Après avoir étudié, dans une suite d'ouvrages justement estimés, le
monde romain depuis César et Cicéron jusqu'à Marc-Aurèle et Fronton[25],
M. Gaston Boissier a été amené naturellement à considérer le mouvement
des esprits dans la période agitée qui va de Constantin à la chute de
l'empire. C'est le sujet de son nouveau livre, la _Fin du paganisme_,
qui ne le cède aux précédents ni pour l'intérêt des questions qui y sont
traitées, ni pour le bon sens ingénieux des idées, ni pour l'agréable
facilité du style, et qui offre au grand public des lettrés et des
curieux beaucoup de parties nouvelles. Prenant l'Église chrétienne à son
triomphe, c'est-à-dire au point à peu près où M. Renan l'avait laissée
dans le septième et dernier tome des _Origines_, M. Gaston Boissier la
suit dans ses rapports avec le vieil empire auquel elle s'est enfin
imposée, dans sa lutte avec le paganisme qui périt non sans majesté, et
surtout dans l'accommodation, qui s'opéra alors, des idées anciennes au
culte nouveau. Il a laissé volontairement dans l'ombre les événements
politiques, renvoyant, pour la suite des faits, aux histoires de M. le
duc de Broglie et de M. Victor Duruy; par contre, il s'est attaché à
montrer les relations de l'Église et de l'École, à marquer, si je puis
dire, la latinisation des galiléens. Pour mener à bien cette enquête
importante et, dans son ensemble, nouvelle, il a interrogé surtout les
écrivains qui pouvaient le mieux le renseigner, poètes chrétiens ou
païens, philosophes, polémistes, apologistes, et demandé selon son
expression, à la littérature des leçons d'histoire. Il l'a fait avec une
adroite curiosité. Chez lui l'humaniste précède l'historien et apporte
avec bonheur à l'histoire la contribution des lettres. C'est par
l'examen des livres qu'il pénètre dans le vif des moeurs, des idées et
des sentiments. Il excelle à tirer des écrits qu'il analyse le secret
des âmes. Faire ainsi sortir la vie de ces pages qui semblaient mortes,
c'est charmant cela! Et si ensuite on s'aperçoit que ces fines analyses
ne sont pas reliées entre elles par des liens très solides, si l'on sent
parfois le manque de suite et de continuité, si l'on reconnaît à la
longue qu'on ne voyage pas sur un large continent, mais que plutôt on
saute d'île en île, il faudra reconnaître encore que M. Gaston Boissier
a si bien jeté ses cyclades, les a semées avec tant de raison et de
goût, que le voyage n'en est ni moins instructif ni moins agréable.
Voilà une louange que tout le monde lui donnera. Il en mérite une autre
encore plus grande et plus haute. Il est tolérant et modéré; mais c'est
ce dont les modérés et les tolérants sauront seuls le féliciter. Pour ma
part, je goûte infiniment la bienveillante fermeté de son esprit. Il
n'est en histoire, ni païen ni chrétien, et n'a d'autre parti que celui
de la sagesse et de la modération. Sans lui donner toujours raison, je
le trouve toujours raisonnable, et la grande marque qu'il est un
historien honnête homme, c'est qu'on s'en veut presque à soi-même de
n'être pas toujours de son avis. Je ne puis m'empêcher pourtant de
trouver qu'il est trop indulgent pour Constantin, bien qu'il le soit
moins que M. le duc de Broglie. Au contraire, il m'a semblé dur pour
Julien. C'est un sujet sur lequel je ne puis trop m'étendre.
J'y reviendrai, car il me tient au coeur. Il y a aussi les manichéens
pour lesquels M. Boissier montre, en passant, un mépris excessif, sans
doute parce qu'ils soutenaient çà et là quelques absurdités trop
sensibles. Il ne considère pas assez qu'ils étaient théologiens. Il
s'étonne que saint Augustin ait pu être manichéen, comme s'il n'y avait
pas dans le manichéisme de quoi séduire un rhéteur africain d'un esprit
barbare et subtil, jamais plus heureux que quand il lui fallait
raisonner en dépit de toute raison, au reste le plus fier génie de son
temps et l'une des plus grandes âmes de toute l'humanité. Mais laissons
les manichéens qui n'ont guère affaire ici. Si M. Gaston Boissier use de
ménagements à l'endroit de Constantin, on voit bien pourtant que
Constantin n'est pas un prince selon son coeur; on voit bien qu'il
n'approuve pas les mesures violentes qui ont suivi l'édit de Milan.
L'empereur dont la politique a toutes ses préférences c'est Valentinien
Ier qui assura la paix religieuse à l'empire. Valentinien était un
chrétien zélé, un homme ignorant et dur, qui vivait, dit-on, dans la
compagnie de deux ourses domestiques. Mais il ne persécuta point ses
sujets pour leur foi, hors peut-être les ariens. La paix qu'imposa la
sagesse de ce prince dura dix-huit années, pendant lesquelles chrétiens
et païens avaient également accès aux grands emplois. Collègues dans les
mêmes magistratures, associés aux mêmes affaires, assis dans les mêmes
conseils, ils apprenaient à se souffrir les uns les autres et ils
oubliaient leurs querelles religieuses. La tolérance avait très vite
ramené la concorde. Cette trêve de Valentinien a inspiré à M. Gaston
Boissier des réflexions excellentes qu'il faut citer tout entières.
Le conseil de Valentinien devait ressembler à celui de beaucoup de
princes de nos jours. On y voyait siéger ensemble des personnes de
religion différente, occupant des magistratures semblables,
associées aux mêmes affaires. Nous regardons comme une grande
victoire du bon sens, qui a coûté des siècles de combats, qu'on ait
fini par ne plus demander compte à ceux qu'on admet aux emplois
publics du culte qu'ils professent et par croire qu'ils peuvent
être séparés sur tout le reste, pourvu qu'ils soient unis par le
désir d'être utiles à leur pays. Les Romains du IVe siècle y
étaient arrivés du premier coup. La nécessité leur avait fait
trouver une sorte de terrain commun sur lequel les gens de tous les
partis pouvaient se réunir: c'était le service de l'État, auquel
les païens résolus, comme Symmaque ou Ricomer, et des chrétiens
pieux, comme Probus ou Mallius Theodorus, consacraient leur vie
avec un dévouement, une fidélité qui ne se sont jamais démentis.
Au fond, ces grands personnages ne s'aimaient guère; mais
l'habitude de se fréquenter, d'être assis dans les mêmes conseils,
de travailler à la même oeuvre, avait amené entre eux une sorte
d'accord et de tolérance réciproque dont l'empire aurait tiré un
grand profit, s'il avait su s'en servir. On a cru longtemps qu'un
pays ne peut subsister dans sa force et dans son unité que si tous
les citoyens partagent les mêmes croyances. On pense aujourd'hui
que, même divisés entre des religions différentes, ils peuvent
s'entendre et s'unir quand il s'agit du bien commun et que la
diversité des cultes n'est pas une cause nécessaire
d'affaiblissement pour le sentiment national. C'est la condition de
la plupart des États modernes; elle ne nuit pas à leur prospérité
et il n'y avait pas de raison pour que l'empire romain s'en trouvât
plus mal qu'eux.
L'esprit de tolérance dont témoigne cette page anime tout le livre. Mais
M. Gaston Boissier est visiblement satisfait quand cet esprit l'incline
du côté des chrétiens. Car, tout cicéronien qu'il est, il les aime et
c'est peut-être eux qu'en secret il préfère, à condition toutefois
qu'ils ne manquent pas trop de grammaire et de prosodie.
Les grands évêques patriciens et lettrés du IVe siècle, à qui ne faisait
défaut ni la politesse ni la politique, lui plaisent entre tous, et il
en fait d'excellents portraits. S'étant avisé que l'un deux, saint
Ambroise, soutint un jour, d'aventure, la liberté de conscience, il ne
manque pas de mettre cette attitude en relief, d'une manière d'ailleurs
assez piquante. C'était dans la fameuse polémique avec Symmaque au sujet
de cette statue de la Victoire que l'empereur avait fait enlever du
Sénat. Les sénateurs païens qui avaient coutume de brûler de l'encens
sur un autel placé devant la déesse, demandaient le rétablissement de la
statue. Ils étaient nombreux et même ils formaient parfois la majorité.
Saint Ambroise, très honnête homme mais un peu iconoclaste à mon sens,
déclarait au contraire que, si l'idole avait été enlevée, c'était au nom
de la liberté des croyances que le pouvoir avait pris cette mesure
équitable. «Était-il juste en effet, disait-il, que les sénateurs
chrétiens fussent forcés d'assister à des cérémonies dont ils avaient
horreur? Pourquoi voulait-on à toute force les en rendre témoins, si ce
n'était pour les en faire complices?»
Et, après avoir cité ces paroles, notre historien prend plaisir à
montrer que l'évêque de Milan invoque là une raison qui a été beaucoup
reprise de nos jours par nos libres penseurs qui ne souffrent point
d'emblèmes religieux en dehors des églises, sous prétexte qu'ils sont
une injure pour ceux qui professent d'autres croyances ou même qui n'en
professent aucune. Et il met ainsi saint Ambroise un peu malicieusement
du côté des défenseurs les plus modernes et les plus impétueux de la
liberté de conscience.
On voit, par ces exemples, que M. Gaston Boissier ne craint pas ces
rapprochements du présent et du passé qui abondent dans les livres
historiques de M. Ernest Renan et qui sont permis même aux archéologues
les plus sévères, car on en retrouve plusieurs jusque dans le
_Mithridate_ de M. Théodore Reinach.
Nous avons indiqué l'esprit du livre. Il est temps d'en préciser le
sujet principal, qui est, autant qu'on peut l'énoncer en si peu de mots,
l'appropriation de la culture antique et païenne aux besoins de la
chrétienté triomphante. Les premières générations chrétiennes n'avaient
de culture d'aucune sorte. La foi au Crucifié s'était répandue d'abord
parmi les humbles et les simples, parmi de très petites gens que
dédaignait une société vieille et fière. Ces ignorants possédaient, il
est vrai, de petits livres exquis. Les évangiles canoniques ont une
saveur délicieuse dont nous sommes très friands aujourd'hui, mais qui
eût soulevé le coeur d'un Pline ou d'un Sénèque. L'aristocratie du monde
romain formée à l'École, experte en rhétorique, nourrie des
chefs-d'oeuvre de l'antiquité, n'aurait pas entendu sans dégoût le
langage barbare et bas d'un Luc ou d'un Matthieu. Cela nous paraît bien
étrange. Pourtant, si nous recherchions depuis combien de temps on a
reconnu le mérite littéraire des Évangiles, il nous arriverait peut-être
de découvrir que c'est depuis quatre-vingt-dix ans environ. Au moyen
âge, on ne prenait pas garde à cette sorte de mérite. Et l'on aurait
bien surpris un homme pieux du XVIIe siècle ou du XVIIIe, si on lui
avait dit que ces livres sacrés étaient aussi des monuments littéraires
de quelque valeur. Le beau monde méprisait ces pauvres gens qui
goûtaient en secret le rafraîchissement du Christ et attendaient le
règne de Dieu sur la terre. «Il y a, disait Celse, une nouvelle race
d'hommes, nés d'hier, sans patrie ni traditions antiques, ligués contre
toutes les institutions civiles et religieuses, poursuivis par la
justice, généralement notés d'infamie et se faisant gloire de
l'exécration commune: ce sont les chrétiens.» Des malheureux ainsi
traités ne pouvaient pas beaucoup souffrir de l'humilité de leur
littérature. Mais quand le christianisme eut pénétré dans les hautes
classes de la société et fait des prosélytes parmi les avocats et les
rhéteurs, ceux qui le dirigeaient se trouvèrent dans un grand embarras.
Le nouveau culte n'avait point d'écoles et il n'en pouvait avoir.
Comment instruire la jeunesse chrétienne? L'envoyer aux écoles des
païens? On y commentait des livres tout pleins de l'histoire abominable
des dieux. Mais laisser les fils des riches familles chrétiennes dans
l'ignorance des lettres profanes, c'était les abaisser au niveau de la
plèbe, leur ôter l'espoir de parvenir aux dignités, les abattre du rang
où les plaçait leur naissance et remettre ainsi aux païens l'avantage
des emplois et du pouvoir. Une telle conduite eût été insensée. Aucun
docteur, pas même Tertullien, ne conseilla de la tenir. Les petits
chrétiens riches allèrent à l'école, et ils y apprirent, sous la férule
du maître, à côté des petits païens, les mensonges des poètes. On
imagine difficilement ce qu'était alors l'école, et l'importance que la
belle société romaine attachait à la grammaire, à la rhétorique et à la
poésie. Ces Romains de la décadence, qui étaient en réalité beaucoup
plus polis, plus honnêtes, plus candides, plus vertueux que nous ne
croyons, gardaient avec une sorte de piété le trésor intellectuel qu'ils
ne pouvaient plus accroître. Ils étaient très littéraires et croyaient
de bonne foi qu'il n'y a pas d'occupation plus digne d'un honnête homme
que de faire de longues phrases ou de petits vers. Au IVe siècle, le
beau style et la rhétorique menaient à tout, même à l'empire. On n'y
pouvait résister quand on était honnête homme, et précisément les
chrétiens étaient devenus honnêtes gens. «L'Église, toute-puissante (je
cite M. Boissier), ne fit aucune tentative pour créer une éducation
nouvelle qui fût entièrement conforme à ses doctrines.»
Sortis des écoles païennes, les chrétiens n'eurent point une façon
particulière d'écrire, et, hors le cas où ils affectaient un langage
populaire pour être entendus des ignorants, ils continuèrent comme les
païens la vieille littérature de Rome. Ils imitèrent Cicéron dans leurs
dialogues et Virgile dans leurs poèmes. Au IIIe siècle, il est vrai, un
chrétien, peut-être un évêque, le poète Commodien, avait composé des
ouvrages populaires en vers où le rythme remplaçait la mesure et qui ne
devaient rien à l'école. Mais il ne fut pas suivi et la poésie
chrétienne se coula dans le moule antique, comme M. Boissier le montre
par l'exemple de saint Paulin de Nole et de Prudence.
On peut dire que l'Église triomphante fut vaincue par l'École. Cette
victoire des lettres et du génie antique eut des conséquences
incalculables. Elle sauva une part précieuse des richesses de l'esprit
humain. Elle n'empêcha pas la barbarie et la longue rudesse des sociétés
nouvelles. Mais, en conservant la tradition, elle assura la revanche des
Muses pour le jour où l'antique Apollon devait l'emporter, une fois
encore, sur le Galiléen dans l'Italie, à Rome et jusque dans le palais
du pape, converti lui-même au paganisme des arts. Elle rendit possibles
la Renaissance italienne et la Renaissance française, et les
chefs-d'oeuvre de ce siècle classique où un évêque conta les aventures du
fils d'Ulysse.
Qu'est-ce donc que cette beauté antique que rien n'a pu vaincre et qui
n'est qu'endormie quand on la croit morte? On raconte qu'à Rome, le 18
avril 1485, des ouvriers lombards, qui creusaient la terre sur la voie
Appienne, découvrirent un tombeau de marbre blanc. Le couvercle étant
soulevé, on trouva une jeune vierge qui, par l'effet des aromates ou par
un prodige de la magie antique reposait toute fraîche dans cette couche
fidèle. Ses joues étaient roses et souriaient, sa chevelure coulait à
longs flots sur sa blanche poitrine. Le peuple, ému d'enthousiasme et
d'amour, porta la vierge dans son lit de marbre au Capitole où la ville
entière vint la contempler longuement en silence, car, dit le
chroniqueur, sa beauté était plus grande mille fois que celle des femmes
de nos temps. Enfin, Rome fut si fort agitée à la vue de cette vierge,
dont la forme divine triomphait de la mort, que le pape en prit de
l'inquiétude; et, craignant qu'un culte païen et impie ne vînt à naître
aux pieds de la belle exhumée, il la fit dérober nuitamment et ensevelir
en secret. Mais ce n'était pas en vain que les hommes avaient un moment
contemplé son visage.
Elle était la beauté antique: pour l'avoir seulement entrevue, le monde
se mit à refleurir. Et aussitôt commença la renaissance des lettres et
des arts. M. Gaston Boissier, qui est avant tout un humaniste, me
pardonnera si ce beau symbole a passé dans mon esprit encore tout occupé
de la _Fin du paganisme_.