M. Bladé a recueilli les contes que les paysans de Gascogne disent, dans
les soirs d'automne, après souper, sur l'aire des métairies, en
dépouillant le maïs. Nous avons peine à croire, nous qui vivons dans les
villes, que parmi les campagnards que nous rencontrons aux champs il
puisse se trouver de beaux conteurs et que de ces lèvres, scellées par
la solitude, la prudence et la méditation du gain, sortent, à certaines
heures, des paroles abondantes comme une rhapsodie d'Homère. Pourtant il
y avait naguère, et il subsiste encore dans les villages des femmes, des
vieillards pour dérouler, d'une voix rythmique, dans leur idiome natal,
les contes qu'ils ont appris des aïeux. Tels étaient cette Cadette
Saint-Avit, de Cazeneuve, ce Cazaux, de Lectoure, et tant d'autres que
M. Bladé a interrogés pendant plus de vingt-cinq ans. Le vieux Cazaux
dit un jour à M. Bladé: «J'ai ouï-dire que vous parliez le français
aussi bien que les avocats d'Auch et même d'Agen. Pourtant, vous n'êtes
pas un _francimant_, et il n'y a pas de métayer qui sache le patois
mieux que vous.»
C'est par cette profonde connaissance des dialectes, par cette entente
du parler, du sentir et du vivre agrestes que notre savant a gagné la
confiance des conteurs rustiques et pénétré dans la tradition plus avant
qu'on n'avait fait encore. De plus (et son ami Noulens, qui s'y connaît,
me l'a bien dit, quand nous dînions ensemble, aux fêtes de Jasmin), M.
Bladé a le sens du grand style et de la belle forme. Il sait reconnaître
et suivre la veine épique, et garder, par bonheur pour nous, dans ses
traductions, le caractère, c'est-à-dire la chose qui, en art, importe le
plus.
Le monde que nous ouvrent les contes populaires de la Gascogne et de
l'Agenais est un monde de féerie, dont les personnages et les scènes
nous sont déjà connus pour la plupart. Nous ne devons pas être surpris
d'y retrouver _Peau d'Âne_, la _Belle et la Bête_ et _Barbe-Bleue_. La
mythologie comparée nous a montré partout les mêmes mythes. Nous savons
que l'humanité tout entière s'amuse, depuis son enfance, d'un très petit
nombre de contes dont elle varie infiniment les détails sans jamais en
changer le fonds puéril et sacré. «Aujourd'hui, dit M. Bladé, dans les
chansons comme dans les légendes en prose, l'unité de bien des thèmes
populaires s'accuse nettement.» Mais ces vieilles, ces éternelles
histoires, en passant dans chaque contrée s'y colorent des teintes du
ciel, des montagnes et des eaux, s'y imprègnent des senteurs de la
terre. C'est là justement ce qui leur donne la nuance fine et le parfum;
elles prennent, comme le miel, un goût de terroir. Quelque chose des
âmes par lesquelles elles ont passé est resté en elles, et c'est
pourquoi elles nous sont chères.
On rencontre beaucoup d'excellentes gens dans les contes gascons. On y
voit le roi vaillant comme une épée et honnête comme l'or, qui fait de
grandes aumônes à la porte de son château, et le jeune homme fort comme
un taureau qui aime la princesse belle comme le jour, sage comme une
sainte et riche comme la mer. Et il se dit à lui-même: «Il faut que
cette demoiselle soit ma femme. Autrement je suis capable de faire de
grands malheurs.» Parfois, ce jeune homme se trouve être le bâtard du
roi de France: en ce cas il a une fleur de lis d'or marquée sur la
langue. Il sert dans les dragons et, à cela près qu'il est un peu vif,
c'est le meilleur fils du monde. Quant aux femmes, il est remarquable
que les moins jolies sont aussi les moins bonnes. «Laide comme le péché
et méchante comme l'enfer», dit couramment le conteur, qui est bon
chrétien et qui veut que le péché soit toujours laid.
Tous ces personnages sont très simples, et ils ont des aventures
extraordinaires. Il n'est nouvelles que d'enfants exposés, ainsi
qu'Oedipe à sa naissance, et qui, après avoir traversé mille périls,
rentrent en vengeurs dans le palais natal; de princes affrontant le
serpent couronné d'or et recueillant la fleur de baume et la fleur qui
chante; de jeunes princesses, qui, semblablement à Mélusine prirent
congé de leur amant, pour avoir été regardées malgré leur défense;
d'hommes ravis dans les airs et d'hommes métamorphosés. On voit bien que
ces contes sont du temps où les bêtes parlaient. On y entend la mère des
puces, le roi des corbeaux, la reine des vipères et le prêtre des loups,
qui dit la messe une fois l'an. Le folk-lore gascon est très riche en
animaux fabuleux. On y rencontre les serpents qui gardent l'or caché
sous la terre, le mandagot, qui donne la richesse, le basilic dont le
front est chargé d'une couronne d'empereur et les sirènes qui peignent
avec des peignes d'or leurs cheveux de soie. On y retrouve aussi ces
vieilles et étranges connaissances du traditionniste: ces animaux, loup,
poisson ou grand'bête à tête d'homme, qui, frappés mortellement,
révèlent à leur vainqueur les propriétés merveilleuses de leur chair et
de leur sang. Il y a aussi les hommes-bêtes, comme l'homme vert, maître
de toutes les bêtes volantes, et les hommes qui se changent en bêtes
comme le forgeron qui devenait loutre toutes les nuits. Mais nous
n'aurions jamais fini, s'il nous fallait indiquer toute cette zoologie
merveilleuse. Sachez seulement que les bords de la Garonne sont hantés,
comme les bords du Rhin, par des fées et par des nains à longue barbe.
Vers la montagne se trouve le pays des ogres ou Bécats, qui ont un oeil
unique au milieu du front.
Les Dracs se montrent quelquefois dans la campagne. Ce sont de petits
esprits occupés surtout à tourmenter les chevaux. Le vieux Cazaux les a
vus, aussi vrai que nous devons tous mourir. Il a vu pareillement, ou pu
voir, la Marranque et la Jambe-Crue qui rôdent le soir, autour des
métairies et derrière les meules de paille.
La nuit, les morts se promènent. Ils sont la plupart d'humeur fâcheuse.
Une propriétaire de Mirande ou de Lectoure, je ne sais trop, eut
l'imprudence d'inviter l'un d'eux à souper. Au coup de minuit, un
squelette frappa à la porte du manoir et mit les valets en fuite. Le
maître fit bonne figure et mangea avec le compagnon qui, pour lui rendre
sa politesse, le pria de venir souper le lendemain dans le cimetière.
Notre Gascon, non moins hardi que don Juan, fut plus habile ou plus
heureux. Il alla souper chez le mort et revint sain et sauf. Disons
aussi qu'on trouve en Gascogne le mort reconnaissant qui porte aide et
découvre des trésors au voyageur qui lui a donné la sépulture.
C'est le sujet du plus vieux roman du monde, de ce roman chaldéen d'où
les Juifs ont tiré l'histoire de Tobie, nouvellement mise en vers par
Maurice Bouchor. Pour concevoir ce qu'il peut entrer de diableries dans
la tête d'un paysan gascon, il faut ajouter à ces fantômes, à ces
spectres et, comme ils disent, à ces Peurs, le sabbat, avec toutes ses
sorcelleries, les envoûtements et la messe de saint Sécaire. M. Bladé
nous avertit que c'est une superstition encore fort répandue en
Gascogne. Et il me souvient de ce que m'a conté à ce sujet, il y a peu
d'années, le curé d'une petite paroisse située dans la Gironde, entre
Cadillac et Langoiran.
Du temps qu'il était vicaire à Saint-Serin de Bordeaux, ce prêtre reçut
un jour à la sacristie de son église la visite d'un paysan qui lui
demanda de dire la messe de saint Sécaire. L'homme voulait _sécher_ un
voisin qui avait envoûté sa vache et sa fille! «La bête est morte,
dit-il; l'enfant ne vaut guère mieux. Il n'est que temps de sécher
l'envoûteur en disant à son intention la messe de saint Sécaire. Je
payerai ce qu'il faudra.»
Le vicaire ne voulut pas la dire. Mais il aurait voulu, qu'il n'aurait
pas pu. Il faut la savoir et tous les prêtres ne la savent pas. Et puis,
le rite en est sévère. On ne la célèbre que dans une église en ruines ou
profanée. Sur le coup de onze heures, le célébrant approche de l'autel,
suivi d'une femme de mauvaise vie, qui lui sert de clerc. Il commence
l'office par la fin et continue tout à rebours pour terminer juste à
minuit. L'hostie est noire et à trois pointes. Le vin est remplacé par
l'eau d'une fontaine où l'on a jeté le corps d'un enfant mort sans
baptême. Le signe de la croix se fait par terre et avec le pied gauche.
Les crapauds chantent. Mon curé de village est un homme simple et
jovial; tel que je le connais, il n'aurait jamais, ni pour or ni pour
argent, chanté la messe de saint Sécaire.
Le diable apparaît quelquefois en personne aux paysans de la Garonne et
du Tarn. Mais à Lectoure comme à Papefiguière, il est aussi sot que
méchant et toujours dupé. On le retrouve dans le recueil de M. Bladé tel
qu'on l'a vu dans le conte de La Fontaine et tel que je l'avais connu
premièrement dans mon enfance par les contes angevins que mon père, il
m'en souvient, me disait, penché le soir sur mon petit lit à galerie où
j'avais des rêves si merveilleux. Ce diable incongru et niais n'attrape
que des coups et sert de souffre-douleur aux compagnons madrés et aux
rusées commères. Le bon Dieu, lui aussi, fait parfois, pour se
distraire, un tour dans ce beau pays de Gascogne. Il prend un peu
d'argent, sachant que c'est le grand viatique en ce monde sublunaire, et
suivi de saint Pierre, il court les chemins. «Un jour, comme ils
chevauchaient tous deux, ils rencontrèrent une charrette de foin versée.
À genoux sur la route, le bouvier pleurait et criait:
--Mon Dieu! ayez pitié de moi! Relevez ma charrette. Ayez pitié de moi!
--Bon Dieu, dit saint Pierre; n'aurez-vous pas pitié de ce pauvre homme?
--Non, saint Pierre. Marchons. Celui qui ne s'aide pas ne mérite pas
d'être aidé.
«Un peu plus loin, ils rencontrèrent une autre charrette de foin versée.
Le bouvier faisait son possible pour la remettre sur ses roues et
criait: «À l'ouvrage, f...! Ha! Mascaret, ha! Mulet! (c'étaient les noms
de ses boeufs). Ho! Hardi! mille dieux!
--Bon Dieu, passons vite, dit saint Pierre. Ce bouvier jure comme un
païen; il ne mérite aucune pitié.»
»Mais le bon Dieu lui répondit:
--Tais-toi, saint Pierre. Celui qui s'aide mérite d'être aidé.
»Il mit pied à terre et tira le bouvier d'embarras.»
M. Bladé a réuni séparément, sous le titre de _Traditions
gréco-latines_, quatre contes dont le sujet se retrouve, en effet, dans
les mythes des deux antiquités. Il n'a peut-être pas eu beaucoup raison
de faire cette réunion, car il semble indiquer de la sorte que ces
contes viennent du latin ou du grec, ce qui n'est ni prouvé ni probable.
Le premier de ces récits est une des nombreuses variantes de la fable de
Psyché. Comme l'épouse d'Éros, la reine du conte laisse tomber une
goutte de cire brûlante sur celui qu'elle aime et qu'elle perd pour
avoir voulu le connaître. Et c'est là un des plus beaux symboles que
l'imagination humaine ait jamais créés. Un autre conte nous montre le
sphinx ou, pour mieux dire, la sphinx (car c'était une vierge) guettant
les voyageurs dans un défilé des Pyrénées. Le goût des devinettes est
très vif chez les paysans et particulièrement en Gascogne, et la sphinx
pyrénéenne trouva bientôt son Oedipe: c'était un jeune villageois.
L'évêque d'Auch lui enseigna comment il fallait s'y prendre pour la
tuer. Monseigneur a causé la mort de la vierge ailée. Aussi bien c'était
une bête cruelle. Morte, on l'enterra sans prier Dieu, «parce que, dit
le conte, les bêtes n'ont pas d'âme». Est-il possible que ce soit un de
ces contes où les bêtes parlent qui dise cela? Le plus beau morceau de
cette série gréco-latine est intitulé le _Retour du seigneur_. Pendant
que le seigneur est en terre sainte, trois frères, forts comme des
taureaux, se sont faits maîtres chez lui sans que sa femme et son fils
aient trouvé un parent, un ami pour les défendre. C'est l'histoire
d'Ulysse de Pénélope et des prétendants.
Le nouvel Ulysse, comme l'ancien, rentre, dans sa maison, sous les
haillons d'un pauvre, et n'est point reconnu. Il délivre sa femme des
prétendants. En un moment, les trois frères gisaient à terre, saignés
comme des porcs. Alors le seigneur salua sa femme et lui dit:
--Madame, vous voyez comme je travaille. Que me donnerez-vous en
payement?
--Pauvre, je te donnerai la moitié de mon bien.
--Madame, ce n'est pas assez. Il faut que vous soyez ma femme.
--Non, pauvre. Jamais je ne serai ta femme.
--Madame, vous voyez comme je travaille. Dites non encore une fois, et
je vous saigne aussi, vous et votre enfant.
--À la volonté du bon Dieu! Non, je n'ai pas voulu de ces trois galants.
Je ne veux pas de toi. Saigne-nous, moi et mon fils.
--Madame, j'aurais tort, car vous êtes ma femme et cet enfant est mon
fils.
--Pauvre, si je suis ta femme, si cet enfant est ton fils, prouve que tu
as dit vrai.
--Femme, voici la moitié de mon contrat de mariage. Montre la tienne.
(Ils avaient coupé le contrat en deux au moment du départ.).
--C'est vrai. Vous êtes mon mari.
Alors le seigneur embrassa sa femme et son fils. Tous trois se mirent à
table et soupèrent de bon appétit.
Le retour du voyageur auprès de sa femme, son déguisement, et la
reconnaissance finale, c'est le fond même de l'_Odyssée_, et c'est en
même temps, dit M. Andrew Lang, «une des formules les plus connues du
traditionnisme». En effet, on la rencontre dans des chansons du pays
messin et de la Bretagne et dans un conte chinois. La Pénélope du
Céleste Empire est d'une vertu défiante: elle ne reconnaît pas encore
son mari, quand déjà tout le monde l'a reconnu autour d'elle et, dans le
doute, elle menace de se pendre s'il approche. Et M. Andrew Lang nous
fait remarquer qu'au surplus l'_Odyssée_ «n'est qu'un assemblage de
contes populaires artistement traités et façonnés en un tout
symétrique». Un conte de la collection du recueil Bladé nous fournit une
variante de la fable d'Ulysse et du Cyclope. C'est une des plus
grossières de celles qui sont entrées dans l'épopée homérique.
«L'imagination grecque elle-même fut incapable de la polir suffisamment
pour enlever les traces de sa rudesse primitive.» C'est M. Andrew Lang
qui parle ainsi. Je rapporte avec plaisir ses paroles, parce que son
esprit m'est particulièrement agréable. M. Lang, dont on vient de
publier les _Études traditionnistes_, précédées d'une excellente préface
de M. Émile Blémont, est savant avec brièveté et hardi avec tact. Si
j'ajoute qu'il met de l'humour dans la discussion, on sentira qu'il y a
quelque agrément à converser avec ce traditionniste anglais. Je voudrais
vous le faire mieux connaître; mais je ne puis que vous signaler en
passant sa dissertation intéressante et rapide sur les _Contes
populaires_ dans Homère. On y voit (ce que nous avions déjà, pour notre
part, tout au moins entrevu) que l'épopée homérique est formée de contes
populaires aussi naïfs que ceux que la tradition orale a conservés dans
nos campagnes. On y voit aussi comment ces éléments grossiers ont été
polis par le grand assembleur, et l'on admire autant et plus que jamais
l'instinctive et sûre beauté de cette jeune poésie des Grecs. Encore
faut-il la voir comme elle est, fraîche et chantante, fluide et coulant
de source. Elle est divine, sans doute, mais n'oublions pas que toutes
les Muses populaires, et même les plus humbles, sont de sa famille et de
sa proche parenté.
Shakespeare aussi n'est pas dégagé de tout lien avec la poésie orale des
peuples. Il puisait aussi volontiers dans la tradition que dans
l'histoire. Voici précisément, colligé et traduit par M. Bladé, le conte
de la _Reine châtiée_, dans lequel on retrouve le thème de cette
histoire d'Hamlet, prince de Danemark, que le grand Will a immortalisé.
Ce conte, que cette seule circonstance rend intéressant, est par
lui-même d'un très beau style et d'une tournure vraiment épique. M.
Bladé sait bien que c'est le plus riche joyau de son écrin. Je vais
essayer d'en donner quelque idée en citant textuellement une ou deux
scènes. Le roi, qui était bon justicier, mourut.
On l'enterra le lendemain.
Son fils donna beaucoup d'or et d'argent, pour les aumônes et les
prières. Au retour du cimetière, il dit aux gens du château:
--Valets, faites mon lit dans la chambre de mon pauvre père.
--Roi, vous serez obéi.
Le nouveau roi s'enferma dans la chambre de son pauvre père. Il se
mit à genoux et pria Dieu bien longtemps. Cela fait, il se jeta,
tout vêtu, sur le lit et s'endormit. Le premier coup de minuit le
réveilla. Un fantôme le regardait sans rien dire.
Le mort prit son fils par la main et le mena, dans la nuit, à
l'autre bout de château. Là, il ouvrit une cachette et montra du
doigt une fiole à moitié pleine:
--Ta mère m'a empoisonné. Tu es roi. Fais-moi justice!
À cette nouvelle, le jeune roi descend à l'écurie, selle son
meilleur cheval et part dans la nuit noire. Il charge un de ses
amis de dire à sa fiancée qu'elle ne le verra plus et qu'elle doit
entrer dans un couvent, et il se retire parmi les aigles, sur une
montagne, où il boit l'eau des sources et mange des baies sauvages.
Là, son père lui apparaît et, pour la deuxième et pour la troisième
fois, le somme de le venger.
--Père, vous serez obéi.
Au coucher du soleil, il frappait à la porte de son château.
--Bonsoir, ma mère, ma pauvre mère.
--Bonsoir, mon fils. D'où viens-tu? Je veux le savoir.
--Ma mère, ma pauvre mère, je vous le dirai à souper. Je vous le
dirai quand nous serons seuls. À table! J'ai faim.
Ils s'attablèrent tous deux. Quand ils furent seuls, le roi dit:
--Ma mère, ma pauvre mère, vous voulez savoir d'où je viens. Je
viens de voir du pays. Je viens d'épouser ma maîtresse. Demain,
vous l'aurez ici.
Pour comprendre ce qui suit, il faut savoir que l'idée d'avoir une bru à
qui elle cédera son pouvoir est depuis longtemps intolérable à la
méchante reine.
La reine écoutait sans rien dire. Elle sortit, et revint un moment
après.
--Ta femme arrive demain. Tant mieux! Buvons à sa santé.
Alors le roi tira son épée et la posa sur la table.
--Écoutez, ma mère, ma pauvre mère. Vous voulez m'empoisonner. Je
vous pardonne. Mais mon père, lui, ne vous pardonne pas. Par trois
fois il est revenu de l'autre monde et m'a dit: «Ta mère m'a
empoisonné. Tu es roi. Fais-moi justice.» Hier j'ai répondu: «Père,
vous serez obéi.» Ma mère, ma pauvre mère, priez Dieu qu'il ait
pitié de votre âme. Regardez cette épée; regardez-la bien. Le temps
de dire un _Pater_ et je vous tranche la tête, si vous n'avez pas
bu le poison que vous m'avez versé. Buvez, buvez jusqu'au fond, ma
mère, ma pauvre mère.
La reine vida le verre jusqu'au fond. Cinq minutes après, elle
était verte comme l'herbe.
--Pardonnez-moi, ma mère, ma pauvre mère.
--Non.
La reine tomba sous la table. Elle était morte. Alors le roi
s'agenouilla et pria Dieu. Puis il descendit doucement, doucement à
l'écurie, sauta sur son cheval et partit au grand galop dans la
nuit noire.
On ne l'a revu jamais, jamais.
Je ne sais, mais il me semble bien qu'ici, par la hauteur du ton et du
sentiment, le conte touche à l'épopée et que ce récit des veillées de
Cazeneuve ou de Sainte-Eulalie vaut une saga de l'Edda.
Les contes populaires de Gascogne fournissent une très faible
contribution à l'histoire. Et cela n'est pas pour surprendre les
traditionnistes, qui savent combien peu les chansons et les contes des
paysans contiennent généralement de souvenirs historiques. Henri IV
figure en plusieurs rencontres dans ces récits, tant de fois répétés
autour de son château. Mais les actions qu'on lui prête ne lui
appartiennent pas: ce sont des facéties traditionnelles. Voici ce qu'il
est dit de ce prince dans le conte des _Deux Présents_: «Henri IV était
un roi haut d'une toise, gros à proportion, fort comme un boeuf et hardi
comme César. Il faisait beaucoup d'aumônes et n'aimait pas les
intrigants. Avant d'aller s'établir à Paris ce roi demeurait à Nérac; et
il avait toujours près de lui Roquelaure, qui était l'homme le plus
farceur de France.» On conviendra que c'est là un souvenir bien altéré.
Celui de Napoléon demeure plus net dans le beau conte des _Sept Belles
Demoiselles_. Un gars du village de Frandat n'a pas voulu satisfaire à
la conscription. Il a sifflé son chien et s'en est allé avec son fusil
dans les bois. Il y vivait depuis sept ans, quand, une nuit de la
Saint-Jean, il entendit, caché dans un saule creux, les sept belles
Demoiselles qui savent tout chanter en dansant: «Napoléon a fini de
faire bataille contre tous les rois de la terre. Ses ennemis l'ont
emmené prisonnier dans une île de la mer... La paix est faite. À Paris,
le roi de France est retourné dans son Louvre.»
Ayant ouï de telles nouvelles, le déserteur sortit du saule creux, passa
son fusil en bandoulière, siffla son chien et retourna tranquillement
chez ses parents.
Avec Henri IV et Napoléon, je ne vois guère que Rascat, dont le nom soit
conservé dans les contes populaires de Gascogne. Ce Rascat n'était ni
empereur ni roi. Bourreau de la sénéchaussée de Lectoure avant la
Révolution, il devint exécuteur des arrêts criminels à Auch et
guillotina beaucoup d'aristocrates, pendant la Terreur. Puis il vieillit
en paix dans sa ville natale. M. Bladé nous apprend qu'il vivait d'une
très petite pension que lui servirent la Restauration et le gouvernement
de Juillet. Il était aussi salarié par la ville comme percepteur, sur le
marché, des droits d'étalage.
Henri IV, Napoléon, Rascat, voilà les trois noms que le peuple n'a pas
oubliés!