JUDITH GAUTIER[15]

I

C'est la fille du poète. Dans cette petite maison de la rue de Longchamp

où, comme il est dit des princesses dans les contes de fées, elle

grandissait chaque jour en sagesse et en beauté, Judith apprit dès

l'enfance à comprendre et à goûter les formes d'art les plus exquises,

les plus rares, les plus étranges. Son père, en parlant comme en

écrivant, était un incomparable assembleur de merveilles. Au milieu de

ses causeries familières, il faisait, sans y songer, des évocations

magiques. Cette maisonnette, baignée l'hiver des brumes de la Seine et

des vapeurs du Bois, s'emplissait, à la voix du maître, de toutes les

poésies de l'Orient rêvé.

Il me souvient d'avoir vu là, un soir, sur une des tablettes de la

bibliothèque, le masque d'or d'une momie égyptienne qui brillait dans

l'ombre, et je n'oublierai jamais l'impression d'harmonie que me donna

cette figure sacrée, aux longs yeux ouverts, dans le cabinet de travail

du poète qui composa le _Roman de la momie_ et son incomparable

prologue. C'est là qu'enfant Judith Gautier se nourrit de poésie et

apprit à aimer la beauté exotique. Pour que son éducation d'artiste fût

complète, il ne lui manqua rien, sinon peut-être le commun et

l'ordinaire.

Et la fille du poète était si merveilleusement douée qu'elle écrivit,

n'ayant pas vingt ans, un livre parfaitement beau dont le style

resplendit d'une pure lumière. Les connaisseurs savent que je veux

parler du _Livre de Jade_, recueil de poèmes en prose, inspirés, si l'on

en croit l'auteur, des lyriques de la Chine. Judith Gautier avait appris

le chinois à l'âge où les petites demoiselles n'étudient ordinairement

que le piano, le crochet et l'histoire sainte. Je doute pourtant qu'elle

ait trouvé dans Thou-Fou, Tché-Tsi ou Li-Taï-Pé tous les détails des

fins tableaux contenus dans le _Livre de Jade_; je doute que les poètes

du pays de la porcelaine aient connu avant elle cette grâce, cette fleur

qui vous charmera dans tel de ces morceaux achevés, qu'on peut mettre à

côté des poèmes en prose d'Aloysius Bertrand et de Charles Baudelaire,

dans le petit tableau de l'_Empereur_, par exemple:

La vie littéraire. Quatrième série · 第 26 / 68 题