Nous avons, la dernière fois, considéré dans son ensemble le livre de M.
Gaston Boissier. Je voudrais aujourd'hui rouvrir cet excellent ouvrage
et m'arrêter un peu sur les pages consacrées par l'historien humaniste à
l'oeuvre politique et religieuse de l'empereur Julien. Julien est un
homme vraiment extraordinaire. Il était tout enfant quand mourut
Constantin, son oncle; échappé seul avec Gallus, son frère, au massacre
de toute sa famille, il grandit dans la triste et molle prison de
Césarée, où le retenait Constance qui ne pouvait se résoudre ni à le
laisser vivre ni à le faire périr. Cette existence de prince oriental
aurait dû le rendre imbécile et cruel. Gallus n'y résista pas: il en fut
abêti. Julien en sortit intelligent et bon, actif et chaste comme s'il
avait été nourri parmi des stoïciens. Rien de plus capricieux que le
despotisme. Constance permit à Julien, parvenu à l'âge d'homme,
d'étudier à Athènes et à Constantinople. Mais la vie du jeune prince
était sans cesse menacée: il devait s'attendre à tout moment à recevoir
la mort ou la pourpre. C'est la pourpre qu'il reçut. Il la dut à
l'impératrice, la belle et sage Eusébie, qui l'aimait. Elle sut obtenir
pour lui du faible Constance le titre de César et le gouvernement des
Gaules. La nature du sentiment qui unissait Eusébie et Julien n'est
guère douteuse. Mais de tous les hommes qui durent leur fortune à
l'amour, Julien est peut-être celui qui prit le moins de soin de plaire
aux femmes. Il fallait qu'Eusébie eût des goûts assez rares dans son
sexe pour s'attacher à un jeune homme si austère. Julien, petit et
trapu, n'était pas beau, et il affectait, par sa négligence volontaire,
de rendre sa personne plus disgracieuse qu'elle n'était naturellement.
Il portait une barbe de bouc où le peigne ne passait jamais. Sa
faiblesse était de croire qu'une barbe est philosophique quand elle est
sale. Il négligeait de se faire tailler les cheveux. Il avait les ongles
noirs et les mains tachées d'encre, et il s'en vantait. Son affectation,
après tout innocente, était de paraître rude, gauche et rustique. Il se
comparait lui-même complaisamment au bourru de la comédie. Comme sa
famille était originaire de Mésie, il aimait à dire qu'il était un
sauvage, un vrai paysan de l'Ister. Tel qu'il était, Eusébie l'aima.
C'est à elle qu'il dut la vie et le pouvoir. Et quand il partit pour les
Gaules, elle lui fit un présent dont il fut plus satisfait que de la
pourpre. Elle lui donna des livres, toute une vaste bibliothèque de
poètes et de philosophes. Julien lui en fut reconnaissant et lorsqu'il
composa le panégyrique de l'impératrice, il n'eût garde d'oublier une
libéralité qui lui avait été si douce. «Eusébie, dit-il, me donna une
telle quantité de livres que j'eus de quoi satisfaire pleinement mon
désir, quelque insatiable que fût mon avidité pour ce commerce de
l'esprit, et qu'ainsi, la Gaule et la Germanie devinrent pour moi un
musée de lettres helléniques. Sans cesse attaché à ce trésor, je ne
saurais oublier la main qui me l'a donné. Quand je suis en expédition,
un de ces livres ne manque point de me suivre comme partie de mon bagage
militaire.»
Ce jeune César, bibliothécaire et philosophe, qui n'avait quitté qu'à
regret le manteau court des Athéniens, faisait d'abord un plaisant
soldat. Marchant courbé, les yeux à terre comme un écolier, il avait
grand'peine à marquer le pas sur l'air de la pyrrhique, et tandis que,
ceint de la cuirasse, il s'exerçait au métier militaire, il murmurait
entre les dents: «Voilà qui me va comme une selle à un boeuf!» Et, par
intervalles, il soupirait: «Ô Platon!» Enfin, c'était, comme le dit le
bon Ammien Marcellin, un jeune élève des Muses, nourri, nouvel Erechtée,
dans le giron de Minerve, sous les pacifiques ombrages de l'Académie.
Mais il avait l'âme ingénieuse et forte; après quelques semaines, il
devint un dur soldat, un capitaine habile. Ses campagnes de Germanie
sont dignes d'un Trajan. En quatre années, Julien passa trois fois le
Rhin, délivra vingt mille prisonniers romains, réduisit quarante villes
fortes et se rendit maître de tout le pays. Cependant il restait
l'écolier d'Athènes, le disciple des philosophes. Il allait de ville en
ville montrant aux barbares sa douceur et sa simplicité. Dans sa chère
Lutèce, où il avait établi ses quartiers, il menait cette vie de
méditations et d'austérités qui, selon ses maîtres néoplatoniciens, est
la vie excellente. Il jeûnait et priait pour être digne d'avoir commerce
avec les dieux, et, en effet, il eut des visions qu'Ammien Marcellin a
rapportées. C'est là, dans le palais des Thermes, dont les ruines
entendent aujourd'hui, chaque soir, les chansons des étudiants, que
Julien fut proclamé Auguste par ses soldats. À défaut de couronne mieux
appropriée, ils offrirent à Julien un diadème de femme, qu'il repoussa
avec le doux mépris d'un philosophe. On lui tendit ensuite un frontail
de cheval, dont il ne voulut pas non plus. Les soldats étaient fort
embarrassés, quand un hastiaire, détachant son collier de porte-dragon,
le mit sur la tête du nouvel Auguste.
La mort de Constance étant survenue à propos pour éviter la guerre
civile, Julien, reconnu par tout l'empire, n'eut pas à combattre
l'Auguste, mais à l'ensevelir.
On raconte qu'un jour, dans une ville dont j'ai oublié le nom, tandis
que Julien, nouvellement revêtu de la pourpre, traversait les rues au
milieu des acclamations du peuple, une vieille femme aveugle, levant le
bras vers le jeune César, s'était écriée d'une voix prophétique: «Voilà
celui qui rétablira les temples des dieux!» Alors Julien était chrétien
comme son père. Par les ordres de Constance, il avait été formé dès
l'enfance à la piété galiléenne; même il avait reçu les ordres mineurs
et lu l'Évangile au peuple, dans l'église de Césarée. Pourtant, cette
femme avait raison, et quelque pieux ennemi des chrétiens, Libanius ou
Maxime d'Éphèse, pouvait la proclamer inspirée du ciel, ou croire que
Minerve elle-même, comme au temps d'Homère, avait pris le visage d'une
mortelle pour encourager son ami à la sagesse. Julien, élevé à l'empire,
devait accomplir dans son illustre règne de quelques mois ce qu'avait
annoncé la vieille aveugle. Il n'avait jamais été galiléen que par force
et, tout jeune, il détestait le christianisme comme la religion de ses
oppresseurs et des meurtriers de toute sa famille. Tandis qu'il
fréquentait à Nicomédie les tombeaux des martyrs, il méditait sur les
mystères de la bonne déesse et sur la divinité du Soleil. Chrétien en
apparence, il était helléniste dans son coeur. «C'était, dit Libanius, au
contraire de la fable, le lion qui prenait la peau de l'âne.» Et
Libanius dit encore que Julien, devenu Auguste, brisa comme un lion
furieux tous les liens qui l'attachaient au christianisme.
Il n'est pas possible de faire le dénombrement exact des chrétiens et
des païens de l'empire à l'avènement de Julien. On peut croire qu'en
Égypte et dans toute la province d'Afrique les forces numériques des
galiléens et celles des hellénisants étaient à peu près égales. Il est
certain qu'en Asie, au contraire, la population des villes était
chrétienne en grande majorité. En Syrie, dans le Pont, en Cappadoce, en
Galatie, les paysans eux-mêmes étaient chrétiens. En Europe, le
christianisme n'avait guère pénétré dans les campagnes; là, le _pagus_,
le village, demeuré idolâtre, devait donner son dernier nom à la vieille
religion abolie. Mais les cultes rustiques de l'Italie et de la Gaule
n'avaient rien de commun avec le mysticisme savant des rhéteurs et des
philosophes hellénisants. Quant aux villes d'Occident, celles de langue
grecque étaient plutôt galiléennes et celles de langue latine plutôt
païennes. Mais c'est là une distinction qu'on n'oserait pas maintenir
avec beaucoup de rigueur. En résumé, les chrétiens l'emportaient sans
doute par le nombre sur les hellénistes et les païens réunis.
Ils tenaient les charges et les emplois, ne le cédant aux hellénistes
que dans l'École qui était, il est vrai, une grande puissance dans la
société du IVe siècle. En l'état des choses, un politique n'eût pas
relevé les autels renversés par Constantin. Mais Julien n'était pas un
politique. C'était un croyant et même un illuminé. Il rétablit le culte
et les sacrifices pour l'amour des dieux et non point en considération
des hommes. Théologien profond et moraliste austère, il agit d'après les
suggestions de sa conscience et les mouvements d'une foi exaltée par le
jeûne et l'insomnie. Il ne dormait pas. La nuit, à peine étendu sur sa
natte grossière, il se relevait pour écrire ou pour méditer. On frémit à
la pensée d'un empereur qui ne dort jamais. Ses écrits témoignent de son
exaltation mystique. Voici ce qu'il nous dit dans un de ses petits
traités de théologie:
«Dès mon enfance, je fus pris d'un amour violent pour les rayons de
l'astre divin. Tout jeune, j'élevais mon esprit vers la lumière éthérée;
et non seulement je désirais fixer sur elle mes regards pendant le jour,
mais la nuit même, par un ciel serein et pur, je quittais tout pour
aller admirer les beautés célestes. Absorbé dans cette contemplation, je
n'entendais plus ceux qui me parlaient et je perdais conscience de
moi-même.»
Personne ne contestera la sincérité de ces effusions. Julien était un
homme religieux. Cela ne fait point de doute. On s'accorde moins bien
sur le caractère de la religion qu'il professait. M. Gaston Boissier y
veut voir un culte nouveau, artificiel, dont Julien était l'inventeur et
qu'il tirait tout entier, dogme par dogme, de son cerveau échauffé. Mais
on ne conçoit pas comment un culte de ce genre aurait pu être instauré
en quelques mois. Je crois, au contraire, que Julien rétablit la vieille
religion dans les formes qu'elle avait prises alors.
Cette religion n'était point le paganisme si l'on entend par ce mot
l'idolâtrie populaire; ce n'était pas non plus le polythéisme, depuis
longtemps remplacé, dans l'esprit des Romains lettrés, par la notion du
dieu unique et de la providence divine. C'était l'hellénisme, pour la
désigner par le nom qu'on lui donnait alors. Julien était un théologien
subtil; à l'exemple de ses maîtres, il interprétait ingénieusement les
mythes anciens. Il n'était pas novateur le moins du monde. Ses idées sur
le Soleil et sur la mère des dieux sont tirées de Porphyre et de
Jamblique. Il manifeste en divers endroits de ses écrits son dessein de
ne point s'écarter des doctrines de Jamblique. «Suivons, dit-il, les
traces récentes d'un homme, qu'après les dieux je révère et j'admire à
l'égal d'Aristote et de Platon.» Et ailleurs: «Prends les écrits du
divin Jamblique et tu y trouveras le comble de la sagesse humaine». Or
Porphyre et Jamblique n'étaient pas seulement des philosophes
néoplatoniciens, c'étaient aussi des thaumaturges et des mages. Quand
ils priaient, leur corps s'élevait du sol à plus de dix coudées, et leur
visage comme leurs vêtements prenaient une éclatante couleur d'or. Ces
néoplatoniciens donnèrent aux religions de la Grèce leur dernière forme
savante et bizarre. C'est cette forme que rétablit Julien. Il la
restitua, mais ne l'inventa pas. On est amené à reconnaître qu'à ce
moment de l'humanité un esprit religieux était contraint de choisir
entre le mysticisme des néoplatoniciens et le dogmatisme chrétien. Et si
l'on compare ces deux manières d'envisager le divin, on s'aperçoit bien
vite qu'elles ne diffèrent pas autant que les théologiens l'ont cru.
Sans prétendre, avec l'habile et singulier Émile Lamé, que Julien ait
été plus chrétien que les chrétiens, il faut reconnaître que l'apostat
se rapprochait beaucoup par la doctrine et par les moeurs de l'Église
qu'il voulut détruire et qui, triomphante, jeta pendant quatorze
siècles, l'anathème à sa mémoire. Il n'est pas vrai que Julien ait
laissé aux chrétiens, comme dit M. Boissier, «l'avantage de ce dieu
unique et universel qui veille sur toutes les nations sans distinction
et sans préférence». Le dieu un et triple de Julien ressemble, au
contraire, beaucoup à la trinité de saint Athanase et des chrétiens
hellénisants. Julien et Libanius étaient platoniciens; les Basile et les
Athanase l'étaient aussi. Que fit, en somme, cet honnête entêté de
Julien sinon remplacer la trinité chrétienne par la triade alexandrine,
le dieu unique des chrétiens par le dieu unique des philosophes, le
Logos ou Verbe fils par le roi soleil, l'Écriture et la révélation par
l'explication des mythes, le baptême par l'initiation aux mystères, la
béatitude éternelle des saints par l'immortalité des héros et des sages?
Ces idées vues à distance sont comme des soeurs qui se ressemblent et ne
se reconnaissent pas. Et si l'on regarde à la morale de Julien, on est
encore plus frappé de voir qu'un même idéal de pauvreté, de chasteté et
d'ascétisme coule des sources alexandrines et des sources galiléennes.
L'apostat vécut comme un saint. Ammien Marcellin, témoin de toute sa
vie, nous apprend qu'après la mort de sa femme Hélène, il resta étranger
à tout commerce charnel. «Cette continence, ajoute le doux Ammien, était
grandement favorisée par les privations de nourriture et de sommeil
qu'il s'imposait et qu'il observait dans son palais avec la même rigueur
que dans les camps.»
Comme un père de l'Église, Julien fit profession de haïr et de fuir les
jeux du cirque. Il tenait pour honteux de regarder danser des femmes et
des jeunes garçons beaux comme des femmes. Il couchait sur une natte,
ainsi qu'un ascète, et jusqu'à la négligence où il laissait sa barbe et
ses ongles sent en lui la vertu chrétienne.
Pourtant l'hellénisme, souple dans ses dogmes, ingénieux dans sa
philosophie, poétique dans ses traditions, eût coloré peut-être l'âme
humaine de teintes variées et douces, et c'est une grande question de
savoir ce qu'eût été le monde moderne s'il avait vécu sous le manteau de
la bonne déesse et non à l'ombre de la croix. Par malheur, cette
question est insoluble. Julien n'a pas réussi. Son oeuvre a péri avec
lui. Avec lui sont tombées les espérances que Libanius exprimait avec un
noble et candide enthousiasme, alors qu'il s'écriait:
«Nous voilà vraiment rendus à la vie; un souffle de bonheur court par
toute la terre, maintenant qu'un dieu véritable, sous l'apparence d'un
homme, gouverne le monde, que les feux se rallument sur les autels, que
l'air est purifié par la fumée des sacrifices.»
Il serait permis du moins de rechercher si la tentative de Julien était
aussi insensée qu'on a dit. Il semble qu'elle n'eut pas de commencements
malheureux. L'enthousiasme était grand dans les villes et l'empereur fut
obligé d'interdire par édit les applaudissements qui accueillaient son
entrée dans les temples. Comme sous Constantin, mais en sens contraire,
il y eut de nombreuses conversions et entre autres celle de Pégase,
évêque d'Ilion. Ces résultats furent obtenus dans un règne si court
qu'il en faut compter le temps non par années, mais par mois. Il est
certain, par contre, que des difficultés nouvelles surgissaient de jour
en jour et que la situation était à la mort de Julien moins bonne qu'à
son avènement. Mais il ne faut pas affirmer que la tentative était
impossible. Nous n'en savons rien. Était-elle d'ailleurs si inopportune
dans une société qui sentait le besoin impérieux d'une religion
universelle et que les disputes incessantes des sectes chrétiennes
commençaient à lasser?
Si Julien s'est trompé (et il s'est trompé en définitive, puisqu'il n'a
pas réussi), du moins s'est-il trompé comme un honnête homme. Nous avons
vu qu'il était sincère. Il unissait la tolérance à la foi et c'est une
rare et belle alliance. Il est vrai que cette modération lui a été
contestée. M. le duc de Broglie a voulu faire de Julien un persécuteur;
mais l'embarras qu'il y éprouve est l'indice, chez un historien si
habile, d'une situation fausse. Julien s'est toujours montré contraire
aux mesures violentes et à cet égard il est unique dans le monde romain.
«J'ai résolu, dit-il, d'user de douceur et d'humanité envers les
galiléens; je défends qu'on ait recours à aucune violence et que
personne soit traîné dans un temple ou force à commettre aucune autre
action contraire à sa volonté.»
Il n'a jamais démenti ces belles paroles et il disait encore peu de
temps avant sa fin:
«C'est par la raison qu'il faut convaincre et instruire les hommes, non
par les coups, les outrages et les supplices. J'engage donc et toujours
ceux qui ont le zèle de la vraie religion à ne faire aucun tort à la
secte des galiléens, à ne se permettre contre eux ni voies de fait ni
violences. Il faut avoir plus de pitié que de haine envers des gens
assez malheureux pour se tromper dans des choses si importantes.»
Et ce qu'il y a d'intéressant chez Julien, c'est qu'il est à la fois un
croyant exalté et un philosophe plein d'humanité. Il a donné au monde ce
spectacle unique d'un fanatique tolérant.
Partial et débonnaire, cet empereur recourt pour défendre l'orthodoxie
aux subtilités du raisonnement et à l'ironie philosophique. Il raille
ceux qu'il pourrait mettre à mort et, comme il se moque avec esprit, on
dit qu'il est intolérant. Nourri dans la violence romaine et dans la
cruauté byzantine, il semble n'avoir appris que le respect de la vie
humaine et le culte de la pensée. Il est empereur, et pour punir ses
sujets qui l'ont offensé, lui et les dieux, il écrit contre eux une
satire dans le goût des traités de Lucien. Et c'est un adversaire très
dangereux, car tout mystique qu'il est et, malgré son astrologie, il a
l'esprit acéré.
Au début de son principat, sa clémence ingénieuse rappelle les évêques
exilés par Constance. Ce sont des ariens qu'il déchaîne sur l'Église.
«Car il savait, dit Ammien, que les chrétiens sont pires que des bêtes
féroces quand ils disputent entre eux.» Sans persécuter les chrétiens,
il leur fit beaucoup de mal en leur retirant le droit d'enseigner la
rhétorique. Qu'ils laissent aux hellénistes, disait-il, le soin
d'expliquer Homère et Platon et qu'ils aillent dans les églises des
galiléens interpréter Luc et Matthieu. Il eut l'idée, un peu trop
piquante, de relever le temple de Jérusalem pour faire mentir les
prophéties de Jésus-Christ. Il mourut chez les Perses sans avoir réalisé
ce projet. Il avait soumis l'Arménie, la Mésopotamie, passé le Tigre et
pris Ctésiphon quand il fut frappé mortellement d'une flèche au foie.
Ammien Marcellin, témoin de sa mort, a conservé ses dernières paroles.
Il n'est pas probable que Julien les ait prononcées telles que
l'historien les rapporte, et le discours est peut-être entièrement
supposé. Il n'en exprime pas moins les pensées véritables de Julien que
son biographe avait surprises dans une longue et constante intimité.
C'est le testament de cet homme extraordinaire. Il lui fait trop
d'honneur pour que je ne le cite pas tout entier.
«Mes amis et mes compagnons; la nature me redemande ce qu'elle m'avait
prêté; je le lui rends avec la joie d'un débiteur qui s'acquitte et non
point avec la douleur ni les remords que la plupart des hommes croient
inséparables de l'état où je suis. La philosophie m'a convaincu que
l'âme n'est vraiment heureuse que lorsqu'elle est affranchie des liens
du corps et qu'on doit plutôt se réjouir que s'affliger lorsque la plus
noble partie de nous-mêmes se dégage de celle qui la dégrade et qui
l'avilit. Je fais aussi réflexion que les dieux ont souvent envoyé la
mort aux gens de bien comme la plus grande récompense dont ils pussent
couronner leur vertu. Je la reçois à titre de grâce; ils veulent
m'épargner des difficultés qui m'auraient fait succomber, peut-être, ou
commettre quelque action indigne de moi. Je meurs sans remords, parce
que j'ai vécu sans crime, soit dans les temps de ma disgrâce, lorsqu'on
m'éloignait de la cour et qu'on me retenait dans des retraites obscures
et écartées, soit depuis que j'ai été élevé à l'empire. J'ai regardé le
pouvoir dont j'étais revêtu comme une émanation de la puissance divine;
je crois l'avoir conservée pure et sans tache, en gouvernant avec
douceur les peuples confiés à mes soins, et ne déclarant ni ne soutenant
la guerre que par de bonnes raisons. Si je n'ai pas réussi, c'est que le
succès dépend de la volonté des dieux. Persuadé que le bonheur des
peuples est la fin unique de tout gouvernement équitable, j'ai détesté
le pouvoir arbitraire, source fatale de la corruption des moeurs et des
États. J'ai toujours aimé la paix; mais dès que la patrie m'a appelé et
m'a commandé de prendre les armes, j'ai obéi avec la soumission d'un
fils aux ordres absolus d'une mère. J'ai regardé le péril en face, je
l'ai affronté avec allégresse. Je ne vous cacherai point qu'on m'avait
prédit, il y a longtemps, que je mourrais d'une mort violente. C'est
pourquoi je remercie le Dieu éternel de n'avoir pas permis que je
périsse ni sous les coups des conspirateurs, ni dans les souffrances
d'une longue maladie, ni par la cruauté d'un tyran. J'adore sa bonté sur
moi de ce qu'il m'enlève de ce monde par une mort glorieuse au milieu
d'une glorieuse entreprise. Aussi bien, à juger sainement des choses,
c'est une lâcheté égale de souhaiter la mort lorsqu'il serait à propos
de vivre et de regretter la vie lorsqu'il est temps de mourir.»
Ne croit-on pas entendre Marc-Aurèle? Si j'ai tenté cette trop rapide
apologie de Julien, c'est qu'il me semble que l'Apostat, après avoir été
fort maltraité par les auteurs ecclésiastiques, n'a pas trouvé beaucoup
de faveur chez les écrivains philosophes de notre temps. Auguste Comte
est très dur pour lui. J'entendais un soir M. Renan dire _sous la rose_:
«Julien! c'était un réactionnaire!» Peut-être, mais ce fut certainement
un empereur honnête homme et un théologien homme d'esprit. Il eut tort,
j'y consens, de vouloir retenir ce qui était voué à une destruction
irréparable, mais n'a-t-il pas déployé les plus rares qualités dans la
défense d'une cause désespérée? Enfin, n'est-ce donc rien que d'avoir
réuni sous la pourpre les vertus du philosophe, du pontife et du soldat?