C'est un petit volume, un petit volume à couverture jaune, comme on en
voit tant aux étalages des libraires, mais qui va courir, celui-là, sur
toutes les plages et dans toutes les villes d'eaux où sont dispersées,
par cet été frais et pâle, ces quelques milliers d'âmes subtiles,
inquiètes et vaines qui composent la société parisienne; et parmi
lesquelles il en est une centaine, revêtues d'une forme féminine;
souriantes et bien chiffonnées, de qui dépend la fortune des romanciers.
Ce petit livre porte sur sa couverture le nom de Paul Bourget et il
s'appelle _un Coeur de femme_. C'est pourquoi il ira aux sources célèbres
de la montagne, où sont les belles buveuses d'eau; c'est pourquoi il
aura sur les grèves de «la mer élégante.» «La mer élégante», le mot est
de M. Paul Bourget lui-même.
Un des gentilshommes des comédies de Shakespeare, qui est bibliophile et
galant comme il sied à un seigneur de la cour de la reine Élisabeth, dit
en parlant des livres qui doivent entrer dans sa bibliothèque: «Je veux
qu'ils soient bien reliés et qu'ils parlent d'amour.» Aussi bien, il
était de mode alors en Angleterre et en France de revêtir les livres
d'une enveloppe magnifique. On faisait encore ces reliures à
compartiments chargées de fleurons et de devises dans le goût de la
Renaissance, qui protégeaient le livre en l'honorant, comme une cassette
de cuir doré.
Aujourd'hui, ainsi que le gentilhomme de la comédie, nous voulons que
nos livres favoris, nos romans, parlent d'amour. Et c'est assurément le
grand point pour les femmes. Mais personne ne se soucie qu'ils soient
bien reliés, ni même qu'ils soient reliés d'aucune façon.
La couverture jaune se fane et s'écorne, le dos se fend, le livre se
disloque sans qu'on en prenne le moindre soin. Et pourquoi s'en
inquiéterait-on le moins du monde? On ne relit pas; on ne songe pas à
relire. C'est une des misères de la littérature contemporaine. Rien ne
reste. Les livres,--je dis les plus aimables--ne durent point. Les
lecteurs mondains et qui se croient lettrés n'ont pas de bibliothèque.
Il leur suffit que les «nouveautés» passent chez eux. «Nouveautés»,
c'est le mot en usage chez les libraires du boulevard. Il n'y a plus que
les bibliophiles qui aient des bibliothèques, et l'on sait que cette
espèce d'hommes ne lit jamais. Un livre de Maupassant ou de Loti est un
déjeuner de printemps ou d'hiver; les romans passent comme les fleurs.
Je sais bien qu'il en reste çà et là quelque chose; il ne faut pas
prendre tout à fait à la lettre ce que je dis. Mais il n'est que trop
vrai que le public des romans devient de plus en plus impatient, frivole
et oublieux. C'est qu'il est femme. Si l'on excepte M. Zola, nos
romanciers à la mode ont infiniment plus de lectrices que de lecteurs.
Et c'est aux femmes qu'on doit l'esprit et le tour du roman
contemporain, car il est vrai de dire qu'une littérature est l'oeuvre du
public aussi bien que des auteurs. Il n'y a que les fous qui parlent
tout seuls, et c'est une espèce de monomanie que d'écrire tout seul; je
veux dire pour soi, et sans espoir d'agir sur des âmes. Aussi est-il
tout naturel que nos romanciers aient cherché presque tous sans le
vouloir et parfois sans le savoir «ce qui plaît aux dames». M. de
Maupassant l'a trouvé avec un peu d'effort, peut-être, mais avec un
plein bonheur. Ses derniers ouvrages, _Plus fort que la mort_ et _Notre
coeur_, ont eu des succès de salons.
Ce sont d'ailleurs de fort beaux livres dans lesquels le maître a gardé
toute sa franchise et même toute sa rudesse. Mais le thème était
agréable. Ce secret précieux de trouver les coeurs féminins, M. Paul
Bourget l'avait deviné tout de suite et comme naturellement. Dès le
début il s'était exercé à ces analyses du sentiment, à cette
métaphysique de l'amour, qui est le grand attrait, le charme invincible.
On n'en peut guère sortir sans risquer que les plus beaux yeux du monde
se détournent avec ennui de la page commencée. Les femmes ne cherchent
jamais dans un roman que leur propre secret et celui de leurs rivales.
Un salon est toujours une sorte de cour d'amour; il y a des décamérons
et des heptamérons sur toutes les plages élégantes, et dans toutes les
villes d'eaux. Nos Parisiennes cultivées se plaisent comme madame
Pampinée, que nous montre Boccace, aux dissertations sur les exemples
singuliers des sentiments tendres. Quand je dis cours d'amour et
décamérons, quand je parle de dames qui dissertent, il faut entendre
cela dans le sens le plus familier. L'esprit mondain a pris un tour
facile et brusque, et la dissertation de madame Pampinée tourne vite au
«potinage». Mais le fond est le même; aujourd'hui comme autrefois, les
femmes aiment à parler autour de leur secret. Le conteur, quand il est
M. Paul Bourget ou M. Guy de Maupassant, leur rend un grand service en
leur donnant lieu de se confesser sous des noms fictifs; la confession
est un impérieux besoin des âmes. Le père Monsabré l'a dit avec raison
dans une de ses conférences de Notre-Dame. Comme M. Bourget est bien
inspiré quand il imagine une madame de Moraine ou une madame de
Tillières dont toutes les femmes auront l'air de parler, tandis qu'en
réalité, sous ces noms de Moraine ou de Tillières, elles parleront
d'elles-mêmes et de leurs amies. Quelle rumeur de voix claires et
charmantes, que d'aveux involontaires et d'allusions malignes soulève à
l'heure du thé et sous les fleurs des dîners, chaque roman nouveau de M.
Paul Bourget? Assurément, cette fois, avec l'héroïne d'_un Coeur de
femme_, avec madame de Tillières, elles ont beau jeu pour faire des
confidences voilées et des allusions secrètes. Le cas doit sembler
admirable aux belles théologiennes de la passion, aux savantes casuistes
de l'amour. Songez donc que cette douce madame de Tillières, cette mince
et pâle et fine Juliette, cette délicate et fière et pure créature,
presque une sainte, a deux amants à la fois, l'un depuis dix ans,
l'autre pendant deux heures. Comment cela se peut-il? Je me saurais trop
vous le dire. Il faut un subtil docteur comme M. Paul Bourget pour
résoudre de telles difficultés morales et physiologiques. Non, en
vérité, je ne saurais vous le dire. Mais cela est. Madame de Tillières a
mis un pied dans le labyrinthe; elle s'y est égarée. Elle était plus
romanesque qu'amoureuse, plus tendre que passionnée. C'est la pitié qui
l'a perdue. Que les prêtres catholiques, qui sont parvenus à une si sûre
connaissance du coeur humain, ont raison de dire que la pitié est un
dangereux sentiment! On lit dans M. Nicole, qui pourtant était un bon
homme, que la pitié est la source de la concupiscence. Voilà une bien
grande vérité exprimée en un bien vilain langage! Madame de Tillières
s'est donnée une première fois par pitié, sans amour. C'est la faute
d'Eloa, noble faute, sans doute, mais à jamais inexpiable. Vous savez
qu'Eloa était une ange, une belle ange, car il y a des anges féminins,
du moins les poètes le disent. Eloa eut pitié du diable; elle descendit
dans l'enfer pour consoler celui qui fut le plus beau des êtres et qui
en est le plus malheureux, Satan; et elle fut à jamais perdue pour le
ciel. Encore pense-t-on qu'il y avait de l'amour inconscient dans la
pitié de la céleste Eloa. L'erreur de madame de Tillières fut plus
profonde, car elle se donna par pitié pure et sans véritable amour.
C'est le crime de la douceur et de la bonté; ce n'en est pas moins un
crime. Elle en fut justement punie: elle aima, n'étant plus libre, et
elle ne sut pas se défendre contre cet amour, et ainsi une noble faute
la conduisit à une fauté avilissante. Du moins, elle ne se pardonna pas
à elle-même. Que Dieu la juge après M. Paul Bourget. Mais je crois qu'en
vérité c'était une belle créature.
Voilà, n'est-ce pas? une véritable histoire d'amour et sur laquelle on
peut longuement disserter.
Le peu que je viens d'écrire n'est qu'une note en marge du roman de M.
Paul Bourget. Je ne vous ai même pas dit le nom des deux fautes de
Juliette. La première se nomme Poyanne, la seconde Casal. Poyanne eut
des malheurs domestiques; il a l'âme grande et un beau génie. C'est à
lui que madame de Tillières se donne par pitié. Casal est un libertin,
et c'est lui qu'on aime vraiment. Et à ce sujet M. Paul Bourget se
demande d'où vient ce pouvoir de séduction qu'exercent sur les honnêtes
femmes les libertins professionnels, et pourquoi Elvire est attirée par
don Juan.
«Quelques-uns, dit-il, veulent y voir le pendant féminin de cette folie
masculine qu'un misanthrope humoriste a nommé le _rédemptorisme_, le
désir de racheter les courtisanes par l'amour. D'autres y diagnostiquent
une simple vanité. En se faisant adorer par un libertin, une honnête
femme n'a-t-elle pas l'orgueil de l'emporter sur d'innombrables rivales
et de celles que sa vertu lui rend le plus haïssables? Peut-être
tiendrons-nous le mot de cette énigme, en admettant qu'il existe comme
une loi de saturation du coeur. Nous n'avons qu'une capacité limitée de
recevoir des impressions d'un certain ordre. Cette capacité une fois
comblée, c'est en nous une impuissance d'admettre des impressions
identiques et un irrésistible besoin d'impressions contraires.»
Tout cela est vrai ou peut l'être. Et puis la femme est sensible à
toutes les renommées. Et puis les spécialistes ont de grands avantages
sur le vulgaire, et puis que sait-on?... M. Paul Bourget qui est un
philosophe, et des plus habiles, a, çà et là, dans ce nouveau livre
comme dans les précédents, de clairs aperçus sur la nature humaine. J'ai
noté au passage cette fine remarque sur l'amitié des femmes entre elles:
«Ce qui distingue l'amitié entre femmes de l'amitié entre hommes, c'est
que cette dernière ne saurait aller sans une confiance absolue, tandis
que l'autre s'en passe. Une amie ne croit jamais tout à fait ce que lui
dit son amie, et cette continuelle suspicion réciproque ne les empêche
pas de s'aimer tendrement.»
L'excellent analyste, qui déjà avait si bien défini la jalousie, nous
livre cette fois encore sur ce sujet des observations subtiles et
profondes.
Voici, par exemple, une remarque qui n'avait pas été faite si
licitement, que je sache, bien que l'occasion de la faire n'ait jamais
manqué, certes, à la vieille humanité:
«Quand on aime, dit M. Paul Bourget; les plus légers indices servent de
matière aux pires soupçons, et les preuves les plus convaincantes, ou
que l'on a jugées telles à l'avance, laissent une place dernière à
l'espoir. On suppose tout possible, dans le mal, on veut le supposer, et
une voix secrète plaide en nous, qui nous murmure: «Si tu te trompais,
pourtant!» C'est alors, et quand l'évidence s'impose, indiscutable cette
fois, un bouleversement nouveau de tout le coeur, comme si l'on n'avait
jamais rien soupçonné.»
En lisant ces romans d'amour mondain, _Flirt_, de M. Paul Hervieu,
_Notre Coeur_, de M. de Maupassant, _un Coeur de femme_, quelques autres
encore, on se prend à songer que l'amour, le sauvage amour, a acquis,
avec la civilisation, la régularité d'un jeu dont les gens du monde
observent les règles. C'est un jeu plein de complications et de
difficultés; un jeu très élégant. Mais c'est toujours la nature,
l'obscure, l'impitoyable nature qui tient le but. Et c'est pour cela
qu'il n'y a pas de jeu plus cruel ni plus immoral.