ALBERT MEYRAC

M. Albert Meyrac est journaliste; il dirige à Charleville le _Petit

Ardennais_. C'est là, sur la Meuse, qu'après avoir lu les livres de M.

Paul Sébillot touchant le folk-lore breton, il résolut de recueillir le

premier les traditions, les coutumes et les légendes du département où

la politique l'avait attaché. Il se mit à l'oeuvre ardemment, avec cette

agilité d'esprit que développe la pratique du journalisme quotidien. Il

alla dans les villages, interrogeant les anciens et les anciennes. Ce

n'était pas assez. Il fit appel à toutes les bonnes volontés, et sa

feuille porta cet appel dans toutes les localités du département. Les

instituteurs surtout furent empressés à répondre. Leur secours lui fut

sans doute très utile. Mais, en général, l'instituteur n'est pas l'homme

qu'il faut pour recueillir les traditions populaires. Il manque de

simplicité, il est enclin à embellir, à corriger. Quelque soin qu'il ait

pris pour se défendre contre le zèle de ses collaborateurs, M. Albert

Meyrac a admis dans son recueil plus d'un récit dont le style rappelle

moins le paysan que le magister.

Dans telle et telle légende, l'arrangement est visible. C'est un

inconvénient que les plus habiles collecteurs des traditions orales

n'évitent pas toujours. Il n'est même pas si facile qu'on croit

d'obtenir une copie fidèle d'un vieux texte. M. Amélineau en sait

quelque chose. Étant allé chercher dans les couvents grecs de l'Égypte

des documents sur l'histoire des solitaires de la Thébaïde et de Nitrie,

ce savant y fit de belles et abondantes découvertes. Il trouva notamment

dans un monastère un texte ancien et précieux qu'un jeune Copte se

chargea de copier sans rien omettre. Ce Copte était très intelligent;

son travail terminé, il le remit à M. Amélineau:

--Maître, dit-il avec un sourire de satisfaction, vous serez content de

mon oeuvre. J'ai fait mieux encore que je n'avais promis. J'ai corrigé

dans le style tout ce qu'il y avait de rude et de vieux. J'ai remplacé,

autant que je l'ai pu, les sentences antiques par d'autres plus

ingénieuses. Vous croirez, en lisant ma copie, lire un livre nouveau.

M. Meyrac, qui a la première vertu du traditionniste, je veux dire la

défiance, sait mieux que personne le danger des intermédiaires. Mais il

en avait besoin. Sans collaborateurs son livre n'aurait pas été achevé

en deux ans.

Nous pourrions l'attendre encore dix ou vingt bonnes années, et ce

serait dommage, car, tel qu'il est, il est très utile et très

intéressant. Je l'ai lu, pour ma part, avec le plus grand plaisir.

Ce vaste plateau, couvert de landes et de forêts, coupé de gorges

profondes, où les dents rouillées des rochers percent le feuillage

sombre, ces ossements nus de la terre, les _rièzes_ de Rocroi, ces

grandes eaux dormantes qu'ils appellent des _fagnes_, toute l'Ardenne,

enfin, disparaissait autrefois sous les taillis de cette immense et

noire forêt, étendue de l'Escaut au Rhin. Sa nature a formé ses

légendes; ses traditions sont des traditions sylvestres. On y voit

passer des chasses fantômes; on y entend le _taïaut, taïaut_, du piqueur

diabolique. Diane y régnait avant saint Hubert. Cette Diane ardennaise

n'avait pas la svelte majesté que l'art de la Grèce et de l'Italie sut

donner à la soeur d'Apollon.

Elle était sauvage comme ses fidèles. Les dieux ont coutume de

ressembler à ceux qui les adorent. Dans le village d'Eposium,

aujourd'hui Carignan, son image se dressait énorme et monstrueuse. Elle

était encore debout au temps des fils de Clotaire, quand un diacre

lombard, nommé Vulfaï ou Valfroy, vint évangéliser la contrée.

C'était un homme d'une grande vertu. Ayant vu les gens d'Eposium

suspendre des guirlandes au pied de l'image sacrée et danser des rondes

en chantant des hymnes, il entra dans une grande colère. Ces hymnes

surtout lui parurent abominables. On ne les connaît pas. Mais on peut

croire qu'il les jugeait avec trop de passion. Quoi qu'il en soit, il

s'éleva avec force contre le culte de la Vierge ardennaise. Il était

éloquent. D'ailleurs, il y avait déjà beaucoup de chrétiens à Eposium;

il décida une petite troupe d'hommes résolus à venir avec lui renverser

l'idole. Ils la tirèrent à terre péniblement par des cordes, en faisant

des prières. Elle s'écroula. Et, comme il était plein de foi, il connut

que c'étaient les prières et non les cordes qui avaient opéré. Saint

Valfroy se fit ermite après son apostolat et résolut de mener une vie

singulière. À l'exemple de saint Siméon Stylite, il fit dresser une

colonne sur laquelle il demeura pieds nus tout l'hiver, en sorte que ses

ongles tombèrent plusieurs fois. Ainsi périt la Diane ardennaise. Saint

Hubert devint après elle le patron de la forêt. Hubert était un chasseur

infatigable. Comme il chassait le vendredi de la semaine sainte, il vit

un grand cerf qui portait entre ses bois une croix d'or. La bête

miraculeuse parla et lui dit:

--Hubert! Hubert! poursuivras-tu toujours les bêtes de la forêt. Et le

plaisir de la chasse te fera-t-il oublier le soin de ton salut?

Voilà le merveilleux tel qu'il est sorti de la forêt. L'étang, le marais

ou _fagne_, a produit les annequins et les lumerettes, qui, pareils à

des feux follets, dansent la nuit devant les voyageurs égarés et les

entraînent dans les joncs, où ils se noient. Les Ardennes ont aussi des

fées. Ce sont des fées villageoises, qui filent la toile, font la

galette et lavent le linge au bord de la rivière comme des paysannes. Il

résulte des recherches de M. Albert Meyrac que la sorcellerie était fort

pratiquée dans la contrée et qu'on y faisait beaucoup le sabbat. Les

sorcières y allaient, selon l'usage général, sur un manche à balai ou

changées en poules noires. Là, comme ailleurs, les sorciers n'avaient

qu'à se frotter d'une certaine pommade en prononçant des paroles

magiques pour se métamorphoser en chat ou en poule. M. Meyrac a noté les

superstitions qui subsistent encore. Le paysan ardennais garde toujours

son antique confiance à la _sagneuse_ qui guérit par des signes de

croix, et il n'est pas près de renoncer aux remèdes des rebouteux et des

sorciers. Il n'a pas perdu tout souvenir des animaux fabuleux qui

peuplaient l'Ardenne légendaire. Il lui souvient particulièrement du

mahwot, qui est gros comme un veau et fait comme un lézard. Caché dans

la Meuse, il n'en sort que pour annoncer les malheurs. On a vu le mahwot

en 1870.

Je m'arrête à regret. J'aurais beaucoup à philosopher sur le livre de M.

Albert Meyrac, s'il m'en restait le loisir. Mais la nature de ces

causeries ne souffre pas qu'on épuise les sujets. Nous avons déjà

beaucoup devisé de chansons rustiques et de contes populaires. À ceux

qui nous le reprocheraient trop vivement, nous pourrions répondre par

ces belles paroles d'un poète:

«La littérature qui se sépare dédaigneusement du peuple est comme une

plante déracinée...

»C'est dans le coeur du peuple que doivent se retremper sans cesse la

poésie et l'art, pour rester verts et florissants. Là est leur fontaine

de Jouvence.»

Ainsi parle M. Émile Blémont dans son esthétique de la tradition, petit

livre fort éloquent et plein de philosophie. Et c'est bien parler.

Surtout ne condamnons pas les contes bleus au nom de l'art classique.

L'_Odyssée_ d'Homère, nous l'avons vu, est faite de contes bleus.

La vie littéraire. Quatrième série · 第 22 / 68 题