CÉSAR BORGIA[6]

Il fallait qu'il y eût des Borgia, pour qu'on sût tout ce que fait la

bête humaine quand elle est robuste et déchaînée. Ces Espagnols

romanisés n'étaient point nés qu'on sache avec un autre coeur, avec une

autre âme que le vulgaire. Leur longue habitude du crime ne les a pas

déracinés tout à fait de l'humanité, à laquelle ils tiennent encore par

des fibres saignantes. Les sentiments naturels éclatent en eux avec

violence. Le pape Alexandre a des entrailles de père: devant le cadavre

de son premier-né, il pleure comme un enfant et prie comme une femme. Sa

fille Lucrèce est capable d'attachement et donne des larmes sincères à

la mémoire de son second mari et à celle de son frère. Et si le plus

dénaturé des Borgia, César, n'eut pas, dans toute sa vie, une lueur de

pitié ni un éclair de tendresse, il montra dans la conduite de la guerre

et dans l'administration des pays conquis un esprit d'ordre, de sagesse

et de mesure qui atteste du moins une certaine beauté intellectuelle.

Non, les Borgia n'étaient pas des monstres au sens propre du mot. Leur

personne morale n'était atteinte, à ce qu'il semble, d'aucun vice

constitutionnel: ils ne différaient point, par leurs idées ou leurs

sentiments, des Savelli, des Gaetani, des Orsini, dont ils étaient

entourés. C'étaient des êtres violents, en pleine possession de la vie.

Ils désiraient tout, et en cela ils étaient hommes; ils pouvaient tout:

c'est ce qui les rendit effroyablement criminels. Il serait dangereux de

se le dissimuler: les sociétés humaines contiennent beaucoup de Borgias,

je veux dire beaucoup de gens possédés d'une furieuse envie de

s'accroître et de jouir.

Notre société en renferme encore un très grand nombre. Ils sont de

tempérament médiocre et craignent les gendarmes. C'est l'effet de la

civilisation d'affaiblir peu à peu les énergies naturelles. Mais le

fonds humain ne change pas, et ce fonds est âpre, égoïste, jaloux,

sensuel, féroce.

Il n'y a pas, dans nos administrations, de pauvre bureau qui ne voie,

dans ses quatre murs tapissés de papier vert, toutes les convoitises et

toutes les haines qui s'allumèrent dans le Vatican, sous la papauté

espagnole. Mais la bête humaine y est moins vigoureuse, moins ardente,

moins fière; le tigre royal est devenu le chat domestique. Au fond,

l'affaire est la même: il s'agit de vivre, et cela seul est déjà féroce.

César était encore adolescent quand son père, le cardinal Rodriguez

Borgia s'éleva par la simonie au siège pontifical. C'était un vieil

homme dur et rusé qui gardait pour la luxure et la domination des

capacités énormes. Chez lui l'instinct était merveilleux, comme chez les

bêtes. Son cynisme était magnifique. Il assit à son côté, dans la chaire

de Pierre, celle belle Julie Farnèse que le peuple de Rome appelait,

pour égaler le blasphème au scandale, la femme de Jésus-Christ, _sposa

del Christo_. Les gens du peuple disaient encore, en montrant du doigt

le frère de Julie, ce Farnèse, qu'Alexandre avait revêtu de la pourpre:

«C'est le cardinal _della Gonella_, le cardinal du cotillon». Le Romain

riait et laissait dire. En ces jours-là, chez les petits comme chez les

grands, dans tout le peuple, la chair débridée faisait rage. Ce vieux

pontife obèse était grand d'impureté, quand, aux noces de Lucrèce, il

versait des dragées dans le corsage des nobles Romaines, ou quand, après

souper, assis à côté de sa fille, il faisait danser des courtisanes

nues, qu'éclairaient les flambeaux de la table posés à terre. Cependant

le Tibre roulait toutes les nuits des cadavres, et il y avait chaque

jour quelqu'un dont on apprenait la mort en même temps que la maladie.

Le saint-père avait des moyens sûrs de se défaire de ses ennemis. À cela

près, bon chrétien, car il n'erra jamais en matière de foi et se montra

fort désireux d'accroître le domaine de saint Pierre. Mais, à vrai dire,

il n'aima rien tant que ses enfants, les accabla de biens et d'honneurs

jusqu'à nommer sa fille Lucrèce garde du sceau pontifical, régente du

Vatican et gouverneur de Spolète.

À quinze ans, César était archevêque de Pampelune; à dix-sept, cardinal

de Valence. L'ambassadeur du duc de Ferrare l'alla voir dans sa maison

du Transtevère. Après une de ces visites, il écrivit dans une dépêche,

les quelques mots que voici:

«Il allait partir pour la chasse: il était vêtu de soie, l'arme au côté.

À peine un petit cercle rappelait le simple tonsuré. Nous cheminâmes

ensemble à cheval, en nous entretenant. C'est un personnage d'un grand

esprit, très supérieur, et d'un caractère exquis. Il est d'une grande

modestie.» Les contemporains vantaient volontiers la modestie de César

et celle de sa soeur Lucrèce. Il reste à savoir ce qu'ils entendaient par

modestie, et si ce n'était pas l'élégante sobriété du geste et de la

parole.

En ce cas, César méritait cette louange. Bien qu'instruit dans les

sciences sacrées et les sciences profanes, théologien, humaniste et même

poète, il demeurait silencieux et taciturne. C'était, disent ceux qui

l'ont approché, un seigneur fort solitaire et secret, _molto solitario e

segreto_. Amoureux des étoffes somptueuses, des bijoux ingénieux et des

pierreries étincelantes, il passait magnifiquement vêtu, roulant entre

ses doigts une boule d'or contenant des parfums, et la tête déjà pleine

de ces grands desseins que Machiavel devait bientôt admirer. Sous un

ciel et dans un temps où c'était une gloire que d'être beau, César était

d'une beauté éclatante.

Cette race des Borgia, que l'obésité envahissait avec l'âge, était

superbe dans la première sève de la jeunesse. Ce prince blond et

charmant, _biondo e bello_, songeait à rejeter la pourpre qui

l'embarrassait et à ceindre l'épée. Mais l'épée qu'il convoitait, l'épée

de capitaine général des milices pontificales devant laquelle

s'inclinait le gonfalon de l'Église, son frère, le fils aîné du pape, le

duc de Gandia, la tenait et ne se la laisserait pas arracher.

À vingt ans, César commit son premier crime et ce fut le chef-d'oeuvre

des crimes. Les deux frères dînaient dans la maison de Madona Vanozza,

leur mère, proche Saint-Pierre aux Liens. Dîner d'adieu; ils devaient

tous deux quitter Rome le lendemain, César pour assister au couronnement

du roi de Naples, Gandia pour recevoir l'investiture des nouvelles

possessions que lui avait données le pape. On se sépara assez avant dans

la nuit. César sur sa mule, et Gandia sur son cheval, partirent

ensemble. Ils prirent le chemin du Vatican et se séparèrent devant le

palais du cardinal Sforza. Là, le duc de Gandia prit congé de son frère

et s'engagea dans une ruelle.

Il ne rentra pas chez lui. Le pape le fit chercher partout pendant deux

jours; ce fut en vain. Le troisième jour on envoya trois cents mariniers

fouiller le lit du Tibre; l'un d'eux ramena dans ses filets le corps du

duc de Gandia, percé de neuf blessures et la gorge ouverte. La douleur

du père fut horrible et démesurée. Cet homme sensuel, déchiré dans ses

entrailles, ne cessait point de gémir et de pleurer. Son orgueil s'était

écroulé avec sa joie. Il demandait pardon à Dieu, cependant il poussait

l'enquête, anxieux de connaître la vérité, impatient de lumière. Chaque

jour apportait quelque indice. Des témoins avaient vu les assassins

soutenir le corps vacillant sur un cheval, puis le jeter dans le fleuve.

On allait découvrir les coupables. Tout à coup le pape arrêta l'enquête.

Il craignait d'en savoir déjà trop. Il ne voulait plus connaître le

meurtrier de son fils. Il ne voulait pas savoir le nom que Rome entière

prononçait tout bas.

«Sa Sainteté ne cherche plus, dit un témoin, et tous ceux qui

l'entourent ont la même opinion, il doit savoir la vérité.» Trois

semaines plus tard, César était de retour à Rome. Le Sacré Collège se

rendit au Vatican, où le pape attendait, selon l'usage, pour lui donner

sa bénédiction pontificale, ce fils, qu'il n'avait pas revu depuis le

meurtre. Arrivé au pied du trône, César s'inclina. Son père ouvrit les

bras et le baisa silencieusement au front, puis il descendit de son

siège. _Eo deosculato, descendit de solio_. En posant ses lèvres sur le

front de Caïn, ce malheureux père a goûté sans doute toute l'amertume

humaine, et son silence est plein d'une désolation infinie. Mais c'est

un homme de premier mouvement, en qui toutes les impressions, même les

plus fortes, sont fugitives. Bientôt il oubliera le cadavre sanglant que

le Tibre a roulé. Il admirera malgré lui ce fils audacieux qui n'a

craint ni Dieu ni son père. Il reconnaîtra son sang. Il débarrassera

César de la pourpre qui va mal à un tel audacieux et il l'enrichira des

dépouilles de la victime. C'est à César qu'il remettra le gonfalon de

l'Église. Et quand César aura conquis les Romagnes et rendu à saint

Pierre les villes de son patrimoine, les entrailles du père

tressailliront de joie et d'amour. Trois ans plus tard, à la nouvelle

que son fils va venir, le pape ne donne plus d'audiences, dit un clerc

des cérémonies, il est fiévreux, agité; il pleure, il rit en même temps.

Ces sentiments ne témoignent-ils pas d'une humanité terriblement rude et

simple? C'est ainsi, n'est-il pas vrai? qu'on imagine l'âme des hommes

des cavernes.

En fait de crimes, César ne fit jamais plus grand que l'assassinat de

Gandia. Mais ses autres meurtres, celui, par exemple, d'Alphonse de

Bisceglie, le second mari de Lucrèce, portent ce même caractère

d'utilité pratique. César tua toujours froidement, sans fantaisie, par

pur intérêt. Il n'est pas possible de mettre plus de lucidité dans le

crime. Dans toutes ses entreprises, il portait un génie démesuré et des

ardeurs surhumaines. Ce blond César, danseur gracieux, qui conduisait,

entre deux assauts, des ballets symboliques, était un Hercule.

Le jour de la Saint-Jean, le 24 juin de l'année 1500, on avait organisé

des courses de taureaux à Rome, derrière la basilique de Saint-Pierre,

selon la mode apportée à Rome, depuis Callixte, par les Aragonais. César

descendit, à visage découvert, dans l'arène, combattit à pied,

simplement revêtu d'un pourpoint, avec l'épée courte et la _muleta_ et,

dans cinq passes successives, se mesura avec cinq taureaux qu'il mit

tous à mort. Il abattit même le dernier d'un seul coup d'espadon, aux

cris d'une foule en délire.

Aux fêtes du troisième mariage de Lucrèce Borgia, le 2 janvier 1502, il

y eut encore des combats de taureaux sur la place Saint-Pierre. Cette

fois, César descendit à cheval dans l'arène. Il salua l'assistance à la

mode espagnole et, fonçant droit sur la bête, l'attaqua à la lance. Puis

il se montra à pied au milieu du _cuadrilla_ de dix Espagnols.

Il est croyable, que, dans sa vie brûlante, il ne connut pas de plus

grande joie que celle d'employer la force inépuisable de ses muscles. On

le voyait sans cesse occupé à tordre une barre d'acier, à rompre un fer

à cheval ou une corde neuve.

Les historiens nous le montrent à Césena, après la conquête, entouré de

ses compagnons d'armes et de plaisirs, gravissant chaque dimanche la

colline où les paysans se rassemblaient pour essayer leur force et leur

adresse, et là prenant part, sans être reconnu, aux jeux en usage chez

ces robustes et violentes populations des Romagnes et exigeant de tous

les gentilshommes qu'ils acceptassent comme lui la lutte avec les

rustres.

Il méprisait profondément les femmes. Ayant épousé Charlotte d'Albret,

fille du roi de Navarre, il la quitta quelques jours après son mariage

et n'eut plus le loisir de la revoir. Pendant une de ses campagnes dans

les Romagnes, il vit la femme d'un de ses capitaines vénitiens, la

trouva belle et la fit enlever. À Capoue, il garda pour lui les plus

belles prisonnières. Ceux qui entraient dans sa tente apercevaient une

grande belle fille sans nom, sans histoire, favorite muette, dit M.

Yriarte, qu'il menait en campagne. On ne sait pas même le nom de la mère

des deux bâtards qu'il laissa après lui. En somme, il ne donna jamais

une pensée à une femme. Mais cet homme fort perdit, près d'une femme, en

un jour, sa santé et sa beauté. À vingt-cinq ans son visage se couvrit

subitement de pustules et de taches ardentes, qu'il garda jusqu'à sa

mort. Ses yeux caves semblaient venimeux. Il fut horrible dès lors.

On sait comment la mort d'Alexandre VI ruina la fortune de César et

comment, trahi par Gonzalve de Cordoue, le duc des Romagnes dut renoncer

à tous droits sur les États qu'il avait conquis. On sait que, deux ans,

prisonnier de Ferdinand le Catholique, César réussit à s'évader du

château de Medina del Campo et, s'étant mis au service du roi de

Navarre, son beau-frère, se fit tuer en furieux à Viana. Dans sa vie si

courte, il étonna moins encore par la froideur de sa scélératesse que

par l'éclat de son intelligence. C'était un capitaine excellent et un

politique habile. Machiavel admirait l'homme qui allait toujours à la

vérité effective de choses.

«Ce seigneur, a-t-il dit du duc des Romagnes, est splendide et

magnifique et, dans la carrière des armes, telle est son audace, que les

plus hautes entreprises lui semblent peu de chose; dès qu'il s'agit

d'acquérir de la gloire et d'agrandir ses États, il ne connaît ni repos,

ni fatigue, ni danger. À peine arrive-t-il en quelque lieu, on apprend

son départ. Il sait se faire bien venir du soldat. Il sut rassembler les

meilleures troupes de l'Italie; et toutes ces circonstances, jointes à

une fortune insolente, font de lui un victorieux et un formidable.»

Nul doute que César Borgia n'ait été un des plus habiles hommes de son

temps.

Des témoignages irrécusables nous le montrent doux à ses peuples,

attentif à ne point les surcharger d'impôts, et, en marche dans les

campagnes à la tête de ses troupes, libéral pour tous ceux qui venaient

au-devant de lui demander des grâces, solliciter sa générosité, réclamer

la liberté de quelque parent prisonnier ou exilé, ou de quelque soldat

réfractaire. César ne les rebutait jamais, tandis qu'il se montrait

impitoyable pour les concussionnaires. Enfin, il était assez habile pour

se montrer juste et humain quand il le fallait.

Il eut, avec l'âme la plus noire, une brillante et vaste intelligence.

Irons-nous jusqu'à dire qu'il eut un grand génie? Non, car, en

définitive, il ne fonda rien et le démon dont il était possédé précipita

furieusement la ruine de son oeuvre et de sa vie. D'ailleurs, il est bon

et consolant de se dire, avec un historien optimiste, que la puissance

créatrice est toujours le partage de la grandeur morale.

Tout ce qu'on vient de lire n'est qu'une suite de notes prises sur le

livre de M. Charles Yriarte, et par endroits je dois le dire, ces notes

suivent le texte de très près.

Ce livre est aussi intéressant que possible. Il est visible que M.

Charles Yriarte a pris beaucoup de plaisir à l'écrire. C'est un grand

curieux que M. Charles Yriarte. Son histoire de _César Borgia_, très

étudiée dans l'ensemble, contient des parties neuves. Je signalerai

particulièrement à cet égard les chapitres sur la captivité et la mort

du héros, ainsi que quelques pages sur l'épée que César se fit faire en

1498 avec cette devise: _Cum Numine Cesaris Omen_.

La vie littéraire. Quatrième série · 第 14 / 68 题