Il fallait qu'il y eût des Borgia, pour qu'on sût tout ce que fait la
bête humaine quand elle est robuste et déchaînée. Ces Espagnols
romanisés n'étaient point nés qu'on sache avec un autre coeur, avec une
autre âme que le vulgaire. Leur longue habitude du crime ne les a pas
déracinés tout à fait de l'humanité, à laquelle ils tiennent encore par
des fibres saignantes. Les sentiments naturels éclatent en eux avec
violence. Le pape Alexandre a des entrailles de père: devant le cadavre
de son premier-né, il pleure comme un enfant et prie comme une femme. Sa
fille Lucrèce est capable d'attachement et donne des larmes sincères à
la mémoire de son second mari et à celle de son frère. Et si le plus
dénaturé des Borgia, César, n'eut pas, dans toute sa vie, une lueur de
pitié ni un éclair de tendresse, il montra dans la conduite de la guerre
et dans l'administration des pays conquis un esprit d'ordre, de sagesse
et de mesure qui atteste du moins une certaine beauté intellectuelle.
Non, les Borgia n'étaient pas des monstres au sens propre du mot. Leur
personne morale n'était atteinte, à ce qu'il semble, d'aucun vice
constitutionnel: ils ne différaient point, par leurs idées ou leurs
sentiments, des Savelli, des Gaetani, des Orsini, dont ils étaient
entourés. C'étaient des êtres violents, en pleine possession de la vie.
Ils désiraient tout, et en cela ils étaient hommes; ils pouvaient tout:
c'est ce qui les rendit effroyablement criminels. Il serait dangereux de
se le dissimuler: les sociétés humaines contiennent beaucoup de Borgias,
je veux dire beaucoup de gens possédés d'une furieuse envie de
s'accroître et de jouir.
Notre société en renferme encore un très grand nombre. Ils sont de
tempérament médiocre et craignent les gendarmes. C'est l'effet de la
civilisation d'affaiblir peu à peu les énergies naturelles. Mais le
fonds humain ne change pas, et ce fonds est âpre, égoïste, jaloux,
sensuel, féroce.
Il n'y a pas, dans nos administrations, de pauvre bureau qui ne voie,
dans ses quatre murs tapissés de papier vert, toutes les convoitises et
toutes les haines qui s'allumèrent dans le Vatican, sous la papauté
espagnole. Mais la bête humaine y est moins vigoureuse, moins ardente,
moins fière; le tigre royal est devenu le chat domestique. Au fond,
l'affaire est la même: il s'agit de vivre, et cela seul est déjà féroce.
César était encore adolescent quand son père, le cardinal Rodriguez
Borgia s'éleva par la simonie au siège pontifical. C'était un vieil
homme dur et rusé qui gardait pour la luxure et la domination des
capacités énormes. Chez lui l'instinct était merveilleux, comme chez les
bêtes. Son cynisme était magnifique. Il assit à son côté, dans la chaire
de Pierre, celle belle Julie Farnèse que le peuple de Rome appelait,
pour égaler le blasphème au scandale, la femme de Jésus-Christ, _sposa
del Christo_. Les gens du peuple disaient encore, en montrant du doigt
le frère de Julie, ce Farnèse, qu'Alexandre avait revêtu de la pourpre:
«C'est le cardinal _della Gonella_, le cardinal du cotillon». Le Romain
riait et laissait dire. En ces jours-là, chez les petits comme chez les
grands, dans tout le peuple, la chair débridée faisait rage. Ce vieux
pontife obèse était grand d'impureté, quand, aux noces de Lucrèce, il
versait des dragées dans le corsage des nobles Romaines, ou quand, après
souper, assis à côté de sa fille, il faisait danser des courtisanes
nues, qu'éclairaient les flambeaux de la table posés à terre. Cependant
le Tibre roulait toutes les nuits des cadavres, et il y avait chaque
jour quelqu'un dont on apprenait la mort en même temps que la maladie.
Le saint-père avait des moyens sûrs de se défaire de ses ennemis. À cela
près, bon chrétien, car il n'erra jamais en matière de foi et se montra
fort désireux d'accroître le domaine de saint Pierre. Mais, à vrai dire,
il n'aima rien tant que ses enfants, les accabla de biens et d'honneurs
jusqu'à nommer sa fille Lucrèce garde du sceau pontifical, régente du
Vatican et gouverneur de Spolète.
À quinze ans, César était archevêque de Pampelune; à dix-sept, cardinal
de Valence. L'ambassadeur du duc de Ferrare l'alla voir dans sa maison
du Transtevère. Après une de ces visites, il écrivit dans une dépêche,
les quelques mots que voici:
«Il allait partir pour la chasse: il était vêtu de soie, l'arme au côté.
À peine un petit cercle rappelait le simple tonsuré. Nous cheminâmes
ensemble à cheval, en nous entretenant. C'est un personnage d'un grand
esprit, très supérieur, et d'un caractère exquis. Il est d'une grande
modestie.» Les contemporains vantaient volontiers la modestie de César
et celle de sa soeur Lucrèce. Il reste à savoir ce qu'ils entendaient par
modestie, et si ce n'était pas l'élégante sobriété du geste et de la
parole.
En ce cas, César méritait cette louange. Bien qu'instruit dans les
sciences sacrées et les sciences profanes, théologien, humaniste et même
poète, il demeurait silencieux et taciturne. C'était, disent ceux qui
l'ont approché, un seigneur fort solitaire et secret, _molto solitario e
segreto_. Amoureux des étoffes somptueuses, des bijoux ingénieux et des
pierreries étincelantes, il passait magnifiquement vêtu, roulant entre
ses doigts une boule d'or contenant des parfums, et la tête déjà pleine
de ces grands desseins que Machiavel devait bientôt admirer. Sous un
ciel et dans un temps où c'était une gloire que d'être beau, César était
d'une beauté éclatante.
Cette race des Borgia, que l'obésité envahissait avec l'âge, était
superbe dans la première sève de la jeunesse. Ce prince blond et
charmant, _biondo e bello_, songeait à rejeter la pourpre qui
l'embarrassait et à ceindre l'épée. Mais l'épée qu'il convoitait, l'épée
de capitaine général des milices pontificales devant laquelle
s'inclinait le gonfalon de l'Église, son frère, le fils aîné du pape, le
duc de Gandia, la tenait et ne se la laisserait pas arracher.
À vingt ans, César commit son premier crime et ce fut le chef-d'oeuvre
des crimes. Les deux frères dînaient dans la maison de Madona Vanozza,
leur mère, proche Saint-Pierre aux Liens. Dîner d'adieu; ils devaient
tous deux quitter Rome le lendemain, César pour assister au couronnement
du roi de Naples, Gandia pour recevoir l'investiture des nouvelles
possessions que lui avait données le pape. On se sépara assez avant dans
la nuit. César sur sa mule, et Gandia sur son cheval, partirent
ensemble. Ils prirent le chemin du Vatican et se séparèrent devant le
palais du cardinal Sforza. Là, le duc de Gandia prit congé de son frère
et s'engagea dans une ruelle.
Il ne rentra pas chez lui. Le pape le fit chercher partout pendant deux
jours; ce fut en vain. Le troisième jour on envoya trois cents mariniers
fouiller le lit du Tibre; l'un d'eux ramena dans ses filets le corps du
duc de Gandia, percé de neuf blessures et la gorge ouverte. La douleur
du père fut horrible et démesurée. Cet homme sensuel, déchiré dans ses
entrailles, ne cessait point de gémir et de pleurer. Son orgueil s'était
écroulé avec sa joie. Il demandait pardon à Dieu, cependant il poussait
l'enquête, anxieux de connaître la vérité, impatient de lumière. Chaque
jour apportait quelque indice. Des témoins avaient vu les assassins
soutenir le corps vacillant sur un cheval, puis le jeter dans le fleuve.
On allait découvrir les coupables. Tout à coup le pape arrêta l'enquête.
Il craignait d'en savoir déjà trop. Il ne voulait plus connaître le
meurtrier de son fils. Il ne voulait pas savoir le nom que Rome entière
prononçait tout bas.
«Sa Sainteté ne cherche plus, dit un témoin, et tous ceux qui
l'entourent ont la même opinion, il doit savoir la vérité.» Trois
semaines plus tard, César était de retour à Rome. Le Sacré Collège se
rendit au Vatican, où le pape attendait, selon l'usage, pour lui donner
sa bénédiction pontificale, ce fils, qu'il n'avait pas revu depuis le
meurtre. Arrivé au pied du trône, César s'inclina. Son père ouvrit les
bras et le baisa silencieusement au front, puis il descendit de son
siège. _Eo deosculato, descendit de solio_. En posant ses lèvres sur le
front de Caïn, ce malheureux père a goûté sans doute toute l'amertume
humaine, et son silence est plein d'une désolation infinie. Mais c'est
un homme de premier mouvement, en qui toutes les impressions, même les
plus fortes, sont fugitives. Bientôt il oubliera le cadavre sanglant que
le Tibre a roulé. Il admirera malgré lui ce fils audacieux qui n'a
craint ni Dieu ni son père. Il reconnaîtra son sang. Il débarrassera
César de la pourpre qui va mal à un tel audacieux et il l'enrichira des
dépouilles de la victime. C'est à César qu'il remettra le gonfalon de
l'Église. Et quand César aura conquis les Romagnes et rendu à saint
Pierre les villes de son patrimoine, les entrailles du père
tressailliront de joie et d'amour. Trois ans plus tard, à la nouvelle
que son fils va venir, le pape ne donne plus d'audiences, dit un clerc
des cérémonies, il est fiévreux, agité; il pleure, il rit en même temps.
Ces sentiments ne témoignent-ils pas d'une humanité terriblement rude et
simple? C'est ainsi, n'est-il pas vrai? qu'on imagine l'âme des hommes
des cavernes.
En fait de crimes, César ne fit jamais plus grand que l'assassinat de
Gandia. Mais ses autres meurtres, celui, par exemple, d'Alphonse de
Bisceglie, le second mari de Lucrèce, portent ce même caractère
d'utilité pratique. César tua toujours froidement, sans fantaisie, par
pur intérêt. Il n'est pas possible de mettre plus de lucidité dans le
crime. Dans toutes ses entreprises, il portait un génie démesuré et des
ardeurs surhumaines. Ce blond César, danseur gracieux, qui conduisait,
entre deux assauts, des ballets symboliques, était un Hercule.
Le jour de la Saint-Jean, le 24 juin de l'année 1500, on avait organisé
des courses de taureaux à Rome, derrière la basilique de Saint-Pierre,
selon la mode apportée à Rome, depuis Callixte, par les Aragonais. César
descendit, à visage découvert, dans l'arène, combattit à pied,
simplement revêtu d'un pourpoint, avec l'épée courte et la _muleta_ et,
dans cinq passes successives, se mesura avec cinq taureaux qu'il mit
tous à mort. Il abattit même le dernier d'un seul coup d'espadon, aux
cris d'une foule en délire.
Aux fêtes du troisième mariage de Lucrèce Borgia, le 2 janvier 1502, il
y eut encore des combats de taureaux sur la place Saint-Pierre. Cette
fois, César descendit à cheval dans l'arène. Il salua l'assistance à la
mode espagnole et, fonçant droit sur la bête, l'attaqua à la lance. Puis
il se montra à pied au milieu du _cuadrilla_ de dix Espagnols.
Il est croyable, que, dans sa vie brûlante, il ne connut pas de plus
grande joie que celle d'employer la force inépuisable de ses muscles. On
le voyait sans cesse occupé à tordre une barre d'acier, à rompre un fer
à cheval ou une corde neuve.
Les historiens nous le montrent à Césena, après la conquête, entouré de
ses compagnons d'armes et de plaisirs, gravissant chaque dimanche la
colline où les paysans se rassemblaient pour essayer leur force et leur
adresse, et là prenant part, sans être reconnu, aux jeux en usage chez
ces robustes et violentes populations des Romagnes et exigeant de tous
les gentilshommes qu'ils acceptassent comme lui la lutte avec les
rustres.
Il méprisait profondément les femmes. Ayant épousé Charlotte d'Albret,
fille du roi de Navarre, il la quitta quelques jours après son mariage
et n'eut plus le loisir de la revoir. Pendant une de ses campagnes dans
les Romagnes, il vit la femme d'un de ses capitaines vénitiens, la
trouva belle et la fit enlever. À Capoue, il garda pour lui les plus
belles prisonnières. Ceux qui entraient dans sa tente apercevaient une
grande belle fille sans nom, sans histoire, favorite muette, dit M.
Yriarte, qu'il menait en campagne. On ne sait pas même le nom de la mère
des deux bâtards qu'il laissa après lui. En somme, il ne donna jamais
une pensée à une femme. Mais cet homme fort perdit, près d'une femme, en
un jour, sa santé et sa beauté. À vingt-cinq ans son visage se couvrit
subitement de pustules et de taches ardentes, qu'il garda jusqu'à sa
mort. Ses yeux caves semblaient venimeux. Il fut horrible dès lors.
On sait comment la mort d'Alexandre VI ruina la fortune de César et
comment, trahi par Gonzalve de Cordoue, le duc des Romagnes dut renoncer
à tous droits sur les États qu'il avait conquis. On sait que, deux ans,
prisonnier de Ferdinand le Catholique, César réussit à s'évader du
château de Medina del Campo et, s'étant mis au service du roi de
Navarre, son beau-frère, se fit tuer en furieux à Viana. Dans sa vie si
courte, il étonna moins encore par la froideur de sa scélératesse que
par l'éclat de son intelligence. C'était un capitaine excellent et un
politique habile. Machiavel admirait l'homme qui allait toujours à la
vérité effective de choses.
«Ce seigneur, a-t-il dit du duc des Romagnes, est splendide et
magnifique et, dans la carrière des armes, telle est son audace, que les
plus hautes entreprises lui semblent peu de chose; dès qu'il s'agit
d'acquérir de la gloire et d'agrandir ses États, il ne connaît ni repos,
ni fatigue, ni danger. À peine arrive-t-il en quelque lieu, on apprend
son départ. Il sait se faire bien venir du soldat. Il sut rassembler les
meilleures troupes de l'Italie; et toutes ces circonstances, jointes à
une fortune insolente, font de lui un victorieux et un formidable.»
Nul doute que César Borgia n'ait été un des plus habiles hommes de son
temps.
Des témoignages irrécusables nous le montrent doux à ses peuples,
attentif à ne point les surcharger d'impôts, et, en marche dans les
campagnes à la tête de ses troupes, libéral pour tous ceux qui venaient
au-devant de lui demander des grâces, solliciter sa générosité, réclamer
la liberté de quelque parent prisonnier ou exilé, ou de quelque soldat
réfractaire. César ne les rebutait jamais, tandis qu'il se montrait
impitoyable pour les concussionnaires. Enfin, il était assez habile pour
se montrer juste et humain quand il le fallait.
Il eut, avec l'âme la plus noire, une brillante et vaste intelligence.
Irons-nous jusqu'à dire qu'il eut un grand génie? Non, car, en
définitive, il ne fonda rien et le démon dont il était possédé précipita
furieusement la ruine de son oeuvre et de sa vie. D'ailleurs, il est bon
et consolant de se dire, avec un historien optimiste, que la puissance
créatrice est toujours le partage de la grandeur morale.
Tout ce qu'on vient de lire n'est qu'une suite de notes prises sur le
livre de M. Charles Yriarte, et par endroits je dois le dire, ces notes
suivent le texte de très près.
Ce livre est aussi intéressant que possible. Il est visible que M.
Charles Yriarte a pris beaucoup de plaisir à l'écrire. C'est un grand
curieux que M. Charles Yriarte. Son histoire de _César Borgia_, très
étudiée dans l'ensemble, contient des parties neuves. Je signalerai
particulièrement à cet égard les chapitres sur la captivité et la mort
du héros, ainsi que quelques pages sur l'épée que César se fit faire en
1498 avec cette devise: _Cum Numine Cesaris Omen_.