I
M. Paul Stapfer nous enseigne, dans son livre sur _Shakespeare et
l'antiquité_, que Cléopâtre a fourni le sujet de deux tragédies latines,
seize françaises, six anglaises et au moins quatre italiennes. Je serais
fort embarrassé de nommer seulement les seize tragédies françaises, et
il me paraît suffisant d'indiquer la _Cléopâtre captive_ de Jodelle
(1552), _les Délicieuses Amours de Marc-Antoine et de Cléopâtre_ de
Belliard (1578), _la Cléopâtre_ de Nicolas Montreux (1594), la
_Cléopâtre_ de Benserade (1636), le _Marc-Antoine_ de La Thorillère
(1677), la _Mort de Cléopâtre_ de Chapelle (1680), la _Cléopâtre_ de
Marmontel (1750), la _Cléopâtre_ d'Alexandre Soumet (1824) et la
_Cléopâtre_ de madame de Girardin (1847); en attendant la _Cléopâtre_ de
Victorien Sardou et sans compter la _Mort de Pompée_ du grand Corneille,
où l'on voit Cléopâtre vertueuse, aspirant à la main de César, mais
prenant par générosité la défense du vaincu de Pharsale. Sa confidente,
Charmion, instruite de ses beaux sentiments, lui dit:
L'amour, certes, sur vous a bien peu de puissance.
À quoi Cléopâtre répond:
Les princes ont cela de leur haute naissance.
On ne conçoit pas d'abord comment Corneille a pu écrire quelque chose
d'aussi ridicule. Mais on voit, si l'on y réfléchit, que c'est
uniquement parce qu'il avait un génie sublime. Sans être comme
Shakespeare un divinateur infaillible des âmes, notre vieux poète ne
manquait pas de tout discernement; il savait bien au dedans de lui-même
que Cléopâtre n'avait jamais ni parlé ni pensé de la sorte, mais il se
flattait de l'embellir, de la rendre digne de la scène tragique, de la
conformer aux convenances exigées par Aristote, et surtout de l'arranger
à son propre goût, qui était noble. Il abondait en belles maximes. Les
grands sentiments ne lui coûtaient guère, et l'on voit trop que le
bonhomme les prenait dans son encrier. Il est bien difficile de se
mettre aujourd'hui dans l'état d'esprit où il était quand il écrivait
une tragédie dans sa petite chambre, entre deux procès, car, avocat et
Normand, il aimait à plaider. Les grandeurs de ce monde, les grandeurs
de chair le pénétraient d'un respect profond. Il se faisait sur les
princesses des idées qui ne s'accordent pas bien avec la physiologie.
Shakespeare avait un autre génie et sa Cléopâtre est vivante. M.
Victorien Sardou admire infiniment Corneille et non sans raison, car,
après tout, c'est le grand Corneille. Il vient de professer encore son
admiration dans une lettre publique où, tout en se défendant de
méconnaître le génie du grand Will, il estime que la place occupée par
le poète d'_Hamlet_ sur une de nos voies serait mieux tenue par l'auteur
de _Polyeucte_. Certes, le bronze de Corneille ne ferait pas mauvaise
figure à Paris, et tous ceux qui ont le culte de nos gloires nationales
salueraient avec respect son visage sévère et même un peu renfrogné.
Quant à Shakespeare, c'est le poète de l'humanité. Sa place est partout
où il y a des hommes capables de sentir le beau et le vrai. Il est,
comme Homère, au-dessus des peuples. M. Victorien Sardou ne peut pas se
plaindre de le rencontrer sur le boulevard Haussmann. Il doit seulement
être fâché que le sculpteur lui ait fait de si vilaines jambes.
Je connais M. Victorien Sardou, je sais combien il a le goût artiste et
comme les formes mal venues offensent la délicatesse de son goût. Une
figure si disgracieuse doit lui être désagréable à voir. J'en souffre
moi-même chaque fois que je passe par ce boulevard somptueux et
monotone. Et il m'est arrivé plus d'une fois de plaindre le culottier
anglais qui a sa boutique derrière cette statue, en songeant que les
connaissances professionnelles de ce spécialiste doivent lui rendre
particulièrement sensible la difformité dont son illustre compatriote a
été gratuitement affligé par un statuaire malhabile.
Voilà assurément un Shakespeare mal chaussé! Mais M. Victorien Sardou a
précisément écrit sa lettre pour se défendre d'avoir jamais méprisé
Shakespeare. On prétendait qu'il avait dit que Shakespeare n'avait aucun
talent. Il ne l'a point dit. C'eût été une sottise, et ceux qui ont
causé avec M. Sardou savent qu'il n'en dit point. Il a l'esprit le plus
riche et le plus fin. Sa tête est un magasin de curiosités, un musée
d'art, une bibliothèque universelle. Il s'intéresse à la vie, aux moeurs,
aux usages, aux singularités des temps et des lieux. Je ne connais pas
sa _Cléopâtre_, mais je suis bien sûr qu'elle sera documentée, et qu'il
n'y manquera rien de ces intimités, de ces particularités, de ces
singularités qui font revivre le passé mystérieux.
C'est une incomparable histoire que celle d'Antoine et de Cléopâtre, et
si émouvante et d'une telle somptuosité voluptueuse, et tragique, que
l'art n'y peut rien ajouter, pas même l'art d'un Shakespeare. Il faut la
lire dans Plutarque. Ce vieux Plutarque est un merveilleux narrateur. Je
vous recommande aussi l'étude de M. Henry Houssaye, judicieuse avec
élégance, et qui est un excellent récit.
Cléopâtre n'était pas très belle. Elle ne l'emportait ni en beauté ni en
jeunesse sur cette chaste Octavie, à qui elle prit Antoine pour la vie
et la mort. «Sa beauté, dit Amyot, qui traduit, Plutarque avec une grâce
fine, sa beauté seule n'était point si incomparable qu'il n'y en eust pu
bien avoir d'aussi belles comme elle, ni telle qu'elle ravit incontinent
ceux qui la regardaient; mais sa conversation, à la hanter, étoit si
aimable qu'il étoit impossible d'en éviter la prise, et avec sa beauté,
la bonne grâce qu'elle avoit à deviser, la douceur et la gentillesse de
son naturel, qui assaisonnoit tout ce qu'elle disoit ou faisoit, étoit
un aiguillon qui poignoit au vif; et il y avoit outre cela grand plaisir
au son de sa voix seulement et à sa prononciation, parce que sa langue
étoit comme un instrument de musique à plusieurs jeux et registres,
qu'elle tournoit aisément un tel langage comme il lui plaisoit,
tellement qu'elle parloit à peu de nations barbares par truchement, mais
leur rendoit par elle-même réponse, au moins à la plus grande partie,
comme aux Égyptiens, Arabes, Troglodytes, Hébreux, Syriens, Médois et
Parthes, et à beaucoup d'autres dont elle avoit appris les langues.»
Elle avait l'esprit raffiné, à la façon des Alexandrins. Elle reçut
d'Antoine, comme un présent agréable, la bibliothèque de Pergame,
composée de deux cent mille volumes. Elle n'a été un monstre que dans
l'imagination ampoulée des poètes amis d'Auguste. Ils ont dit qu'elle se
prostituait aux esclaves. Ils n'en savaient rien. On lui a donné pour
amants Cnéius Pompée, César, Dellius, Antoine et aussi Hérode, roi des
Juifs, qui était très beau. Mais il n'y a de certain que ses relations
avec César et avec Antoine. Le reste n'est pas prouvé, et l'aventure
d'Hérode a tout l'air, notamment, d'un conte de Flavius Josèphe.
Cléopâtre était une femme dangereuse. Et l'on peut penser d'elle ce que
pensait le vieux professeur de Henri Heine. «Mon vieux professeur, dit
Heine, n'aimait pas Cléopâtre; il nous faisait expressément observer
qu'en se livrant à cette femme, Antoine ruina toute sa carrière
publique, s'attira des désagréments privés et finit par tomber dans le
malheur.» Rien n'est plus vrai. Elle a perdu Antoine et contribué
peut-être à la perte de César, et le vieux professeur parlait d'or. Ce
n'est peut-être pas assez toutefois pour l'appeler, comme Properce, la
reine courtisane, _meretrix regina_. Ces Romains haïssaient
l'Égyptienne; elle leur avait fait peur. Horace et Properce avouent que
Rome tremblait avant la journée d'Actium. Cléopâtre morte, il y eut de
grandes réjouissances dans la Ville éternelle. «C'est maintenant qu'il
faut boire! Il n'était pas permis de tirer le cécube du cellier des
aïeux, quand une reine préparait au Capitole des ruines insensées et des
funérailles à l'Empire. Elle osait opposer à notre Jupiter le museau de
chien de l'aboyant Anubis et couvrir la trompette romaine des sons
aigres du sistre égyptien. Elle voulait planter sur le Capitole ses
tentes au milieu des images et des trophées de Marius!» Enfin le monstre
était mort: Il fallait boire, danser, offrir des mets aux dieux!
Et c'était une femme, une petite femme qui avait fait trembler le Sénat
et le peuple romain. Quand nous disons qu'elle était petite, nous n'en
savons rien. Nous l'imaginons sur quelques vagues indices. Pour échapper
aux embûches de l'eunuque Pothin, elle se fit porter à César dans un
sac. C'était un de ces grands sacs d'étoffe grossière, teints de
plusieurs couleurs, qui servaient aux voyageurs à serrer les matelas et
les couvertures. Elle en sortit aux yeux du romain charmé. Il nous
semble qu'étant mince et de petite taille elle avait meilleure grâce, et
qu'une stature de déesse n'est pas ce qu'il faut pour plaire au sortir
d'un sac. M. Gérome a représenté cette scène dans un de ses plus jolis
tableaux anecdotiques et je crois bien me rappeler que sa Cléopâtre
était très mignonne. M. Gérome est admirable pour l'abondance et le
choix de ses documents. En ce cas pourtant, il avait été laissé à son
inspiration. Nous n'avons point de portrait authentique de Cléopâtre et
le visage de la reine n'a pas laissé le moindre reflet sur cette vaste
terre où il causa tant de deuils et de malheurs. Cléopâtre est
représentée plusieurs fois, il est vrai, avec son fils, Ptolémée
Césarion, sur les bas-reliefs du temple de Denderah. Mais ce sont là des
figures hiératiques, d'un art traditionnel, dont le type, fixé longtemps
d'avance, ne laissait guère de place à l'imitation de la nature. Dans
cette déesse Hathor, dans cette déesse Isis aux cheveux nattés, debout,
rigide, la tunique collée au corps, comment reconnaître la folle
amoureuse qui courait la nuit avec Antoine les bouges de Rhakotis et se
mêlait aux rixes des matelots ivres? Quant au joli moulage que l'on voit
souvent dans les ateliers, M. H. Houssaye nous avertit bien de ne pas y
chercher le profil de la belle Lagide. «Ce bas-relief, nous dit-il,
découvert, je crois, en 1862, ne portait aucune inscription. Un
égyptologue s'amusa à y graver le cartouche de Cléopâtre, et c'est ainsi
qu'on le vend partout, depuis, comme l'image authentique de la dernière
reine d'Égypte.»
Cette supercherie me rappelle une méprise de peu de temps postérieure.
Vers 1866, un Italien montrait à Paris, dans un appartement démeublé de
la rue Jacob, quelques antiquités égyptiennes et romaines et une
peinture à l'encaustique, d'un mauvais dessin et d'un style médiocre,
représentant une femme assez belle, la face large, avec un serpent qui
lui pique le sein. L'Italien jurait la Vierge et les saints que c'était
le portrait authentique de Cléopâtre, celui-là même qui fut porté à Rome
devant le char triomphal d'Octave. Cet homme était d'une ardeur vraiment
excessive pour les antiquités. Il faisait des bonds de tigre devant
cette peinture et la contemplait d'un oeil sombre en lui envoyant des
baisers. «Quelle est belle!» s'écriait-il. Il était venu la vendre à
Paris, et il poussait des hurlements horribles et s'arrachait les
cheveux quand on lui disait qu'en réalité c'était un méchant ouvrage de
peinture, dû à quelque seigneur cavalier, académicien de Rome ou de
Venise, florissant vers 1800 ou 1810. Pourtant rien n'est plus vrai.
Il y a des médailles de Cléopâtre; les numismates en comptent quinze de
type différent. Elles sont pour la plupart d'une mauvaise gravure.
Toutes représentent Cléopâtre avec des traits gros et durs, un nez
extrêmement long. On sait le mot profond de Pascal: «Le nez de
Cléopâtre, s'il avait été plus court, toute la face de la terre aurait
été changée.» Ce nez était démesuré, si l'on en croit les médailles,
mais nous ne les en croirons pas. En vain, on nous mettra sous les yeux
tous les médailliers du British Muséum et du Cabinet de Vienne. Nous
dirons que c'est là comme une de ces illusions de féerie, où tous les
nez s'allongent à la fois sur tous les portraits, et nous nous moquerons
de la numismatique qui se moque de nous. Le visage qui fit oublier à
César l'empire du monde n'était point gâté par un nez ridicule.
Il est certain que César aima Cléopâtre. Le divin Jules avait plus de
cinquante ans. Il avait épuisé toute la gloire et tous les plaisirs et
tiré de la vie tout ce qu'elle peut donner d'émotions violentes et de
joies fortes. Son élégant visage avait pris la pâleur tranquille du
marbre. Il semblait qu'un tel homme ne dût plus vivre que par
l'intelligence. Pourtant, quoi qu'en dise M. Mommsen, il aima
l'Égyptienne jusqu'à la folie. Car c'était une folie que de l'amener à
Rome, et une plus grande folie que d'élever dans le temple de Vénus une
statue à la divinité de Cléopâtre.
La Lagide habitait, à Rome, avec son fils et sa suite la villa et les
jardins de César qui s'étendaient sur la rive droite du Tibre. Le
dictateur demeurait dans un des bâtiments publics de la voie Sacrée,
mais il faisait de fréquentes visites à la villa, qui était aussi le
rendez-vous de ses amis. C'est là que Marc-Antoine vit Cléopâtre pour la
première fois. Elle recevait aussi Atticus et Cicéron qui s'était
réconcilié avec César. Cicéron était grand amateur de livres et
d'antiquités.
Ces trésors étaient rares à Rome et ils abondaient à Alexandrie. Cicéron
demanda à Cléopâtre de lui faire venir quelques manuscrits et des vases
canopes. Elle le lui promit bien volontiers et elle chargea de la
commission un de ses officiers, nommé Ammonius. Mais les livres ne
vinrent pas et l'orateur en garda rancune à la reine. Dans ces heures
romaines, Cléopâtre nous apparaît sous un aspect inattendu. Discrète,
paisible, ayant banni le luxe asiatique, tout occupée des élégants
travaux de l'esprit, c'est une belle Grecque, qui converse sous les
térébinthes avec Cicéron. Le poignard de Brutus dissipa d'un coup cet
enchantement de la villa du Tibre. César assassiné, Cléopâtre s'enfuit
au milieu des scènes sanglantes des jours parricides et regagne
l'Égypte.
C'est alors que va commencer la plus folle et la plus terrible des
aventures d'amour, le roman d'Antoine et de Cléopâtre.