Erchen (Somme) 15 février 1891.
* * * * *
Dijon, 16 février 1891.
Et moi aussi, monsieur, je lis Homère! Voilà trente ans que cela
dure sans que j'en sois encore rassasié. Que voulez-vous, nous
avons les manies tenaces en province!--Vous devez comprendre par
cet aveu le plaisir que j'ai ressenti à voir que des maîtres comme
vous et l'aimable Arène trouvaient encore le temps, à Paris, de
s'amuser aux vers du vieux chanteur.
Excusez-moi donc si je me mêle à la conversation, et permettez-moi
un peu de pédantisme.
J'ai été élevé à la campagne; aussi quand j'ai lu pour la première
fois ce passage de l'_Odyssée_ où Tirésias prédit à Ulysse «qu'un
voyageur lui demandera, en montrant sa rame, pourquoi il porte un
van sur son épaule», j'ai été furieusement choqué, indigné aussi
contre le traducteur, car mon dieu ne pouvant faillir, il avait dû
être bien trahi par son prêtre!--Lorsque plus tard, je pus lire le
texte, je revins à cette prédiction de Tirésias et je fus assez
heureux pour éclaircir tout seul la pensée mal traduite.
Je m'aperçus d'abord qu'[Grec: hathêrêloigos] ne veut pas dire van;
ce n'est pas là son sens exact; c'est [Grec: ptuon], qui signifie
_van_, l'ustensile d'osier à deux anses, secoué par un homme, comme
Homère, d'ailleurs, nous le montre dans ce passage du XIIIe chant
de l'_Iliade_ (vers 588 et suivants).
[Grec: hôd ot hapo plateos ptuo phin megalên kat halôên thrôs kôsin
kuamoi melanochroes, ê erebinthoi, pnoiê upo ligurê kai lixmêtêros
erôê.]
_Comme dans une aire étendue les noires fèves ou les pois
s'élancent du large van sous le souffle bruyant et l'effort du
vanneur._
Il n'y a pas de synonymes absolus, en grec, ni ailleurs, il est
donc clair que les deux mots [Grec: hathêrêloigos] et [Grec: ptuon]
désignent des instruments différents, tous deux connus du poète,
qui sait ce qu'il dit. Le van est le premier, [Grec: ptuon].--Je
découvris promptement le second, [Grec: hathêrêloigos]: c'est la
pelle de grenier, la pelle en bois, large et longue, semblable à la
rame assez pour qu'un homme ignorant la navigation s'y trompe, la
pelle avec laquelle on remue souvent le blé entassé, afin de
l'aérer pour qu'il ne s'échauffe pas, et aussi pour le débarrasser
de la poussière.
C'est là un vannage comme l'autre; d'ailleurs, peu après cette
première découverte, j'eus la joie d'en contrôler l'exactitude en
en faisant une seconde, qui fut de constater que nos paysans de
Bourgogne appelaient fort bien van cette pelle de grenier, tout
comme le véritable van d'osier, faute d'avoir deux mots, comme
Homère, un pour chacun des ustensiles.
Sauf pour quelques vers manifestement tronqués par des copistes
ignorants, il n'y a, voyez-vous, jamais d'obscurité dans le pur
texte d'Homère. Il est vrai que pour bien le comprendre, il faut
connaître à fond la vie agricole, la vie du paysan, qui n'a pas
changé depuis l'_Odyssée_ jusqu'au milieu de notre siècle, et qui a
toujours été la même par tous les pays.
Veuillez, je vous prie, monsieur, me pardonner cette longue
indiscrétion et croyez bien aux sentiments, etc.