir plus qu'elle n'avait souffert encore.»
Liane vécut ainsi quelques semaines, attendant de rares visites ou des
lettres qui ne venaient point, s'offrant en vain, sans même se sentir
humiliée: elle n'avait plus d'amour-propre, n'ayant que de l'amour,
anxieuse, éperdue, brûlée de fièvre et de larmes. Et ce fut là sa
passionnette. Elle n'avait demandé qu'une seule grâce à M. de Guibray:
«Promettez-moi, lui avait-elle dit de m'avertir quand vous vous
marierez.» Il ne lui fit pas cette faveur, et c'est par le journal
qu'elle apprit le mariage de M. Marie-François-Jean, vicomte de Guibray,
avec mademoiselle Lucile-Marie-Caroline de Lancey. Dès lors elle résolut
de mourir et ne s'occupa plus que de mourir en femme de goût, le plus
naturellement possible. Elle n'avait point d'enfants, mais elle devait à
M. de Gueldre d'éviter un scandale posthume. On ne manquera pas de dire:
Quoi? se tuer pour si peu! se tuer pour rien! Après tout, elle n'a pas
perdu M. de Guibray, qui n'a jamais été à elle. Quels liens s'étaient
donc rompus pour que sa vie entière s'écoulât comme d'une blessure et
pour que ce jeune front suât la sueur d'agonie? On dira encore: Les
femmes qui sont communément instinctives et dociles à la nature, qui
obéissent facilement aux suggestions de la chair et du sang, ne se tuent
point pour un rêve. Ce n'est pas l'usage. Moi-même j'ai quelque doute
sur ce point; mais je ne suis pas assez grand clerc pour en décider. Je
crois ce qu'on me dit, surtout quand c'est bien dit. Et j'imagine que
Gyp pourrait répondre: «Pourquoi voulez-vous que Liane soit morte
d'amour? Elle s'est tuée de dégoût et parce que la vie, ce n'était donc
que ça! Elle s'est condamnée parce qu'après ce qu'elle avait fait et
subi, le bonheur seul pouvait l'absoudre et que le bonheur ne pouvait
plus venir. Enfin, elle avait un infini besoin de repos. C'était une
Bretonne; elle aimait la mort.»
Je crois que Gyp parlerait ainsi pour expliquer cette sotte et tragique
aventure. En effet, Liane était Bretonne, c'est-à-dire qu'elle avait
l'âme grande, abandonnée et simple. Comme elle aimait beaucoup Dieu,
elle s'arrangea un pieux suicide. Tout le temps qu'avait duré sa
passionnette, elle avait mis Dieu dans les affaires de son coeur. À
Sainte-Anne d'Auray, elle avait fait une neuvaine pour que M. de Guibray
l'aimât. À Paris, dans les jours désolés d'une séparation sans
souvenirs, elle allait chaque matin à Saint-Roch brûler un cierge. Elle
est agréable à Dieu, pensait-elle, «cette jolie colonne blanche,
élégante comme une tige de lis, qui se consume silencieusement en
élevant vers le ciel sa flamme claire». Le matin du jour qu'elle avait
choisi pour mourir, elle fit allumer tous les cierges que pouvait
contenir sur ses pointes aiguës l'if de la chapelle. Un moment, elle les
regarda brûler, puis elle rentra chez elle, se vêtit de sa plus belle
robe et, ayant bu une fiole de morphine, elle se coucha sur son lit et,
pleine d'espoir en Dieu, s'endormit du dernier sommeil. Ce n'était
peut-être pas très logique. Un théologien verrait bien vite que Liane
raisonnait mal. C'est que Liane n'était pas théologienne et qu'elle
n'avait aucune idée d'un Dieu tout à fait régulier. On a remarqué que,
depuis les temps les plus reculés, les dieux des femmes ne sont point
dogmatiques et qu'ils ont une inépuisable indulgence pour les faiblesses
du coeur et des sens. Et pendant que Liane était étendue toute blanche
sur son lit, la pâle et chaste flamme, nourrie de cire d'abeilles,
montait dans l'église vers le dieu qui doit à cette femme la part
d'amour et de bonheur qu'elle n'a point eue en cette terre.
Voilà l'histoire de Liane. Je l'ai gâtée en la contant. Il fallait n'y
pas toucher, n'en altérer en rien la charmante simplicité. J'ai montré
une fois de plus que les scoliastes ne devraient point griffonner en
marge des livres d'amour. Mais les scoliastes sont incorrigibles; il
faut qu'ils barbouillent de leur prose les plus touchantes histoires.
Si, du moins, j'avais pu vous donner quelque idée du charme de
_Passionnette_. On sait que ce petit nom de Gyp est le pseudonyme d'une
arrière-petite-nièce du grand Mirabeau, madame la comtesse de
Martel-Janville, qui nous a accoutumés à des dialogues d'une ironie
légère et sûre, où la vie mondaine se peint d'elle-même dans sa
brillante frivolité. J'ai médité naguère en moraliste, quelques-uns de
ces sveltes chefs-d'oeuvre d'esprit, de finesse et de gaieté.
_Passionnette_ nous révèle un aspect nouveau du talent de cet écrivain,
et nous savons aujourd'hui que Gyp est un conteur vrai, délicat et
touchant. Et puis il court dans ce petit livre un souffle de générosité
et de courage; il y règne une sensibilité profonde et contenue; on y
sent une bonne foi, une franchise qui, s'alliant étrangement à
l'inconscience la plus féminine, inspirent une sorte très rare
d'admiration et de sympathie.