II

Sarah nous l'a montrée (et avec quel charme! avec quelle magie!) sous

les traits d'une Égyptienne. Mais c'était une Grecque. Elle l'était de

naissance et de génie. Élevée dans les moeurs et dans les arts

helléniques, elle avait la grâce, le bien dire, l'élégante familiarité,

l'audace ingénieuse de sa race. Ni les dieux de l'Égypte, ni les

monstres de l'Afrique n'envahirent jamais son âme riante. Jamais elle ne

s'endormit dans la morne majesté des reines orientales. Elle était

Grecque encore par son goût exquis et par sa merveilleuse souplesse.

Tout le temps qu'elle vécut à Rome, elle observa toutes les convenances,

et quand, après sa mort, les amis d'Auguste outragèrent sa mémoire avec

la brutalité latine, ils ne purent rien lui reprocher qui eût trait à

son séjour dans la villa de César. Elle avait donc été parfaite sous les

pins et les térébinthes des jardins du Tibre.

Elle était Grecque, mais elle était reine; reine et, par là, hors de la

mesure et de l'harmonie, hors de cette fortune médiocre qui fut toujours

dans les voeux des Grecs et qui n'entra dans ceux des poètes latins que

littérairement et par servile imitation. Elle était reine et reine

orientale, c'est-à-dire un monstre; elle en fut châtiée par cette

Némésis des dieux que les Grecs mettaient au-dessus de Zeus lui-même,

parce qu'elle est en effet le sentiment du réel et du possible,

l'entente des nécessités de la vie humaine. Faite pour les arts secrets

du désir et de l'amour, amante et reine, à la fois dans la nature et

dans la monstruosité, c'était une Chloé qui n'était point bergère.

Que des mouvements d'une chair exquise, que du souffle d'une bouche

charmante dépende le sort du monde, c'est cela qui n'est point grec,

c'est cela que la Némésis des dieux ne permet point. La mort de la

dernière Lagide expia le crime d'Alexandre le Macédonien, ce Grec à demi

barbare, ce Grec démesuré qui, soldat ivre, ouvrit à l'hellénisme

l'Orient lascif et cruel. Ce n'est point que cette délicate Cléopâtre

manquât par elle-même du sentiment de la mesure et de l'harmonie. Elle

garda même l'instinct du vrai, du beau, du possible autant que le lui

permit sa toute-puissance, le crime héréditaire dans sa maison et

l'ivresse du monde plongé autour d'elle dans cette orgie voluptueuse et

scélérate où l'hellénisme coudoyait la barbarie. Son malheur singulier,

sa gloire effroyable fut d'être charmante étant souveraine, d'être

Lesbie, Délie ou Leuconoé et de ne pouvoir ouvrir ses bras adorables

sans allumer des guerres.

La morale d'une Lagide était large, sans doute, et les doux antiquaires

ont quelque peine à la mesurer sur les textes grecs et latins qu'ils

étudient avec méthode. Pour ma part, je ne rechercherai pas ce que

Cléopâtre jugeait permis ou défendu. Je pense qu'elle estimait que

beaucoup de choses lui étaient permises. Mais j'imiterai, dans sa

sagesse, M. Henry Houssaye, qui ne croit pas pouvoir donner la liste des

amants de la reine. Aussi bien, pour dresser avec confiance des

catalogues de cette nature, il faut être un bibliothécaire entêté comme

l'antique Élien ou le bonhomme Peignot, qui croyaient plus que de raison

à l'autorité des textes. Ce qui est certain, c'est que quand Antoine

l'aima d'un amour orageux, elle opposa à la foudre les éclairs d'un

regard qui n'était point terni et les ardeurs d'une chair que la

débauche n'avait point fatiguée. Nous savons qu'elle aima le soldat de

Pharsale et de Philippes; nous savons qu'elle l'aima jusqu'à la mort. Le

reste est à jamais effacé comme les travaux obscurs de tant de milliards

d'êtres qui naquirent, qui souffrirent et qui moururent sur cette

planète, comme les troubles de tant d'amantes qui, dans le cours infini

des âges, servirent ou trahirent l'amour sans laisser même, ainsi que la

jeune fille de Pompéi, l'empreinte de leur sein dans la cendre.

Avant Antoine, il semble bien que cette femme intelligente, ambitieuse,

vindicative et fière ait été plus reine qu'amante. Grand constructeur,

comme les Pharaons et comme les Ptolémées, elle couvrait Alexandrie de

monuments magnifiques[12]. Elle tint tête fermement aux intrigues des

eunuques, aux séditions domestiques et populaires et rentra par une ruse

audacieuse dans sa ville et dans son palais, dont elle avait été

chassée. Elle réussit à tenir en suspens les droits de Rome sur son

empire, et s'il est vrai qu'elle y employa sa beauté et son charme, il

faut songer que cette beauté n'était point incomparable et que ce

charme, dont César éprouva la puissance, n'eût pas suffi sans beaucoup

d'intelligence et de politique. Ce charme habilement dirigé lui assura

Antoine après César. Mais cette fois, elle se trouva l'associée d'un

soldat condamné à posséder seul le monde ou à n'avoir plus une pierre où

poser sa tête. La partie était grande et douteuse. Pour la bien jouer,

il fallait du sang-froid. Marc-Antoine n'en n'avait jamais montré

beaucoup. Elle lui ôta le peu qu'il en possédait; elle le rendit tout à

fait fou, elle devint aussi folle que lui, et tous deux ils luttèrent

pour l'empire et la vie dans les intervalles lucides que leur laissait

cette démence que les Grecs ont bien connue, puisqu'ils l'ont décrite

comme une maladie des sens et de l'âme, comparable au mal sacré par la

violence des accès et par la profondeur de la mélancolie.

Le premier tort d'Antoine et de Cléopâtre fut de mépriser leur ennemi,

cet adolescent malingre, bègue, poltron, cruel et plus froid, plus

insensible, quand il rasait sa première barbe, que les plus graves

politiques blanchis dans les affaires. Il fallut combattre. Ce fut la

guerre du renard et du lion. Le lion avait la part du lion, toutes les

provinces de l'Orient jusqu'à l'Illyrie, et le petit renard, l'enfant

rusé, Octave, ne possédait que l'Italie ruinée et consternée, et

l'Espagne, la Gaule, la Sicile, l'Afrique en armes contre lui. Tant de

javelots tournés contre un lâche! Mais ce lâche était un ambitieux

patient, c'est-à-dire la plus grande force du monde.

Marc-Antoine, dans la maturité de l'âge, était le premier soldat de

l'empire, depuis la mort de César. Il avait, pour ses débuts, écrasé les

juifs révoltés. Il avait secondé le grand Jules en Gaule, dans la

Haute-Italie, en Illyrie. Il commandait l'aile droite des césariens à

Pharsale. Battu à Modène, il avait remporté la victoire décisive de

Philippes. Bien qu'il n'eût ni la prudence ni la vue claire de César,

César l'estimait comme son meilleur lieutenant. Seul et livré à

lui-même, Antoine péchait par la méthode. Un soir que nous lisions

ensemble, dans Plutarque, le récit pittoresque de la guerre des Parthes,

un officier d'artillerie du plus grand savoir, le capitaine Marin,

commentant le texte ancien, nous montra sans peine les fautes d'Antoine,

le décousu du plan et l'incurable légèreté d'un chef qui, ayant fait la

guerre avec César, se laisse surprendre par l'ennemi. Antoine n'en

possédait pas moins certaines belles parties de l'homme de guerre. Il

avait la grande psychologie militaire, la connaissance de l'âme du

soldat. Il se faisait aimer, il se faisait suivre. Il était impétueux,

entraînant, irrésistible. La confiance qu'il avait en lui-même, il

l'inspirait à ses hommes. Grandement joyeux, il leur communiquait cette

gaieté qui fait oublier les souffrances, les dangers, et qui double les

forces. Il buvait et mangeait avec eux; il disait des mots qui les

faisaient rire. Les légionnaires l'adoraient. Il ne faut pas juger

Antoine par les Philippiques que Cicéron prononça contre lui; Cicéron

était avocat et, de plus, c'était en politique un modéré de l'espèce la

plus violente. À cela près un honnête homme et un grand lettré. Antoine

n'était pas le grossier soldat, le belluaire insolent, j'allais dire «la

trogne à épée» que l'orateur nous montre. Il avait de l'esprit,

précisément dans le sens où nous prenons le terme aujourd'hui, de

l'esprit de mots, car, pour ce qui est de l'esprit de conduite, il en

manqua toujours, et Cléopâtre ne lui en donna pas. Loin d'être un homme

inculte, il avait étudié l'éloquence en Grèce. Sa parole n'avait pas

l'élégante correction de celle de César: elle était imagée et

disproportionnée. C'était ce que nous appellerions maintenant une

éloquence romantique. Il aimait, dit Plutarque, ce style asiatique,

alors fort recherché et qui répondait à sa vie; fastueuse, pleine

d'ostentation, sujette à d'effroyables inégalités.

Plutarque dit bien: en tout, Antoine aimait à la folie le style

asiatique et la pompe orientale. Son front bas et sa barbe épaisse, sa

mâle et forte structure lui donnaient quelque ressemblance avec les

images du fabuleux Hercule de qui il prétendait descendre, mais c'est

surtout Bacchus, le Bacchus indien qu'il se plaisait à rappeler par ses

riches cortèges et par ses chars attelés de lions. Il entra dans Éphèse

précédé de femmes vêtues, en Bacchantes et d'adolescents; portant la

nébride des Pans et des Satyres. On ne voyait dans toute la ville que

thyrses couronnés de lierre, on n'entendait que le son des flûtes et des

syrinx et les cris qui saluaient le nouveau Bacchus bienfaisant et plein

de douceur.

Certes, la large humanité de César fut toujours étrangère au collègue

d'Octave et de Lépide. Antoine eut sa part de l'atroce férocité commune

aux Romains de ces temps scélérats. Mais il ne se montra jamais, comme

Octave, froidement cruel. Il était libéral, magnifique et capable de

sentiments délicats et généreux. En Grèce, ses ennemis l'avouent, il

rendit la justice avec une grande douceur et il se montra jaloux d'être

nommé l'ami des Grecs et plus encore des Athéniens. Après, la victoire

de Philippes, il posa sa propre cuirasse sur le cadavre sanglant de

Brutus, afin d'honorer en soldat les funérailles du vaincu. Quand, dans

les jours sombres, Æhnobarbus, son vieux compagnon, l'abandonna la

veille de la bataille, pour passer à Octave, il renvoya à celui qui

avait été si longtemps son ami ses équipages et tout ce qui lui

appartenait, et l'on dit qu'accablé par cette générosité Æhnobarbus

mourut de douleur et de honte.

Cet homme était l'esclave des femmes. Son fastueux amour pour la

courtisane Cytheris avait indigné les Romains. L'âcre et violente Fulvie

faisait trembler cet Hercule, ce Bacchus indien. Plus tard, il se montra

sensible à la chaste beauté d'Octavie. Il les aimait avec violence et il

les aimait en même temps avec esprit, ce qui est infiniment plus rare.

«Il avait, dit Plutarque, de la grâce et de la gaieté dans ses amours.»

Voilà l'homme qui cita Cléopâtre devant son tribunal à Tarse. C'était

lui l'Asiatique et l'Oriental. Sans être capable de grands projets

longuement suivis, il rêvait vaguement l'empire d'Orient avec quelque

immense ville barbare pour capitale. Il aimait tout de l'Orient, ses

trésors, ses monstres, ses voluptés, ses splendeurs, ses parfums, sa

poésie. Cléopâtre parut. Il la vit ou plutôt il la revit, car il l'avait

connue sans doute à Rome, mais discrète, mais réservée, sévère, comme

une dame romaine. Cette fois, c'était la reine d'Égypte qui paraissait

devant lui dans la pompe hiératique d'une nouvelle Isis. Il adora la

Grecque arrangée en idole.

Cette galère de Cléopâtre sur le Cydnus est restée dans le monde l'image

de la volupté splendide.

Hier nous l'avons, vue dans l'illusion du théâtre[13]. Nous avons vu

couchée, sous les voiles de pourpre, l'actrice charmante qui fait

revivre en elle la couleuvre du Nil. Ce n'est pourtant point de ce jour

que date ma vision éblouie. Ce n'est pas non plus du jour où j'ai

entendu M. José Maria de Heredia réciter son suave et brillant sonnet du

Cydnus:

Sous l'azur triomphal, au soleil qui flamboie,

La trirème d'argent blanchit le fleuve noir,

Et son sillage y laisse un parfum d'encensoir,

Avec des chants de flûte et des frissons de soie.

À la proue éclatante où l'épervier s'éploie,

Hors de son dais royal se penchant pour mieux voir,

Cléopâtre, debout dans la splendeur du soir,

Semble un grand oiseau d'or qui guette au loin sa proie.

Voici Tarse où l'attend le guerrier désarmé;

Et la brune Lagide ouvre dans l'air charmé

Ses bras d'ambre où la pourpre a mis ses reflets roses;

Et ses yeux n'ont pas vu, présages de son sort,

Auprès d'elle, effeuillant sur l'eau sombre des roses,

Les deux enfants divins, le Désir et la Mort.

Mon trouble vient de plus loin. Il remonte à ces années d'adolescence et

de prime jeunesse dont je suis trop enclin, je le sens, à rappeler le

souvenir. C'était au collège, l'année de ma rhétorique, l'hiver, un

vendredi pendant le repas de onze heures. Jamais je n'avais senti plus

péniblement les vulgarités et les inélégances de la vie: une écoeurante

odeur de friture tiède emplissait le réfectoire; un courant d'air froid

saisissait les pieds à travers les chaussures humides; les murs

suintaient et l'on voyait, derrière le grillage des fenêtres, une pluie

fine tomber du ciel gris. Les élèves, assis devant les tables d'un

marbre noir et gras, faisaient avec leurs fourchettes un bruit agaçant,

tandis qu'un de nos camarades, assis dans une haute chaire, au milieu de

la grande salle, lisait, selon la coutume, un passage de l'histoire

ancienne de Rollin. Je regardais, sans manger, mon assiette mal essuyée,

ma timbale au fond de laquelle l'abondance avait déposé quelque chose

comme du bois pourri, et puis je suivais de l'oeil les domestiques, qui

nous présentaient des grands plats de pruneaux cuits, dont le jus leur

lavait les pouces. Tout m'était à dégoût. Dans le tintement de la

vaisselle la voix du lecteur, par intervalles, m'arrivait aux oreilles.

Tout à coup j'entendis le nom de Cléopâtre et quelques lambeaux de

phrases charmantes: _Elle allait paraître devant Antoine dans un âge où

les femmes joignent à la fleur de leur beauté toute la force de

l'esprit... Sa personne plus puissante que toutes les parures... Elle

entra dans le Cydnus... La poupe de son vaisseau était tout éclatante

d'or, les voiles de pourpre, les rames d'argent._ Puis les noms

caressants des _flûtes_, de _parfums_, de _Néréides_ et d'_Amours_.

Alors une vision délicieuse emplit mes yeux. Le sang me battit aux

tempes ces grands coups qui annoncent la présence de la gloire ou de la

beauté. Je tombai dans une extase profonde. Le préfet des études, qui

était un homme injurieux et laid, m'en tira brusquement en me donnant un

pensum pour ne m'être pas levé au signal. Mais, en dépit du cuistre,

j'avais vu Cléopâtre!

Le bon Plutarque n'a pas dû se tromper: Marc-Antoine avait de l'agrément

et de la gaieté dans ses amours. C'est lui qui imagina les folies de la

vie inimitable, les déguisements de nuit, les parties de pêche sur le

Nil, les fêtes prodigieuses. Oui, certes, c'était lui l'Oriental,

c'était lui l'Égyptien. Elle ne voulait que ce qu'il voulait,

l'incomparable amante! Et, craignant seulement de le perdre, elle

prenait les goûts et les habitudes d'un soldat pour être toujours à son

côté. «Elle buvait avec lui, elle chassait avec lui, elle assistait avec

lui aux manoeuvres[14].» Plutarque nous dit: «Ils avaient formé une

association sous le nom d'Amimétobies; et ils se traitaient mutuellement

tous les jours.» Huit sangliers étaient toujours à la broche et, à toute

heure, il s'en trouvait un cuit à point. La vie inimitable fut

interrompue par la guerre de Pérouse et le mariage d'Antoine et

d'Octavie. Elle reprit plus ardente et plus frénétique après trois ans

d'absence.

Puis ce fut la guerre: Actium et cette fuite soudaine de Cléopâtre au

milieu de la bataille, cette fuite, inexpliquée encore, que l'amiral

Jurien de la Gravière considère comme une manoeuvre habile et que M.

Victorien Sardou nous rend si dramatique quand il nous montre, au

contraire, la reine amoureuse consommant par sa fuite la défaite et la

honte de son amant pour le garder tout à elle. Ainsi l'amiral veut que

Cléopâtre soit un bon marin et le dramaturge veut qu'elle soit très

pathétique: ils l'aiment tous deux, surtout le marin. Je l'aime aussi

depuis le collège. Mais je croirais plutôt qu'elle s'est sauvée, saisie

d'une peur folle.

Antoine voit fuir la galère aux voiles de pourpre, l'Antoniade, qui

porte Cléopâtre; il la poursuit, abandonnant le combat par une étonnante

lâcheté qui, chez un tel soldat, devient héroïque; il accoste

l'Antoniade, il y monte et va s'asseoir seul à la proue, la tête dans

ses mains. À Alexandrie, Antoine, déshonoré et perdu, montre encore un

esprit d'une fantaisie extraordinaire. Il se bâtit, sur une jetée, dans

la mer, une cabane qu'il nomme son Timonium et où il veut vivre seul, à

l'exemple de Timon d'Athènes. Il se dit misanthrope et c'est un

misanthrope pittoresque et romantique, le misanthrope de la passion.

Puis sa cabane et la solitude l'ennuient. Il revoit la reine et forme

avec elle une société plus mélancolique, mais non pas moins fastueuse

que celle des Inimitables: la compagnie de ceux qui veulent mourir

ensemble, les Synapothanumènes. C'est un grand artiste, cet Antoine!

Que la reine l'ait aimé jusqu'à la mort et par delà la mort, cela n'est

point douteux. Qu'elle ait cependant essayé de séduire Octave, cela non

plus ne fait pas de doute; et cela prouve seulement que Cléopâtre

n'était pas sûre. Nous en avions, en vérité, quelque soupçon. Si elle ne

parvint point à se faire aimer du froid Octave, du moins elle sut

tromper cet homme défiant. Elle lui fit croire qu'elle voulait vivre

encore; mais elle était résolue à se donner la mort. Elle mourut

royalement. Quand les soldats d'Octave entrèrent dans sa chambre, ils la

trouveront revêtue de ses habits de reine et de déesse et couchée sans

vie sur un lit d'or. Iras, l'une de ses femmes, était morte à ses pieds.

L'autre, Charmion, se soutenant à peine, lui arrangeait d'une main

défaillante, le diadème autour de la tête. Un des soldats d'Octave lui

cria avec fureur:

--Voilà qui est beau, Charmion!

--Très beau, en effet, répondit-elle, et digne de la fille de tant de

rois!

Et elle tomba morte au pied du lit.

Cette scène est si noblement tragique qu'on ne peut se la représenter

sans un frémissement d'admiration. Il faut savoir gré à celle qui en

prépara le spectacle et qui en légua la mémoire aux artistes et aux

poètes. On aimait Cléopâtre dans Alexandrie et ses statues ne furent

point renversées après sa mort. C'est donc qu'elle était moins méchante

que n'ont dit ses ennemis. Et puis il ne faut pas oublier que la beauté

est une des vertus de ce monde.

La vie littéraire. Quatrième série · 第 25 / 68 题