_Dic nobis Maria..._
Je ne suis, qu'un rêveur et sans doute je ne perçois les choses humaines
que dans le demi-sommeil de la méditation, mais il me semble que la
saison où nous sommes, l'équinoxe du printemps, est une époque de
conciliation et de sympathie pendant laquelle il convient de faire
entendre des paroles d'espérance et d'amitié. Et ce qui me fait croire
cela, c'est, vous le dirai-je, la coutume des oeufs de Pâques qui, datant
d'un âge immémorial et remontant sans doute aux civilisations
primitives, s'est conservée jusqu'à nos jours chez les peuples
chrétiens. Cette longue tradition, qui atteste l'esprit conservateur des
sociétés, montre aussi que bien des choses peuvent être conciliées, qui
semblaient inconciliables.
Il faut entendre les leçons du calendrier. Au moment de l'année que nous
avons dépassé de quelques jours, les mystères de la nature et les
mystères de la religion se confondent en féeries magnifiques; l'esprit
et la matière célèbrent à l'envi l'éternelle résurrection; les
sanctuaires et les bois fleurissent ensemble. L'Église chante: «_Dic
nobis, Maria..._ Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu sur le chemin?--J'ai vu le
suaire et les vêtements, les témoins angéliques, et j'ai vu la gloire du
Ressuscité.» Et ces paroles charmantes expriment avec la même puissance
le retour du printemps et la victoire du Christ. Elles associent dans
une image de passion et de gloire l'éternel Adonis et le Dieu des temps
nouveaux. Tandis que de la nef montent avec l'encens ces paroles
joyeuses: «Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu sur ton chemin?» les oiseaux qui
font leur nid dans le vieux clocher répondent par leur chant: «Marie,
Marie, dans ton chemin, tu as vu les premiers rayons du soleil se mêler
à la douce pluie, comme le sourire aux larmes, et se transformer en
feuilles et en fleurs. La lumière se change aussi en amour quand elle
pénètre dans nos coeurs. C'est pourquoi, saisis de l'ardeur de bâtir des
nids, nous portons des brins de paille dans noire bec. Oui, la chaleur
féconde se métamorphose en désir. Ce qui est une grande preuve de
l'unité de composition de l'univers. M. Berthelot, qui est chimiste,
commence à soupçonner ces choses, que les vieux alchimistes avaient
devinées avant lui. Mais comment, de cette unité, sortit la diversité?
C'est ce qui passe l'intelligence des chimistes comme celle des oiseaux.
Voilà, voilà ce que Marie a vu sur son chemin. Elle a vu la gloire du
Ressuscité, qui meurt et qui renaît tous les ans. Il renaîtra longtemps
encore après que nous ne serons qu'un peu de cendre légère; mais il ne
renaîtra pas toujours, car il n'est (tout soleil qu'il est) qu'une
goutte de feu perdue dans l'espace infini. Et que sommes-nous, nous les
oiseaux? Un rien, un monde. Nous aimons, nous couvons nos oeufs, nous
nourrissons nos petits. Nous sommes une parcelle de la vie universelle.
Et tout, dans l'univers, est utile, à moins que tout ne soit qu'illusion
et vanité; ces deux idées sont également philosophiques. Mais les
oiseaux croient que les oiseaux sont nécessaires et ils agissent en
conséquence.»
Voilà le dialogue des orgues et des oiseaux tel que je l'ai entendu en
passant devant une église de village, le matin de Pâques. Il m'a paru
très religieux.
Dans tous les pays et dans tous les siècles, le solstice du printemps a
mêlé ainsi, dans une solennité joyeuse, les espérances du mystique à
l'allégresse de la nature. Le christianisme ne s'est pas dégagé, dans
ses féeries pascales de ce doux paganisme qui l'enlace, au fond de nos
campagnes, comme le lierre et la ronce embrassent une croix de pierre.
M. Camille Flammarion me contait un jour que dans le Bassigny, son pays
natal, les paysans célèbrent encore le renouveau, comme au temps de
Jeanne d'Arc, en associant aux cérémonies du culte catholique des rites
plus anciens, qui témoignent d'un naturalisme candide. Et partout la
rencontre de Marie avec le mystérieux jardinier devient le symbole des
joies de la terre en même temps que des espérances célestes. «_Dic
nobis, Maria..._ Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu sur ton chemin?...» Je la
retrouvais l'autre jour, cette parole liturgique, dans une revue de
littérature et d'art, au début d'un de ces articles de critique morale
qui trahissent le mysticisme de la génération nouvelle. «Marie, qu'as-tu
vu sur la route?» répétait avec anxiété M. Paul Desjardins, ce jour de
Pâques, en commençant d'écrire sur un des maîtres en qui la jeunesse a
mis de grandes espérances[5].
Et ces pages, d'un accent si pur, d'un sentiment si généreux,
témoignaient d'une telle inquiétude que j'en fus un peu troublé. Le _Dic
nobis, Maria_ y devenait la devise d'une palingénésie confuse, d'une
religion indécise, d'un je ne sais quoi de meilleur qui va naître. Cet
article de M. Desjardins est un signe, entre mille autres, du malaise de
l'esprit nouveau.
Tout cela est bien trouble encore. Mais il importe de suivre ce
mouvement qui commence; il faut le suivre avec sollicitude, et dans
celle humeur bienveillante qui nous pénétrait au moment d'écrire ces
lignes. Nous nous attacherons à discerner la direction que prennent les
jeunes intelligences. C'est aux plus fermes et aux plus sages d'essayer
de conduire et d'éclairer ceux qui entrent aujourd'hui dans la vie
intellectuelle. Je n'ai pas d'autre ambition pour ma part que de me
débrouiller parmi ces nouveautés indécises. Je le dois, il le faut,
puisqu'enfin j'écris, ce qui est terrible, quand on y songe.
Le plus clair c'est que la confiance dans la science, que nous avions si
forte, est plus qu'à demi perdue. Nous étions persuadés qu'avec de
bonnes méthodes expérimentales et des observations bien faites nous
arriverions assez vite à créer le rationalisme universel. Et nous
n'étions pas éloignés de croire que du XVIIIe siècle datait une ère
nouvelle. Je le crois encore. Mais il faut bien reconnaître que les
choses ne vont pas aussi vite que nous pensions et que l'affaire n'est
pas aussi simple qu'elle nous paraissait: M. Ernest Renan, notre maître,
qui plus que tout autre a cru, a espéré en la science, avoue lui-même,
sans renier sa foi, qu'il y avait quelque illusion à penser qu'une
société pût aujourd'hui se fonder tout entière sur le rationalisme et
sur l'expérience.
La jeunesse actuelle cherche autre chose. Et, puisqu'on repousse cette
science que nous apportions comme la révélation suprême, il faut bien
que nous sachions pourquoi on la repousse.
On lui reproche d'abord son insuffisance. La science, nous dit-on, n'est
pas fondée; vous avez constitué des sciences, ce qui est bien différent.
Et qu'est-ce que vous appelez sciences, s'il vous plaît? Des lunettes,
ni plus ni moins. Des lunettes! Elles vous donnent une vue plus
pénétrante et vous permettent d'examiner certains phénomènes plus
exactement. D'accord! Mais, cela importe-t-il beaucoup? Quand vous avez
observé quelques mirages de plus dans cet abîme d'apparences qui est
l'univers sensible, en connaissez-vous mieux la raison des choses, les
lois du monde qu'il importerait de connaître? Et croyez-vous que vos
découvertes en physiologie et en chimie vous aient mis sur la voie d'une
seule vérité morale?
Votre science ne peut aspirer à nous gouverner parce qu'elle est
d'elle-même sans morale et que les principes d'action qu'on pourrait en
tirer seraient immoraux.
Elle est inhumaine; sa cruauté nous blesse; elle nous anéantit dans la
nature; elle nous rapproche des animaux et des plantes en nous montrant
ce qu'ils ont en commun avec nous, c'est-à-dire tout: les organes, la
joie, la douleur et même la pensée. Elle nous montre perdus avec eux sur
un grain de sable et elle proclame insolemment que les destinées de
l'humanité tout entière ne sont pas quelque chose d'appréciable dans
l'univers.
En vain, nous lui crions que nous retrouvons l'infini en nous. Elle nous
apprend que la terre n'est pas même un globule dans cette veine
d'Ouranos, que nous nommons la voie lactée; elle nous fait rougir de
honte et de confusion au souvenir du temps où nous nous croyions le
centre du monde et le plus bel ouvrage de Dieu, nous qui, en réalité,
tournons gauchement autour d'une médiocre étoile, un million de fois
plus petite que Sirius.
Notre imperceptible canton de l'univers semble assez pauvre, autant que
nous pouvons en juger. Il n'a qu'un soleil, tandis que beaucoup de
systèmes en ont deux ou trois. Son astre central doit avoir peu d'éclat,
vu des systèmes les plus voisins. Il est rougeâtre, ce qui est signe
qu'il ne brûle plus avec l'énergie des jeunes étoiles toutes blanches;
bientôt, dans quelques millions de siècles seulement, il ne montrera
plus qu'un disque fuligineux, taché de larges scories noires; et ce sera
la fin, et le grain de poussière, qui se nomme la Terre et qui n'aura
plus de nom alors, roulera avec lui dans la nuit éternelle.
L'humanité aura péri, sans doute, bien avant cette époque. En attendant,
on nous enseigne que nous nous acheminons vers la constellation
d'Hercule; notre poussière y parviendra un jour dans l'ombre et le
silence: c'est là tout ce que la science peut nous révéler des destinées
de l'humanité.
Nous faisons le voyage en compagnie de quelques planètes dont les unes
se perdent pour nous dans la lumière du soleil, comme Vénus et Mercure
et les autres dans la nuit de l'espace, comme Uranus et Neptune. On
croit avoir remarqué que Vénus ne présente jamais qu'une face au soleil.
Mais on n'en est pas encore bien sûr. La seule planète dont nous ayons
pu observer la surface est Mars, notre voisin; on y a distingué des
terres, des mers, des nuages, de la neige au pôle, et M. Flammarion en a
dessiné la carte. M. Schiaparelli y a vu des canaux, l'an passé. Ces
canaux se creusent comme par enchantement et, si ce sont là des ouvrages
de l'industrie martienne, il faut reconnaître que les ingénieurs de
cette planète sont infiniment supérieurs aux nôtres. Mais on ne sait pas
si ce sont des canaux et il semble bien que ce monde soit mouvant et
plus agité que la face de la terre. Sa figure change à toute heure. Il
est infiniment probable qu'il est habité; mais nous ne saurons jamais
quelles formes y revêt la vie. Il est vraisemblable qu'elle y est aussi
pénible que sur la terre; nous pouvons le croire, et c'est là du moins
une consolation que la science ne nous enlève pas.
Et quant à l'homme même, qu'en a fait la science? Elle l'a destitué de
toutes les vertus qui faisaient son orgueil et sa beauté. Elle lui a
enseigné que tout en lui comme autour de lui était déterminé par des
lois fatales, que la volonté était une illusion et qu'il n'était qu'une
machine ignorante de son propre mécanisme. Elle a supprimé jusqu'au
sentiment de son identité, sur lequel il fondait de si fières
espérances. Elle lui a montré deux existences distinctes, deux âmes dans
un même individu.
La génération nouvelle fait ainsi le procès à la science et la déclare
déchue du droit de gouverner l'humanité.
Que veut-elle mettre à la place des connaissances positives? C'est ce
que nous avons le devoir de rechercher.