Sur un trône d'or neuf, le Fils du Ciel, éblouissant de pierreries,
est assis au milieu des mandarins; il semble un soleil environné
d'étoiles.
Les mandarins parlent gravement de graves choses; mais la pensée de
l'empereur s'est enfuie par la fenêtre ouverte.
Dans son pavillon de porcelaine, comme une fleur éclatante entourée
de feuillage, l'impératrice est assise au milieu de ses femmes.
Elle songe que son bien-aimé demeure trop longtemps au conseil et,
avec ennui, elle agite son éventail.
Une bouffée de parfums caresse le visage de l'empereur.
«Ma bien-aimée, d'un coup de son éventail m'envoie le parfum de sa
bouche.» Et l'empereur, tout rayonnant de pierreries, marche vers
le pavillon de porcelaine, laissant se regarder en silence les
mandarins étonnés.
Dès lors, Judith Gautier avait trouvé sa forme; elle avait un style à
elle, un style tranquille et sûr, riche et placide, comme celui de
Théophile Gautier, moins robuste, moins nourri, mais bien autrement
fluide et léger.
Elle avait son style, parce qu'elle avait son monde d'idées et de rêves.
Ce monde, c'était l'Extrême Orient, non point tel que nous le décrivent
les voyageurs, même quand ils sont, comme Loti, des poètes, mais tel
qu'il s'était créé dans l'âme de la jeune fille, une âme silencieuse,
une sorte de mine profonde où le diamant se forme dans les ténèbres.
Elle n'eut jamais pleine conscience d'elle-même, cette divine enfant.
Gautier, qui l'admirait de toute son âme, disait plaisamment: «Elle a
son cerveau dans une assiette.» Judith Gautier a inventé un Orient
immense pour y loger ses rêves. Et c'est bien du génie, cela!
Sans être grand critique de soi-même, elle a quelque soupçon de ce
qu'elle a fait, s'il est vrai, comme on le dit, qu'elle ait toujours
montré la plus grande répugnance à voyager en Orient. Elle n'a pas vu la
Chine et le Japon; elle a fait mieux: elle les a rêvés et elle les a
peuplés des enfants charmants de sa pensée et de son amour.
Son premier roman, je devrais dire son premier poème (car ce sont là
vraiment des poèmes) est le _Dragon impérial_, un livre tout brodé de
soie et d'or, et d'un style limpide dans son éclat. Je ne parle pas des
descriptions qui sont merveilleuses. Mais la figure principale, qui se
détache sur un fond d'une richesse inouïe, le poète Ko-Li-Tsin, a déjà
ce caractère de fierté sauvage, d'héroïsme juvénile, de chevalerie
étrange, que Judith Gautier sait imprimer à ses principales créations et
qui les rend si originales. L'imagination de la jeune femme est cruelle
et violente dans cette première oeuvre, mais elle a déjà et
définitivement cette chasteté fière et cette pureté romanesque qui
l'honorent.
Peu après le _Dragon impérial_ vint l'_Usurpateur_, qui dès son
apparition fut emporté dans une grande faillite de librairie. Le public
ne le connut guère. Et pourtant c'est une pure merveille, le
chef-d'oeuvre de madame Judith Gautier, et un chef-d'oeuvre de notre
langue. Il reparut plus tard, sous un titre qui convient mieux à la
splendeur charmante du livre, il s'appela la _Soeur du Soleil_. Je ne
sais rien de comparable à ces pages trempées de lumière et de joie, où
toutes les formes sont rares et belles, tous les sentiments fiers ou
tendres, où la cruauté des hommes jaunes s'efface à demi dans la gloire
de cet âge héroïque où le Nippon eut sa chevalerie et la fleur de ses
guerriers. Il y a des mois que je n'ai lu la _Soeur du Soleil_, ou pour
mieux dire l'_Usurpateur_, car je vois encore ce titre sur la couverture
verte de l'édition originale qui était ornée d'un dessin de l'auteur. Il
y a même des années, et pourtant je puis citer de mémoire, sans crainte
de me tromper, une phrase entière de ce livre, une de ces phrases comme
on en trouve dans Chateaubriand et dans Flaubert, qui feraient croire
que la prose française, maniée par un grand artiste, est plus belle que
les plus beaux vers. Voici cette phrase, détachée de tout ce qui
l'entoure:
Le ciel ressemble à une grande feuille de rose. C'est le dernier
pétale du jour qui s'effeuille, du jour qui tombe dans le passé,
mais dont notre esprit gardera le souvenir, comme d'un jour de joie
et de paix, le dernier peut-être.
Je n'ai pas le livre sous la main. J'en suis fâché, moins encore parce
que je ne puis collationner ces lignes d'un sentiment à la fois si
gracieux et si mélancolique, que parce qu'il me semble que c'est être
privé d'une des délicatesses de la vie que de n'avoir pas sous la main
un livre comme la _Soeur du Soleil_.
Il faut citer, avec ces deux ouvrages, _Iskender_, qui est l'histoire
légendaire d'Alexandre d'après les traditions de la Perse. Ces trois
livres sont les trois plus beaux joyaux de cette reine de l'imagination.
On aurait voulu peut-être que la pensée magnifique de madame Judith
Gautier, comme la Malabaraise de Baudelaire, ne vînt jamais dans nos
climats humides et gris, qui ne sont point faits pour sa beauté rare.
L'observation a été faite cent fois: cette danseuse, qui tout à l'heure,
sur la scène, donnait à ses mouvements une grâce légère, un rythme, une
volupté d'art qui était la poésie même et le rêve, voyez-la maintenant
dans la rue: elle marche lourdement et son allure n'a rien qui la
distingue de la foule obscure. Quand le poète du _Dragon impérial_ et
d'_Iskender_ quitte le monde féerique de l'Orient qu'elle a rêvé, de son
Orient où elle a mis son âme, quand elle entre dans les réalités de la
vie moderne, elle perd dans nos brouillards sa grâce divine. Elle est
encore un habile et rare conteur, mais adieu la poésie, adieu le charme!
_Lucienne_ et _Isoline_, malgré tout leur mérite, sont bien loin de
valoir la _Soeur du Soleil_ et cette jolie _Marchande de sourires_, qu'on
était si content d'admirer à l'Odéon.