L'EMPEREUR JULIEN[26]

Nous avons, la dernière fois, considéré dans son ensemble le livre de M.

Gaston Boissier. Je voudrais aujourd'hui rouvrir cet excellent ouvrage

et m'arrêter un peu sur les pages consacrées par l'historien humaniste à

l'oeuvre politique et religieuse de l'empereur Julien. Julien est un

homme vraiment extraordinaire. Il était tout enfant quand mourut

Constantin, son oncle; échappé seul avec Gallus, son frère, au massacre

de toute sa famille, il grandit dans la triste et molle prison de

Césarée, où le retenait Constance qui ne pouvait se résoudre ni à le

laisser vivre ni à le faire périr. Cette existence de prince oriental

aurait dû le rendre imbécile et cruel. Gallus n'y résista pas: il en fut

abêti. Julien en sortit intelligent et bon, actif et chaste comme s'il

avait été nourri parmi des stoïciens. Rien de plus capricieux que le

despotisme. Constance permit à Julien, parvenu à l'âge d'homme,

d'étudier à Athènes et à Constantinople. Mais la vie du jeune prince

était sans cesse menacée: il devait s'attendre à tout moment à recevoir

la mort ou la pourpre. C'est la pourpre qu'il reçut. Il la dut à

l'impératrice, la belle et sage Eusébie, qui l'aimait. Elle sut obtenir

pour lui du faible Constance le titre de César et le gouvernement des

Gaules. La nature du sentiment qui unissait Eusébie et Julien n'est

guère douteuse. Mais de tous les hommes qui durent leur fortune à

l'amour, Julien est peut-être celui qui prit le moins de soin de plaire

aux femmes. Il fallait qu'Eusébie eût des goûts assez rares dans son

sexe pour s'attacher à un jeune homme si austère. Julien, petit et

trapu, n'était pas beau, et il affectait, par sa négligence volontaire,

de rendre sa personne plus disgracieuse qu'elle n'était naturellement.

Il portait une barbe de bouc où le peigne ne passait jamais. Sa

faiblesse était de croire qu'une barbe est philosophique quand elle est

sale. Il négligeait de se faire tailler les cheveux. Il avait les ongles

noirs et les mains tachées d'encre, et il s'en vantait. Son affectation,

après tout innocente, était de paraître rude, gauche et rustique. Il se

comparait lui-même complaisamment au bourru de la comédie. Comme sa

famille était originaire de Mésie, il aimait à dire qu'il était un

sauvage, un vrai paysan de l'Ister. Tel qu'il était, Eusébie l'aima.

C'est à elle qu'il dut la vie et le pouvoir. Et quand il partit pour les

Gaules, elle lui fit un présent dont il fut plus satisfait que de la

pourpre. Elle lui donna des livres, toute une vaste bibliothèque de

poètes et de philosophes. Julien lui en fut reconnaissant et lorsqu'il

composa le panégyrique de l'impératrice, il n'eût garde d'oublier une

libéralité qui lui avait été si douce. «Eusébie, dit-il, me donna une

telle quantité de livres que j'eus de quoi satisfaire pleinement mon

désir, quelque insatiable que fût mon avidité pour ce commerce de

l'esprit, et qu'ainsi, la Gaule et la Germanie devinrent pour moi un

musée de lettres helléniques. Sans cesse attaché à ce trésor, je ne

saurais oublier la main qui me l'a donné. Quand je suis en expédition,

un de ces livres ne manque point de me suivre comme partie de mon bagage

militaire.»

Ce jeune César, bibliothécaire et philosophe, qui n'avait quitté qu'à

regret le manteau court des Athéniens, faisait d'abord un plaisant

soldat. Marchant courbé, les yeux à terre comme un écolier, il avait

grand'peine à marquer le pas sur l'air de la pyrrhique, et tandis que,

ceint de la cuirasse, il s'exerçait au métier militaire, il murmurait

entre les dents: «Voilà qui me va comme une selle à un boeuf!» Et, par

intervalles, il soupirait: «Ô Platon!» Enfin, c'était, comme le dit le

bon Ammien Marcellin, un jeune élève des Muses, nourri, nouvel Erechtée,

dans le giron de Minerve, sous les pacifiques ombrages de l'Académie.

Mais il avait l'âme ingénieuse et forte; après quelques semaines, il

devint un dur soldat, un capitaine habile. Ses campagnes de Germanie

sont dignes d'un Trajan. En quatre années, Julien passa trois fois le

Rhin, délivra vingt mille prisonniers romains, réduisit quarante villes

fortes et se rendit maître de tout le pays. Cependant il restait

l'écolier d'Athènes, le disciple des philosophes. Il allait de ville en

ville montrant aux barbares sa douceur et sa simplicité. Dans sa chère

Lutèce, où il avait établi ses quartiers, il menait cette vie de

méditations et d'austérités qui, selon ses maîtres néoplatoniciens, est

la vie excellente. Il jeûnait et priait pour être digne d'avoir commerce

avec les dieux, et, en effet, il eut des visions qu'Ammien Marcellin a

rapportées. C'est là, dans le palais des Thermes, dont les ruines

entendent aujourd'hui, chaque soir, les chansons des étudiants, que

Julien fut proclamé Auguste par ses soldats. À défaut de couronne mieux

appropriée, ils offrirent à Julien un diadème de femme, qu'il repoussa

avec le doux mépris d'un philosophe. On lui tendit ensuite un frontail

de cheval, dont il ne voulut pas non plus. Les soldats étaient fort

embarrassés, quand un hastiaire, détachant son collier de porte-dragon,

le mit sur la tête du nouvel Auguste.

La mort de Constance étant survenue à propos pour éviter la guerre

civile, Julien, reconnu par tout l'empire, n'eut pas à combattre

l'Auguste, mais à l'ensevelir.

On raconte qu'un jour, dans une ville dont j'ai oublié le nom, tandis

que Julien, nouvellement revêtu de la pourpre, traversait les rues au

milieu des acclamations du peuple, une vieille femme aveugle, levant le

bras vers le jeune César, s'était écriée d'une voix prophétique: «Voilà

celui qui rétablira les temples des dieux!» Alors Julien était chrétien

comme son père. Par les ordres de Constance, il avait été formé dès

l'enfance à la piété galiléenne; même il avait reçu les ordres mineurs

et lu l'Évangile au peuple, dans l'église de Césarée. Pourtant, cette

femme avait raison, et quelque pieux ennemi des chrétiens, Libanius ou

Maxime d'Éphèse, pouvait la proclamer inspirée du ciel, ou croire que

Minerve elle-même, comme au temps d'Homère, avait pris le visage d'une

mortelle pour encourager son ami à la sagesse. Julien, élevé à l'empire,

devait accomplir dans son illustre règne de quelques mois ce qu'avait

annoncé la vieille aveugle. Il n'avait jamais été galiléen que par force

et, tout jeune, il détestait le christianisme comme la religion de ses

oppresseurs et des meurtriers de toute sa famille. Tandis qu'il

fréquentait à Nicomédie les tombeaux des martyrs, il méditait sur les

mystères de la bonne déesse et sur la divinité du Soleil. Chrétien en

apparence, il était helléniste dans son coeur. «C'était, dit Libanius, au

contraire de la fable, le lion qui prenait la peau de l'âne.» Et

Libanius dit encore que Julien, devenu Auguste, brisa comme un lion

furieux tous les liens qui l'attachaient au christianisme.

Il n'est pas possible de faire le dénombrement exact des chrétiens et

des païens de l'empire à l'avènement de Julien. On peut croire qu'en

Égypte et dans toute la province d'Afrique les forces numériques des

galiléens et celles des hellénisants étaient à peu près égales. Il est

certain qu'en Asie, au contraire, la population des villes était

chrétienne en grande majorité. En Syrie, dans le Pont, en Cappadoce, en

Galatie, les paysans eux-mêmes étaient chrétiens. En Europe, le

christianisme n'avait guère pénétré dans les campagnes; là, le _pagus_,

le village, demeuré idolâtre, devait donner son dernier nom à la vieille

religion abolie. Mais les cultes rustiques de l'Italie et de la Gaule

n'avaient rien de commun avec le mysticisme savant des rhéteurs et des

philosophes hellénisants. Quant aux villes d'Occident, celles de langue

grecque étaient plutôt galiléennes et celles de langue latine plutôt

païennes. Mais c'est là une distinction qu'on n'oserait pas maintenir

avec beaucoup de rigueur. En résumé, les chrétiens l'emportaient sans

doute par le nombre sur les hellénistes et les païens réunis.

Ils tenaient les charges et les emplois, ne le cédant aux hellénistes

que dans l'École qui était, il est vrai, une grande puissance dans la

société du IVe siècle. En l'état des choses, un politique n'eût pas

relevé les autels renversés par Constantin. Mais Julien n'était pas un

politique. C'était un croyant et même un illuminé. Il rétablit le culte

et les sacrifices pour l'amour des dieux et non point en considération

des hommes. Théologien profond et moraliste austère, il agit d'après les

suggestions de sa conscience et les mouvements d'une foi exaltée par le

jeûne et l'insomnie. Il ne dormait pas. La nuit, à peine étendu sur sa

natte grossière, il se relevait pour écrire ou pour méditer. On frémit à

la pensée d'un empereur qui ne dort jamais. Ses écrits témoignent de son

exaltation mystique. Voici ce qu'il nous dit dans un de ses petits

traités de théologie:

«Dès mon enfance, je fus pris d'un amour violent pour les rayons de

l'astre divin. Tout jeune, j'élevais mon esprit vers la lumière éthérée;

et non seulement je désirais fixer sur elle mes regards pendant le jour,

mais la nuit même, par un ciel serein et pur, je quittais tout pour

aller admirer les beautés célestes. Absorbé dans cette contemplation, je

n'entendais plus ceux qui me parlaient et je perdais conscience de

moi-même.»

Personne ne contestera la sincérité de ces effusions. Julien était un

homme religieux. Cela ne fait point de doute. On s'accorde moins bien

sur le caractère de la religion qu'il professait. M. Gaston Boissier y

veut voir un culte nouveau, artificiel, dont Julien était l'inventeur et

qu'il tirait tout entier, dogme par dogme, de son cerveau échauffé. Mais

on ne conçoit pas comment un culte de ce genre aurait pu être instauré

en quelques mois. Je crois, au contraire, que Julien rétablit la vieille

religion dans les formes qu'elle avait prises alors.

Cette religion n'était point le paganisme si l'on entend par ce mot

l'idolâtrie populaire; ce n'était pas non plus le polythéisme, depuis

longtemps remplacé, dans l'esprit des Romains lettrés, par la notion du

dieu unique et de la providence divine. C'était l'hellénisme, pour la

désigner par le nom qu'on lui donnait alors. Julien était un théologien

subtil; à l'exemple de ses maîtres, il interprétait ingénieusement les

mythes anciens. Il n'était pas novateur le moins du monde. Ses idées sur

le Soleil et sur la mère des dieux sont tirées de Porphyre et de

Jamblique. Il manifeste en divers endroits de ses écrits son dessein de

ne point s'écarter des doctrines de Jamblique. «Suivons, dit-il, les

traces récentes d'un homme, qu'après les dieux je révère et j'admire à

l'égal d'Aristote et de Platon.» Et ailleurs: «Prends les écrits du

divin Jamblique et tu y trouveras le comble de la sagesse humaine». Or

Porphyre et Jamblique n'étaient pas seulement des philosophes

néoplatoniciens, c'étaient aussi des thaumaturges et des mages. Quand

ils priaient, leur corps s'élevait du sol à plus de dix coudées, et leur

visage comme leurs vêtements prenaient une éclatante couleur d'or. Ces

néoplatoniciens donnèrent aux religions de la Grèce leur dernière forme

savante et bizarre. C'est cette forme que rétablit Julien. Il la

restitua, mais ne l'inventa pas. On est amené à reconnaître qu'à ce

moment de l'humanité un esprit religieux était contraint de choisir

entre le mysticisme des néoplatoniciens et le dogmatisme chrétien. Et si

l'on compare ces deux manières d'envisager le divin, on s'aperçoit bien

vite qu'elles ne diffèrent pas autant que les théologiens l'ont cru.

Sans prétendre, avec l'habile et singulier Émile Lamé, que Julien ait

été plus chrétien que les chrétiens, il faut reconnaître que l'apostat

se rapprochait beaucoup par la doctrine et par les moeurs de l'Église

qu'il voulut détruire et qui, triomphante, jeta pendant quatorze

siècles, l'anathème à sa mémoire. Il n'est pas vrai que Julien ait

laissé aux chrétiens, comme dit M. Boissier, «l'avantage de ce dieu

unique et universel qui veille sur toutes les nations sans distinction

et sans préférence». Le dieu un et triple de Julien ressemble, au

contraire, beaucoup à la trinité de saint Athanase et des chrétiens

hellénisants. Julien et Libanius étaient platoniciens; les Basile et les

Athanase l'étaient aussi. Que fit, en somme, cet honnête entêté de

Julien sinon remplacer la trinité chrétienne par la triade alexandrine,

le dieu unique des chrétiens par le dieu unique des philosophes, le

Logos ou Verbe fils par le roi soleil, l'Écriture et la révélation par

l'explication des mythes, le baptême par l'initiation aux mystères, la

béatitude éternelle des saints par l'immortalité des héros et des sages?

Ces idées vues à distance sont comme des soeurs qui se ressemblent et ne

se reconnaissent pas. Et si l'on regarde à la morale de Julien, on est

encore plus frappé de voir qu'un même idéal de pauvreté, de chasteté et

d'ascétisme coule des sources alexandrines et des sources galiléennes.

L'apostat vécut comme un saint. Ammien Marcellin, témoin de toute sa

vie, nous apprend qu'après la mort de sa femme Hélène, il resta étranger

à tout commerce charnel. «Cette continence, ajoute le doux Ammien, était

grandement favorisée par les privations de nourriture et de sommeil

qu'il s'imposait et qu'il observait dans son palais avec la même rigueur

que dans les camps.»

Comme un père de l'Église, Julien fit profession de haïr et de fuir les

jeux du cirque. Il tenait pour honteux de regarder danser des femmes et

des jeunes garçons beaux comme des femmes. Il couchait sur une natte,

ainsi qu'un ascète, et jusqu'à la négligence où il laissait sa barbe et

ses ongles sent en lui la vertu chrétienne.

Pourtant l'hellénisme, souple dans ses dogmes, ingénieux dans sa

philosophie, poétique dans ses traditions, eût coloré peut-être l'âme

humaine de teintes variées et douces, et c'est une grande question de

savoir ce qu'eût été le monde moderne s'il avait vécu sous le manteau de

la bonne déesse et non à l'ombre de la croix. Par malheur, cette

question est insoluble. Julien n'a pas réussi. Son oeuvre a péri avec

lui. Avec lui sont tombées les espérances que Libanius exprimait avec un

noble et candide enthousiasme, alors qu'il s'écriait:

«Nous voilà vraiment rendus à la vie; un souffle de bonheur court par

toute la terre, maintenant qu'un dieu véritable, sous l'apparence d'un

homme, gouverne le monde, que les feux se rallument sur les autels, que

l'air est purifié par la fumée des sacrifices.»

Il serait permis du moins de rechercher si la tentative de Julien était

aussi insensée qu'on a dit. Il semble qu'elle n'eut pas de commencements

malheureux. L'enthousiasme était grand dans les villes et l'empereur fut

obligé d'interdire par édit les applaudissements qui accueillaient son

entrée dans les temples. Comme sous Constantin, mais en sens contraire,

il y eut de nombreuses conversions et entre autres celle de Pégase,

évêque d'Ilion. Ces résultats furent obtenus dans un règne si court

qu'il en faut compter le temps non par années, mais par mois. Il est

certain, par contre, que des difficultés nouvelles surgissaient de jour

en jour et que la situation était à la mort de Julien moins bonne qu'à

son avènement. Mais il ne faut pas affirmer que la tentative était

impossible. Nous n'en savons rien. Était-elle d'ailleurs si inopportune

dans une société qui sentait le besoin impérieux d'une religion

universelle et que les disputes incessantes des sectes chrétiennes

commençaient à lasser?

Si Julien s'est trompé (et il s'est trompé en définitive, puisqu'il n'a

pas réussi), du moins s'est-il trompé comme un honnête homme. Nous avons

vu qu'il était sincère. Il unissait la tolérance à la foi et c'est une

rare et belle alliance. Il est vrai que cette modération lui a été

contestée. M. le duc de Broglie a voulu faire de Julien un persécuteur;

mais l'embarras qu'il y éprouve est l'indice, chez un historien si

habile, d'une situation fausse. Julien s'est toujours montré contraire

aux mesures violentes et à cet égard il est unique dans le monde romain.

«J'ai résolu, dit-il, d'user de douceur et d'humanité envers les

galiléens; je défends qu'on ait recours à aucune violence et que

personne soit traîné dans un temple ou force à commettre aucune autre

action contraire à sa volonté.»

Il n'a jamais démenti ces belles paroles et il disait encore peu de

temps avant sa fin:

«C'est par la raison qu'il faut convaincre et instruire les hommes, non

par les coups, les outrages et les supplices. J'engage donc et toujours

ceux qui ont le zèle de la vraie religion à ne faire aucun tort à la

secte des galiléens, à ne se permettre contre eux ni voies de fait ni

violences. Il faut avoir plus de pitié que de haine envers des gens

assez malheureux pour se tromper dans des choses si importantes.»

Et ce qu'il y a d'intéressant chez Julien, c'est qu'il est à la fois un

croyant exalté et un philosophe plein d'humanité. Il a donné au monde ce

spectacle unique d'un fanatique tolérant.

Partial et débonnaire, cet empereur recourt pour défendre l'orthodoxie

aux subtilités du raisonnement et à l'ironie philosophique. Il raille

ceux qu'il pourrait mettre à mort et, comme il se moque avec esprit, on

dit qu'il est intolérant. Nourri dans la violence romaine et dans la

cruauté byzantine, il semble n'avoir appris que le respect de la vie

humaine et le culte de la pensée. Il est empereur, et pour punir ses

sujets qui l'ont offensé, lui et les dieux, il écrit contre eux une

satire dans le goût des traités de Lucien. Et c'est un adversaire très

dangereux, car tout mystique qu'il est et, malgré son astrologie, il a

l'esprit acéré.

Au début de son principat, sa clémence ingénieuse rappelle les évêques

exilés par Constance. Ce sont des ariens qu'il déchaîne sur l'Église.

«Car il savait, dit Ammien, que les chrétiens sont pires que des bêtes

féroces quand ils disputent entre eux.» Sans persécuter les chrétiens,

il leur fit beaucoup de mal en leur retirant le droit d'enseigner la

rhétorique. Qu'ils laissent aux hellénistes, disait-il, le soin

d'expliquer Homère et Platon et qu'ils aillent dans les églises des

galiléens interpréter Luc et Matthieu. Il eut l'idée, un peu trop

piquante, de relever le temple de Jérusalem pour faire mentir les

prophéties de Jésus-Christ. Il mourut chez les Perses sans avoir réalisé

ce projet. Il avait soumis l'Arménie, la Mésopotamie, passé le Tigre et

pris Ctésiphon quand il fut frappé mortellement d'une flèche au foie.

Ammien Marcellin, témoin de sa mort, a conservé ses dernières paroles.

Il n'est pas probable que Julien les ait prononcées telles que

l'historien les rapporte, et le discours est peut-être entièrement

supposé. Il n'en exprime pas moins les pensées véritables de Julien que

son biographe avait surprises dans une longue et constante intimité.

C'est le testament de cet homme extraordinaire. Il lui fait trop

d'honneur pour que je ne le cite pas tout entier.

«Mes amis et mes compagnons; la nature me redemande ce qu'elle m'avait

prêté; je le lui rends avec la joie d'un débiteur qui s'acquitte et non

point avec la douleur ni les remords que la plupart des hommes croient

inséparables de l'état où je suis. La philosophie m'a convaincu que

l'âme n'est vraiment heureuse que lorsqu'elle est affranchie des liens

du corps et qu'on doit plutôt se réjouir que s'affliger lorsque la plus

noble partie de nous-mêmes se dégage de celle qui la dégrade et qui

l'avilit. Je fais aussi réflexion que les dieux ont souvent envoyé la

mort aux gens de bien comme la plus grande récompense dont ils pussent

couronner leur vertu. Je la reçois à titre de grâce; ils veulent

m'épargner des difficultés qui m'auraient fait succomber, peut-être, ou

commettre quelque action indigne de moi. Je meurs sans remords, parce

que j'ai vécu sans crime, soit dans les temps de ma disgrâce, lorsqu'on

m'éloignait de la cour et qu'on me retenait dans des retraites obscures

et écartées, soit depuis que j'ai été élevé à l'empire. J'ai regardé le

pouvoir dont j'étais revêtu comme une émanation de la puissance divine;

je crois l'avoir conservée pure et sans tache, en gouvernant avec

douceur les peuples confiés à mes soins, et ne déclarant ni ne soutenant

la guerre que par de bonnes raisons. Si je n'ai pas réussi, c'est que le

succès dépend de la volonté des dieux. Persuadé que le bonheur des

peuples est la fin unique de tout gouvernement équitable, j'ai détesté

le pouvoir arbitraire, source fatale de la corruption des moeurs et des

États. J'ai toujours aimé la paix; mais dès que la patrie m'a appelé et

m'a commandé de prendre les armes, j'ai obéi avec la soumission d'un

fils aux ordres absolus d'une mère. J'ai regardé le péril en face, je

l'ai affronté avec allégresse. Je ne vous cacherai point qu'on m'avait

prédit, il y a longtemps, que je mourrais d'une mort violente. C'est

pourquoi je remercie le Dieu éternel de n'avoir pas permis que je

périsse ni sous les coups des conspirateurs, ni dans les souffrances

d'une longue maladie, ni par la cruauté d'un tyran. J'adore sa bonté sur

moi de ce qu'il m'enlève de ce monde par une mort glorieuse au milieu

d'une glorieuse entreprise. Aussi bien, à juger sainement des choses,

c'est une lâcheté égale de souhaiter la mort lorsqu'il serait à propos

de vivre et de regretter la vie lorsqu'il est temps de mourir.»

Ne croit-on pas entendre Marc-Aurèle? Si j'ai tenté cette trop rapide

apologie de Julien, c'est qu'il me semble que l'Apostat, après avoir été

fort maltraité par les auteurs ecclésiastiques, n'a pas trouvé beaucoup

de faveur chez les écrivains philosophes de notre temps. Auguste Comte

est très dur pour lui. J'entendais un soir M. Renan dire _sous la rose_:

«Julien! c'était un réactionnaire!» Peut-être, mais ce fut certainement

un empereur honnête homme et un théologien homme d'esprit. Il eut tort,

j'y consens, de vouloir retenir ce qui était voué à une destruction

irréparable, mais n'a-t-il pas déployé les plus rares qualités dans la

défense d'une cause désespérée? Enfin, n'est-ce donc rien que d'avoir

réuni sous la pourpre les vertus du philosophe, du pontife et du soldat?

La vie littéraire. Quatrième série · 第 51 / 68 题