Voilà ce que c'est que d'aller au bois où sont les fées! On s'arrête à
tous les buissons fleuris du sentier, et c'est une promenade qui n'en
finit plus. La nôtre aura duré trois semaines. N'en faisons point de
plainte. Où peut-on mieux se perdre et s'oublier que dans la forêt
chantante des traditions populaires? Je vous ai donné quelque idée des
contes des veillées de Gascogne. Le «scribe pieux» a recueilli aussi les
poésies rustiques de la Gascogne et de l'Agenais. Quand on a goûté de ce
miel sauvage de la Garonne, il faut bientôt y revenir, tant le parfum en
semble pénétrant et fin. Ce qui surprend et charme dans ces chansons de
village, c'est le bon style et cette pureté de forme qui se devine dans
la traduction littérale. La Garonne marque la frontière de ces bouviers
antiques qui chantaient la mort de Daphnis et qu'entendirent Théocrite
et Moschus. Je ne sais pas parler la langue de Jasmin et ne le saurai
jamais. Mais je suis bien sûr que telle chanson recueillie par M. Bladé
est d'un style pur comme le diamant. Et cette poésie est vivante,
associée à la vie des hommes. Elle est domestique et religieuse. Elle
chante sur les berceaux, aux festins de noces, dans les travaux des
champs, dans les repas funèbres qu'on nomme, aux bords de la Garonne,
les «noces tristes»; elle chante dans toutes les féeries joyeuses ou
lugubres de l'Église qui n'ont remplacé lentement, insensiblement les
cérémonies des païens que parce qu'elles correspondaient, comme l'ancien
culte, aux états de la nature et aux sentiments de l'âme. C'est dans le
recueil de M. Bladé que j'ai trouvé les noëls les plus charmants. Ils
ont la grâce antique, et, quand ils se rencontrent par le sentiment avec
les noëls de notre France du Nord, ils l'emportent par la forme. Y
a-t-il, par exemple, rien de plus exquis que ces deux quatrains sur
l'enfant Jésus à Bethléem?
Il est dans la crèche,
Couché tout du long.
Dans le ciel les anges
Jouent du violon.
Le boeuf et la mule
Lui respirent dessus.
Voilà le réchauffement
Du divin Jésus.
Ces poésies populaires de la Gascogne sont infiniment variées de ton et
de manière. Les unes gardent la sécheresse gracieuse d'une épigramme de
l'_Anthologie_, les autres, d'un mysticisme à la fois puéril et raffiné,
n'ont point de sens et pourtant sont charmantes. Ces dernières nous
offrent cet intérêt particulier, qu'elles semblent avoir voulu exprimer
l'inexprimable, dire l'ineffable, ce qui est précisément l'idéal de la
poésie symbolique, le but de l'art nouveau et futur, à ce que j'ai pu
comprendre en lisant M. Charles Morice, qui, par malheur, ne veut pas
toujours que je le comprenne. Je citerai comme un exemple de cette
poésie instinctive le «petit _Pater_» que récitent les femmes d'Agen,
pour gagner le ciel:
Notre Seigneur s'est levé,
Par neuf chambres il est passé,
Neuf Maries il a trouvé.
--Neuf Maries, que faites-vous?
--Nous baptisons le fils de Dieu.
--Neuf Maries, que portez-vous?
--De l'huile, du chrême et le saint rosier.
Sous cet arbre, les fleurettes
N'ont ni ombre
Ni couleurs
Sombres.
Notre Seigneur est monté sur l'escalier de Dieu,
Pleuré sur terre des morts et des vivants.
Un angelot de Dieu.
Ce petit _Pater_ a été condamné par l'Église comme entaché de
superstition et d'idolâtrie. Il ne m'appartient pas de le défendre au
point de vue de l'orthodoxie. Mais j'en aime la douce poésie, le candide
mystère et, si j'ose dire, l'obscurité blanche. Il me semble qu'un
mysticisme hétérodoxe autant que sincère n'a rien inspiré de plus
aimable au symboliste fervent, au jeune mage, à l'auteur des _Lis
noirs_, M. Albert Jhouney.
Je ne puis me défendre de suivre un moment encore cette veine mystique,
et il faut que je cite une _Complainte de Marie-Madeleine_, la perle de
ce bijou de village, de ce saint-Esprit, dont M. Bladé a monté les
pierres, comme un bon joaillier.
--Marie-Madeleine,
Pécheresse de Dieu,
Pourquoi avez-vous péché?
--Jésus, mon Dieu Jésus,
Je ne me connais aucun péché.
--Marie-Madeleine,
Sept ans dans les montagnes
Vous irez demeurer...
Au bout de sept années,
Elle se retira.
Marie-Madeleine
S'en va dans les montagnes.
Sept ans elle y a demeuré.
Au bout de sept années,
Proche d'un ruisseau elle s'en va.
Marie-Madeleine,
Les mains au courant de l'eau,
Les mains s'en va se laver.
Quand elle se les a lavées,
Elle les admire.
--Marie-Madeleine,
Sept ans dans les montagnes
Vous reviendrez demeurer.
--Jésus, mon Dieu Jésus.
Tant que vous voudrez.
Marie-Madeleine,
Au bout de sept années,
Jésus l'alla trouver:
--Marie-Madeleine,
Au ciel il faut aller.
Il y aurait beaucoup à dire sur cette belle adorante qui lave ses mains
blanches dans les ruisseaux des saintes solitudes. On la retrouve en
Provence, en Catalogne, en Italie, en Angleterre, en Danemark, en Suède,
en Norvège, en Allemagne et chez les Tchèques. Je reçois en ce moment
même un savant et élégant travail de M. George Doncieux sur le cycle de
Marie-Madeleine[9] et j'apprends que ce travail n'est qu'un chapitre
d'un ouvrage inédit, que nous aurons plaisir à lire et à étudier. Il
faut prendre congé de M. Jean-François Bladé et nous confier à un
nouveau guide, M. Albert Meyrac, qui nous attend à l'autre bout de la
France, dans les sombres Ardennes.