J'aime beaucoup le Collège de France et cela pour diverses raisons. On y
professe à la fois les plus vieilles sciences du monde et les plus
nouvelles. L'enseignement qu'on y donne ne sert à rien; aussi garde-t-il
une noblesse incomparable. Il y est absolument libre. MM. les lecteurs
et professeurs, comme dit l'affiche, traitent de ce qu'ils veulent et
comme ils veulent. Là, M. Émile Deschanel parle ingénieusement du
romantisme des classiques, et M. Brown-Sequart cherche les moyens de
vaincre la vieillesse.
Cette antique maison a cela d'aimable, qu'elle est ouverte à toutes les
nouveautés. On y enseigne tout. Je voudrais qu'on y enseignât le reste.
Je voudrais qu'on y créât une chaire de télépathie pour quelque élève du
docteur Charles Richet et une chaire de socialisme dont M. Malon serait
le titulaire. J'oserais réclamer aussi une chaire d'astronomie physique,
afin d'étudier de plus près les canaux de la planète Mars, qui
m'inquiètent beaucoup. Il conviendrait d'en disserter amplement avant
qu'un astronome constate qu'ils n'existent point. Je ne sais rien de
plus attachant que les jeunes sciences qui en sont encore aux fables de
l'enfance, et je voudrais que le Collège de France ouvrît à toutes son
sein indulgent. Cet établissement unit en lui des vieux procédés et les
nouvelles méthodes: tel professeur y continue encore Rollin et nos vieux
oratoriens; tel autre, comme M. Gaston Paris ou M. Louis Havet, y
déploie toutes les ressources de l'érudition moderne. C'est une abbaye
de Thélème où chacun est libre parce que tout le monde y est sage. On
souffre que la jeunesse y soit bouillante et que la vieillesse y
sommeille quelquefois. On doit y être heureux. Chaque maître a ses
auditeurs. L'un est écouté par de jeunes savants, l'autre par des femmes
élégantes, un troisième par quelques vieillards frileux. Et chacun a une
belle affiche blanche à la porte de sa maison. M. Renan administre le
Collège de France avec un esprit de prudence et d'amour et cette foi
dans les choses de la science qui inspire toutes ses pensées et toutes
ses actions. Son indulgente sollicitude y maintient la paix,
l'indépendance et la justice. Il rappelle ces grands abbés d'autrefois
qui, tenant la crosse d'une main grasse et blanche, déployaient dans le
gouvernement de leur monastère la plus douce énergie et cachaient leur
zèle sous leur sourire.
Il n'y a pas jusqu'aux murs du Collège de France qui ne me charment par
une expression de silence et de recueillement. Ils sont vieux, mais non
point d'une antiquité profonde. Leurs premiers fondements datent de deux
siècles. J'ai lu dans je ne sais quel bouquin poudreux et racorni les
lamentations de Ramus, se plaignant d'être réduit à professer dans la
rue, en sorte que ses leçons, disait-il, étaient sans cesse «importunées
et destourbies par le passage des crocheteurs et lavandières». Mais les
murs du Collège de France, qui commencèrent à s'élever sous Louis XIII,
ont entendu Gassendi, Guy Patin, Rollin, Tournefort, Daubenton, Lalande,
Vauquelin et Cuvier. Et plus tard ils ont entendu ceux dont Michelet a
dit: «Nous étions trois cordes harmonieuses: Quinet, Mickiewicz et moi.»
Quand on va au Collège de France, pour bien faire, il faut aller par la
rue Saint-Jacques. C'est une rue mal pavée, étroite et tortueuse, mais
noble et pleine de gloire. Car c'est là que furent établies, au temps du
roi Louis XI, les presses du premier imprimeur parisien. Trois siècles,
cette voie fut honorée par d'illustres et doctes libraires, et
maintenant, ruinée et déchue, elle est encore bordée d'étalages de
bouquins latins et grecs. Là, sous un ciel gris, dans l'ombre humide,
sur le pavé gras, bousculé par les voitures, le pauvre poète qui aime le
livre parce que le livre est le rêve, s'arrête instinctivement devant
les boîtes du bouquiniste. Il ouvre un petit classique de deux sous, de
mine pitoyable et tout taché d'encre. Il lit et voit bientôt--ô
magie!--des figures de vierges passer dans leur tunique blanche. Il voit
Antigone sous les lauriers sacrés. Et il s'en va poursuivant, les pieds
dans la boue, l'essaim des ombres héroïques et charmantes.
Je l'avoue, jadis, à l'âge où l'on attrape les vers de Sophocle aux
étalages des bouquinistes, j'allais au Collège de France par cette
étroite, montueuse, raboteuse, sale et vénérable rue Saint-Jacques, où
l'on acquiert le mépris des faux biens avec la certitude que les seules
richesses enviables sont celles de l'intelligence. Si j'ai pris la
liberté de vous conduire aujourd'hui--par la rue Saint-Jacques--à la
vieille maison que fonda François Ier, c'est pour vous faire entendre un
des plus jeunes et des plus estimés professeurs du Collège de France, M.
James Darmesteter, qui y occupe la chaire des langues iraniennes. Ce nom
de Darmesteter est deux fois cher à la science. Le frère de James,
Arsène, est mort jeune, mais non pas sans avoir laissé des travaux
considérables sur la langue française. Il était excellent par la
méthode, la rectitude et la faculté de construire. Son livre de la _Vie
des mots_ est d'une logique supérieure. Arsène a fait, en collaboration
avec le vénéré M. Hatzfeld, un dictionnaire français qui, je l'espère,
sera bientôt publié et qui sera le premier où l'on trouvera les divers
sens de chaque mot dérivant logiquement les uns des autres et
s'expliquant par leur succession même. C'était l'homme le plus simple,
le meilleur, le plus laborieux, et tous ceux qui l'ont fréquenté dans sa
modeste maison de Vaugirard peuvent témoigner de la sainteté de sa vie.
Je vois encore sa figure paisible et grave d'artisan, son geste sobre,
son air d'humilité fière et d'intelligente candeur. J'entends encore sa
parole nette comme sa pensée, égale, douce et pénétrante. Son jeune
frère, M. James Darmesteter pour lequel il avait un coeur et des yeux de
mère, donnait d'aussi grandes espérances, fondées sur d'autres qualités.
Plus spontané, plus rapide, tout en intuitions soudaines, James était
admirable pour la hardiesse et la variété des vues. Il abondait en idées
générales, et l'on devinait dès lors que son activité dévorerait une
large part de science et de poésie. Il n'avait ni la sérénité ni la
prudence intellectuelle de son frère. Sa parole haletante, brève,
imagée, annonce un tout autre génie; son regard fiévreux trahit le
poète, et en vérité il est poète autant que savant. Je voudrais vous
peindre ce noir regard d'arabe sur son pâle visage aux traits accentués,
qui porte les traces d'une extrême délicatesse de tempérament. Je
voudrais montrer tout ce qu'il y a de passion et d'ardeur dans cette
enveloppe frêle. Du moins vous le retrouverez tout entier dans ses
livres, dans son style éclatant et brisé, dans ses idées emportées, dans
son impétueuse imagination.
James Darmesteter est juif. Il en a le masque, il en a l'âme, cette âme
opiniâtre et patiente qui n'a jamais cédé. Il est juif avec une sorte de
fidélité qui est encore de la foi. Assurément, il est affranchi de toute
religion positive. Il a fait sa principale étude des mythes, et il s'est
appliqué à reconnaître à la fois le mécanisme des langues et le
mécanisme des religions. Il sait comment les croyances d'Israël se sont
élaborées. Mais dans un certain sens il a gardé sa créance à la Bible
des juifs. En dehors de toute confession, au dessus de tout dogme, il
est resté attaché à l'esprit des Écritures. Bien plus, par un tour
original de la pensée, il fait entrer les plus belles parties du
christianisme dans le judaïsme et ramenant l'église à la synagogue, il
réconcilie la mère et la fille, dans une Jérusalem idéale. Mais c'est la
fille, comme de raison, qui reconnaît ses torts et confesse ses erreurs.
Il trouve que le christianisme a beaucoup de judaïsme. Et voici comme il
s'exprime dans ses _Essais orientaux_:
«Tout ce qui, dans le christianisme, vient en droite ligne du judaïsme
vit et vivra. Le règne de la Bible et des Évangiles, _en tant qu'ils
s'inspirent d'elle_, ne pourra que s'affermir à mesure que les religions
positives qui s'y rattachent perdront de leur empire. Les grandes
religions survivent à leurs autels et à leurs prêtres: l'hellénisme
aboli a moins d'incrédules aujourd'hui qu'aux jours de Socrate et
d'Anaxagore: les dieux d'Homère se mouraient quand Phidias les taillait
dans le paros; c'est à présent qu'ils trônent vraiment dans
l'immortalité, dans la pensée et le coeur de l'Europe. La croix a beau
tomber en poussière: il est quelques paroles, prononcées à son ombre en
Galilée, dont l'écho vibrera à toute éternité dans la conscience
humaine. Et quand le peuple qui a fait la Bible s'évanouirait, race et
culte, sans laisser de trace visible de son passage sur la terre, son
empreinte serait au plus profond du coeur des générations qui n'en
sauront rien, peut-être, mais qui vivront de ce qu'il a mis en elles.
L'humanité, telle que la rêvent ceux qui voudraient qu'on les appelât
des libres penseurs, pourra renier des lèvres la Bible et son oeuvre;
elle ne pourra la renier du coeur sans arracher d'elle-même ce qu'elle a
de meilleur en elle, la foi en l'unité et l'espérance en la justice,
sans reculer dans la mythologie et le droit de la force de trente
siècles en arrière.»
En réalité, c'est dans le crépuscule des dieux que M. James Darmesteter
réconcilie le Messie avec les Juifs qui l'ont crucifié. Un pieux
athéisme le dispose à toutes les conciliations. Son syncrétisme est
d'autant plus large qu'il embrasse des idées pures. Il a raison; quand
ils n'ont plus de prêtres, les dieux deviennent très faciles à vivre.
Cela se voit dans les musées. Et si les hôtes de M. Guimet échangent,
sur leurs socles d'ébène ou de bronze, des regards irrités ou surpris,
ils se tolèrent les uns les autres et le dialogue de leurs yeux
vénérables se prolongera à jamais dans une paix auguste.
Les dieux, M. James Darmesteter les a tous mis d'accord, et Jésus avec
eux, dans les admirables poèmes en prose de son livre de _la Légende
divine_. Il a montré en eux les formes diverses de la conscience
humaine.
Ces pages, d'un rythme puissant et d'une pensée profonde, portent cette
dédicace: _Mariæ sacrum_. Il est permis de reconnaître sur cette
inscription votive le nom de la compagne du poète et du savant, car ce
nom appartient à la poésie et à l'art.
Mary Robinson, aujourd'hui madame Darmesteter, est un poète anglais
d'une exquise délicatesse; ses mains gracieuses savent assembler des
images, grandes et vivantes qui nous enveloppent et ne nous quittent
plus.
Et ce poète est aussi un historien. Mary Robinson a dit: «Les sirènes
aiment la mer et moi j'aime le passé». Elle aime le passé et elle écrit
en ce moment une histoire des républiques italiennes.
C'est dans l'intimité de ce charmant et noble esprit que M. James
Darmesteter poursuit ses travaux, prépare ses cours et publie les
monuments et les souvenirs qu'il a rapportés de l'Inde.