Restaurés en France, sous la monarchie de Juillet, par un romantique,
les dominicains passent chez nous pour les plus artistes des moines et
l'on veut, à tort ou à raison, qu'ils aient hérité du père Lacordaire le
sentiment du pittoresque, une certaine entente de l'effet, le goût des
nouveautés et même une sympathie apparente avec l'esprit moderne. C'est
là, sans doute, une impression vague, formée du dehors et du lointain,
qui n'est ni tout à fait juste, ni tout à fait fausse. Au fond, rien de
plus impénétrable et de plus inintelligible que l'âme d'un moine. La
pensée de ces cénobites qui vivent en commun pour mieux goûter la
solitude est singulière comme leur vie. Et quand un religieux est mêlé
aux affaires du temps, ce qui est le cas de presque tous les grands
religieux, le psychologue se trouve en présence d'une des plus rares
curiosités morales que l'humanité puisse offrir.
Quel merveilleux sujet d'étude que l'état mental d'un Lacordaire menant
de front les soucis de l'opposition libérale et les travaux de la
pénitence, inspirant des journaux politiques et se faisant attacher sur
une croix! J'avoue, pour ma part, que, depuis saint Antoine jusqu'au
père Didon, les moines m'étonnent. Et s'il faut définir la physionomie
des dominicains restaurés, cela est particulièrement délicat. Il n'est
d'abord pas supposable qu'ils procèdent tous également de leur père
spirituel par le libéralisme de l'esprit, par le romantisme du langage
et par le goût des voluptés ascétiques de la flagellation et du
crucifiement. J'ai approché quelques-uns de ces fils de Dominique et de
Lacordaire. Ils ne m'ont pas ouvert leur âme: le moine ne se livre
jamais; il ne s'appartient pas; mais ceux-là ne se sont montrés ni
défiants ni dissimulés. C'étaient, selon, toute apparence, d'excellents
moines.
Ils avaient l'air joyeux et tranquille. Le bon moine est toujours gai;
l'allégresse est une des vertus de son état et les hagiographes ont soin
de rapporter que le grand saint Antoine avait gardé dans sa vieillesse
la joie innocente d'un enfant.
Pour ce qui est de l'esprit, ces frères prêcheurs m'ont paru plus
nourris de saint Thomas d'Aquin que de Lacordaire. D'ailleurs, nous
avons entendu assez le père Monsabré à Notre-Dame pour savoir que son
éloquence, toute scolastique, ne doit rien à la science ni à la
philosophie modernes, et que la _Somme_ en est l'unique source. Les
dominicains qu'il m'a été donné d'approcher ressemblent tous au père
Monsabré, hors un seul, plus ingénieux, plus tendre et plus troublé, que
je ne nommerai pas. Ce sont avant tout des moines, c'est-à-dire des
hommes obéissants, dont la pâte un peu épaisse a été mise dans le moule
traditionnel tant de fois séculaire. Et pourtant, comme nous le disions
tout à l'heure, les frères prêcheurs ont gardé en France quelques-uns
des caractères que leur a imprimés leur second fondateur, le nouveau
Dominique, et la foule des croyants attend instinctivement de ces
hommes, vêtus du blanc scapulaire et portant le chapelet à la ceinture,
des paroles neuves, des actes hardis, et elle leur accorde un peu de
cette amitié que jadis inspiraient au peuple, non pas les disciples de
Dominique, mais leurs violents adversaires, les bons fils de saint
François. Sans rechercher pourquoi cette espérance est absolument vaine
et sera déçue, il faut reconnaître qu'un homme tel que le père Didon est
de force à la soutenir et à la prolonger quelque peu.
Ce moine est un athlète. Il a le charme incomparable de la douceur dans
la force. Un oeil vif et noir éclaire son mâle visage olivâtre. La
poitrine large et le geste libre, il inspire la sympathie et la
confiance; il est orateur même avant que d'avoir parlé. Issu d'une forte
race de montagnards, nourri dans l'âpre et belle vallée du Grésivaudan,
on a cru reconnaître en lui ce vieux génie dauphinois, si tenace, si
positif, si laborieux, si courageux dans la lutte. Ce qu'on sait de sa
vie est fait pour inspirer le respect. Il y a dix ans, environ, il
aborda la chaire de Saint-Philippe-du-Roule, et là, dans toute la fougue
de la jeunesse et de l'éloquence, il émut un auditoire qui apportait
jusqu'au pied des autels des parfums profanes. Il toucha, remua, changea
les coeurs et vit à ses pieds les plus belles pénitentes. Soit que sa
parole eût semblé trop hardie sur un sacrement qui touche aux secrets
profonds des sens (il parlait sur le mariage), soit que ses supérieurs
craignissent qu'il ne s'enivrât lui-même de sa parole enivrante, il fut
brusquement tiré de sa chaire et envoyé dans les rochers de la Corse, au
couvent de Corbara qui domine, du haut d'un promontoire, l'île et la
mer. Il obéit. Tout religieux eût sans doute obéi de même. Mais le
caractère du père Didon, tel qu'il nous est connu, donne peut-être
quelque prix à son obéissance. Il est éloquent, un peu glorieux,
impatient de se jeter dans le mouvement des opinions et des idées et
très heureux de commercer avec les hommes de science et de pensée. J'ai
même des raisons de croire qu'il aime beaucoup cette odeur du papier
fraîchement imprimé qu'on respire dans l'atelier de typographie et chez
l'éditeur. Eh bien! cet éloquent sut se taire, ce glorieux se cacha, cet
homme qui pouvait s'écrier avec Lacordaire: «Je serai entendu de ce
siècle, dont j'ai tout aimé,» entra, sans hésiter dans le silence et
dans la solitude. Je ne voudrais pas insister sur les mérites d'un bon
religieux, ne me reconnaissant pas très propre à décerner de telles
louanges. Mais l'obéissance du prêtre et du soldat n'est pas sans
beauté. À cette époque, plusieurs, dans le public, croyaient discerner
dans le père Didon un autre père Hyacinthe et présageaient une rupture,
un schisme, une révolte. L'événement a démenti ces présages. Le père
Didon, qui a du bon sens et un ferme esprit de conduite, n'a pas été
tenté de fonder une nouvelle église, de s'ériger en antipape et de
gouverner, comme tel autre papacule, une catholicité de quatorze âmes.
Le père Didon alarme parfois les catholiques timides, et il semble qu'il
ne se défende pas toujours du plaisir de les inquiéter. Un de ses
compatriotes, qui appartient au parti catholique, reconnaissant là un
des traits du caractère dauphinois, a dit, à propos de notre éloquent
père: «Le montagnard côtoie volontiers les précipices et prend plaisir à
l'effroi de ceux qui le regardent de la plaine; mais il a le pas sûr; il
ne tombe pas..»
Un des traits les plus intéressants du caractère de ce solitaire est
précisément le goût de l'effet, l'art de la mise en scène, le talent de
se produire. Est-ce en lui le don naturel, instinctif, d'une personne
oratoire? Est-ce le penchant d'un esprit à la fois mystique et pratique?
Est-ce la fatalité attachée au grand scapulaire blanc et qui
s'appesantit sur certains frères prêcheurs en dépit de l'humilité
chrétienne? Je ne sais. Mais les livres du R. P. s'annoncent avec un
bruit et un éclat que leur mérite seul ne suffit point à expliquer et
voici que l'apparition d'une nouvelle vie de Jésus, écrite dans un
monastère de Bourgogne, devient un événement parisien. Tous les journaux
parlent depuis un an du livre et de l'auteur et il est de cet ouvrage
comme de Cyrus qui fut nommé longtemps avant que de naître. On nous
promettait un livre d'une grande originalité et le père Didon confirmait
lui-même cette promesse quand il répondait à un reporter:
--Dans quel but voudriez-vous que j'eusse fait la vie de Jésus, si ce
n'avait été dans le but d'y mettre des nouveautés?
Et, pour peu que l'on pressât l'écrivain, on apprenait de sa bouche que
la plus grande de ces nouveautés, celle qui renfermait toutes les
autres, était la conciliation du dogme catholique et de l'exégèse
moderne.
C'est là le but que le R. P. s'est proposé en composant les deux gros
volumes qui viennent de paraître. Afin de réussir dans son dessein, il
est allé apprendre l'allemand dans une université allemande. Il a étudié
les travaux critiques auxquels les diverses écoles protestantes ont
soumis les textes évangéliques et les monuments littéraires des premiers
âges chrétiens. Son livre veut être un livre d'histoire positive. Il dit
expressément dans sa préface: «Il faut que la vie de Jésus soit racontée
suivant les exigences de l'histoire. C'est à ce besoin profond qu'essaye
de répondre le présent ouvrage.»
Et, en effet, il fait mine d'entrer dans la critique des textes et donne
une ombre de satisfaction à l'exégèse moderne, en faisant naître Jésus
l'an 750 de Rome, quelques années avant l'an premier de l'ère
chrétienne, et aussi en admettant que Matthieu et que Marc sont
antérieurs à Luc, et que Jean est postérieur aux trois synoptiques.
Mais il ne fait qu'effleurer cet examen, et, sans même exposer l'état de
la question sur les points les plus importants, il se hâte de conclure
dans le sens canonique. Et, comme s'il lui restait une épouvante de
cette course rapide, ou plutôt de cette fuite à travers la critique
indépendante, il court se cacher sous le manteau de l'Église; il déclare
que l'Église, en matière d'exégèse, a l'autorité souveraine et qu'elle
seule est habile à commenter les textes canoniques. «De quel droit,
dit-il, les traiter comme un simple papyrus découvert dans le tombeau de
quelque momie ou comme un vieux parchemin oublié dans les archives d'une
ville dévastée?... Le premier grand tort de la critique moderne a été de
traiter ces documents comme une lettre morte. Elle a sciemment oublié
qu'ils n'étaient point des livres tombés dans le domaine public, mais la
propriété inaliénable de l'Église catholique (pp. XXXIX, XLV).» Ce
langage n'a rien qui puisse surprendre dans la bouche d'un croyant; il
est très convenable à un prêtre et à un moine. Personne ne blâmera le
père Didon de l'avoir tenu. Mais, s'il n'est pas d'exégèse en dehors de
l'Église catholique, pourquoi citer Reuss, Eichhorn et Schleiermacher?
Ces noms mis au bas des pages ne sont donc que de vains ornements? Et
que critiquerait-il, puisqu'il n'a pas de matière sujette à la critique?
Le père Didon croit et professe que les livres des deux testaments sont
d'inspiration divine. Des textes de cette nature ne sauraient être
corrigés. Aussi s'est-il gardé de toute revision sérieuse et l'exégèse
n'est-elle chez lui qu'une façon neuve et hardie d'embellir l'apologie.
Il n'a appelé la critique rationnelle sur le terrain sacré que pour
l'immoler plus solennellement. Cette imprudence généreuse l'a entraîné à
des désastres. Car c'est un coup désastreux que celui qu'il tente pour
concilier les deux généalogies de Jésus. Il distingue entre la
généalogie légale et la généalogie naturelle de Joseph qui sont, dit-il,
l'une et l'autre tout à la fois la généalogie légale et naturelle de
Marie et de Jésus, puisque Joseph était le père ou tout au moins le
neveu d'Anne, mère de Marie, comme l'a déclaré Cornélius à Lapide, qui
était Belge. Et le père Didon se montre satisfait de ce petit
arrangement, tant il est d'un naturel heureux! Que Pascal est d'une
humeur contraire! Ce grand homme craignait Dieu, mais il se moquait du
monde. Il a dit, précisément au sujet qui nous occupe: «Les faiblesses
les plus apparentes sont des forces à ceux qui prennent bien les choses.
Par exemple les deux généalogies de saint Matthieu et de saint Luc. Il
est visible que cela n'a pas été fait de concert.»
À la bonne heure! voilà un apologiste qui ne s'embarrasse pas dans les
difficultés de l'exégèse! Le père Rigolet lui-même ne raisonnait pas
avec plus de subtilité quand il disait à l'empereur de la Chine que
l'Église avait choisi les quatre évangiles qui se contredisaient le plus
afin que la vérité parût avec plus d'évidence.
Si j'étais docteur, je ne sais si j'aimerais les apologistes comme
Pascal et Rigolet, mais je sais bien que des docteurs tels que le père
Didon me feraient trembler. Celui-ci n'a-t-il pas eu la malheureuse idée
de disputer avec Mommsen au sujet du recensement de Quirinus? Il en sort
écrasé. Pourquoi, juste ciel! s'efforce-t-il de traiter rationnellement
quelques parties d'une affaire qu'il déclare lui-même inconcevable et
merveilleuse?
Le père Didon croit au surnaturel. Loin de l'en blâmer, il faut le louer
de confesser sa foi. La mienne est contraire; je crois bien faire en
l'avouant hautement, et j'y ai sans doute moins de mérite puisqu'elle
est plus généralement admise parmi ceux de nos contemporains dont
l'opinion peut être comptée. Mais l'erreur du père Didon est de penser
qu'on peut faire de l'histoire en acceptant le surnaturel, tandis que
l'histoire n'est que la recherche de la suite naturelle des faits. Et
comment pourrait-il être historien, quand son dessein arrêté est de
soustraire l'objet même dont il traite, c'est-à-dire les origines
chrétiennes, aux lois générales de l'histoire?
Et, puisque nous parlons ici du miracle, j'avoue que, sans l'admettre à
quelque degré que ce soit, je comprends mal les raisons des savants qui
le nient. Nos savants disent généralement qu'ils ne croient pas aux
miracles parce qu'aucun fait de ce genre n'a été formellement constaté.
Mon illustre maître, M. Ernest Renan, a plusieurs fois présenté cet
argument avec une parfaite netteté. «Les miracles, a-t-il dit, sont de
ces choses qui n'arrivent jamais; les gens crédules seuls croient en
voir; on n'en peut citer un seul qui se soit passé devant des témoins
capables de le constater; aucune intervention particulière de la
divinité, ni dans la confection d'un livre, ni dans quelque événement
que ce soit, n'a été prouvée.» En fait, cela est incontestable; mais, en
théorie, ces raisons, qui sont celles des plus excellents hommes de
notre temps, me semblent faibles, parce qu'elles supposent que les lois
naturelles nous sont connues et que si, par impossible, il survenait une
dérogation à ces lois, un savant, ou mieux un corps académique, aurait
qualité pour la constater. C'est là, j'ose dire, beaucoup trop accorder
à la science constituée et supposer gratuitement que nous connaissons
toutes les lois de l'univers. Il n'en est rien. Notre physique paraîtra
peut-être dans cinq ou six siècles à nos arrière-neveux aussi grossière
et barbare que nous semble barbare et grossière la physique des
universités du moyen âge, qui étaient pourtant des corps savants. S'en
remettre à la science du discernement des faits de nature et des faits
surnaturels, c'est la traiter comme si elle était juge infaillible de
l'univers. Sans doute, telle qu'elle est, elle est seul arbitre de la
vérité et de l'erreur et rien n'est acquis à la connaissance sans avoir
passé par son examen. Sans doute, on ne peut en appeler d'elle qu'à
elle-même. Mais encore ne faut-il pas citer indifféremment dans les
mêmes formes tous les phénomènes à son tribunal; il se peut qu'il y ait
des phénomènes singuliers, rares, subtils, d'une production incertaine.
La science officielle risquera de les manquer si elle les attend dans
ses commissions; c'est à cet égard que l'argument présenté par M. Ernest
Renan me semble dangereux, du moins dans ses tendances. Il va, si l'on
n'y prend garde, jusqu'à tenir pour non avenu tout ce qui ne s'est pas
produit dans un laboratoire. Les savants sont naturellement enclins à
nier les faits isolés, qui ne rentrent dans aucune loi connue. J'ai peur
enfin qu'on ne rejette les manifestations insolites en même temps que
les manifestations miraculeuses et avec cette même fin de non-recevoir:
«On n'a jamais vu cela.». Quant au miracle, si c'est une dérogation aux
lois naturelles, on ne sait ce que c'est, car personne ne connaît les
lois de la nature. Non seulement un philosophe n'a jamais vu de miracle,
mais il est incapable d'en jamais voir. Tous les thaumaturges perdraient
leur temps, à dérouler devant lui les apparences les plus
extraordinaires. En observant tous ces faits merveilleux, il ne
s'occuperait que d'en chercher la loi et, s'il ne la découvrait point,
il dirait seulement: «Nos répertoires de physique et de chimie sont bien
incomplets.» Ainsi donc il n'y a jamais eu de miracle, au vrai sens du
mot, ou, s'il y en a eu, nous ne pouvons pas le savoir, puisque,
ignorant la nature, nous ignorons également ce qui n'est pas elle.
Mais revenons au livre du père Didon. Il abonde en descriptions.
L'auteur a, comme autrefois M. Renan, fait le voyage d'Orient, et il en
a rapporté des paysages qui, sans avoir certes la suavité de ces beaux
tableaux de Nazareth et du lac de Tibériade que M. Renan a peints sur
nature, ne manquent ni de richesse ni d'éclat. On croit voir avec le
pieux voyageur, «les eaux d'opale» du lac de Génézareth et la désolation
de la mer Morte. J'ai noté quelques lignes charmantes sur la Samarie. La
grande nouveauté du livre, consiste en somme dans un orientalisme
pittoresque qui s'associe, pour la première fois, d'une matière assez
bizarre, à l'orthodoxie la plus exacte. Ainsi le père Didon croit à
l'adoration des Mages, mais il les appelle des cheikhs. Son Jésus est
fils de Dieu, mais nous le voyons adolescent, portant au front et aux
bras les courroies de la prière qu'il a reçues au Sabbat Tephilin, dans
la synagogue de Nazareth. Et toutes les scènes de l'Évangile sont ainsi
teintées de couleur locale et de romantisme.
Mais cet ouvrage n'est pas seulement une suite de scènes plastiques.
L'auteur s'est efforcé de constituer la psychologie de Jésus et c'est la
partie la plus malheureuse du livre. On ne peut pas lire, sans sourire,
que Jésus «avait la science parfaite de sa vocation messianique», que
«rien ne lui manquait de ce qui peut donner à la parole l'efficacité et
le prestige», qu'«aucun orateur populaire ne peut lui être comparé»,
qu'il «respectait l'initiative de la conscience», que l'échec de sa
mission à Jérusalem lui causa «la plus grande douleur que puisse
éprouver un homme appelé à un rôle public». Cet essai de psychologie
humano-divine fait songer involontairement à Barbey d'Aurevilly qui
adorait Jésus comme Dieu, mais qui, comme homme, lui préférait Hannibal.
Je n'ai pas qualité pour juger une telle oeuvre au point de vue de
l'orthodoxie, et il faut bien penser que les théologiens n'y ont rien
trouvé de répréhensible, puisqu'ils l'ont approuvée. Je serai curieux
pourtant de savoir ce qu'on en pense dans une certaine revue que
dirigent avec beaucoup de savoir et de prudence les pères jésuites, et
que je connais fort bien, car ils ont eu la bonté de me l'envoyer un
jour qu'ils m'y maltraitaient beaucoup, mais non pas autant toutefois
que le père Gratry et que le père Lacordaire. Ou je me trompe fort, ou
les petits Pères ne goûteront pas beaucoup cette histoire romantique et
cette psychologie moderne[10]. Pour ma part, je voudrais comparer le
_Jésus-Christ_ du R. P. Didon à ce panorama de Jérusalem qu'on montre en
ce moment aux Champs-Élysées et où l'on voit, d'un côté, le Temple, la
tour Antonia, le palais et les portes de la ville restitués d'après les
travaux des archéologues, et, d'une autre part, un calvaire traditionnel
comme une peinture d'église. Mais je craindrais que cette comparaison ne
donnât à l'excès l'idée d'un art frivole, tout en surface et peu solide.
Je craindrais aussi de ne pas rendre l'effet de ces pages disparates, si
étrangement mêlées de descriptions, de discussions, d'homélies, de
morceaux de théologie, de psychologie et de morale, inspirés tantôt de
saint Thomas d'Aquin et tantôt de Paul Bourget, où l'on passe
brusquement de saint Luc et de saint Matthieu à Joanne et à Bædecker, où
l'âme de madame de Gasparin semble flotter sur l'Évangile, où l'on tombe
tout à coup d'une psychologie oratoire dans une démonologie qui rappelle
à la fois le père Sinistrari, nos amis Papus et Lermina, l'école de
Nancy et M. Charcot. Pages d'un aspect plus confus que les quais
encombrés de cette petite ville de Capharnaum si bien décrite par le R.
P. Didon lui-même.