I
C'est la fille du poète. Dans cette petite maison de la rue de Longchamp
où, comme il est dit des princesses dans les contes de fées, elle
grandissait chaque jour en sagesse et en beauté, Judith apprit dès
l'enfance à comprendre et à goûter les formes d'art les plus exquises,
les plus rares, les plus étranges. Son père, en parlant comme en
écrivant, était un incomparable assembleur de merveilles. Au milieu de
ses causeries familières, il faisait, sans y songer, des évocations
magiques. Cette maisonnette, baignée l'hiver des brumes de la Seine et
des vapeurs du Bois, s'emplissait, à la voix du maître, de toutes les
poésies de l'Orient rêvé.
Il me souvient d'avoir vu là, un soir, sur une des tablettes de la
bibliothèque, le masque d'or d'une momie égyptienne qui brillait dans
l'ombre, et je n'oublierai jamais l'impression d'harmonie que me donna
cette figure sacrée, aux longs yeux ouverts, dans le cabinet de travail
du poète qui composa le _Roman de la momie_ et son incomparable
prologue. C'est là qu'enfant Judith Gautier se nourrit de poésie et
apprit à aimer la beauté exotique. Pour que son éducation d'artiste fût
complète, il ne lui manqua rien, sinon peut-être le commun et
l'ordinaire.
Et la fille du poète était si merveilleusement douée qu'elle écrivit,
n'ayant pas vingt ans, un livre parfaitement beau dont le style
resplendit d'une pure lumière. Les connaisseurs savent que je veux
parler du _Livre de Jade_, recueil de poèmes en prose, inspirés, si l'on
en croit l'auteur, des lyriques de la Chine. Judith Gautier avait appris
le chinois à l'âge où les petites demoiselles n'étudient ordinairement
que le piano, le crochet et l'histoire sainte. Je doute pourtant qu'elle
ait trouvé dans Thou-Fou, Tché-Tsi ou Li-Taï-Pé tous les détails des
fins tableaux contenus dans le _Livre de Jade_; je doute que les poètes
du pays de la porcelaine aient connu avant elle cette grâce, cette fleur
qui vous charmera dans tel de ces morceaux achevés, qu'on peut mettre à
côté des poèmes en prose d'Aloysius Bertrand et de Charles Baudelaire,
dans le petit tableau de l'_Empereur_, par exemple: